LES
Les talents distingués sont seuls dignos d'occuper le public, il n'est permis qu'aux gens supérieurs de parler d'eux-mêmes; mais j'ai pensé que des sentiments vrais, rendus avec naturel, pourraient intéresser. J'ai cru que le sort des femmes était parfois si malheureux, qu'on aimerait à en voir une suivre en liberté son cœur, et placer, dans sa destinée , l'amour et l'indépendance audessus de tout. J'écris pour ceux qui se plaisent à l'histoire des émotions, retrouvent leur sensibilité dans celle des autres, s'amusent à voir une âme s'ouvrir et s'attacher, cherchent les simples récits, les mémoires, les événements de l'existence intime, et peut-être au loin les questions morales et philosophiques qui s'y rattachent.
L*abbaye du Vallon était dans des bois à sept ou huit lieues de Paris, mais ces bois semblaient êire à cent lieues de la \ille; ils respiraient un air agreste et sauvage, plein de parfums, dans le plus grand silence, avec le calme, l'humanité, la fraîcheur, tous les enchantements des forêts. Le Vallon, très-enfoncé, recevait les eatix de ce terrain inégal; des sources pures brillaient sous les enfoncements de rochers qui le bordaient; partout leur doux murmure et leur limpidité. Cette contrée offrait le genre de beauté ordinaire aux campagnes des Gaules, renommées par les ombrages, les forêts druidiques, les ruisseaux limpides, le bruit du vent, les harmonies de l'orage; nature sans éclat, sans chaleur, sans soleil, mais rêveuse, orageuse, inspiratrice.
Ce lieu m'est encore présent , ma jeunesse y trouva un charme que je ne m'expliquais pas; mais quand le Vallon m'est revenu dans la mémoire, son caractère s'y est mieux dessiné ; j'ai revu ses bois si frais, ses parfums si purs, ses eaux si transparentes , son silence solennel champêtre, et j'ai compris le ravissement de ma jeunesse;
Dans ce lieu je suis vraiment née, si naître c'e>t hentiri c'est aimer, c'est connaître une amitié passionnée. C'est li que la sensibilité a inondé mon âme comme un torrent que mon cœur, jusqu'alors fermé, s'est ouvert, qu'un nou^ veau jour pour moi s'est levé sur l'univers, que j'ai compris les choses sous un nouvel aspect, et qu'au sein dt Tadmiration et de la tristesse, mon âme a pris son essor:
La personne qui éveilla ainsi ma sensibilité, l'évt'illa pai l'amitié; celte personne est une femme. Je l'appellerai Laure, comtesse de Vallon. Elle était veuve ; l'abbaye étail
à eHe ; elle s'y était retirée après les malheurs politiques qui a\ aient frappé tant de monde, en 1814, et elle entendait là d'avoir arrangé sa fortune ébranlée. Je l'avais vue chez ma mère, dès mon enfance, lorscju'eile était dans l'éc at de j-a beauté. J'étais venue enfant au Vallon avec mon père, plus intimidée du grand monde qu'on y rencontrait al rs que sensible à une nature oubliée au milieu des chasseurs, des acteurs, des flambeaux et des amusements. Dès que j'atteif^nis quinze ou seize ans, Laure m'enchanta par son accueil, sa bonté; un charme dès lors existait entre nous. Après la mort de son mari et celle de mes parents, je vins passer quinze jours au Vallon. Elle était alors en grai.d deuil de son mari. Ce grand deuil la rendait touchante : elle m'imposait et me plaisait en même temps. Ses malheurs, rattachés à de si hauts événements, avaient été sentis par elle d'un*- façon admirable. Elle avait surtout souffert pour la gloire et pour la patrie; rien de petit, de mesquin, n'était en elle. C'était une grande âme, digne de 1 antiquité ; mais ce caractère élevé était uni chez elle à une bonté incomparable ('.ue je n'ai jamais vue à persomie à ce degré, bonté de chaque instant et pour chacun, bonté dans le regard, dans l'accent, dans toute la personne, et qui établissait autour d'elle comme une atmosphère <iouce et irrésistilde.
L'année suivante, je revins plusieurs fois au Vallon sur son aimable invitation, et le temps passé près d'elle me* fut si cher, si beau, il m'est encore si présent, qu'en le retr.içaiit, je le revois encore. J'en éprouve déjà l'émotion : jours de la jeunes: e où la vie est si riche et si vive ! Éveil puissant d'un cœur passionné qui reçoit l'étincelle
par OÙ s'allumera le feu sacré, je vais vrus décrire danscette pure affection, où le charme de la beauté pourtant eut son empire comme la nature eut le sien dans ces bois, au bord de ces fontaines, dans ces solitudes enchantées l La comtesse du Vallon aurait pu être ma mère ; mais ses attraits conservaient leur éclat ; ils étaient parfaits : taille, visage, détails pouvaient servir de modèles aux arts, son» visage exprimait surtout la douceur ; ses grands yeux noirs étaient les plus tendres et les plus beaux du monde ; son front était haut et élégant, ses cheveux noirs et fins, longs et bouclés naturellement, formant, comme dans lesbustes romains, des ondes légères autour de sa tète; son nez grec, sa bouche d'une perfection achevée, ses dents petites et admirables, son cou, sa tailb, son bras, sa main, son pied, ce qu'on peut voir de mieux fait; elle se mettait bien, un peu trop parée pour mon goût ; elle n'avait ni corset ni raideur, et sa manière et sa personne respiraient surtout la bienveillance et la politesse.
En arrivant chez elle, j'étais d'abord un peu intimidée. Elle était imposante naturellement et doucement ; mais une opinion, un sentiment nous liait, qui nous fit très-vite nous entendre. C'était notre enthousiasme pour l'empereur Napoléon, imî)ression chez elle motivée par la connaissance de l'homme, par les récits de son mari qui avait été ministre d'État ; et, chez moi, instinct de la jeunesse qui se passionne sans réflexion pour. les grands, hommes de l'histoire, surtout s'ils sont malheureux. Dès l'âge de seize ans, j'avais fait des démarches pour rejoindre à Sainte-Hélène madame lacomtesse Bertrand ; mais mon vrai but avait été de voir, d'approcher, de soigner l'em-
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE fî
pereur dans son affreux exil, de vivre près de lui et pour lui, et, quesais-je ? Que n'avais-je point imaginé dans mes rêves de jeune fille? Depuis, j*aijugé Tempereur plus justement, comme l'a jugé tout le monde ; et j'ai détesté la guerre. En 1818, à Aix-la-Chapelle , où j'étnis en visite chez un oncle, j'avais écrit à Tempereur Alexandre, durant le congrès, au nom de la jeunesse française, pour qu'il adoucît la captivité de Napoléon. Ma lettre arriva-t-elle? Je n'osai la remettre dans un grand bal où je vis l'empereur ; je l'envoyai par la poste comme on me le fit enseigner par sa maison, et je cessai, dès ce jour, d'assister à aucune fête du congrès. J'avais alors seize ans.
Laure savait mes démarches et m'en avait parlé. Elle avait fait, de son côté, une demande d'aller vivre près de l'empereur, et Ton voit, dans les mémoires de Las Cases, que l'empereur, instruit de son dévouement, s'en montra vivement touché ^.
Laure et moi nous nous abandonnions à cette exaltation. Elle me disait que j'étais une jeune fille charmante ; elle s'amusait de ma gaieté, de cette surabondance d'ardeur, de bonheur. Elle vit son empire et elle en jouit
1. « Samedi 9 novembre 1816, Sainte-Hélène, au milieu dn jour.
— Dans un autre moment, madame fut mentionnée et quelqu'un
dit à l'empereur combien elle avait montré d'attacbement pour lui durant son séjour à l'île d'Elbe. « Qui, elle? » s'est écrié l'empereur avec surprise et satisfaction. « Oui, sire. » — a Ah ! pauvre femme ! » a-t-il ajouté av»c le geste et l'accent du regret ; « et » moi qui l'avais si maltrjiitée! Kb bit n, voilà qui paye du moins » pour les renégats que j'avais tant comblés! » Kt, après quelques secondes de silence, il a dit d'une façon significative : « Il est » bii^n sur qu'i.i-bas on ne connaît véritablement les âmes et les » sei.timeuts quaorcs les grandes épreuves. » Ce jour-là il était gai. »
avec tendresse et avec bonté. Pour moi, étonnée de son autorité, plus séduite jusqu'ici par les qualités de la fermeté que par celles du sentiment, je voyais cette femme dans l'union de la sensibilité et de l'héroïsme, éveiller ma tendresse par les qualités qui m'avaient le plus séduite.
On parle beaucoup des plaisirs, des souvenirs de l'enfance ; je ne les ai guère gofttés : d'une santé délicate qui auraiteu besoin du séjour de la campagne, je ne connus l'existence qu'en commençant à lire, en vivant en dehors de moi.
M. Arnault, l'académicien, parle, dans ses mémoires, de la maison de Talma et de sa première femme, si célèbre par son esprit. Il cite les hommes distingués qu'on y voyait; il dit : a Souques, Riouffe, Lenoir, d'Herblay étaient les habitués de la maison. Ce ne sont pas des hommes du commun ; tous ont fait preuve d'une rare capacité dans des facultés différentes. » Il décrit leurs différents caractères, et, arrivé à d'Herblay, mon père, il dit : « d'Herblay joignait le goCit des arts à l'intelligence des affaires. Leur consacrant sa vie, non tout entière, car il en donnait le plus qu'il pouvait aux plaisirs, il était surtout homme du monde. Il avait au plus haut degré le sentiment de l'esprit d'autrui. 11 aimait passionnément le théâtre. De là sa liaison intime avec Talina et avec Chénier, et de là sa liaison plus intime avec une personne qui avait obtenu de grands succès dans la tragédie, avec mademoiselle Desgarcins. Cette dernièn liaison, qui s'était liée de la manière la plus douce, s< dénoua de la manière la plus douloureuse. Mademoise Desgarcins, soupçonnant qu'elle avait une rivale (elle ne se trompait que quant au nombre), arrive un matin che d'Herblay pour le forcer à s'expliquer. C'était Hermion
chez Pyrrhus. N'obtenant pas la satisfaction qu'elle se croyait en droit d'exiger, comme la fille d'Hélène elle se frappe de plusieurs coups de poignard. D'Herblay la soigna jusqu'à parfaite guérison ; mais, plus effrayé qu'attendri, il ne put se déterminer à reprendre des chaînes si pesantes ; la Oerté de sa maîtresse, d'ailleurs, l'en débarrassa. Cette aventure ne lui nuisit pas près des dames.
» Qu'un amant, mort pour nous, nous mettrait en crédit ! »
Il ajoute ; « Mademoiselle Desgarcins quitta le théâtre à cette occasion. Ce fut une perte pour l'art. Cette actrice n'était pas belle de figure, mais elle était faite à ravir, et elle avait une de ces voix qui attendrissent les cœurs les moins sensibles. Nescia mansuescere corda.
c( Par cette mélodie à laquelle M. de Fontanes ne put pas résister, elle désarma des brigands qui, après l'avoir enfermée pour l'assassiner, lui permirent de ne mourir que de sa frayeur, ce qui arriva quelques mois après *. »
Mon père, par son habileté, s'était créé un cabinet d'affaires très-important, en crédit près des ministres et du conseil d'État, et qui gérait les intérêts des grandes villes de France et des villes conquises, Lyon, Toulouse, Bordeaux, Marseille, Anvers, Liège, Aix-la-Chapelle, etc., etc. Le mari de Laure l'appuyait au conseil d'État, et mon père secondait son crédit d'une maison très-animée, où il recevait une société spirituelle et distinguée. Ma mère, qui avait beaucoup de vertu, de mérite et d'esprit et
Souvenirs d'un sexagénaire^ 1833.
qui était très-jolie, a laissé un roman iniprimé très-agréable ; mon père l'avait épousée par amour quelques années après sa rupture avec l'actrice ; elle l'aidait très-bien à faire les honneurs de sa maison. Mon père, qui était d'une taille haute et d'une figure agréable, était né dans l'île Saint-Louis, et fils d'un greffier de Paris. Ma mère était fille du baron de Lupigni, un riche négociant de Lyon, que la Révolution ruina. Il était anobli avant la naissance de ma mère qui naquit demoiselle, comme on disait. La famille de ma grand'mère maternelle était de Montmeillan, un des plus beaux endroits de la Savoie. Ma sœur et moi nous fûmes élevées dans les plaisirs et la prospérité. Mais cette fortune, basée sur les événements du jour, et secondée par les plaisirs, croula vite. Pour moi, inspirée par mes études de l'histoire romaine, je ne songeais, dans les malheurs de mon pays et de ma famille, qu'à garder cette égalité d'âme que les anciens commandent dans les revers et les prospérités.
Dès l'âge de huit ou dix ans, j'étais dévote; je lisais une bible de Sacy, que j'avais trouvée à la maison; tous les matins, je tenais ma sœur en prière avec moi. Mon père nous surprit plusieurs fois à genoux; quand j'eus douze ou treize ans, il dit à ma mère de me faire lire la correspondance de Voltaire et du roi de Prusse. Ma foi dans la bible disparut, mais non mon sentiment naturel pour Dieu, qui dura toujours et fut mon plus grand appui dans la vie. Je ne cessai jamais de prier Dieu et de l'adorer.
Mais, dès l'âge de douze ou quatorze ans, un certain trouble, un certain effroi, dérangèrent les pures études
OÙ j'aurais voulu vivre, car c'est Minerve qu'on trouve aux deux extrémités de la vie. Tous les dimanches, quand nous eûmes quatorze ou quinze ans, mon père, déjà à moitié ruiné alors, réunissait le dimanche des jeunes filles et des jeunes gens pour former une soirée dansante. J'y portais un cœur agité. Je m'en étonnais ; mais je cachais mon trouble. Je trouvais alors un grand plaisir dans la littérature et dans l'histoire. J'étudiais surtout l'histoire d'Angleterre. Je commençai d'étudier le latin. Mon père avait tout préparé pour refaire sa fortune sous un nouveau règne, quand il mourut. Ma mère lui survécut peu. Mon père, dans ses revers, se montrant ferme et inébranlable, me fit comprendre ce que c'est que l'héroïsme dans la vie privée. 11 aurait pu m'inspirer cette haute amitié que Laure m'inspira depuis, s'il eût vécu plus longtemps. S'il eût vécu, d'ailleurs, ma vie eût été autrement engagée. 11 voulait me marier de très-bonne heure, et comme il s'entendait aux amours, il m'eût trouvé un lien agréable, spirituel et ainsi peut-être durable.
Laure me fit comprendre les attachements de la nature. J'aurais voulu être sa fille. Je compris la bonté, la tendresse, ces attachements célèbres, non pas d'amour, mais de femme à femme, d'homme à homme, du fils au pore, de la fille à la mère. La bonté de Laure me donna
la bonté ; une indulgence pleine de sentiment s'éveilla en moi. Je me rappelle encore mes transports qui la faisaient rire en lui peignant tant de merveilles dévoilées tout k coup à ma pensée. Mon énergie lui plaisait. Ma timidité disparaissait. Je savais lui moatrer mon enchantement pour elle. Non-seulement elle était bonne et exaltée, mais elle avait un esprit supérieur, une raison droite, un goût élevé et sûr et de beaux talents naturels. Elle savait la sculpture, et elle faisait des ouvrages excellents. Elle avait une voix admirable, et elle chantait avec tant d'àme et de passion les beaux airs dignes de sa voix, que j'en étais enivrée. Je trouvais en elle esprit, noblesse, conseil, agrément.
Je lui récitais quelquefois des vers, car ce rêve sur Sainte-Hélène, si long et si souvent privé d'espérance, avait été parfois traversé chez moi par la pensée de me faire actrice : je n'aimais que les grandeurs et les fictions.
