DES PROGRÈS DE LA PAL ÊONTOLOGIE
On peut distinguer deux phases dans l'histoire des progrès de la paléontologie : une première phase où les naturalistes ont reconnu qu'il y avait eu, avant la venue des hommes sur la terre, un laps immense de temps pendant lequel avaient vécu des êtres différents des créatures actuelles ; une seconde phase où Ton a établi la chronologie géologique, c'est-à-dire où l'on a montré que les Ages passés se sont partagés en de nombreuses époques caractérisées par des espèces spéciales.
Première phase de l'histoire de la paléontologie. — A toutes les périodes de l'humanité, quelques esprits ont dû cher-
1 . Le tableau que je présente ici des progrès de la paléontologie n'est qu'une esquisse faite à grands traits. Les personnes qui voudront plus de détails devront consulter les belles publications de d'Archiac intitulées : Histoire des progrès de la géologie, Précis de l'histoire de la paléontologie stratigraphique, Géologie et Paléontologie. On pourra aussi lire avec intérêt une adresse de M. Marsh à l'Association américaine, intitulée : Historg and methods of palœontological discovery, New Havon, in-8% 1879.
8 ENCHAINEMENTS
cher à soulever le voile qui recouvre l'histoire du passé ; cependant on peut affirmer que l'antiquité n'a pas connu la paléontologie.
Il paraît que les prêtres de l'Egypte admettaient qu'il y a eu à la surface de la terre des générations successives d'animaux alternant avec des cataclysmes qui amenaient la destruction des êtres. Hérodote a signalé dans les montagnes de l'Egypte des coquilles dont la présence indique d'anciens séjours de la mer. Strabon a parlé des nummulites qui abondent dans les pierres des pyramides ; il a raconté qu'elles sont semblables pour la forme extérieure à des lentilles, et sont regardées comme les restes pétrifiés de la nourriture des ouvriers qui ont travaillé aux Pyramides. Cette opinion a été combattue par Strabon; néanmoins elle prouve que, vers le commencement de l'ère chrétienne, on n'avait encore en Egypte aucune idée de la science des êtres fossiles.
Les Grecs ' n'ont pas été à cet égard plus avancés que les Égyptiens. Ils ont vu des coquilles dans les roches de plusieurs pays et notamment à Mégare ; ils ont pensé que la mer les avait apportées ; ceci ne pouvait pas sembler extraordinaire, car il s'agissait de parages qui sont près de la mer. Pausanias a parlé des os fossiles de Téménus en Lydie. Théophraste a cité de l'ivoire trouvé dans la terre. Les fossiles ont sans doute contribué à accréditer quelques-unes des histoires de pétrification ou la croyance aux anciens géants, dont il est question dans la mythologie grecque ; mais ils ne semblent pas avoir été assez bien connus pour inspirer les artistes qui ont représenté plusieurs des animaux de la fable. Ainsi il est difficile de concevoir que le gisement de Pikermi , situé entre Athènes et Marathon , c'est-à-dire dans un endroit qui a dû être fréquenté par les Grecs, ait échappé à leur attention ; ce dépôt d'ossements date d'une époque où les animaux vivaient déjà en troupeaux , de
1. MM. de Hoff, de Lasaulx et Schwarcz ont fait des recherches sur les passages des anciens auteurs qui ont pu avoir trait à la géologie.
sorte que les débris de certaines espèces y sont en profusion. Cependant on n'en trouve aucune mention dans les ouvrages des anciens ; les fossiles de Pikermi, qui ont été signalés par les paléontologistes modernes sous les noms de sanglier d'Erymanthe, chèvre Amalthée, bœuf de Marathon, n'ont eu rien de commun avec le sanglier, la chèvre et le bœuf de la mythologie grecque ; si les artistes de l'antiquité, qui ont représenté le lion de Némée ,* eussent connu le grand félidé de Pikermi , appelé Machairodus , ils n'auraient pas manqué de copier ses immenses dents en forme de lames de poignard. Encore moins peut-on croire que la notion de l'Hydre de Lerne ou du serpent de Laocoon ait été inspirée par des bètes fossiles.
Comme les Grecs, les Romains ont vu des coquilles de mer et des os enfouis dans le sol, mais ils n'ont tiré de leur examen aucune conclusion précise. On connaît ces mots d'Ovide : « Croyez -moi, rien ne périt dans ce vaste univers, mais tout varie et change de figure... Je pense que rien ne dure longtemps sous la même apparence...; ce qui fut un terrain solide est devenu une mer; des terres sont sorties du sein des eaux, et des coquilles marines ont été trouvées gisantes loin de la mer. > Certainement le chantre des métamorphoses ne se serait pas contenté de ces vagues paroles , s'il eût eu des renseignements sur les transformations des êtres des âges géologiques.
