‹ Les enchainements du monde animal dans les temps géologicquesChapitre 5 sur 128 · DE L'ACCORD DE LA GÉOLOGIE AVEC L'ÉTUDE DES ENCHAINEMENTS DES ÊTRES · texte numérisé non relu

DE L'ACCORD DE LA GÉOLOGIE AVEC L'ÉTUDE DES ENCHAINEMENTS DES ÊTRES

L'idée des enchaînements des êtres est compatible avec les enseignements de la géologie. Pour le montrer, je vais examiner un certain nombre des résultats acquis par les hommes qui étudient la répartition des êtres dans les couches du globe 1 .

Des grands changements du monde animal pendant les temps géologiques. — Personne ne conteste plus que la nature organique a subi des modifications considérables depuis son apparition. Chaque grande époque a eu des formes qui lui ont été spéciales. Si quelqu'un en doutait, il n'aurait qu'à apporter à une réunion de paléontologistes un lot de fossiles, plantes, invertébrés ou vertébrés ; pourvu que ces fossiles aient été tirés d'Europe, on pourrait presque toujours lui apprendre s'ils ont été trouvés dans un terrain primaire ou dans un terrain secondaire ou dans un terrain tertiaire ; souvent même on lui dirait s'ils sont de la base, du milieu ou de la partie supérieure d'un de ces terrains.

J'ai indiqué dans le tableau suivant plusieurs des groupes d'animaux dont le degré de développement nous permet de distinguer les principales époques géologiques :

1. Quelques-unes des remarques qui sont réunies dans ce chapitre ont paru dans des résumés de mes leçons à la Sorbonne et au Muséum.

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ENCHAINEMENTS

Période quaternaire.

Période tertiaire.

Période •ocoitdiiiro.

Période primaire.

Règne de l'homme. — Toutes les espèces des animaux actuels ont apparu. — Quelques espèces et plusieurs races diffèrent de celles qui existent aujourd'hui.

Pliocène. — Diminution du nombre des grands quadrupèdes terrestres. — Règne des mammifères marins. — Les genres des animaux actuels sont déjà formés.

Miocène. — Apogée du monde animal. — Les mammifères placentaires arrivent à leur plus grande perfection et se multiplient au point de former des troupeaux; les- marsupiaux vont disparaître. — Règne des oiseaux.

Éocène. — Disparition d'une grande partie des formes des époques précédentes. — Affaiblissement des brachiopodes, des céphalopodes, des reptiles. — Règne des insectes, des gastropodes siphonostomes et pulmonrs, des bivalves orthoconques. — Oiseaux nombreux et gigantesques. — Mammifères placentaires et marsupiaux.

Crétacé. — Continuation de la plupart des genres jurassiques. — Règne des rudistes. — Les poissons passent à l'état téléostéen.

— Règne des reptiles mosasauriens. — Commencement des vrais crocodiliens. — Oiseaux avec des dents.

Jurassique. — Les formes primaires ont diminué de plus en plus.

— Règne des coralliaires, des oursins, des ammonitidés, des bivalves plcuroconques, des gastropodes holostomes. — Les poissons commencent à perdre un peu leurs caractères de ganoïdes. — Règne des reptiles. — Les mammifères continuent à être petits et rares. — Oiseaux avec vertèbres caudales non soudéos.

Trias. — Disparition de la plupart des formes primaires. — Le règne des madréporaircs succède à celui des rugueux, le règne des oursins n celui des crinoïdes, le règne des mollusques lamellibranches à celui des brachiopodes, le règne des ammonitidés à celui dos nautilidés. — Les poissons deviennent homocerques.

— Les reptiles ganocéphales deviennent labyrinthodontes. — Les dinosauriens et les énaliosauriens apparaissent. — Traces

\ d'oiseaux. — Mammifères petits et rares.

/ Carbonifère et permien. — Continuation du règne des crinoïdes.

— Abondance des pentrémites. — Les trilobites vont disparaître — Les crustacés macroures et les araignées commencent.

— Premiers reptiles; plusieurs sont notocordaux. Dévonien. — Continuation de la plupart des genres d'invertébrés

siluriens. — Règne des mérostomes. — Les trilobites diminuent, les insectes apparaissent, les poissons sont très nombreux et variés, mais la plupart sont notocordaux.

Silurien. — Nombreux polypes. — Les échinodermes sont représentés surtout par les cystidés et les crinoïdes. — Règne des brachiopodes, des nautilidés et des trilobites. — Mérostomes. — Apparition de quelques poissons.