J'avais, dès mon jeune âge et par goût, appris tout l'emploi des reines, et je préférais la scène au pouvoir même. Et, en effet, être le soir l'Agrippine de Racine, avec ses beaux vers, l'appareil impérial, le souvenir -antique et Tacite, valait mieux que d'être l'infâme Agrippine elle-même. Il valait mieux rendre les beaux remords de Sémiramis que les éprouver. On pouvait être actrice et demeurer noble et fière. Laure accueillait en souriant ces idées, ne les prenait pas au sérieux, et me disait que la position d'une actrice avait mille dangers que j'ignorais.
Je venais d'écrire le récit de la Conjuration d'Amboise^ S0U3 le règne du jeune François II. Laure me demanda delà lui lire. Ce fut mon premier ouvrage imprimé; mais
Il était encore en manuscrit. Elle Técouta'avec intérêt, me d<)nna de bons avis et beaucoup d'encouragements. C*étail un ouvrage de circonstance en faveur des protestants et de la liberté.
Près de Laure, je commençai de sentir ce grand goût pour la vie que j'ai toujours eu depuis. Je me félicitais d'exister. Ces idées, ces sentiments qui se découvraient à moi, me donnaient le bonheur. Jamais je n'avais eu tant d'idées. C'était comme une révélation. La force, qui m'avait subjuguée toujours, me subjuguait encore ; mais c'était une force de sentiment, une puissance de tendresse et de bonté. L'univers s*éclairait et s'agrandissait pour moi. Sans doute j'étais aimable et vive en lui peignant ces choses ; elle disait que la jeunesse est charmante ; elle repoussait mes éloges, mais elle acceptait l'amitié et les soins ; elle était vraie toujours ; je ne pouvais douter de sa sympathie, et ma joie était extrême. Moi si importunée toujours des leçons, moi qui voyais dans les conseils une atteinte à mon indépendance, moi qui rejetais tant d'autorités usurpées, je cherchais et j'adorais ses avis; jamais fille n'eût été plus soumise à une telle mère ; mais, aussi, comme ses conseils étaient aimables, qu'ils étaient éclairés, qu'ils étaient nobles, qu'ils étaient doux ! Combien ce qu'elle disait, son langage, sa manière, sa voix, son regard, tout était fait pour convaincre et toucher !
Combien je me plaisais dans son parc et dans sa maison, dans un séjour champêtre qui était à elle ! Malgré les ornements et les arbres rares qui entouraient l'abbaye, le Vallon respirait partout un air agreste et sauvage. Le
parfum des bois le remplissait. Si, au lever du jour, on allait parcourir ces bois profonds, et s'enfoncer sous leui humide ombrage, le chant des oiseaux interrompait seul le silence d'une si tranquille solitude. Même au milieu du jour, le silence élait parfait, tel seulement qu'on le trouve au sein des bois ; et si une foule bruyante et parée, si le monde avec ses plaisirs, habitait encore parfois le château, on pouvait toujours, en s'éloignant dans le parc, en gagnant des bois sans limites, retrouver les impressions et l'oubli d'un séjour champêtre. Ainsi, je cherchais la solitude quand le monde venait au Vallon pour m'importuner. Ainsi, j'emportais l'image de Laure et le souvenir de sa bon!é, quand elle était occupée à recevoir ses amis, à donner des ordres, à faire avec sa bienveillance ordinaire, les honneurs de sa maison.
Le monde commençait à m'apparaître et à me séduire pourtant, dans son agrément d'esprit. J'étais (illeule de la duchesse Hortense de Raguse ; et, durant ma jeunesse, elle m'avait prise longtemps avec elle à la campagne, avant la mort de ma mère, et elle m'avait fait connaître chez elle le monde et la douceur d'y plaire. La duchesse était une femme distinguée, de beaucoup de caractère et d'rsprit. Elle s'amusait de me voir, comme à elle, une humour très-indépendante.
J'étais, dès lors, ambitieuse, aventureuse, agréable, et ainsi en danger. Je n'aurais pas voulu une vie obscure. J'aimais les lettres et j'y mettais mes espérances. La vie, te monde, loin de m'inquiéter, m'attirai' nt vivement. Je m'élançais avec transport vers l'avenir.
Une circonstance acheva de rendre plus tendres mes
liens avec la comtesse du Vallon. L'empereur était depuis longtemps très-malade; mais rien de nouveau n'avait inquiété sur sa j^anté. Un jour (le 7 juillet 1821), un matin, au Vallon, il éiait à peu près midi. On avait déjeuné dans une salle voûiée, un des anciens réfectoires de l'abbaye. Nous étions déjà revenus au salon, séparé de cette salle par une autre pièce. La comtesse seule était restée dans la salle à manger, où elle venait de recevoir ses journaux ; elle les avait ouverts sur la table du déjeuner, et bientôt nous entendîmes ses cris. Nous courons, nous la trouvons renversée sur une chaise, un journal à la main: l'empereur était mort à Sainte-Hélène, le 5 mai ; le journal en donnait la nouvelle. Ce chagrin rattaché à l'empereur devait me lier à Laure plus que tout le reste. On la secourut, on dénoua sa ceiniu e, on lui fit respirer des sels, enfin on l'emporta dans sa chambre ; elle se mit au lit.
L'empereur était mort abîmé dans un lent et affreux supplice, en proie à une maladie cruelle, à des souffrances horribles, à des traitements grossiers et inhumains. Quelques Anglais, quelques lords, quelques membres du Parlement avaient élevé la voix en faveur du prisonnier et lui avaif nt même témoigné un respect direct en déposant à ses pieds quelques objets de distraction et d'agrément; mais nul élan national n'avait cherché de vaincre une odieuse cruauté, et l'Angleterre partageait, avec son gouvernement, la honte d'avoir imposé une lente et affreuse agonie à un héros prisonnier. J'étais restée au salon où chacun déplorait un malheur prévu. Bientôt, Laure me fit appeler. Je me rendis dans sa chambre, nous restâmes
seules. Elle était couchée et elle pleurait, sans éclat, sans bruit, mais avec un profond sentiment d'affliction (7 juillet 1821). Je m'assis sur son lit, je ne pleurais pas, mais elle connaissait bien mes sentiments, elle s'y fiait ; elle trouvait du charme à m'avoir là, elle cherchait ma sympathie. Nous restâmes ainsi longtemps ensemble en disant peu de mots ; la vérité de ses larmes, leur abandon, leur caractère me fît une impression qui ne s'efïaça plus. Sans doute il y avait chez elle une puissance pour s'affliger, pour s'élever haut dans les chagrins publics.
Je passai les jours suivants près d'elle. Mes sentiments pour elle s'exaltèrent dans des moments si tristes ; ce fut elle qui devint mon empereur; et quand bientôt nous nous retrouvâmes presque seules et dans un chagrin non pas diminué, mais adouci, des jours d'un enivrement continuel commencèrent pour moi.
Je me rappelle alors un matin où elle faisait sa toilette. C'était avant le déjeuner : vêtue en blanc, en robe de chambre légère, et assise devant un grand miroir dans son cabinet de toilette, qui avait une large porte sur le parc, elle éloigna sa femme de chambre, et elle resta assise devant son miroir sans se regarder et en pleurant. C'était tout à fait pour moi une femme romaine qui pleurait la mort de Caton ou celle de César. Ainsi Caipurnie, après le meurtre de César, qu'elle avait tant cherché à retenir au lever de leur lit conjugal, bien qu'elle fût courageuse, avait dû pleurer et interrompre, pour pleurer, sa toilette et les plus simples actions de sa vie. Touchée par elle, ravie d'elle, je sortis quand elle reprit sa toilette, pour aller dans le parc rêver d'elle, et la plaindre, et
l'admirer, et m'étonner de trouver là, de mon temps, sur ma roule, une personne si bien selon mes goûts héroïques, car que pleurait-elle ainsi, muette et touchante, abîmée dans son chagrin? Elle avait blâmé le despotisme de l'empereur et elle avait su à sa cour lui déplaire par une opposition courageuse. Elle pleurait des talents magnifiques, des malheurs illustres, une fin lente et déplorable qu'elle eût voulu adoucir ; elle pleurait sa patrie envahie, tant de conquêtes disparues, des armées détruites, des soldats sans égaux dont les corps sanglants avaient jonché glorieusement tous les chemins de l'Europe, et sMl y avait eu sous l'empire des sentiments dignes d'une si haute, si lamentable et si tragique histoire, ils étaient ici, dans ce Vallon qui avait retenti jadis de tant de cris de joie, dans ce Vallon où les batailles de l'empereur avaient été tant célébrées, dans ce Vallon, où on lui rendait mort un plus touchant hommage, celui d'une piété digne de sa fin.
Lord Byron, un Anglais, qui allait saluer cette île de la mort et de la gloire, ne s'élèverait pas plus haut dans ses chants, ne serait pas dans son transport plus poétique et sublime, que ne l'était cette femme avec une jeune fille pour témoin de sa douleur et ne songeant ni à l'exagérer ni à la célébrer.
J'aurais voulu la consoler, mais j'aimais de la voir inconsolable. Elle s'était mise dans ce grand deuil qui, comme son premier deuil, la rendait plus touchante. La pitié s'éveilla par elle en moi; je compris la pitié sur la terre !
0 combien Paris, quand j'y retournai, me sembla
vide et vulgaire ! en revoyant d*autres femmes, d'autres amies de ma mère. 0 combien leur conversation me parut commune, leurs sentiments grossiers, leurs idées stupides ! Oh trouver cette vie au-dessus du monde ordinaire, celte haute tristesse, cette sincérité continuelle, cette modestie, cette abnégation , ce désintéressement en toute chose, qui faisait qu'on ne pensait jamais à soi, mais à des objets sublimes ! Du moins ce caractère parfait me laissait une impression éternelle ; heureuse si cette peinture pouvait rester, si l'on savait ce que nos malheurs publics trouvèrent alors de douleurs dignes d'eux, et comment, chez les modernes aussi, il exista des femmes semblables... que dis-je, semblables! des, femmes très-supérieures aux femmes romaines.
Je pourrais parler de quelques-uns de ses amis, mais je n'avais vu ni compté qu'elle. Ce récit ne peut avoir d'intérêt que par elle. Des peintures du monde, on eii trouve partout ; les petits personnages et les petits sentie ments abondent. Ici, j'ai voulu rendre dans sa vérité une émotion profonde, un attachement éternel qui fut sans doute croisé dans ma vie (et quel amour tout à l'heura sous les yeux de Laure allait m'atleinJre) ! mais qui resta toujours vif et sacré, paré jusqu'à la fin du même enivrement. J'avais fait la plus savante école ; j'avais approché une créature exquise complètement dépourvue de vanité, et chez laquelle mes éloges et mes enchantements (je le remarquai toujours) néveillèrent jamais que l'attendrissement.
J'aurai pourtant à parler enfin de quelques personnes autour d'elle, car l'été suivant (1822) je retournai au Val-
Li:S ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 17
Ion. Je vis souvent Laure durant l'hiver, mais le Vallon nous unissait mieux, et à ces attachements si forts, le temps ajoute,mille douceurs, une plus grande familiarité. La saison convenait à mon goût ; quand j'arrivai, la chaleur finissait; déjà le^ jours devenaient plus courts et les impressions plus intimes. Je ne sais comment Laure avait, précisément dès le premier abord en la revoyant, ce qui pouvait le mieux me séduire ; ses manières, son rire charmant me ravissaient; je trouvais ce qu'elle disait juste; dans la société, c'était toujours elle qui avait raison, et dans sa chambre avec ses femmes, avec ses gens, elle gardait une dignité grande et douce, une façon de rendre poli ce que son air pouvait avoir de trop imposant. Dès mon arrivée, quelque fait, quelque mot d'elle, un trait de bonté me frappait, et je rentrais sous son empire.
Ce séjour fut animé par le monde. C'était un temps d'inquiétude et d'agitations politiques. Les conspirations venaient se tramer jusque dans les salons du Vallon. Laure, entre sa bonté et sa haine, était emportée en sens divers. Moi qui n'avais pas l'énergie de ses passions de haine, et qui leur trouvais un certain prix, je les observais et m'étonnais de les rencontrer dans l'âme la plus accessible que j'aie jamais connue.
Je vis là madame Hamelin, que je connaissais depuis mon enfance, célèbre par un esprit et surtout une imagination supérieure, une grâce et un éclat, un art de conversation exquis, et dont je parlerai ailleurs. Quelques hommes chantaient les chansons de Déranger d'une façon qui nous charmait et nous attristait tous. Nous étions plus de vingt à table.
Nous jouions le soir des charades; mais durant le jeu je commençai de causer avec un jeune homme dont l'esprit m étonnait. C'était un jeune prélat romain, qui habitait une terre du voisinage *. Né d'un père irlandais, d'origine portugaise, et d'une mère italienne (de famille papale), il unissait en lui les qualités opposées du midi et du nord. Il avait vingt-quatre ans. Son teint était olivâtre, son visage parfaitement beau, son sourire plein de gràci mais ses grands yeux noirs étaient encore sans exprei sion. Il avait l'accent anglais ; ses opinions, sa sévérit sa froideur étaient d'un Anglais. Il avait, d'un Portugaii la beauté rêveuse et mélancolique, et d'autres traits q je ne connaissais pas. Je n'avais rien entendu de pareil à sa conversation. C'était quelque chose d'un cal étrange. Sa pensée était vaste, lumineuse et tranquill C'était un jeune sage. Mais quelque chose de glacé aussi de moqueur, d'ironique et d'amer, le plaçait à part de ses semblables.
Il y avait quelques années déjà, je l'avais vu chez la comtesse quand nous étions tous deux très-jeunes. Le soir, en ce temps-là, assis près de moi, nous causâmes un peu. Je ne sais à quel propos je loaai le grand Frédéric. Il me releva, reprocha à ce prince l'envahissement de la Silésie, et me dit que la probité était la première des qualités ; que Frédéric était inexcusable. Il s'étendit sur l'importance de la moralité pubhque.
Depuis, nous discutâmes ainsi les actions des rois.
1. Pour le caractère de ce jeune prélat, voir le roman de Jérôme 0 Le jeune prélat. Paris, 1S^9.
il à
. D'autres personnes très-aimables vinrent au Vallon. Ce temps m'est présent dans son vif amusement. Le soir on jouait. Je ne jouais pas et je montais étudier une ou deux heures dans ma chambre. Je redescendais bien coiffée, de sorte que quelques amis là disaient que j'allais passer la soirée à me coiffer. On se plaisait à ' Hj'attaquer parce que j'aimais la plaisanterie et la recei vais gaiement. La comtesse m'attaquait la première et doucement. Quand je redescendais de ma chambre, j'allais m'asseoir sur un canapé, d'oi!i je regardais jouer aux cartes. Heureuse de vivre près de Laure, je pouvais, comme madame de Sévigné (qui le fait tant de fois pour sa fille), me féliciter du temps de mon bonheur, et dire que j'avais su l'apprécier, le bien goûter.
Quand le jeu et la soirée étaient finis, chacun prenait un flambeau et se retirait chez soi. Laure avait une petite lampe. Elle saluait ses amis et traversait plusieurs salons, une galerie et quelques corridors pour abréger le chemin, elle se retirait dans sa chambre au rez-dechaussée. Je la suivais ; j'assistais à son coucher devant la cheminée, car elle avait du feu à cause de la fraîcheur du soir; et quand elle était couchée, et qu'elle renvoyait sa femme de chambre, je m'asseyais sur le pied de son lit, et je restais là à causer avec elle jusqu'à deux ou trois heures du malin. Sa chambre était faite selon l'ancien caractère de l'abbaye ; on avait gardé la forme d'une belle et grande chambre gothique ; un grand lit ciselé, avec des rideaux suspendus, au lieu d'ètro posés le long du mur, avançait au milieu de la chambre ; les meubles étaient gothiques et irès-beaux ; les fenêtres en
2C LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE Ogives avec de beaux vitraux. Le meuble et les draperies étaient vert et pourpre. La chambre était arrangée avec un grand goût ; le plafond était très-élevé, voûté, orné de ro>aces dans les ogives.