Pendant le moyen âge , la connaissance de la paléontologie n'a fait aucun progrès. Même dans les temps modernes, cette science a été bien longue à .se constituer. Ses premières lueurs parurent en Italie vers le commencement du seizième siècle. Alessandro signala des coquilles pétrifiées dans les montagnes de la Calabre, et il supposa qu'elles s'y trouvaient, soit par suite d'un exhaussement du fond de la mer, soit par un changement d'axe de rotation de la terre qui aurait amené un déplacement des mers ; il est curieux d'apprendre que l'idée du déplacement des pôles, mise en avant dans ces dernières années, a été imaginée avant que la science géologique fût encore
10 ENCHAINEMENTS
née. Vers4517,Frascatoro étudiales coquilles fossiles de Vérone et montra qu'elles provenaient d'animaux ayant existé dans les lieux où elles sont enfouies. Mattioli connut les poissons fossiles de Monte Bolca ; mais , au lieu de penser que c'étaient des poissons qui avaient vécu comme ceux d'aujourd'hui , il attribua leur présence dans les pierres à des influences occultes. Mercati décrivit un grand nombre de pétrifications qui avaient été rassemblées dans le musée du Vatican. Colonna apprit à distinguer les fossiles d'origine marine d'avec les coquilles de terre et d'eau douce. Sténon fit voir que les terrains stratifiés proviennent de matériaux déposés dans les eaux horizontalement, et que, si beaucoup de ces terrains sont inclinés, c'est qu'ils ont été dérangés de leur position primitive. Campini sut reconnaître que les prétendus hommes géants dont on avait réuni des ossements dans plusieurs musées d'Italie n'étaient que des éléphants. Beccari, Plancus et Soldani fondèrent la microgéologic, c'est-à-dire l'étude des fossiles microscopiques.
Pendant que les savants italiens acquéraient quelques notions de paléontologie, en Suisse Scheuchzer réunissait des collections de fossiles dont il donnait des descriptions et des figures ; en 4712, Fontenelle, présentant à l'Académie un des ouvrages de Scheuchzer sur les fossiles, dit ces mémorables paroles : « Voilà de nouvelles espèces de médailles dont les dates sont plus importantes et plus sûres que celles de toutes les médailles grecques et romaines. »
C'est en 4750 qu'eut lieu la première tentative pour établir la chronologie des temps géologiques ; celte tentative se produisit en Allemagne : Lehmann montra que l'écorce du globe comprend deux sortes de terrains : 1° les terrains primaires qui ont été le résultat de la solidification de sa surface, et ont été constitués à une époque où la chaleur ne permettait pas les manifestations de la vie ; 2° les terrains secondaires qui ont été formés aux dépens de ceux-ci, et dans lesquels on trouve des débris fossiles. Bientôt après , on s'aperçut que les
terrains secondaires pouvaient être partagés en trois : un savant italien, Arduino, vit que leur partie supérieure était formée de marnes , de sables , d'argiles qui contrastaient par leur faible endurcissement avec les roches compactes placées au-dessous; il imagina pour cette partie supérieure le nom de tertiaire. Werner distingua la partie inférieure du secondaire sous le titre de terrain de transition, c'est-à-dire de terrain qui marque le passage de l'état inorganique à l'état organique; la portion moyenne conserva seule le nom de secondaire.
En même temps qu'on jetait les bases de la partie de la science géologique connue sous le nom de stratigraphie 1 , on commençait à étudier attentivement les fossiles. De nombreux traités furent consacrés à leur description, notamment le fameux Lapides diluvii universalis testes de Walch et Knorr, en quatre volumes in-folio enrichis de 275 planches. Dans les diverses parties de l'Allemagne , en Russie, en Scandinavie, en Angleterre comme en Suisse et en Italie, de sérieux efforts furent faits par les naturalistes du dix-huitième siècle ; cependant, sans avoir trop de partialité pour mon pays, je crois pouvoir dire qu'ils ne suffirent pas pour constituer la paléontologie ; c'est en France que cette science a été fondée.
Déjà, en 1580, Bernard Palissy, dont le nom est resté célèbre parmi les amateurs de céramique, et qui, dit-on, était un potier de terre ne sachant ni latin , ni grec , avait publié un ouvrage intitulé : « Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, tant naturelles qu'artificielles, des métaux, des sels et salines, des pierres, des terres, du feu et des émaux , avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles... Le tout dressé par dialogues es quels sont introduits la théorique et la practique. > Dans cet ouvrage, Practique donnait à Théorique de nombreuses indications sur les superpositions des terrains et sur les fossiles qu'ils renferment; il lui disait : « Si tu avais bien considéré le grand nombre de