Cambrien.— Nombreux trilobites. — Mollusques. — Brachiopodes. — Vers. — Bryoïoaires. — Un cystidé.— Polypes. — Protospongta,

Dans le tableau qui précède, je n'ai mentionné que les animaux. Les personnes qui étudieront les travaux des botanistes paléontologistes et surtout les admirables ouvrages de M. de Saporta verront que le monde végétal a éprouvé aussi de grands changements dans les temps géologiques.

De la multiplicité des époques où des espèces nouvelles ont apparu. — J'ai rappelé qu'Alcide d'Orbigny, en se basant sur les différences présentées par les espèces fossiles, avait admis vingt-sept étages géologiques. Comme il a subdivisé cinq de ces étages, on peut dire qu'en réalité il a compté trente-deux renouvellements des êtres à la surface de la terre. Ce chiffre paraît insuffisant aux géologues actuels; ils sont unanimes à reconnaître que les étages se partagent en sous-étages qui eux-mêmes comprennent de nombreuses zones fossilifères. En faisant le relevé de celles de ces zones qui sont admises par les hommes les plus compétents, j'obtiens les chiffres suivants dont on trouvera le détail dans le courant de cet ouvrage.

INDICATION DU NOMBRE DES ZONES QUI ONT ÉTÉ DISTINGUÉES DANS CHAQUE TERRAIN.

Terrains quaternaires 2 en France.

pliocène 3 en France.

Terrains tertiaires. . . I miocène 5 en France.

éocène 11 en France et en Belgique.

crétacé 15 en France et en Suisse.

Terrains secondaires. \ jurassique 34 en France et en Angleterre.

triasique 5 en Allemagne.

/ carbonifère et permien. 10 en Angleterre et en Belgique.

- . 1 dévonien 9 aux États-Unis et en Europe.

Terrains primaires.. < ., . . , f

à silurien 14 en Angleterre

\ cambrien 6 en Angleterre.

Total 1 M zones.

Toutes ces zones sont caractérisées par l'apparition d'espèces nouvelles. Si élevé que soit le chiffre de 444, il est loin de nous donner l'idée du nombre des changements que Ton a constatés dans le monde animal ; on a déjà établi de

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bien plus nombreuses subdivisions. D'Archiac qui, en composant V Histoire des progrès de la géologie, avait eu occasion de bien se rendre compte des travaux faits sur les différents pays, excellait dans son cours du Muséum à démontrer la multiplicité des époques où de nouveaux êtres ont apparu. Ainsi il nous faisait remarquer qu'Edouard Forbeset d'autres stratigraphes habiles s'étant mis à fouiller l'étage de Purbeck, épais seulement de 52 mètres, avaient su y reconnaître onze zones distinguées par des espèces spéciales ; il admirait de Binkhorst découvrant à Fauquemont, près de Maestricht, dans un étage de craie haut de 50 mètres, une dizaine de bandes dont il a décrit les fossiles. M. de Lapparent vient de publier un Traité de géologie qui est l'exposé très exact des derniers progrès de la stratigraphie ; on ne peut le parcourir sans être frappé de la multiplicité des divisions qui ont été reconnues dans toutes les régions soigneusement étudiées.

Alors que l'on admettait seulement quelques époques géologiques, les différences des êtres caractéristiques de ces époques semblaient très tranchées; les espèces de l'âge des Ichthyosaarus ne pouvaient se confondre avec celles de l'âge des Palœotherium ou de l'âge du Mammouth. Mais, si les fossiles sont disséminés dans 114 étages successifs, il est manifeste que les différences étant réparties entre ces 114 étages ou sous-étages, les grandes barrières que l'on croyait autrefois exister entre les époques géologiques sont changées en de nombreuses petites barrières ; et, si un jour on distingue une multitude de couches, les séparations seront encore bien plus affaiblies. Lorsque je cherche à me rendre compte des tendances actuelles de notre science, je tire de mon examen les deux conclusions suivantes :

1° A mesure que les géologues dissèquent avec plus d'habileté l'écorce terrestre, ils la voient se décomposer en un grand nombre d'assises caractérisées chacune par quelques espèces particulières.

2° A mesure que les paléontologistes, profitant des travaux des géologues, séparent avec plus de soin les animaux fossiles suivant l'âge auquel ils ont vécu, ils trouvent plus rarement des formes identiques ; mais, au lieu de formes identiques, ils rencontrent des formes analogues ou représentatives. La plupart d'entre eux croient devoir établir un nom spécial pour chaque différence; nous assistons ainsi à ce qu'on peut appeler Yémiettement du genre et la pulvérisation de l'espèce.