Je me rappelle son coucher et ces longues conversations de la nuit où elle était si confiante et si agréable. Elle met! ait pour la nuit une longue robe garnie, montante et avec des manches longues, et comme ses cheveux noirs et fins étaient naturellement bouclés, et s'arrangaient le matin avec un peu d'eau, elle laissait ceux de devant flotter sous son charmant bonnet de nuit ; de sorte qu'elle était belle et parée dans son lit comme dans le jour. J'étais très-jeune et très-innocente. Jamais dans ces conversations , Laure ne me dit rien des passions qui m'attendaient, ni ne sortit d'une grande réserve de langage. Elle me parlait de mes études, de son mari, de l'empereur surtout, des ouvrages qu'elle lisait, de ceux qu'elle me prêtait. Jamais plus aimables et plus chastes entretiens ne furent tenus par deux femmes de nos âges différents. Oh ! depuis, combien j'ai regretté de n'avoir pu alors m'entretenir avec elle des passions, et savoir ce qu'avait été l'amour pour sa grande âme ! Sa conversation était très -variée ; elle avait beaucoup d'abandon, et une sorte de naïveté primitive que le monde n'avait pu altérer , mais je crois qu'elle n'aura été très-aimable que dans des circonstances analogues, en se sentant comprise, en se laissant aller à la puissance de son âme, en se fiatit à une vraie sympathie. Hors de là et dans le monde, elle était plutôt distraite et rêveuse, absorbée dans je ne sais quelle vague préoccupation que ses amis
lui reprochaient, mais qui était pour moi un de ses attraits. Son esprit, avec beaucoup d'idées, d'observation, était plutôt grave, tel qu'il me convient ; ses goûts sérieux, tous ses penchants portés vers les questions pu-
' bliques et la patrie. Quelle femme précieuse eût-elle été pour un homme de talent, avec son esprit supérieur e*
I son âme tendre, femme par là, née pour aimer et pour plaire ! Sans doute elle a été fort aimée, elle a été entourée parmi les siens et ses amis d'une sorte d'adoration, mais elle n'a point rencontré ce sentiment unique et sublime dont elle était digne. En mêlant son amour pour la France avec son enthousiasme pour l'empereur, elle se fit un idéal de passions dans le secret de son cœur, mais ce sentiment par nos malheurs la fit horriblement souffrir, et elle n'en tira pas l'ivresse que l'amour seul, l'amour, le véritable amour sait donner.
En me parlant de son mari, beaucoup plus âgé qu'elle, et qu'elle avait aimé comme un père, elle me disait combien l'absence d'un tel esprit autour d'elle, lui était amer. Cet homme, grand jurisconsulte, avait aussi une imagination brillante ; il était sensible , aimable , inspiré, énergique. Je me le rappelle parfaitement pour l'avoir vu souvent à dîner chez mon père quand j'étais enfant. C'était un regard et une figure d'aigle ; il avait, comme Laure, une bonté admirable. On dit que jam;iis nulle personne affligée ne l'implora en vain. Il garda, dans une fortune rapide, dans une prospérité immense, un cœur accessible, ardent, brûlant. Mon père l'aimait et le louait de cette façon enthousiaste que les caractères élevés s'inspirent entre eux.
En 89, il avait montré son éloquence, et, dans cet éclair d'un gouvernement libre, en 1815, on le vit briller dans les Chambres, dominer et diriger les discussions. C'est lui qui, dans une profonde émotion, supplia la Chambre, en 1815, de remarquer avec quel désintéressement l'empereur abdiquait pour le salut de la patrie, sans conditions pour lui-même, dans le plus complet oubli de sa propre sûreté. Ce mouvement fut très -beau. Exilé, on ne sait pourquoi, cet homme extraordinaire vit son imagination puissante fléchir sous le poids de Texil. Une partie de sa raison s'égara ; elle ne se troublait qu'en parlant de l'empereur ; il ne la perdit jamais tout entière, et il mourut entouré des pieux soins de la €omtesse.
Tels étaient les sujets de nos conversations. Quand je voyais Laure trop attristée par ses souvenirs, je les écartais; je trouvais des sujets plus doux et plus légers.
En la quittant, je prenais sa petite lampe et je traversais les grands escahers et les grands corridors de l'abbaye pour aller à ma chambre, très-éloignée de la sienne et au premier étage. Je n'ai jamais eu peur dans cet immense cloître que mes pas, au milieu de la nuit, faisaient retentir de bruits singuliers. Attendrie, afili.ée, rêveuse, pressée par mille idées, je regrettais de n'être pas la fille de Laure, de n'être liée à elle par nulle chaîne qui me répondît de l'avenir.
Si j'eusse été sa fille, lui eussé-je sacrifié ce violent amour qui allait s'allumer pour un homme de son voisinage? Si mère, elle eût voulu me faire vaincre mon cœur déjà pris, je serais morte de langueur à ses j ieds, et Jérôme, très-jeune, mais déjà prélat, serait resté un
Dieu pour moi. Mais sa prudence, dès le commencement sans doute, m'eût sauvée ; Jérôme, la vertu même, eût écouté ses avis ; cet amour eût été détourné, et ce jeune homme, éloigné de moi, ce jeune prélat fut resté dans ma pensée le modèle des plus hautes séductions.
Le matin, dès que j'étais habillée, je descendais chez Laure et j'assistais à sa toilette ; si elle n'avait pas encore sonné, je m'enfonçais dans les bois. Nous nous rendions ensemble au salon. On déjeunait. Il y avait presque toujours du monde. Après déjeuner je montais dans ma chambre pour lire et étudier deux ou trois heures. Après quoi, Laure m'appelait sous ma fenêtre pour une promenade avec son monde. Nous allions assez loin; je disais mille folies durant ces promenades; elle s'animait; nous étions fort gaies. En rentrant je la suivais dans une galerie qui précédait sa chambre, et où elle faisait de la sculpture; elle faisait des bustes charmants et très-ressemblants. Il y avait du monde avec nous. Jérôme y venait. Un de ses nérites était d'aimer Laure et de la comprendre. 11 lui parlait avec une douceur et une déférence qu'il n'avait pour personne.
A six heures, une cloclie sonnait pour faire sa toilette et se préparer au diner. J'assistais à la moitié de la toilette de Laure, et j'allais vite faire la mienne; puis nous dînions. Les jours, pareils pour moi, variaient cependant par les visites, les nouvelles, les promenades, l'état du ciel.
L'été finissait, déjà commençaient les impressions de l'auloinne qui sont celles du sentiment, et qui remplissaient le parc, les bois, le château. Déjà les vents reten-
tissaient dans les longs corridors de l'abbaye, et les bois humides respiraient la fraîcheur et les parfums avantcoureurs de rhiver. J'aimais la bise, el ce désordre que la nature éprouve au changement des saisons. J'allais dans le parc m'enivrer du bruit grandiose du feuillage éperdu, de celte mélancolie secrète, de cette tristesse éloquente qui signale l'automne, dans la pompe de ses inspirations et de ses ré.veries. Le Vallon, avec ses arbres, ses eaux, ses profondeurs, semblait alors rendu à son vrai caractère. Ce séjour, beau, rêveur, triste comme Laure, offrait ses mystères et son langage qui peut se comprendre, mais ne peut se rendre.
Les soirées étaient encore plus aimables avec du feu et un air d'hiver. Le dîner était déjà aux flambeaux, et pour moi ces dîners aux flambeaux ont toujours eu plus de charme et de douceur. Je me rappelle encore, au Vallon^ comme tout me semblait plus cher, plus intime, plus animé, avec la lumière à table ; le froid déjà qui venait du jardin, les fruits de l'automne au dessert, et l'amitié plus satisfaite, et les rires et la gaietémélés à plus d'attendris-^ sèment.
Nous profitâmes de quelques jours encore chauds pour faire une promenade à Chantilly. Laure emmena plusieurs de ses amis. Jérôme avait commencé le voyage avec nous achevai; mais cette monture l'ennuya. Il nous quitta pour rentrer au Vallon, et aller s'enfermer dans la bibliothèque, où il me réserva un beau passage de Claudien [ahsolvitque deos). En vain j'essayai de l'entraîner avec nous en lui promettant de longues discussions. 11 nous laissa les chevaux que nous montâmes. Le soir, à Tau-
berge, nous eûmes une soirée très-pjaie, et notre partie de campagne le fut beaucoup.
Au retour, j'abordai avec Jérôme les sujets politiques qui étaient si bien dans son goût et dans le mien. Il me détourna d'écrire la vie de l'empereur Julien, un héros et un stoïcien. Mais comment pouvais-je appeler un jeune prélat à décider de l'empereur Julien? Il me parlait comme si j'eusse eu un esprit et des espérances bien au-dessus de ce que j'avais réellement.
Un jour, dans ce temps-là, Laure, accompagnée sur le piano par je ne sais plus qui, chanta des airs d'Armide avec une expression si admirable, une voix si belle, si touchante, si pénétrante, que je n'ai jamais reçu de la musique tant d'effet.
' Cependant la chasse s'ouvrait, et le Vallon se remplit de chasseurs et de bruyants amusements. Laure riait de ma gaieté, et sa maison respirait encore le plaisir. Ces chasseurs, qui étaient presque tous des officiers en demisolde, commencèrent à me confier quelque projet que je ne me rappelle pas clairement.
C'était une conspiration. Laure ne me parla jamais de rien. Les jeunes gens seuls me confièrent le plan. On voulait détrôner les Bourbons. Cette affaire resta sans doute en projet, mais ces secrètes confidences, ces entreprises hardies, animèrent beaucoup pour moi la campagne. Chacun voulait m'éblouir des périls qu'il allait courir. Laure disait que ces chasseurs n'étaient au Vallon que pour moi. Elle me disait :
— Il faut bien être coquette, mais tu l'es trop, oui, lu es trop coquette.
L'étais-je? Je n'y songeais pas. J'étais très-heureuse,, très-animée, très-amusée.
Jérôme ne savait rien de ces projets secrets ; il les eût désapprouvés. Il croyait la Restauration favorable à la, France comme une école de liberté ; il n'aimait pas l'empereur, ne faisait pas grand cas de son esprit ; il voyait nos malheurs avec l'indifférence d'un étranger, et il me répétait :
— Cette lutte instruit la nation sur ses droits. Il me dit un jour qu'il avait été faire visite à un monsieur voisin du Vallon.
— Gomment allez-vous voir cette homme ? lui demandai-je, il est fort bête.
— J'y vais à cause de cela, répondit-il.
Il me faisait lire Adam Smith, étudier l'économie politique, et il prenait tous les jours plus d'empire sur mon esprit. Il me disait qu'Adam Smith était le seul homme, qui pourrait peut-être exciter son enthousiasme. Je commençais à avoir l'heureuse habitude de sa conversation,, •et il me traitait moins comme une jeune fille agréable, que comme un homme dont l'intelligence lui convenait. -J'acquérais près de lui le sentiment de \di valeur réelle ^ les petites choses du monde achevaient de disparaître pour moi; et, entre Laure et Jérôme, je m'élevais dans une pure atmosphère; mais Laure avait une sensibilité que celui-ci semblait ignorer. Je m'étonnais toujours di calme, de la froideur de ses discours. C'était ces régions <lont parle Montaigne, cet état comme des choses au-dessus de la lune, toujours serein.
11 partit. Je regrettais cette raison riche et ferme; je
regrettais ce jeune penseur, explorateur d'un univers inconnu. On me plaisanta sur mon mépris pour chacun, quand il fut parti. Je proclamais cette supériorité de Jérôme, à laquelle seule madame du Vallon rendait justice. Elle me disait que je le jugeais bien ; et quant à sa froideur, elle ne le croyait pas si calme qu'il semblait, et elle me conseillait de ne pas causer si souvent avec un jeune prélat.
Bientôt je me rendis au château de Surpré, sur l'aimable invitation de madame de Surpré, la tante de Jérôme. Jérôme avait perdu sa mère dans son enfance; sa tante, Italienne, l'avait élevé, et s'affligeait en secret qu'on l'eût mis dans l'Église. Je trouvai chez elle le poëte Béranger avec d'autres hommes d'esprit.
Ces jours-ci furent d'un amusement parfait. Béranger était le plus aimable du monde; j'aurai beaucoup à. en parler. Il me montrait de l'amitié et m'adressait une sorte de cour légère.
Bérangll- était alors dans le premier éclat de sa gloire. Nous chantions ses plus belles chansons. Pauvre, mais séduit par la grandeur, par le monde où il brillait, il aimait les salons, l'accueil empressé des femmes ; il ne s'est retiré qu'en vieillissant et par le progrès naturel de l'esprit et de la sagesse.
Sa manière, quoique piquante et agressive, était douce, enjouée, gracieuse. Sa finesse, sa gaieté, une certaine bonhomie redoutable parce qu'elle semblait cacher de la malice, plaisait, mais inquiétait en lui. Parfois aussi il vous écrasait ; ou bien, il s'effrayait pour vous, il vous apportait sa crainte. 11 s'effrayait de mon avenir, de ma
28 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE confiance dans la vie ; je le rassurais en riant, et je me moquais de sa timidité.
Il écartait d'autour de vous les amoureux par sa raillerie; il les harcelait de ses plaisanteries, et quand il s'abandonnait lui-même, il manquait tout de suite de mesure. Mais il se laissait rappeler vite; il éiait bon, et fait pour tous les genres d'entraînements, s'il avait été moins timide. Sa sensibilité profonde aurait voulu se prendre, mais il craignait tant le ridicule et les propos, qu'il ne voulait rien risquer. Un homme qui n'est pas beau, ni jeune, ni élégant, mais qui a tant de moyens de plaire, doit au contraire risquer beaucoup, jouer son repos. Ces messieurs sauront toujours le retrouver assez vite; mais Béranger, je crois, n'aurait jamais fait cela. Il restait craintif, ballotté. Manuel allait lui prêter sa fermeté, mais le monde qui séduisait Béranger le troublait trop ; il ne devint calme qu'à la longue. Il eût été trop séduit par les femmes et les profondes passions. 11 le sentait. A ce jeu des séductions et des coqu#,teries, oh les deux sexes se plaisent à mesurer leurs forces diverses, leurs armes, le plus souvent avec douceur et bienveillance, Béranger se gardait trop du péril, très-ombrageux, très-fier, très-emporté et superbe.
Jérôme m'emmenait dans la journée, seule au jardii pour causer sur ses sujets favoris, la pohtique et la mo raie. Le jour se passait à discourir, et rien ne troubï le plaisir de ce temps, où l'esprit de nos amis, le géni de Béranger, et une séduction à peine encore avouée charmnit un cœur qui venait de s'ouvrir si vivement a sentiment de toute chose.
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE i>9
Retournée au Vallon, je racontai à Laure ces amusetiients qu'elle n avait pas partagés, et j'y passai encore quelques jours délicieux, les plus tendres que j'y eusse jnmais passés.
Nous étions presque seules, je lisais Daunou, Guizot, O'Meara sur l'empereur. J'y jouissais d'une aniitié incomparable. Jamais Laure et moi nous ne fûmes si unies, si parfaitement charmée» ensemble. Notre solitude rendait notre attachement plus réfléchi et plus aimable.
Hélas ! Le Vallon allait sortir de ses mains î forcée de le vendre pour arranger les affaires de son mari, nous ne nous y réunirions plus! Un souvenir éternel fut attaché pour moi à ces bois heureux, à ce Vallon, à celte chambre, à cette galerie, à ces endroits consacrés, où j'avais si bien connu l'amitié, où la fraîcheur des premières émotions restait sans pouvoir plus renaître, et qui gardaient dans leur muette enceinte les premières, les douloureuses et chères impressions de ma jeunesse. Là, j'avais compris une femme qui me dépassait, qui m'instruisait. Je ne pouvais pas souffrir comme elle ; je n'avais pas sa puissance; les questions publiques ne me trouveraient jamais 5i forte et si dévouée.