Quand nous constatons dans les couches terrestres la preuve de la multiplicité des changements des êtres, ceux d'entre nous qui croient à l'indépendance des espèces sont obligés de supposer le Créateur se remettant sans cesse à l'œuvre. 11 me semble bien difficile d'établir une limite entre la production de l'espèce et sa conservation. J'ai de la peine à me représenter l'Auteur du monde comme une force intermittente, qui, tour à tour, agit et se repose ; un tel mode d'opérer est bon pour nous, pauvres êtres humains que le travail d'un jour épuise ; j'aime mieux me représenter un Dieu qui ne connaît ni nuits, ni réveils, et développe toute la nature d'une manière continue, de même que, sous nos yeux, il fait sortir lentement d'une humble graine un arbre magnifique.

Du sens qu'il faut attacher au mot étage géologique. — Souvent en passant d'un étage à un autre, nous observons un brusque changement ; nous voyons tout à coup disparaître des espèces que nous trouvions en abondance dans l'étage précédent, et en même temps nous y découvrons des espèces nouvelles; ce qui caractérise Y étage géologique, c'est justement l'apparition d'espèces qui lui semblent propres. Plusieurs géologues ont conclu de là que chaque étage représente une création indépendante des créations précédentes.

Une telle opinion est résultée de la manière dont le sens du moi étage géologique a été compris. De très habiles paléontologistes ont pensé que les étages géologiques correspondaient

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à des époques qui avaient été caractérisées par les mêmes espèces d'animaux sur toute la surface de la terre. Ils n'ignoraient pas que de nos jours, diverses régions ont une faune et une flore spéciales, que par exemple l'Europe, l'Amérique, l'Afrique australe, la Nouvelle-Hollande renferment des productions particulières. Mais ils supposaient qu'autrefois la température ayant été plus égale, les mômes espèces d'animaux avaient pu se répandre partout pendant la même époque géologique ; on admettait qu'à un moment donné, les êtres avaient disparu et avaient été remplacés par d'autres qui s'élaient de même répandus partout, que ceux-ci à leur tour s'étaient éteints, et ainsi de suite un grand nombre de fois.

Ce système des apparitions et des destructions universelles ne manque pas de grandeur ; je conçois bien qu'il ait charmé le génie de Cuvier et d'Alcide d'Orbigny. Mais des remarques faites dans ces dernières années semblent montrer que les séparations brusques des étages géologiques ont pu être des phénomènes locaux, et que la vie, interrompue sur un point, s'est continuée sur un autre.

Comme exemples, je citerai d'abord les études de M. Barrande sur les colonies des terrains anciens de la Bohême. M. Barrande a séparé en trois les faunes de ces terrains : la faune primordiale, la faune seconde, la faune troisième. Or, à divers niveaux du terrain caractérisé parla faune seconde, il a observé des bandes qui renferment des fossiles de la faune troisième. Pour expliquer ces intercalations, il a supposé qu'à l'époque où la faune seconde existait dans la mer de la Bohème, la faune troisième existait déjà quelque part en dehors de cette région, et que, de temps en temps, elle lui envoyait des colonies.

L'annonce de ces colonies a eu un grand retentissement dans la science. Lorsque de Verneuil avait trouvé en Amérique des couches primaires caractérisées par les mêmes êtres qu'en Europe, il avait dit : voilà des couches d'Europe et d'Amérique

qui renferment les mêmes êtres, donc elles ont été formées en même temps. Si les idées de M. Barrande étaient vraies, il faudrait dire au contraire : voilà des couches qui contiennent les mêmes espèces, il est donc probable qu'elles ne sont pas strictement du même Age, car ces espèces n'ont point passé en un instant d'Amérique en Europe '.