Ce Vallon révélateur, eut selon les temps, un sort trèsdivers! Mais entre les moines blancs qui l'habitèrent d'abord, et dont quelques-uns furent sensibles, entre ces heureux depuis qui le firent retentir de tant de fêtes, jamais on ne vit rien de si beau ni de si touchant que Laure ; mais elle ne viendra plus dans ces bois retrouver les souvenirs de sa vie : le foyer, le vrai foyer, celui où l'on fut heureux, où l'on fut aimé, ce foyer lui est ravi,
et ses jours désormais s'écouleront dans des maisons nouvelles qui n'auront vu que ses ennuis !
Mon cœur près de Laure s'était enivré, mais séparée d'elle et dans l'innocence d'une indifférente vie, j'éprouvai dans ma santé une profonde altération; et bientôt des tourments, déjà décrits par d'autres femmes, vinrent comme pour m'annoncer les chers devoirs de la morale et de la tendresse où Dieu nous appelle. Avant ce tempsci, et quand je n'avais que dix-huit ans, la duchesse de Raguse m'avait proposé un mariage avec un jeune homme de sa société; elle aurait tout arrangé. Ce jeune homme ne me plaisait pas. Je refusai aussi un homme de la noblesse, assez célèbre par son talent littéraire, mais âgé de cinquante ans. On ne me demandait pourtant que de tenir un salon d'esprit sans nul soin du ménage. C'était un ami de la duchesse de Raguse et de Laure; j'avais vécu près d'elles. Je supposais que le temps amènerait un mariage plus aimable; je me fiais à l'existence, mon carac-j tère restait gai et serein. J'étudiais beaucoup. J'écrivais des lettres sur ies (uvrayes de madame de Staël qui] étaient comme un cours sur la morale, les passions, leui danger, et le sort des femmes.
Je vivais alors chez madame la comtesse Bertrand,
femme du général Bertrand, qui, informée des démarches que j'avais faites pour aller la rejoindre à Sainte-Hélène, m'avait eonfié l'éducation de sa fille. Laure m'avait présentée à elle, et avait conduit cet arrangement qui me fixait à Paris près d'elle, car la maison du général et la sienne étaient voisines.
Je trouvai, chez madame la comtesse Bertrand, les souvenirs de l'empereur, dont mon enfance avait été si enchantée, mais c'était, après sa mort, comme une dérision à mes anciens rêves. Ces rêves n'étaient plus. Déjà un jeune homme était venu s'attaquer jusqu'à l'esprit même de l'empereur, et me faire réfléchir sur son règne. Jérôme niait cette grande intelligence qu'on croyait à Napoléon.
Madame Bertrand me raconta bientôt que son mari lui avait dit :
— C'est bien heureux pour cette jeune personne que le sort l'ait préservée de venir à Sainte-Hélène ; son élévation d'esprit eût rendu l'empereur très-amoureux. Eûtelle su résister ? Il nous eût obligés tous à plier devant elle, puisque c'était sa manière d'aimer.
Je rapporte soigneusement ces paroles, car elles justifiaient les rêves passés de mon adolescence.
Je dînais tous les dimanches chez Laure, où je me plaisais parfaitement, et où je rencontrais le rival, près de moi, de Napoléon. C'était chez Jérôme tout un autre ordre d'idées que celui qui m'agitait, et par cela même il m'était : secourable. Sa pensée dédaigneuse, dirigée toujours audessus de la vie commune, ne comptait sur la terre que la moralité et la raison souveraine. Si je disais que je
32 LES ENCHANTE31ENTS DE PRUDENCE m'ennuyais un peu chez madame Bertrand, il s'en étonnait puisque je pouvais y étudier en liberté.
Le mois de juin me fut très-douloureux; il pleuvait; la saison était mélancolique, pleine de vagues et tristes émotions. La maison de madame Bertrand était au milieu d*un jardin, où nous avions une verdure agréable , et quelque bruit de la pluie et de l'orage. C'était la petite maison du général Bonaparte (rue de la Victoire), à son retour d'Egypte. Les diverses impressions du ciel me troublaient. Une jeune amie irlandaise, que j'avais alors, était encore plus triste et plus agitée que moi.
Madame Bertrand accoucha bientôt d'un quatrième fils. Cet événement m'intéressa ; jamais je n'avais vu ces détails de la naissance, et jamais il ne fut de mère plus gracieuse ni plus tendre. Je me calmai dans mon ennui seulement à la regarder prendre si doucement son enfant des bras de la bonne (car elle le nourrissait), et lui donner des soins qu'elle aimait tant de lui rendre. Mon goût pour les petits enfants lui plut ; il y avait un fond de sympathie entre nous. Comme mon chagrin n'avait pas de motif, je, jouissais souvent dilicieusement des émotions causées par j ce qui m'entourait.
Madame la comtesse Bertrand (née Dillon) était pleine i de grâce, et avait le langage le plus élégant. Je n'ai jamais vu de femme qui m'ait le plus donné l'idée de la] distinction et de la grandeur dans les manières, et cela^ avec beaucoup de charme, de naturel, sans nulle prétention ni nul apprêt. Elle disait le mot élégant et le mot à propos, mais jamais le mot recherché. C'était la femme
Li:S KNCIIANTEMENTS DE PRUDENCE 3/
de la plus haute civilisation, celle qui revient à la nature et à la simplicité. Sa passion pour son mari, pour ses enfants était violente, car c'était une passion ; on sentait en elle ufie origine de flamme, une origine créole. Son caractère était lier, indépendant, très-généreux. Quoique d'une santé délicate, elle était très-rieuse. Elle était trèsgrande, et sa tournure très-distinguée, avec une jolie I main et un très-petit pied. En septembre, elle partit pour ses terres, en Berry, en me laissant un mois de liberté que j'allai passer à Surpré, où madame de Surpré, tante de Jérôme, m'avait fort invitée. Je vis Laure avant de partir; mais tout est changé! Laure aussi me trouve distraite ; je ne sais plus retrouver nos anciennes conversations. A Surpré, pareille tristesse; mes impressions étaient sombres, affreuses. Jérôme, malgré son calme et son esprit, ne les changea pas d'abord. Cependant il m'emmenait dans de longues et lentes promenades dans le jardin, oij il me disait mille belles choses sur l'histoire, sur les hommes qui l'écrivent, sur ce que ceux-ci devraient garder une pureté, une vertu qui pussent du moins se retrouver dans l'écrivain si elles n'étaient pas dans les événements qu'ils racontaient. J'avais écrit ces longues conversations ; elles me firent enfin un grand bien. Jérôme réveilla mon attention et mon courage.
Je ne trouvais pas en lui l'esprit français, l'esprit léger et riant où j'étais habituée, mais quelque chose de nouveau, de grandiose, de grave, d'ironique pourtant, d'amer même ; mais le tout si haut, si fier, si à part, que, sans me l'expliquer, j'en étais complètement frappée et séduite.
Après un séjour en province je revins l'hiver à Paris le monde me laissait dans la même tristesse. Laure m'y conduisait tous les dimanches chez madame Davilliers, où se réunissaient alors les députés de l'opposition et la société la plus aimable. Je m'amusais là un moment. Je réunissais autour de moi les hommes d'esprit, et une conversation animée donnait trêve un moment à mon vague tourment. Jérôme, à ces soirées, était un des plus empresses autour de moi. Il me disait qu'il fallait s'occuper de la politique et se faire des doctrines ; j'ai su depuis comme ce conseil était bon à donner à la France.
Lettre à Laure non envoyée :
« Vous dites que le génie fait pardonner, mais ne justifie pas certains torts. Mais si la sensibilité qui conduit à ces torts, est aussi la source du génie ? Se vaincre ! Que serait devenu le talent de madame de Staël, de Sapho, de tant d'autres, si elles avaient passé leur vie à combattre? Ce qu'elles ont éprouvé ne valait-il pas mieux que le triomphe dans un tel combat ? Là où il y a le plus de vertu, c'est là où il y a le plus de sensibilité, et où mène cette sensibilité ?
» Je ne sais rien, je cherche, je voudrais me rendre compte de ma vive indulgence, fixer mes idées confuses. Mais existe-t-il une femme qui ait vu les éclairs d'un sentiment passionné et qui ait dit : f étoufferai V émotion que je pressens ?
» Dans nos sociétés prosaïques et positives, il faut renoncer aux rêves héroïques de la jeunesse. Le senti-
ment peut, à lui seul, nous consoler, et il faudra aussi rétouffer !
» Des vers qui expriment ce que le devoir peut faire éprouver de douloureux, sont ces tristes vers de Phèdre :
Je respirais, (Enone, et depuis son absence Mes jours, moins agités, cou aient dans l'innocence. Soumise à mon époux, et cacliant mes ennuis, De son fatal hymen je cultivais les fruits.
-» Vous dites que la morale est absolue, mais rien n'est absolu. Vous la mesurez sur la perfection ou la modération. Ne vaudrait-il pas mieux la mesurer à l'espèce humaine? Je crois que la vertu même est relative, et que le seul vrai précepte est de faire, dans tous les temps, le plus de bien et le moins de mal qu'il est possible. »
J'écrivais aussi :
, « Que de révolutions, que de mouvements peuvent se passer dans lame sans qu'il y ait ni mouvement ni agitation autour de nous ! Tel homme a été jeté dans les événements de son pays qui a été moins occupé, moins animé que tel autre qui est resté à l'écart. Rousseau a plus éprouvé, plus pensé que le maréchal de Turenne, à isL tête des armées. »
« Si le monde était peuplé de gens d'esprit, les institutions seraient tout autres ; les erreurs sans nombre n'exi^toraient pas, la liberté et la justice régneraient seuiCS. »
« La jeunesse apprend tout séparément ; ce n'est qu'îr la longue qu'elle s'aperçoit que tout se lie et qu'elle parvient à voir les choses dans leur ensenible. »
« L'amitié ne se prolonge pas seulement par sa constance, mais parce que Je premier attrait qui l'a formée se renouvelle chaque jour. »
« La disposition à réfléchir s'annonce assez souvent pai de la fatigue et de l'impatience ; quelquefois on pens( à soi et à ses amis, et ces idées mènent à d'autres ph étendues. Alors la fatigue , l'impatience disparaissent On devient sérieux et appliqué, le travail est d'un inté< rét extrême, le plaisir l'emporte sur la difficulté; calme et la joie renaissent, et on éprouve le plaisir d( penser. »
« Dans les déterminations qu'on prend, il y a quelque chose de plus que la raison et le penchant, il y a ui certain instinct indéfinissable qui vous retient ou qu vous pousse. »
« Elle a besoin du mouvement et du monde pour jouii dans la solitude de ses pensées et des lettres, et ce qu'ell( aime le mieux dans l'agitation, c'est le plaisir qu'elle ei éprouve à se retrouver seule. »
« Une personne d'esprit, en se pliant aux choses impo es, leur imprime son caractère, et tire parti des évé-
sees
nements qui eussent été sans fruit pour d'autres. Il ne faut donc pas s'inquiéter d'entrer dans la vie comme elle est; en subissant en apparence le sort des autres, on aura un genre de vie tout dilférent ; les biens qu'on cherche, on les porte en soi. Ce qu'il faut, c'est du mouvement pour les animer, ce mouvement ne se trouve que par le monde. »
»< Je veux m' expliquer tout ; je cherche la cause de ce qui se passe en moi et hors de moi. Où me mènera ce travail continuel? A quoi bon ? Je suis faite ainsi. Est-ce un bien ? »
« Un trouble, un tourment qui attaque la raison môme. Le découragement de la vie et de ce qui la fait aimer. Ennui profond. Regret amer et douloureux, besoin de s'affliger et de répandre des larmes. Puis tranquillité douce et parfaite, contentement passager. Une joie immodérée, dont les mouvements tiennent à l'extravagance, à la folie, et qui promet une vie de bonheur et de transport. »
« Le lundi 30 juin 1822. Un mélange de toutes ces choses; le temps était à la pluie et mélancolique : le matin agitation et souffrance insupportables, ensuite calme plein de douceur, puis tristesse profonde et idées douloureuses. Enfin à dîner, et le soir, vif sentiment de plaisir et joie complète d'exister.
» Ce jour a été une vie entière.
% Février 1823. La moindre chose, le bruit, le froid
fait mal ; tout à coup des idées imprévues et l'effroi ; si on vous touche en passant, toute votre personne souffre.
» La terreur irréfléchie est des plus puissantes. C'est le triomphe de la création qui a tout arrangé pour qu'on voulût sortir de cet état à tout prix. La réflexion s'éteint. 11 semble que la tête perde sa vie. On ne sait plus si on va rester soi-même. Frisson plein de sensation qui n'est privé ni de charme ni de sensibilité.
» Cette oppression (car on ne peut plus respirer), ce tourment est sans doute ce qu'on éprouve au sommet d'une haute montagne, là où l'air vital manque, et où l'homme va mourir.
» Ces situations s'observent quand elles sont passées, mais tant qu'elles durent elles sont effrayantes.
» Rien ne fait mieux voir l'intime liaison de l'âme et du corps que certaines impressions de cet état, que ces émotions unies à une souffrance physique et produites visiblement par elle.
» 0 tristesse ! dit Young, c'est dans ton école que la » sagesse instruit le mieux ses disciples! »
« Les institutions naissent du besoin des peuples, mais elles ne sont pas toujours ce qu'il y avait de mieux pour le moment ni surtout pour préparer l'avenir. Elles pe vent même devenir dans la suite un empêchement a progrès naturels. C'est le fait des hommes de génie prévoir. »
lur
a Si le monde était tel que je croyais, je serais désolée
de ne pas taire les grandes actions que je rêvais; mais le monde est autre , ma conduite peut être autre; je ne cherche point l'impossible, et mille choses consolent d'ailleurs. Oui, pour qui sait sagement diriger son cœur et ses actions, le bonheur existe. »
« Il n'appartient pas à tout homme d'imaginer de se vaincre, mais il appartient à tout homme d'apprendre à se vaincre d'un autre ou de la morale publique. »
« La perfection c'est de dépendre des choses et non des hommes. De connaître son devoir en lui-même, indépendamment des circonstances. Mais alors vous rendez la morale bien plus absolue que vous ne vouliez. »
« Heureux jusqu'ici par son intelligence, il est fatigué du repos, car le sentiment ne vient pas remplir sa vie. Peut-être y a-t-il un moment où l'esprit a accompli tout le travail qu'il peut faire sur les livres, et où il lui faut les combinaisons de ia vie active pour s'exercer. S'il commence l'ouvrage qu'il projette, alors il aura un but de travail. C'est ce besoin d'un but qui conduit les hommes d'esprit à se donner une étude quelconque lorsque l'imagination ne les inspire pas. Le moment arrive où ils ont épuisé les connaissances qui se trouvent dans les livres, et où ils veulent appliquer leurs idées. »
« Le philosophe doit tenir compte des choses, encore 'qu'il ne les éprouve pas. La sensibilité, la violence, la colère, les passions sont des choses réelles. Entre les
conseils qu'il m'a donnés, il y en a de salutaires, mais quand il m'a dit : Étudiez cinq ans oii vous êtes, il n'a tenu aucun compte de mon âge, de mes penchants. »
a Si c'est pour toujours qu'il part, je comprendrai comn:ent il vaut mieux ne connaître jamais certains biens qu'on doit perdre. Oh trouver un tel esprit ? 11 ne s'est lait entendre que pour me laisser l'impression qu'il y a mieux que tout ce que j'entendrai jamais. Qu'il reste ou qu'il me rende les premiers enchantements de mon ignorance. »
« Si je l'aimais, C3 serait pour son esprit et son caractère, et cependant je l'aimerais passionnément. Seraiton heureux par un tel sentiment? 11 vaut mieux écouter la raison, et n'avoir pour lui que l'amitié dont il est capable. »
« Je voudrais savoir pourquoi l'Asie est station naire quand l'Europe ne l'est pas? Les hommes n'ont-ils pas des passions qui les agitent de même? Quelles sont donc les causes du mouvement de l'Europe ? »
« Quand on dit : 0 vertu ! on pourrait dire : 0 sentiment ! car la vertu c'est du sentiment. »
« Je ne connais qu'une personne dont les discours me calment. Je m'élève à leur hauteur, je m3 détache de moi-même, les idées sont si nobles qu'on est subjugué par elles. Ses conseils sont impossibles à suivre, mais
LES tNCHANTEMENTS DE PRUDENCE 41
rélévation et la force qui les dictent me font un bien extrême. »
« Plus j'avance, plus je deviens indépendante. Je ne connais pas une seule personne au monde par qui je me laissasse entièrement guider. Les uns manquent de caractèra, les autres de connaissances, etc. Je me forme des idées qui me soient propres. Je m'attache aux choses, aux principes, et je me détache des individus. Resterai-je dans cette belle indépendance ? Du moins puis-je donner mon cœur sans donner mon esprit. Ah ! tout âge doit avoir son bonheur, et quand les passions sont finies, on n'est pas à plaindre de pouvoir n'aimer plus que la vérité. »
a Une passion qui m*arriverait suspendrait pour ainsi dire ma vie. Mes projets, mes craintes seraient interrompus. Je ne voudrais qu'une pensée, qu'un sentiment : ce serait vivre. » '
€ Occupée dans ce moment d'une personne qui a de l'esprit, mais point de sensibilité, j'ai voulu chercher dans Rousseau un homme différent. Ce qui faisait la faiblesse de l'un, c'était de la puissance pourtant. Ce qui fait en partie la force de l'autre, c'est l'absence de cette puissance. Ainsi la faiblesse naît de la force, et la force de la faiblesse. »
€ Les gens faibles ont éprouvé des émotions, des plai-
sirs assez vifs. Ils ne savent pas se les rappeler, les regretter, les vouloir. Ils vivent au jour le jour. »
Mes cahiers contenaient d'assez longues considérations sur la politique en Angleterre, en France, sur le crime et l'organisation du criminel, sa responsabilité, etc. Il y avait des aperçus sur la sociét é,la province, etc., etc.