Je prendrai maintenant un exemple de migrations des animaux secondaires. Dans une adresse à la Société géologique de Londres, M. Ramsay a formulé le principe de migration et retour, pour expliquer plusieurs réapparitions d'espèces constatées par les paléontologistes. Ainsi, dans l'étage calcaire de Poolite inférieure, on voit beaucoup de mollusques; dans l'étage de l'argile à foulon, ils disparaissent; dans l'étage calcaire de la grande oolite, on les rencontre de nouveau. Faut-il supposer que les mollusques de l'oolite inférieure ont tous péri, quand est venue l'époque pendant laquelle l'argile à foulon fut formée, et qu'au moment où le calcaire de la grande oolite se déposa, plusieurs mollusques exactement semblables à ceux de l'oolite inférieure furent de nouveau créés? Cela est possible; cependant il est plus vraisemblable de dire avec M. Ramsay 2 : « La majorité des formes qui ont passé du calcaire de Voolile inférieure par-dessus la terre à foulon paraissent avoir fui le fond vaseux de la mer du fullers's earth et être retournées dans la même place, quand V époque de la grande oolite commença. »

Enfin je citerai un exemple emprunté à la période crétacée. Piclet a publié avec le docteur Campiche un vaste ouvrage sur le terrain crétacé de Sainte-Croix dans le Jura suisse; il a observé

1. Plusieurs fois M. Barrande a vu attaquer ses travaux sur les colonies. Pour les défendre, il a composé de curieux mémoires où il a réuni de nombreux matériaux sur l'histoire des migrations des anciens êtres. Dernièrement, M. John Marr, H. Lapworth et d'autres savants très habiles ont de nouveau contesté les colonies de la Bohême, en disant que leur conception reposait sur des illusions stratigraphiques. M. Barrande a annonce un mémoire dans lequel il donnerait des preuves complètes de l'exactitude de ses observations géologiques ; avant de se prononcer, il est juste d'attendre sa publication.

2. Quarterhj journal of the geol. soc. of London, vol. XX, p. lv, 1864.

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les divisions d'étages admises par d'Orbigny. « Il faut, a-t-il dit ', constater que, dans le bassin de Sainte-Croix, les faunes crétacées sont remarquablement distinctes, et sont le fruit d'un renouvellement presque intégral des espèces. Ce fait important est plus fréquent quon ne le croit, et en général, quand on étudie les faunes successives dune région peu étendue, on trouve très peu d'espèces qui {Hissent de lune à Vautre. » Mais Pictet ne s'est pas contenté d'étudier les espèces de Sainte-Croix à Sainte-Croix; en les suivant dans les autres pays, il a pu constater que les étages ne commencent point partout au même point; les séparations ne se correspondent pas dans les diverses régions : t I^es mélanges d % espèces d'étages différents sont d'autant plus fréquents que la distance géographique des couches comparées est plus grande. • Les beaux travaux de M. Danois sur le crétacé du nord de la France et de M. Choflat sur le jurassique du Jura ont révélé des fails du même genre.

Ce sont là de profondes atteintes aux lois que les paléontologistes ont admises autrefois. On nous avait appris que les séparations des étages géologiques sont quelquefois si nettes qu'on peut placer entre eux une lame de couteau; on nous avait enseigné qu'à certains moments les êtres ont disparu et que d'autres ont apparu. Maintenant nous répondons : cela est vrai, mais vrai seulement pour une petite étendue de pays; les apparitions et disparitions n'ont été que locales.

Nous voyons partout des étages superposés, parce que rien n'est stable sur notre terre. Les régions mêmes qui ont semblé le plus à l'abri des grandes secousses, ont ressenti de fréquentes oscillations ; les fonds de mer, ainsi que les continents, se sont tour à tour élevés ou abaissés; les courants ont varié; ils ont apporté à un moment de la boue calcaire, à un autre moment du sable, à un autre moment de l'argile, etc. En même

1. Pictet, Note sur la succession des mollusques gastéropodes pendant l'époque crétacée dans la région des Alpes Suisses et du Jura (Extrait de la Bibliothèque universelle de Genève, vol. XXI, p. £4, septembre 1864).

temps que le monde physique changeait, le monde organique changeait aussi; parmi les animaux, quelques-uns périssaient, quelques-uns émigraient et d'autres venaient à leur place.

Les derniers travaux des expéditions sous-marines, notamment ceux du Challenger et du Travailleur, ont fourni à la paléontologie de curieuses informations. On a reconnu que, dans les régions chaudes, il y a des différences considérables entre la température de l'eau qui est près de la surface et celle de l'eau qui est dans les grandes profondeurs. Il en résulte que, sur un même point, on trouve deux niveaux d'animaux très distincts, le niveau supérieur avec des espèces qui aiment une température élevée, le niveau inférieur avec des espèces propres aux eaux froides. Ce qui se passe aujourd'hui a dû se passer autrefois ; supposons que, dans une mer profonde des temps géologiques, il y ait eu un exhaussement; sur le fond où vivaient des animaux de la zone froide, ce sont des animaux de la zone chaude qui se seront propagés. Si ensuite il s'est produit un abaissement, les espèces de la zone froide seront revenues. Il n'est pas improbable que ces changements aient eu lieu plusieurs fois, de telle sorte que tour à tour les mêmes animaux seront retournés et seront partis, donnant lieu à ce que les géologues appellent des colonies.