J'avais aussi écrit le caractère de plusieurs de mes amis, celui de Jérôme que je ne connaissais qu'imparfaitement, celui de quelques femmes que je connaissais bien, celui de Fabvier et d'autres personnes.
Madame Bertrand s'apercevait que j'étais souffrante * elle me dit un jour qu'il fallait que je me mariasse.
— Vous êtes malade, me dit-elle, très-malade, ne vous en effrayez-vous point? Vous allez mourir.
Je ne croyais pas cela. Je n'ai jamais eu la moindre crainte sur ma santé, je ne la croyais altérée qu'en passant.
Jérôme devait rester encore en France avec son père et passait l'hiver à Paris chez madame de Surpré. Sir John Ervel, son père, était un catholique fervent, appuyant sa politique de sa foi, et sa foi de sa politique : frappé des hautes qualités de son fils, il y attachait la plus grande ambition, mais il laissait son fils libre d'aller dans le monde, sans contrarier sa jeunesse, ne lui faisait sentir que rarement son autorité, et ne le pressait point de se lier par des vœux qu'il ne devait prononcer qu'à leur retour à Rome.
Un soir, chez madame Davilliers, je causais avec Jérôme; je lui dis quelque chose qui le choqua sur la morale politique; il relevà mes paroles; c'était encore dans le ^enre de cette première conversation sur Frédéric II que j'avais eue avec lui, au Vallon, quelques années avant, la première fois que je l'avais rencontré. Nous nous quittâmes, lui mécontent, et moi inquiète de son blâme ; je le voyais là tous les dimanches, et nous causions ensemble presque toute la soirée. En rentrant, je lui écrivis pour m'expliquer. Je disais que se servir de TimmoraUté en politique, c'était employer, pour construire, des moyens destructeurs, et que sans doute il ne m'avait pas bien comprise. Le jour suivant, je sortais vers deux heures, lorsque je le rencontrai près de la maison; je lui dis que je venais de lui écrire une longue explication; il me la demanda; je la lui promis, et, quand je le revis le dimanche suivant, il vint et me dit tout bas :
— Savez-vous que vous m'avez écrit une très-belle lettre?
— Est-elle belle? je n*en savais rien.
Il me dit qu'elle était belle, vraie, excellente; il avoua ne m'avoir pas bien comprise Tautre fois, et me demanda ■à venir me voir chez madame Bertrand. Je le lui permis,
44 LES KNCHANTEMENTS DE PUUDENCE
et il commença à venir me faire visite quand j'avais fini Lies leçons. x\ous causions de choses glacées et politiques; cependant, je l'aimais sans me l'avouer ; il était un dieu pour moi; son esprit et sa vertu, sa jeunesse et sa beauté en faisaient ce que je pouvais rencontrer de plus séduisant. 11 était beau, avec une expression grave et noble, intelligente et gracieuse; mais je n'osais voir sa beauté, je ne voyais que son mérite. Je pensais à faire quelque mariage ordinaire qui me donnât la liberté, et à consacrer ma vie à lui plaire, à le rendre sensible. Ce dessein eût fait horreur à sa vertu; ainsi je n'osais m'y livrer. Le printemps était mélancolique; nous étions au mois d'avril; un soir, le 25, chez madame Davilliers, il me dit qu'il venait trop chez moi, qu'il me voyait trop, qu'il craignait un danger.
— Un danger, lui dis-je, lequel?
— Ah! vous m'avez compris, reprit-il.
— Non, expliquez-vous î
J'avais compris, mais j'aurais voulu qu'il s'ex})liquât mieux, et bien savoir mon sort. La soirée finissait, il n'en dit pas plus. Je rentrai chez moi dans un étal d'agitation et de bonheur que je ne saurais exprimer. Je me couchai brisée, et je m'endormis bien tard, en souriant, réveillée, rendormie, toujours en souriant. Le lendemain en me le vant, à ma toilette, j'étais comme stupide; je restais à mi coiffer, à m'habiller comme si je ne savais pas ce que j faisais; plusieurs fois ma petite élève, très-aimable pou moi, mais très-étonnée, me dit :
— On'avez-vous? que faites-vous?
Vers deux heures, il entra. Il savait les heures où j'étais
LES ENCHANTEMENTS DE PHLDK.NCE 45
seule. Il était paré dans son habit de prélat, très-soigné dans sa personne, d'une beauté charmante et touchée. Il s'assit troublé, me regarda parfois les yeux en pleurs et sans rien dire. Moi, je restai comme lui, silencieuse, dans un grand trouble, moins rassurée et moins ravie qu*en son absence. II ne dit que peu de mots, sortit sans avoir pu s'exprimer, et deux ou trois jours il revint sans en dire plus. Il choisissait les heures où j'étais seule, où ma petite élève était près de sa mère. Enfin, il s'exprima ! Il me dit que cette passion déciderait de sa vie, qu'il en était pénétré, que jusqu'ici il n'avait pas vécu, qu'il n'avait rien su, rien senti, jamais aimé, jamais connu son cœur, mais qu'aujourd'hui il était enchaîné à jamais.
Je l'écoutais sans savoir répondre ; mais il lisait mon amour dans mon trouble, dans mes yeux. Pour l'amener là, j'avais cru qu'il fallait des années, des soins, et il venait se livrer avec simplicité î Cette déclaration confondait ma raison; je restais comme enlevée à moi-même. Aucune idée, d'ailleurs, aucune réflexion ne m'était plus possible; aucune occupation, machinale même, ne se fit avec ordre Dans le salon, à table, à la promenade, une distraction profonde me séparait du reste de l'univers; cette vie dominée, ces cahiers où je cherchais de rendre mes idées, où étaient-ils? D'une vie lentn, analysée, ennuyée, je tombais dans un autre extrême! L'infini, ouvert devant moi, ne me laissait plus rien voir du monde existant; j6 cherchais d'être seule et de me cacher; avec la conscience de cet état sing .ilier, j'évitais de me montrer.
Étonnée plus encore de son aveu que de son amour, je n'aurais pu imaginer en lui qu'une passion combattue.
Cependant, quelques mots de lui que je me répétais brisaient mon cœur et tout mon être. La pensée d'un tel bonheur, d'une telle gloire, était plus forte que moi, je ne pouvais la supporter. Je croyais rêver; je cherchais si c'était bien la vie et le jour. Si, entre tous les souhaits possibles, on m'eût permis d'en faire un seul, si le ciel, voulant me rendre la plus heureuse des mortelles, m'eût permis d'exprimer un vœu, j'eusse demandé d'être aimée de Jérôme.
Je me sentais seulement trop peu d'esprit pour lui, trop peu de valeur; je me sentais devant lui trop faible et trop timide.
Trois jours de suite il vint me voir, m'interroger en tremblant ; il avait perdu son assurance. Le quatrième jour, il me dit que sa vie s'était élevée et simplifiée, qu'il avait atteint une existence nouvelle et inconnue qu'il ne saurait encore peindre; alors je sortis de mon silence, et lui appris que ce que j'avais le plus désiré au monde, c'était d'être aimée de lui. Il m'écouta sans rien dire, mais fort ému. J'ajoutai :
— Je crois qu'être aimée de vous doit m'élever à la plus grande hauteur morale où il me soit permis d'atteindre. J'attends de vous le perfectionnement et l'estime de moi-même ; formez-moi pour vous, et je serai tout ce que j'espère.
Il me fit répéter deux fois ces paroles; il parut en éprouver un bonheur profond. Au moment de me quitter, il me dit :
— Vous m'avez dit des paroles que je n'oublierai jamais; ce jour est sacré pour moi. Cependant, si, dans
l'entraînement et le trouble de vos pensées, vous avez dit plus qi:e vous ne vouliez dire, s'il y a la moindre exagération dans vos paroles, rétractez -les, je vous prie, je veux n'emporter d'ici que la vérité.
Je confirmai ce que j'avais dit; mais aussitôt je me rappelai combien son aveu m'avait paru étrange, je le lui avouai :
— Je voulais, j'espérais ce blâme, dit-il avec joie et énergie, c'est bien, c'est vrai; mais je suis sans remords, je n'ai pas de remords !
Il ne s'expliqua pas davantage.
A présent, qu'on juge de mon bonheur; moi arrivée du comble de l'ennui et de l'isolement, à cette élévation extraordinaire! Combien peu d'amants se sont parlé ainsi et ont cherché dans l'amour la sorte de bonheur que nous cherchions !
Qu'on se rappelle mon sort de tout à l'heure ! Dans •cette intéressante mais souvent pénible étude des écrits Âe madame de Staël, dans cet idéal cruel de la passion, dans cette sensibilité qui devenait un supplice affreux, •ce peu d'espoir de trouver rien pour me plaire, l'homme que j'admirais le plus, celui-là seul dont la raison -calmait mon trouble, celui-là seul dont, sans l'espérer, je me fusse souciée d'être aimée et dont l'amour me semblait un bien au-dessus de tous les biens mortels, celui-là vient me dire qu'il m'aime ! et dans quel langage ! de quelle manière !
Pour ce bonheur si grand, je dois bénir à jamais Dieu, Dieu qui donnait ici l'impulsion à toute ma vie. Dieu qui m'arrachait à mes tourments par l'aveu d'un homme ad-
48 Li:S KNCiiAMKMLlNTS DK PRUDENCE
mirable! Qu'importe qui je suis? Je n'ai nul droit d'occuper mes semblables de moi. Mais voici une ciéaiuro humaine, arrachée des abîmes et conduite au ciel ! Quelques femmes y trouveront peut-être leur propre histoire. Il m'aimait! Et moi, j'avais voulu consacrer ma vie à le rendre sensible ! J'avais pensé que si, dans l'avenir, il mourait le premier, rien ne resterait plus pour moi sur la terre, et que je ne voudrais plus vivre î
Cependant, ce bonheur si grand du côté de la passion et de l'esprit promettait un malheur égal de séparation, de privation.
Comblée d'un si grand bonheur, je ne voyais le reste que confusément. Mais je n'osais presque parler à Jérôme : la gène existait entre nous. Nous nous imposions tous deux. Son esprit m'intimidait; l'amour ajoutait à notre embarras; nous restions ensemble silencieux et troublés. J'avais besoin du temps pour sentir; tout m'était là nouveau; Jérôme en savait plus que moi, mais son langage n'était pas le langage vif et empressé des amants; sa sensibilité profonde avait un langage grave et touchant.
Jérôme avait vingt-huit ans, mais, depuis qu'il aimait, il semblait si jeune ! Ses manières, son embarras avaient si bien le caractère de la jeunesse 1 Qu'étaient devenues ces pensées par où il m'entraînait avec lui-*u-dessus du reste des mortels? Nous sembUons deux enfants. xNous étions troublés à la moindre parole; je rougissais au moindre regard. Ainsi le ciel et ta nature, qui s'étaient vus jugés et expliqués par lui, avaient pris plaisir à nous confondre, et avaient embrasé nos âmes imprudentes de feux redoutables !
LKS liNCHAiNTEMENTS DE PUUDENCE 49-
Les yeux noirs de Jérôme élaient beaux, mais jusqu'ici ils n'avaient rien exprimé. Ils parlèrent un nouveau langage; c'ét lient des yeux du midi; ils respiraient l'amour des climats brûlants, voisins de l'Afrique; chargés de langueurs, ils exprimaient une profonde ivresse.
J'avais d'ailleurs des doutes sur moi-même et des inquiétudes. Je jurais un amour éternel, qu'en savais-je? Pouvais-je sitôt répondre de moi? Jérôme était si convaincu qu'il m'entraînait à une même confiance; mais je ne la gardais pas toujours ; puis je me faisais scrupule de la perdre et de ne pas lui avouer mes inquiétudes, qui étaient si vagues pourtant que j'aurais rougi de lui en parler.
Je me rappelle un jour alors o\x j'allai avec madame Bertrand voir Laure vers six heures; Jérôme était là; nous ne parlâmes que par nos regards ; ce fut une rencontre imprévue et charmante. Le printemps était doux et m'était devenu agréable. Tout ce temps était plein d'enchanlement. Une telle agitation morale avait donné le change à ce tourment habituel qui m'était si dur; Jérôme parlait de me respecter toujours. Il me dit des paroles qui me surprirent à une soirée chez madame du Vallon qu'il passa toute près de moi. Il me dit qu'il désirait encore plus mon bonheur que mon amour, parole singulière; que voulait-il dire ? Pourquoi alors m'avoir avoué qu'il m'aimait? N'avait-il donc ni la force qui fait qu'on résiste, ni celle qui fait qu'on cède? Mais pouvait-il être faible ou léger? Que venait-il offrir? une passion sublime et combattue? Puisqu'il n'éprouvait pas de remords, passait-il à mes idées et rejetait-il celte sévérité un peu
-aveugle qui avait convenu à sa vertu première? Il ne s'expliquait pas là-dessus, mais il me demandait si j'aurais du courage. Je disais oui.
Bientôt, à une autre soirée chez Laure, il se montra plus passionné qu'il n'avait encore été. En arrivant, je causais avec quelques hommes devant la cheminée, et il était assis près de nous. Il entendit nos rires, et leva sur moi des yeux les plus expressifs et les plus sévères à la fois; c'était un tendre et violent reproche de ce que les propos de ces hommes m'amusaient. Combien ce regard fut beau! Il me reprochait beaucoup d'avoir une cour, et se moquait fort des gens qui m'entouraient.
Plus tard, dans la soirée, il me dit, enivré, qu'il fallait fixer un jour de départ, que nous fuirions ensemble, qu'il •était décidé.
Trop remplie^ de ses sages leçons pour l'approuver, je le modérai; j'osais à peine envisager ces idées-là. Du moins fallail-il essayer nos caractères.
Jérôme se plaignait de ne savoir pas encore m'exprimer ses sentiments. Il commença à m'écrire.
Les premières lettres d'amour de ce prélat romain furent écrites en anglais. Il écrivit ensuite en français . Il disait : « Jusqu'à présent les émotions se sont tellement multipliées, que la forme de l'expression dont elles doivent se revêtir n'a pas pu les atteindre, la parole n'a pas €u le temps même de naître à côté d'un sentiment qui, se reproduisant de mille manières, semble destiné à échapper toujours à la définition. Mais on aura le pouvoir de dire un jour ce qu'on a aujourd'hui la force d'éprouver, et on le dira avec toute cette force. »
• Il m'écrivit une longue lettre en anglais pour m'assurer de sa fermeté.
Ses lettres devinrent alors plus fréquentes, car il partit pour Surpré, mais il venait souvent à Paris. 11 craignait les conseils qu'on pourrait me donner sur le danger de I cette liaison; il craignait ses propres amis, qui étaient Iles miens : « On ne vous parlera pas de votre intérêt, m'écrivait-il, on vous parlera du mien ; on en appellera à votre générosité, on s'armera de vos propres armes pour les tourner contre vous-même. Ce sont mes amis, mes propres amis, ceux que j'aime et estime le plus, qui seront mes ennemis les plus redoutables. Défiez-vous de leurs conseils perfides! Souvenez- vous d'une chose, si vous voulez réellement mon bonheur, à jamais inséparable du vôtre, c'est qu'il faut m'en laisser l'arbitre suprême; c'est le cas milque; il n'y en a pas d'autre oh il faille être juge dans sa propre cause. Il n'est pas question de ce qui doit être, mais de ce qui est, de ce qui n'est plus susceptible de changement. »
Il doutait de son ancienne vertu; il disait : « Je sens que je ne suis pas à l'abri d'une faute, d'une grande faute, ;d'un crime, peut-être. A. peine autrefois croyais-je à la Itenlation; céder me semblait impossible. Mais j'ai enitrevu la route par laquelle on peut se perdre, et si je ne im'y suis pas précipité, c'est que j'aurais entraîné dans ma ! chute une autre que j'aimais mille fois plus que moi-même. Il fallait une influence égale à celle qui m'a séduit pour me sauver; il fallait cette influence pour me séduire; mais dans-'m sentiment comme celui que j'éprouve, il y a mille i ressources, et je ne conçois pas comme je pourrais re-
gretter un attachement qui me met à une épreuve à laquelle peu d'hommes ont résisté. »
Dans d'autres lettres il me pria de lui confier mes impressions, mes peines : « Les miennes sont à vous, disait-il, entièrement à vous, mais tout vous appartient, et je ne saurais rien vous soustraire, car rien ne m'atteindra dorénavant d'une manière durable que par vous. Je suis tellement abrité par votre amour, je me sens si fort de sa possession, que je puis, mieux qu'un autre, me rire de la fortune; vous êtes seule ma destinée, et je n'ai point d'autre superstition. Oui, régnez, régnez; que votre empire soit sans limites et sans fin. Si jamais être humain a été fier de sa liberté, je le suis de ma servitude ; je les port orgueilleusement, ces chaînes qui me lient éternelleme; à vous. »
La passion avait complété sa pensée et laissé loin 1 jouissances de celle-ci; il ne comparait pas leur e pire.
a La passion seule, écrivait-il, révèle ses propres secrets, ensevelis pour toutes les autres facultés de l'àme. Dans la passion, tout est nouveau et imprévu, tout frappe inattendu avec la force de la conviction intérieure. C'est la mer sans rivage, sur laquelle on navigue sans pilote toujours battu par la tempête, toujours étonné de n'avoir pas péri. Croirait-on d'avance qu'une si faible machim suffirait à tant d'émotions? »
Un jour de pluie il m'écrivait : « Je regarde de lafé nctre ce temps que vous aimez, mais qui ne se laisse p. approcher de trop près. »
Il me suppliait de combattre la douleur : a Oui, vous
)ir
LES KNCllANTEMENTS DE PRUDENCE 53
borez courageuse, écrivait-il, et vous repousserez la douleur comme l'injustice, vous la repousserez comme l'ennemie de celui qui vous aime, qui vous aime uniquement, qui ne veut de 1 aiïeciion de personne, car il est si jaloux de sa passion pour vous, qu'il craindrait qu'un sentiment tendre pour qui que ce soit ne fût pour vous une injustice. Ayez donc des amis, avec d'autres affections, je ne le blâme point, je l'approuve; mais permettez-moi de n'aimer que voiis, car je ne peux aimer que vous. D'ailleurs, les douleurs qui viennent d'une passion aussi élevée que la nôtre ne sont pas des peines communes, et c'est bien quelque chose que d'être à l'abri de la sympathie vulgaire, sa pitié, sa consolation ! »
Dans une de ses courses à Paris il me conseilla de réfléchir, de prendre bien mes résolutions. Je lui écrivis aussitôt pour rompre avec lui, je lui dis que, puisqu'il parlait de réfléchir et de se décider, il fallait se décider tout de suite. Ne méritait-il pas cette punition? Il me répondit de la campagne avec violence, qu'il n'avait jamais pensé à rompre; mais, que j'étais libre, que son dessein, au contraire, était, si j'avais trop souffert, de rompre avec l'Eglise, que sa résolution était prise, mais que j'étais libre, que j'allais renaître et retrouver ma cour habituelle; que je n'étais ni forte ni passionnée, qu'il m'avciit cru un caractère au-dessus des autres femmes, mais que jn ne l'avais point, etc. 11 vint à Paris indigné. Nous nous expliquâmes. Je lui demandai s'il n'avait pas bien mérité cet adieu? 11 comprit alors que je n'y avais pas cru. Il retourna à la campagne encore plus épris et il m'écrivit ainsi sur cette rupture passagère :
c Si VOUS m'aviez dit : « Je romps, parce que c'est
mon intérêt (ie rompre, » je n'aurais pas pris vos paroles au sérieux; mais, quand vous me disiez : a Je romps, » parce que c'est dans votre intérêt à vous de rompre, » et quand vous appuyez votre résolution de je ne sais quelles paroles échappées à moi, dans je ne sais quel moment, je me dis alors : Une idée exaltée, quoique fausse, égare son sentiment véritable, l'âme malade impose son joug au cœur et fait taire ses plus chères affections ; l'idée trompeuse mais sincère d'un immense sacrifice, d'une abnégation incomparable, d'une générosité héroïque me tue, on se dévoue pour me sauver; mais ce dévouement me coûte la vie.
» La vie est donc impossible pour moi où elle est séparée de votre amour, car votre amour, c'est ma vie; chaque pulsation de mon cœur répond aux battements du vôCï*e, vous êtes l'écho de mes émotions, mais l'écho qui me renvoie l'existence ; si mes paroles et mes regards restaient sans réponse, je me tairais aussitôt et je ne regarderais plus :; je ne peux vous rendre que ce que je vous ai em prunté, jesuis riche de vos inspirations, de vos joies, de Yos* regrets, je n'ai pas de bien à moi ni de sentiments à moi, ni rien qui constitue une existence à part; la sympathie même est devenue un sentiment identique : la diviser, ce serait la détruire.
» J'éprouve dans ce moment-ci tout le calme que donne la conviction d'un sentiment impérissable, quoiqu'un mouvement déraisonnable le trouble; je m'impatiente de ce que vous n'avez pas encore répondu à cette lettre. En attendant, et toujours, je suis à vous au delà d'expression. »
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 5à
H reçut ma réponse, il écrivit :
« Tout rempli du bonheur qu'elle me donne, je m'asuns pour y répondre. Je ne vis pas au jour le jour auourd'hui, mais de lettre en lettre; il y a des moments de ïilence où je suis mort. Votre main vient alors me retirer le l'état où je suis plongé : les forces de mon âme proslernées se raniment et se relèvent; je visl et je reconnais la puissante influence qui me fait revivre, influence douce et divine : si elle venait à se retirer un jour, il ne resterait plus rien pour moi sur la terre.
» Les impressions heureuses maintiennent, en dépit de quelques craintes passagères, toute l'énergie de leur empire; elles sont mêlées à des jouissances plus grandes encore, jouissances qui défient toute expression, et que, mille fois trop heureux d'éprouver, il faut se résigner à ne pas dire.
» Telle est la loi de cette passion inconcevable qui remue lia partie la plus secrète de mon existence, qui ébranle mon làme dans ses profondeurs, qui signale son approche comme 'celle d'une vie nouvelle, réunissant sensation sur sensa- Ition, impression sur impression, émotion sur émotion, 'sans relâche et sans repos, me faisant vivre dans un instant plus que je n'ai vécu dans des années, me forçant à douter de mon existence avant de Tavoir connue, en un mot, reléguant impérieusement le passé au néant, en m'ordonnant de ne croire à l'avenir qu'autant que je crois à elle.
» Les yeux fixés sur cet avenir, l'âme remplie de cette religion, je m'abandonne à cette espérance qui colore ïe moment actuel, qui, d'une main si puissante, adoucit ou
ff LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE
efface ses regrets. Ouvrant devant moi un horizon sans bornes, elle remplit l'espace intermédiaire d'une félicité que l'àme a de la peine à comprendre, mais qu'elle redoute seulement son insuffisance à sentir. »
Eussé-je osé espérer que Jérôme parlerait jamais ain?i? Mais je ne m'en étonnais pas trop, je le croyais fait pour tous les mérites. Un jour qu'après ces dernières discussions je lui disais qu'il était stupide, il répondit que le mot était plein de consolation. Laure le jugeait bien, et me disait mille choses pour me retenir et m'effrayer ; elle disait qu'il avait de l'âme, qu'il voudrait s*en assurer, qu'il était exalté, mais qu'il s'inquiéterait et me laisserait. Elle disait qu'il fallait douter de cette grande fermeté sur laquelle je comptais, qu'un complet abandon n'en était pas toujours la preuve. Ces conseils excellents ne me touchaient point ; là, seulement, je croyais que Laure se trompait; j'aurais douté de la lumière du jour plutôt que de douter de la fermeté de Jérôme.
L'été se passa ainsi, agité, mais heureux. Ses amis ne me donnaient point les conseils qu'il avait craints. Ghoisy, le plus intime de tous, me disait au contraire qu'une position exceptionnelle demandait des exceptions.
Laure avait loué une maison de campagne à Sceau: J'allai passer quelques jours près d'elle avant d'aller] Surpré. J'avais perdu ce grand trouble qui m'empêche de l'aimer, et mon amitié était redevenue la même, trouvai un grand charme près d'e'le; je couchais dans un cabinet de toilette près de sa chambre, et nous avions reUûuvé nos longues conversations d'autrefois.
Bientôt je partis pour Surpré, inquiète et entraînée, lour complaire à Jérôme et pour le voir. Je me rappelle 3 jour de mon arrivée. C'était le matin ; j'étais troublée. e me remis bientôt. Jérôme était beau et charmant. Je n'animai enfin, je retrouvai mon assurance. Son père me nontrait de l'intérêt, mais il observait beaucoup la coniuite de son fils près de moi. 11 ne craignait peut être 3as une épreuve qui séparât à jamais son fils desf(3mnies.
Ce séjour à Surpré fut très-extraordinaire. Ce qui s'y passa est presque incroyable. Un homme de vingt-huit ans en présence d'une maîtresse de vingt-deux ans, et qui ne sait ni s'il l'aime, ni s'il doit la quitter, qui par moment l'adore ou la fuit ! Certes, il y eut là pour moi de quoi perdre la raison î moi, ignorante alors du caractère de Jérôme, et qui n'y comprenais rien!
Les premiers jours, il se montra amoureux ; il m'emmenait dans des promenades solitaires au jardin :j'y voyais son émotion et son trouble.
Un de ces jours-là, madame de Surpré, sa tante, donna un concert au milieu de la journée; des voisins vinrent faire de la musique. Je me souviens de mon exaltation durant ce concert. Je me croyais moins aimée; je
ne pouvais entrevoir sans épouvante une telle vie de combats. Jérôme vint derrière mon fauteuil et me parla de nous calmer, de voyager, de nous séparer pour un temps. « Deux ans de séjour en Angleterre, me dit-il, seraient très-utiles pour vos études. » Que disait-il là? A quoi pensait- il? Déjà donc, il ne m'aimait plus? Cette musique, cette douleur, tout se confondit. L'idée de le perdre, de m'en séparer pour jamais, le soupçon que cette passion n'était qu'un songe et n'aurait que la durée d'un songe, me jeta dans un enivrement de pleurs, de tendresse et de regret, oh ma sensibilité, contenue durant deux ans, prit un rapide et déchirant essor. La musique double l'exaltation : elle s'empare des impressions, les augmente, les soulève, les agite; cette musique, autour de moi, me perçait et me transportait. Cependant je n'étais pas seule, et je sus me contenir. Jérôme, placé en face de moi, me regardait, voyait mon émotion, m'adressait des regards tendres; mais plus tard il ne sut ni me rejoindre ni me consoler.
Comme je ne le soupçonnais alors d'aucune crainte, d'aucune faiblesse, comme il était pour moi le plus ferme des hommes et le plus intrépide, je n'attribuais sa con duite qu'à un refroidissement naturel.
Le matin, avant .que personne fut sorti dans la maisa il venait sous ma fenêtre et m'appelait le philosoph je lui disais quelques mots de la fenêtre. A peine un mot était-il, dans le jour, échangé entre nous. Nous causions toujours en public, dans le salon. Son visage semblait touché; ses yeux étaient parfois très-tendres; mais oij allions-nous? Que voulait dire tout ceci? Un jour qu'il était entré un moment dans ma chambre :
— Eh bien, qu'y a-t-il donc? lui demandai-je. Qu'avezvous? Vous ne me parlez plus?
11 coCitait à ma fierté de reprocher à Jérôme sa froideur Ainsi je lui dis :
— 11 me semble que nous nous refroidissons.
A ces mots, il baissa la tête, et ses yeux se remplirent de larmes.
— Oui, dit-il, je le sentais.
Sa tristesse me rendit la joie, et je commençai à le questionner avec douceur et avec coquetterie. Mais lui me dit:
— Nous nous refroidissons! Le mot est cruel, et c'est vous qui l'avez prononcé ! Ce refroidissement , il me semble, sera supporté par vous plus facilement que par moi. Vous vous y- résignez bien vite et bien gaiement. Peut-être n'étions-nous pas faits pour l'amour...
Il s'arrêta et reprit :
— Non, non, vous êtes digne que je vous croie faite pour lui.
Il s'arrêta encore et, pressant ma main avec ardeur et sentiment :
— Soyez libre, dit-il, vous m'aimez moins, soyez libre, séparez votre sort d'avec le mien, et puisse le calme renaître pour tous deux î
Quelque plaisir, en m'écoutant, se mêla à sa peine; mais bientôt il s'arracha à cet entretien, pressa encore ma main, la mouilla de ses larmes et sortit. Pour moi, la joie me subjugua comme avait fait la douleur ; j'avais vu les yeux de Jérôme en pleurs, et je sentais que nous nous aimions autant que jamais.
Le soir, comme la société était dispersée dans le jardin, Jérôme s'approcha de moi :
— Venez, dit-il, j'ai à vous parler.
Alors il m'emmena dans un endroit assez solitaire. Arrivé là et très-sombre :
— Je vous ai parlé ce matin, dit-il, je vous ai rendu la liberté, mais depuis je ne l'ai point retrouvée pour moi. 11 me semble que je suis seul sur la terre.