Lorsque les mouvements physiques se seront opérés dans un court laps de temps, les êtres qui seront revenus n'auront pas sensiblement changé ; au contraire, lorsque ces mouvements se seront produits de très loin en très loin, les êtres qui seront revenus après une longue absence, ayant quelquefois voyagé à travers des régions lointaines, auront pu changer, et, au premier abord, être devenus assez méconnaissables pour que les naturalistes soient excusables de les inscrire sous des noms différents.

Si véritablement les séparations brusques des étages géologiques ne sont que les résultats de phénomènes locaux,

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nous ne trouvons plus dans l'étude de la stratigraphie des raisons de repousser la doctrine de révolution. Ce qui est brusque, c'est le phénomène physique qui modifie sur un point les conditions de la vie. Mais la vie prise dans son ensemble se continue toujours. Ses changements se font avec une infinie lenteur, reflet de l'infinie durée d'un Créateur qui n'a point besoin de se presser.

De la longueur des temps géologiques. —Les études paléontologiques ne nous portent pas à admettre l'éternité du monde organique, car, en nous enfonçant dans les couches anciennes, nous trouvons des types moins variés, moins élevés, et nous en concluons qu'il y a eu un moment où leur simplicité, étant de plus en plus grande, a abouti à des points d'origine. Mais, si la doctrine de l'évolution est opposée à l'idée de l'éternité du monde organique, elle entraîne la croyance à une grande longueur des temps géologiques.

En effet, depuis que l'humanité a des annales, les espèces laissées dans l'état de nature ont peu varié; celles de la vieille Kgyptc qui nous ont été conservées à l'état de momies ressemblent à celles qui existent actuellement. Louis Agassiz, en visitant les récifs de polypiers dans le golfe du Mexique, a vu qu'ils datent pour le moins de soixante-dix mille ans, etque, dans ce laps de temps, leurs espèces sont restées les mêmes 4 . 11 faut donc, pour expliquer les changements considérables qui ont eu lieu depuis les premiers âges géologiques jusqu'à l'époque actuelle, supposer une immense durée du monde organique. L'idée de cette immensité choque un grand nombre

1. Louis Agassiz s'exprime ainsi : « Que nous apprennent ces récifs au sujet de la permanence des espèces dont ils ont été formés? En soixante-dix mille ans y a-t-il eu quelque changement dans les coraux vivant dans le golfe de Mexico? Je réponds avec toute l'énergie possible : non ; astréens y porites t méandrines, madrépores étaient représentés , il y a soixante-dix mille ans, par des espèces qui sont exactement les mêmes que maintenant. » (Melhods of study in Natural history, 1863. — Memoirs of the Muséum of comparative wology at Harvard Collège, vol. VU, 1880).

d'esprits ; êtres éphémères que nous sommes, nous avons une tendance à marchander le temps à l'Être infini. Quand un homme qui a toujours été pauvre parle de richesse, il ne fait pas grande différence entre une centaine de mille francs ou un million ; il n'a pas plus la notion de l'un que de l'autre. De même, quand nous parlons des âges géologiques, nous n'avons pas plus la notion de ce que représentent cent mille années que de ce que représente un million d'années. Mais, quelque difficulté que nous ayons à saisir l'idée de la durée du monde organique, les observations géologiques nous forcent à l'accepter. Pour nous en convaincre, nous pouvons considérer ce qui suit :

Le tertiaire d'Europe a une épaisseur d'environ 3000 mètres.

Le secondaire d'Europe a 4000 —

Le perinien, en Allemagne, a 1200 —

Le carbonifère, en Angleterre, a 3500 —

Le dévonien, eu Allemagne, a 3500 —

Le silurien, en Angleterre (y compris le groupe de

Trémadoc), a environ 6500 —

Les couches fossilifères du cambrien d'Angleterre ont 2700 —

Épaisseur totale 24400 mètres.