Ici mon aveuglement cessa, mais mon cœur se contint: je questionnai vivement Jérôme.
— Ce matin, dit-il, ne m'avez-vous donc pas compris? ne m'avez-vous pas cru ?
— Moi, vous croire ! m'écriai-je, moi, vous comprendre! Ah! vous eussé-je écouté comme j'ai fait! Mais non, vous voulez m'éprouver ; vous ne parlez pas sérieusement, c'est impossible.
Jérôme confirma ses paroles du matin.
— Non, non. m'écriai-je, c'est impossible !
— Hélas! reprit Jérôme, croyez-moi, je vous ai dit la vérité.
— Non, je ne dois pas vous croire, une passion telle que vous l'avez montrée ne peut pas s'éteindre ainsi.
— Un moment j'ai éprouvé ce sentiment, un moment j'ai été subjugué, mais je ne suis pas fait pour l'amour. Je peux vivre seul. J'ai besoin de vivre seul.
— Mais, quand vous m'écriviez des lettres si passionnées, quand vous parliez si tendrement, étiez-vous sincère ?... Oui, vous l'étiez, ce langag ne saurait s'imiter.
— J'étais sincère, je le fus toujours, et, loin d'avoir
LES ENCHANTEMENTS DE PUl'DENCE Gl
exnpiéré, toujours mon expression est restée au-dessous de mon sentiment ; mais ce feu si violent s'est consumé.
— O'Joi '• repris-je, tant de protestations! tant de tendresse! Des accents si pénétrants, si touchants! Non, non, je ne dois pas vous croire.
Il I er^ista toujours dans ce qu'il avait dit. Je ne montrai ni douleur ni regret; ce n'était pas dans ma fierté, je ne laissai voir que ma surprise infinie.
— J'ai voulu vous avertir, dit Jérôme, j'ai cru que c'était mon devoir et je le remplis.
Il ajouta :
— Si je me suis pressé de vous parler, c'est que je pense que votre sentiment pour moi est encore dans vptre pouvoir. Cependant, je n'ignore pas le mal que je vous fais, mais je sais que vous le préférez à Terreur. Quant à ma faute, je ne saurais me la reprocher. J'ai été ma dupe moi-même ; je ne vous ai trompée qu'en me trompant, et aujourd'hui votre douleur sera pour moi sans doute un trop grand châtiment.
Tous ces discours étaient si étranges , si inconcevables, Jérôme les prononçait d'un ton si grave, si solennel, que je ne savais plus que penser. Le désespoir commençait à s'emparer de moi. Cet homme me semblait inexplicable. Toutes mes idées sur lui étaient troublées. il m'imposait et me glaçait. Plusieurs fois je me demandai si tout ceci n'était pas un rêve, remarquant que la teinte du jour qui finissait était précisément celle qu'on voit dans les rêves; mais je me disais que c'était bien la réalité ; et comme, dans les premiers jours de mon amour, je redoutais que la vérité fût un songe, aujourd'hui je m'af-
fligeais que la vérité n'en fût pas un. Jérôme continua :
— Ma faute fut peut-être de changer trop tôt mes idées. Peut-être me suis-je trompé sur mes idées en général comme je me suis trompé sur moi; peut-être vous-même n'êtes-vous si passionnée que parce que vous n'avez pas encore parcouru le chemin que j'ai fait ; j'ai aimé plus que vous ; vous naissiez à ce sentiment, qu'il avait déjà en moi toute sa vigueur. C'est vous qui, la première, m'avez dit que nous nous refroidissions ; ce mot me fut un cruel avertissement; peut-être reviendrai-je à mes premières idées, du moins dois-je tout modifier.
Il reprit :
— Vous êtes un être fort et indépendant. Je ne peux ni vous dominer ni vous retenir. Je ne peux ni vous guider ni vous tromper. Nul bonheur n'est possible entre nous.
Durant ces discours, je calmais la violence croissante de mes sentiments secrets, par l'idée de la mort et d'un éternel repos. Isolée à côté d'un homme qui discutai sèchement sur des choses qu'il ne connaissait plus, arra chée en un instant à mes croyances et à mes sentiments un univers plein d'horreur se découvrait à moi, l'existence sans Jérôme me semblait terne, basse et affreuse mais, ferme en présence du péril et maîtresse de moi, j( contins tout ce que j'éprouvais.
— Eh bien, dis-je, séparons-nous ; dès que vous m m'aimez plus, je n'ai rien à faire ici ; laissez-ma sortir d'une position si gênante et retourner à Paris, h serais bien aise de rester quelque temps sans vous voir. '
— Non, ne partez pas, pourquoi cesser de nous voir?: Et, comme j'insistais, il me vainquit par ses prières.
— Je liens à votre amitié, dit-il, me la promettez- vous? Je la lui promis, il. me fit répéter plusieurs fois ma pro-
.îiesse. Il parut douter de m'être toujours cher; il s'en montra tourmenté.
— Oh! non, non, dit-il, je ne serai jamais pour vous ce que j'ai été. J'ai perdu voire confiance.
— Non, je vous aimerai toujours.
— Vous n*aurez plus la même estime que vous aviez pour moi. Si je ne suis plus l'homme que j'étais dernièrement, je veux redevenir celui que j'étais autrefois. Me considérez-vous ainsi ?
— Non.
— Non?
— Non, cela est impossible.
— Quoi! je ne suis plus pour vous ce que j'étais autrefois ?
— Vous vous êtes montré sous des rapports trop différents. Dépend-il de moi d'oublier ?
— Alors, je ne veux pas de votre amitié. Vous ne m'estimez plus. Je ne veux pas de votre amitié.
— Vous êtes pour moi un homme différent des deux autres, mais je peux aussi aimer celui-là.
Il revint sur l'idée que je ne l'aimais plus, et, près de finir cette conversation, il me dit :
— Vous me méprisez, j'en suis sûr.
— Non.
— Oui, vous me méprisez, mais, moi, je ne me méprise pas, je sens en moi des ressources. Vous, vous devez «e mépriser.
— Non, je ne le fais point.
Ci LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE
Cependant il me causait une inapression singulière qu'il fallut toute ma raison pour suspendre ou modérer. En finissant, il me dit :
— Je ne suis pas fait pour ce sentiment. J'ai des pensées qui me tourmentent. Je suis un homme malheureux ; ce que je souffre par moment, c'est inouï. Mais j'ai de la résignation naturelle. Je peux le supporter.
Ces mots me frappèrent au cœur. Ce sont ceux qui devaient régner sur tous les autres et laisser les plus profondes traces. Tout en devait dépendre : j'eiitrevoy is à peine que son mal venait de farces >ans emploi ni direction.
Jérôme avait repris avec moi le chemin de la maison. Je me retirai un moment dans ma chambre, mais j( n'eus pas longtemps l'envie d'y rester seule. C'était ei moi une contrainte violente, un tourment à la fois morî et physiijue, et un grand trouble, une intelligence boule versée Un homme d'un génie sombre, en proie à mill^ impressions diverses, venait de se saisir de moi et de m^ passer son supplice. Tel fut désormais le caractère de cette passion, de me transformer dans ses mains et d'éprouver les tourments qu'il sentait lui-même. Je n'entrevoyais partout que ténèbres et effroi, qu'horreur et désordre. Mille idées se pressaient en foule : mais je les re poussiiis pour rester maîtresse de moi. Je craignais de trouver mal et de perdiC tout empire sur mon caractère
Il y avait en moi courage et lutte, et pourtant terrei irréfléchie de ce qui se passait. Je combattais tout , repoussais tout.
S'il eût existé entre Jérôme et moi cette intimité que mor cœur appelait, ma douleur eût été encore plus grande
OU bien vite dissipoo, mais dans les rapports oli nous étions, Jérôme pouvait devenir encore un être inexplicable, et le trouble et l'étonnement régnerorit surtout.
La passion s'honore et jouit parfois de ses douleurs, mais le mal que j'éprouvais était affreux. Je redescendis au salon, où quelques personnes causaient piès de la porte du jardin. Le piano était ouvert, et moi, si souvent calmée ou exaltée par la musitiue, j'y cherchais quelque secours, en pensant à une jeune amie irlandaise dont la tristesse et l'affection me revinrent en mémoire. Alors ausbi la pensée que Jérôme était malheureux vint régner sur toute autre.
Bientôt il rentra du jardin dans le salon, et nous sortîmes ensemble. II était toujours sombre.
— Vous chantiez, dit-il, voilà un talent que je ne vous connaissais pas.
— C'est un moyen de se calmer.
— Se calmer? reprit-il lentement et tristement; ce que je vous ai dit vous a donc fait impression?
— Rien au nionde pouvait-il me faire plus d'impression? La plus profonde, la plus grande impression!
11 deman<ia si je lui girdais du ressentiment.
— Non, répondis-je, et la preuve en est que l'idée qui m'occupe le plus c'est que vous êtes malheureux.
11 me remercia.
— Vous êtes peut-être un homme trop supérieur pour ce senlimeut, repris-je généreusement, faire d'une feamie l'objet de vos pensées, ce n'était pas assez pour vous.
— Ah! vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas quel caractère inégal...
Il s'arrêta. Tout ce qu'il avait dit dans cette soirée en faisait pour moi un autre .homme. J'avais perdu ma confiance, et un moment je sentis que j'avais perdu ma sécurité, car lorsqu'il s'avança vers des allées obscures pour s'y enfoncer avec moi, j'eus peur, et, me retournant pour revenir sur nos pas, je déterminai son chemin vers une partie ouverte du jardin.
— Ce que je recherche avec force, reprit-il, je m'en détache bientôt. On ne peut aimer plus, on ne peut aimer autant que je vous ai aimée, mais cela n'a pas duré. Je ne pouvais aimer longtemps un être faible et périssable comme moi ; c'était borner ma sphère et rendre à mon espèce un honneur qu'elle ne mérite point. Je ne sais si cette idée vint parce que l'exaltation avait cessé ou si c'est elle qui a fait cesser l'exaltation. Le plus souvent ce que mes impressions recherchent, ma pensée le d^i daigne et s'en fatigue. Cependant elle ne supplée pas î ce qu'elle décolore, et je cherche en vain des jouissances faites pour elle. Je ne sais si le ciel la destine à la créa tion de quelque œuvre, à la découverte de quelque vérité mais je vis tourmenté par elle. Je vous l'ai dit, ce que je souffre par moment est inouï. Que puis-je dire à ceus qui demanderaient ce que j'ai? Le sais-je?et le compre draient-ils ?
Je l'écoutais attentivement, frappée de ce qu'il disai J'ignorais que tout homme qui a de l'esprit a besoir de l'employer, de le consacrer à un but. Je lui dh pourtant :
— Peut-être que cette douleur tient à votre espri même, peut-être...
— Je dirai, répondit Jérôme en souriant tristement, qui si quelques hommes eussent retrouvé le bonheur en perdant de leur force, ils eussent également trouvé le bonheur par une force plus grande. Si j'avais su vous aimer avec suite, j'eusse été enivré. Qu'est-ce donc que ces éclairs d'un esprit qui n'existe que pour mon tourment? Est-ce vraiment là de l'esprit ? Quand saurai-je l'employer, m'en servir ? D'ailleurs je me reproche aussi ce que j'ai fait.
— Comment?
-- Je vous ai fait du mal. J'étais seul juge du mien et je serais seul juge de mon action si j'y voulais mettre ce terme que les hommes croient follement le terme de tout. Mais je ne voulais immoler à moi-même quelque être, quelque intérêt que ce fût. Sans le vouloir, je vous ai fait souffrir ; vous vous trouvez victime de ce caractère singulier, et, bien que j'aie été de bonne foi et qu'en cela je sois plus à plaindre qu'à blâmer, je m'afflige de ce qui arrive et je voudrais ne vous avoir jamais connue. Je reviens sur le passé, je maudis ce trouble qui s'empara de moi à votre aspecî. et ne me laissa plus rien voir librement. Je déplore ce qui est irréparable.
Il se tut un moment et reprit :
— L'idée que vous seriez heureuse pourrait seule me calmer. Votre bonheur sera le premier vœu de ma vie.
Et, avec un mouvement désespéré, il ajouta :
— Mais vous serez malheureuse aussi; vous êtes comme moi, vous êtes née pour être malheureuse. Vous ne saurez jamais arranger votre vie. Encore si vous vouliez
68 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE écouter les avis, les conseils ? Vous devriez me laisser vous diriger.
Il me fit promettre de ne prendre aucun parti Fans le consulter. Enhardie par son affection, je lui dis queliues mots sur l'étendue de mes regrets et sur le désespoir qui succéderait chez moi à un premiei* mouvement, toujours courageux; mais je voulus le ménager. Lui ne me ménageait pas, car il dit :
— Il ne faut pas s'abuser, vous êtes libre, en tout point vous êtes libre.
— Eh quoi! repris-je en lui dirigeant un trait bien mérité, consentez-vous donc à ce que j'en aime un autre?
Ce mot le blessa profondément ; il dit avec beaucoup d'amertume qu*un tel mot prouvait bien que je n'étais pas fort affligée, et il me rendit en tout la liberté.
Mais j'étais loin de me séparer de lui ni de le voir moindre. 11 s'agrandissait au contraire à mes yeux; il me dévoilait une âme extraordinaire ; je mesurais tjul sur de nouvelles proportions, et, soit que je ne fisse qu'atteindre la vérité, soit que ma raison s'égarât pour en sortir, je me sentais pénétrée d'une élévation et d'une tristesse inconnues. Ce n'était plus cette peine désespérante de notre conversation précédente. L'attendrissement et la hauteur de nos âmes avaient donné à tout une autre couleur.
Comme je cherchais toujours, sans même m'en rendre compte, à me rattacher à quelque espoir, je lui demandai si désormais il ne me verrait plus ? 11 répondit qu'il me verrait toUjOurs.
— Et durant l'absence, continuerez-vous de m'écrire? Surpris de cette quesiion :
— Eh quoi! dit-il d'un ton pénétré, en doutez-vous ? En pourrait-il être autrement ? Croyez-vous donc que vous ne m'éles pas toujours chère? N'ètes-vous pas toujours ce que j'aime le plus, ce que j'aime seul dans le monde ?
Nous nous assîmes sur un banc qui était là. Jérôme me prit, me serra les mains. Il me demanda si je l'aimais toujours, si je conserverais à jamais de l'affection pour lui ? Je l'assurai que oui avec tendresse. Il demanda si tout ceci ne lui avait pas fait bien du tort dans mon esprit? Je répondis que je cherchais à comprendre les natures telles quelles sont; que je l'aimais pour ses qualités, que j'aimais les gens pour eux et non pour moi, sans partialité et sans ressentiment. 11 me dit de conserver celte belle manière de sentir ; il baisa ma main, il était ému, pénétré, touchant. Je lui dis que mon bonheur serait de lui être de quelque bien et de quelque consolalion; que je tenais au moindre bien que je pourrais lui faire, que je n'y renoncera-s jamais; mais je le priai de ne pas dire qu'il regrettait de m'avoir connue, que ce mot était trop cruel et trop douloureux. Je sus lui exprimer avec énergie et simplicité ce que je sentais si profondément. Je parlais sans contrainte pour lui rendre des sentiments que j'avais besoin de lui montrer.
Nous nous remîmes à marcher pour rentrer bientôt dans la maison. Je lui demandai si ses pensées, occupées des sciences morales, se dirigeaient aussi sur ce qui est inexplicable pour l'homme, sur l'univers, l'âme, le ciel.
Il dit que oui, oui, quil pensait sur tout, sur tout.
— Vous croyez à l'immorlalité de l'àme ? lui demandai-je.
— Oui, j'y ai toujours cru.
— J'en suis bien aise, vous m'en convaincrez. J'en doutais quelquefois, mais, si vous y croyez, vous m'en persuaderez.
— Et si je n'y croyais pas, que feriez-vous donc? •
— Je conserverais mes doutes.