Les couches qui renferment des restes organiques ont donc en Europe plus de six lieues d'épaisseur. Ce chiffre n'est pas un maximum. Les épaisseurs maxima des couches tertiaires, suivant les tableaux de M. Charles Mayer, donneraient un total de plus de 8000 mètres. Alcide d'Orbigny a attribué aux terrains secondaires une puissance de 5000 mètres. Dans son Traité de géologie, M. de Lapparenl dit que, selon M. Stur, le carbonifère de Moravie et de Silésie n'a pas moins de 14 000 mètres. Le vieux grès rouge d'Ecosse a plus de 4500 mètres. Dans son Esquisse géologique du nord de la France et des contrées voisines, M. Gosselet compte 8900 mètres de terrain dévonien. Les couches d'Angleterre qui ont été attribuées au cambrien ont 8000 mètres de puissance '. Ainsi en choisissant les divers

1. Suivant M. Dana, le carbonifère américain (y compris le permien) aurait une puissance maximum de 4500 mètres, le dévonien atteindrait 4200 mètres, le silurien 6600 mètres.

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points où on a trouvé les plus grandes épaisseurs de couches, on aurait en Europe un total de près de treize lieues. Des calculs dans lesquels on comprendrait les terrains archéens de l'Amérique du Nord donneraient un chiffre encore plus élevé, car d'éminents géologues ont signalé au-dessous du cambrien des terrains sédimentaires épais de 20000 mètres où ils supposent qu'on doit trouver des traces organiques. On arriverait ainsi à un chiffre de dix-huit lieues pour l'épaisseur maximum des terrains sédimentaires susceptibles de renfermer des fossiles.

Dans l'état actuel de nos connaissances, une telle évaluation est contestable. Je ne veux donc pas ici la prendre pour base, et je me contente de tenir compte des 24 400 mètres d'épaisseur en Europe. Ce chiffre, qui sera jugé très modéré par toutes les personnes compétentes, représente une durée énorme. En effet, depuis l'époque où les derniers mammouth ont vécu, de faibles dépôts d'argile, de limon, de sable, de cailloux se sont formés dans nos vallées; les dépôts qui ont eu lieu sur les plateaux ont une épaisseur insignifiante. Il est également probable qu'au fond des océans , les couches augmentent avec une extrême lenteur. Transportons-nous sur leurs rivages : si le sol est soulevé , les dépôts marins cessent de s'effectuer ; s'il ne se produit aucun mouvement du sol , les éboulis des falaises et les apports des fleuves exhaussent bientôt les rivages au-dessus du niveau des eaux , de sorte que les dépôts marins cessent encore de se former. Pour que des couches puissantes se constituent, il faut que les mouvements du sol abaissent les rivages aussi rapidement que les éboulis des falaises et les apports des fleuves les exhaussent l .

Quand on a ces remarques présentes à la mémoire et que l'on chemine au pied des escarpements des couches sédimentaires, on comprend l'immensité des temps que leur formation a exigée. De tous les terrains placés sous le quaternaire , le

1. Lyell, dans ses Principes (le géologie, et Darwin, dans Y Origine des espèces, ont présenté sur ce sujet d'intéressantes considérations.

tertiaire supérieur est celui qui parail avoir eu la plus courte durée ; c'est du moins celui qui a la plus faible épaisseur ; les animaux qu'on y trouve fossiles ont subi pendant son dépôt de moindres changements que ceux des autres terrains. Pourtant, lorsqu'on le voit près de Sienne former des monticules de plus de 300 mètres de puissance , lorsqu'on examine ses sédiments fins qui semblent avoir dû être déposés lentement, et lorsqu'on y compte, avec Pareto, MM. de Mortillet, de Stefan i, Pantanelli et d'autres géologues habiles, plusieurs alternances de couches terrestres, lacustres, saumâtres et marines, on est saisi par la pensée du temps qu'une telle formation a demandé. Si nous voyons dans un livre qu'un terrain a une épaisseur de 300 mètres, nous n'en sommes nullement impressionnés; mais, si nous contemplons dans la nature ce terrain , en comparant avec lui notre petitesse , alors nous comprenons que l'époque humaine est peu de chose dans l'océan des âges. En vérité , ce ' n'est pas le temps qui a manqué pour les transformations des êtres fossiles.

Comme on le voit par ces considérations, le moment est venu où nous pouvons, en marchant d'accord avec les géologues, supposer que l'histoire du monde organique a offert le spectacle de lentes mutations et de grandioses enchaînements. Nous chercherons si l'examen des fossiles confirme l'idée de ces enchaînements.

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