Je lui demandai d'expliquer sa croyance; mais il dit qu'il préférait m'écrire à ce sujet.
Cette croyance si belle et si consolante, qu'il faisait paraître à la lin de cette conversation, me fit la plus vive impression. Mon âme el tout s'en agrandit encore. Jérôme m'élevait à une hauteur triste et sublime. Alors nous nous promîmes encore tendrement une mutuelle affection, €t nous nous séparâmes bien tristes, mais bien unis. Oh ! avec mon caractère, de quoi pouvais-je recevoir de plus profondes impressions que d'un tel entretien !
C'est dans cette tristesse, c'est au moment où Jérôme venait de me rendre la liberté, que mon âme qui cherchait la sienne la trouva et se confondit avec elle. Nos impressions, notre sensibilité, notre élévation se ma-
LES ExNCHANTEMENTS DE PRUDENCE 71
rièrent, pour ainsi dire, dans cette soirée. J'y reçus l'impression qui devait créer en moi la femme passionnée;, ce que n'avaient fait encore ni les soins ni l'éloquence de Jérôme, sa douleur le fit. Je sortis de cette conversation ardente et dévouée, et, seule à moi-même, je m'abandonnai aux sentiments qui devaient me dominer désormais. Je me rappelai ce qu'il venait de dire, je le jugeai d'après cet ensemble. Il semblait que le sort ou le ciel eût voulu réunir ce qui pouvait m'atteindre. J'arrivais à la vie pour laquelle j'avais été créée.
L'homme que j'aimais venait de se montrer tourmenté par sa pensée, et parfois livré seul à des souffrances inouïes. Il se présentait grand, malheureux, sensible encore. En finissant, il m'avait parlé de l'immortalité de l'àme.
L'idée de sa grandeur , de sa souffrance et de son immortalité s'empara de moi. II me sembla que je ne savais que de ce moment ce que c'était qu'aimer. Ce n'était plus ce même homme auquel je pouvais donner le bonheur; c'était un être livré à la douleur, oppressé par sa vie et sa pensée : il y avait de la sublimité dans cette torture.
Saisie par un enivrement de tendresse, de douleur et de larmes dont mon âme n'avait jamais eu l'idée, je ne songeai qu'à vivre pour lui. Je ne lui demandai que de m'expliquer les secrets de son âme. Je ne voulus rien que me vouer à entendre sa peine, regardant comme le bonheur le plus grand et le plus admirable de la calmer. Je rêvais un avenir tout semblable à mes impressions du moment : souffrir, mais s'ennoblir, mais exister au delà
de l'existence ordinaire ; c'était quelque chose de surnaturel; il semblait que je fusse déjà au temps de l'immortaliié, que j'en connusse l'impression ; je ne voyais rien que d'élevé et d'éternel. Il m'avait sortie de moi-même; je ne me connaissais plus ; j'étais dégagée de tout lien terrestre et misérable.
Nous ne parlions jamais de son avenir, de l'Église, des liens où il était engagé. Je savais sur ce sujet la volonté de son père, et, par fuTlé aussi, j'évitais de m'en occuper. Seulement j'eus ici quelque vague soupçon que son père essayait de le dominer.
Plusieurs personnes arrivèrent de Paris le lendemain ; il causa beaucoup, avec sa supériorité accoutumée; il dit des choses de la plus grande froideur. Moi, d'abord calmée, je fus bientôt séduite, car rien de modéré ne pouvait exister en moi poLir lui.
Cependant il allait prendre avec moi un ton nouveau; car le lendemain, entrant dans ma chambre et me trouvant en pleurs :
— De quoi pleurez-vous ?demanda-t-il d'un ton glacé. Je ne rér^ondis rien; il reprit d'un air moqueur :
— Vous voudriez de la passion?
Je m'élevai au-dessus de l'impression que me causaient ces mots, et je répondis :
— Je pleure ce que je suis; à cela est-il quelque consolation? Knsavez-vous?
— Je ne vous comprends pas.
— Oui, je m'effraye d'une tendresse que je ne peux pa*^ mo lérerà ma volonté; je m'effraye d'une àme qui ne me fut donnée que pour la donner.
— Eh quoi ! dit-il avec amerlume, ne sauriez-vous vous défendre de cette générosité ?
J'étais trop fière pour répondre. J'avais toujours aspiré à dominer les penchants de mon âme; je savais les malheurs où ils pouvaient m'entraîner, mais je ne les méprisais pas. Jérôme m'avait donné une idée de la passion qui me faisait dédaigner les amours passagers, et il m'avait fait comprendre une pensée qui me détachait de toutes les pensées des hommes. Je voulais garder cette impression.
S'il faut aimer, me disais-je en moi-même, s'il faut satisfaire ce penchant à la fois sublime et redoutable, qu*il soit fait ainsi que le ciel l'a voulu; mais que les hautes pensées me restent, que je m'habitue à m'élever vers une intelligence divine pour y puiser la résignation et la force ; que les hommes me trompent et me rendent malheureuse, mais que ma vertu soit inébranlable, et qu'à ma dernière heure, j'offre à ce Dieu qui m'a créée sans que je le lui aie demandé, une âme sans reproche et attendrie par quelque touchant souvenir.
Alors commença entre Jérôme et moi une lutte intéressante : Jérôme, dédaigneux de l'amour, développa un caractère nouveau, plein d'amertume et presque méchant ; et moi, confondue de cette conduite, je résistai avec fermeté et sagesse aux impressions dangereuses qu'il me causait. D'un côté, une force pleine et corruptrice ; de l'autre, une force moins robuste en apparence, mais pure, mais appuyée sur de vraies bases.
— Vous ne m'avez point aimé, me dit Jérôme, votre tète exallée un moment a laissé votre âme libre, et au-
jourd'liui vous n'avez pas plus de douleur et de regret que moi.
11 me faisait douter de moi-même. Cependant il fallait attendre, il fallait voir. Je craignais des décisions promptes et bornées.
— C'est avec des forces en rapport avec moi, me disaitil, que mes forces se plaisent à se jouer. Avoir pitié de ce qui est faible, c'est un mouvement naturel ; mais le disputer aux puissances de la terre, secouer surtout l'amour, qui est un dieu rusé et mystificateur, c'est là mon plaisir!
Alors il parlait des hommes, dominateurs du monde, qui, tous, disait-il, ont méprisé l'amour; il l'anéantissait devant les grands intérêts de la terre, et, interrogeant d'une pensée hardie la société, il n'en tirait que ce qui appartient à la raison. Par ce pouvoir il me séduisait encore; je le suivais, étonnée et charmée, sur ce nouveau terrain.
— Mais moi, mais moi, me dit-il, croyez-vous que je vous aie jamais aimée du fond de l'âme? Jamais, jamais ! Moi je n'ai rien fait du fond de l'âme.
Puis il se démentait bientôt :
— Mais savez-vous à quel point j'ai été amoureux! Si cet état eût duré, je serais mort ou devenu stupide !
Ensuite il ajouta :
— Je suis si vieux !
Puis il reprit :
— Écoutez ! je vous aime autant que je vous ai jamais aimée, mais je triomphe de mon sentiment pour votre jepos.
Il dit que l'amour ne vaut pas les agitations qu'il cause. Enfin il dit :
— Ne voyez-vous pas que je plaisante? Tout ce que je dis est faux. Je veux vous faire parler. Et vous n'êtes point malheureuse.
11 me demanda ma main. Je le regardais surprise. J'étais trop jeune pour savoir me venger un peu de tant d'assurance et d'abandon.
Je cherchais Dieu; la vie me semblait une séparation momentanée d'avec lui; j'aimais à le prier comme s'il devait me répondre, à rêver à sa toute-puissance, à me détacher devant lui de ce qui n'était pas digne de lui.
Mon départ approchait; Jérôme voulut le retarder, il proposa une course k Paris pour revenir à Surpré le lendemain, et nous partîmes avec sa société. Ce fut un jour gai et animé. Louis XVIII pourtant était mourant ; nous nous promenâmes dans les Tuileries silencieuses, et nous allâmes dîner chez un restaurateur. Jérôme avait retrouvé ses regards charmants; il ne cachait plus son amour, ses inégalités avaient disparu ; mais j'étais intimidée par sa conduite. Ce n'était pas là, d'ailleurs, le doux, le complet, l'ardent, Je voluptueux amour dont mon cœur avait l'instinct.
J'allais partir. Nous nous dîmes adieu tendrement; mais j'étais presque contente de le quitter, de sortir du trouble affreux où il m'avait tenue et de me trouver à moi-même sans l'avoir perdu. Il finit son dernier billet avant mon départ par ces paroles : « Un mot en partant : Je vous aime de tout mon cœur, car vous avez une nature admirable, je m'épanche avec vous délicieusement; ma confiance est entière, complète, et durera tant que j'existerai. »
16 LES ËNCHaNTEMÉiNTS DE PilL'DENCË
Les grands bois du Berry, leur silence, nie rappelèrent l'abbaye du Vallon. J'y portais les lettres de Jérôme; je lisais, au bruit grandiose du feuillage et du vent, ces mots charmants qu'il m'adressa : « Je vous aime comme aimait le premier homme , quand tout était nouveau dans le monde, quand le soleil, embellissant la terre pour la première fois, lançait ses rayons si purs sur une nature encore vierge ! Ainsi, pour peindre mon amour, je remonte à l'origine du monde et je redeviens religieux! » Il m'écrivait : « Périr à Salamine, dans le détroit couvert de lauriers, teindre de son sang les eaux de la mer Egée, quelle glorieuse terre! quelle glorieuse mer ! »
Je lui disais que son caractère n'était composé que de fragments : fragments de guerrier, d'ambitieux ; il répondait que son fragment de guerrier l'empêcherait de capituler avec moi.
Ce séjour de Laleuf resta pour moi mémorable par une lettre de Jérôme où son génie^ son dieu, le ressaisit tout entier. Homme extraordinaire sans doute! Voici cette lettre dans son délire; les éloges qu'il y fait de moi sont chimériques, dignes du jugement d'un amant; mais c'est lui que je veux faire connaître :
a Je suis sombre et triste, je tremble comme une feuille ! Savez-vous ce qui m'a- mis dans cet état-là? Un mot d'un de mes amis. La dernière nuit nous causions ensemble, Choisy et moi, nous parlions des femmes. Moi qui ne peux plus en souffrir de médiocre depuis que j'en ai rencontré une qui a du génie, je parlais avec mépris de leur intelligence. Choisy m'arrêta : « Vous êtes trop difficile en tout, la terre ne vous convient pas ; votre vie se passera e
LES ENCHANTEMENTS DE PUUDENCE 77 théorie, je ne connais pas de femme supérieure, ou je n'en connais qu'une, Prudence. Toutes les femmes spirituelles se ressemblent, je ne connais qu'elle qui s'élève au-dessus de toutes. Elle a peut-être du génie ! Je ne sais si elle en a déjà, mais cela semble venir. En attendant, je vous proteste que c'est la seule femme (à l'exception de madame de Staël dans ses écrits), qui me semble avoir de la portée dans ses idées. » Je ne sais si j'aime cet homme depuis qu'il m'a dit cela.
» Prudence ! Prudence ! rappelez-vous que je suis le premier qui vous ai distinguée. Je me disais : Si cette fleur arrive à sa maturité, elle parfumera toute la terre. Fiez-vous à moi. Si je n'ai pas le génie, j'ai l'instinct qui le devine. Il y a un sujet sur lequel je suis infaillible, c'est vous ; aussi ce serait un crime que de vous enlever à moi ; mais qui aurait le bras assez fort pour cela? Pas celui qui lance la foudre. . . On peut encore le défier dans la mort.
» Je reçois votre lettre de mercredi soir ; celte lettre ne me calme pas, quoiqu'elle m'enchante, quoique jamais la passion ne se soit exprimée dans un langage plus profond et plus ravissant à la fois. Ah ! saurez-vous être passionnée et sage, exaltée et fidèle? Vous serez la première de votre sexe, oui, doublement la première, car le génie a respecté en vous jusqu'aux charmes qui enivrent.
» Je suis séduit, pénétré et transporté, je ne vis plus en moi, mais tout entier en vous. Si vous me trahissiez, croyez- vous que la mort serait paisible? Je voudrais vous survivre, ne fut-ce que d'un instant, pour pouvoir dire : Voilà une femme fidèle de sentiment et de pensée. Passionnée à son dernier soupir, elle croyait à l'éternité de
ce qu'elle éprouvait ; du jour qu'elle aima, elle exista, mais elle exista pour ne plus mourir ; elle n'aurait pas ,cru à l'immortalité de son âme avec un sentiment fini.
» Entre vivre et mourir simplement, il n'y a pas de choix, mais ce n'est pas là la question, la mort est quelque chose pour le vulgaire seulement qui craint sur cette terre même de se transporter d'un lieu à un autre. Le préjugé ne m'arrête pas, changer de scène, autrefois, ne m'aurait pas coûté, mais il faut être tranquille pour bien mourir, une sorte de superstition se mêle à toute ma religion ; la vie, on ne peut se le dissimuler, commence ici, et ma persuasion est qu'on transporte dans l'autre les sentiments de joie ou de douleur qui ont fait le charme ou l'angoisse de celle-ci. Qu'est-ce que cela? Je rêve ou je m'égare... si vous cessiez de m'aimer, Prudence ne serait plus Prudence, vous n'auriez plus de génie ; les remords n'en donnent pas, votre génie est au cœur, je l'ai vu croître avec votre amour. Vous étiez prédestinée à m'aimer ; on n'échappe pas ainsi à sa destinée ; marquez la chaîne des événements et le cours du temps ; il fallait six mille ans pour nous produire, et des révolutions pour nous rapprocher. Ce n'est pas là un hasard, mais une combinaison à laquelle l'univers a assisté ; tout y a contribué. »
Si j'eusse été moins jeune et moins inexpérimentée, j'aurais su m'emparer de cette forte et flexible nature, et lui donner des émotions faites pour elle. 11 m'imposait trop, son esprit intimidait le mien ; mais aujourd'hui, oii ^ je crois que j'aurais dû le guider, je crois encore que sj domination sur moi était juste. Je ne sus jamais parle
comme lui, je n'atteignis pas sa grandeur. Il me remettait à cinquante ans pour une affection immortelle. Il n'a pas atteint cet âge. Mais il me disait aussi :
— Nous avons l'éternité pour nous. L'éternité nous reste, et nous verrons.
A mon retour à Paris, ma position va changer. Trop inquiète pour ne pas vouloir me rapprocher de Jérôme, je vais quitter madame Bertrand. J'étais restée chez elle deux ans. Elle m'avait comblée de ses bontés. Elle devinait tout.
M. de Jouy, l'homme de lettres, trcs-aimable pour moi, ainsi que tous ses amis, m'avait promis du travail dans son journal ; Jérôme m'en promettait aussi ; une de mes amies m'offrait de me prendre chez elle en pension. Je voulais faire paraître mes Lettres sur madame de Staël. J'allais donc loger chez moi. Ici je vais raconter une passion qui, se voyant menacée, devint un trouble affreux 011, d'autant que je m'étais plus fiée à Jérôme, d'autant je souffris plus de son caractère.
Le tort, la violence fut à moi, ou plutôt la violence n'estelle pas du côté de ce Dieu créateur, qui veut, dans notre occident, que le genre humain marche par couple ; que la femme fasse de son amant son mari, ait un lit en commun avec lui, une délicate et naissante famille? Mais si Dieu donne ces instincts sacrés, il donne aussi le courage, la fermeté pour les diriger, les modérer. Je ne sus rien modérer, et mon courage ne me servit qu'à tout briser.
Si l'on aime, il est vrai, un rien vous enchante, un rien vous déchire, on est toujours au comble de la joie ou de la peine. La vue seule d'un recueil de ses petits billets
d'alors me fait frémir. Ce sont des rendez-vous chez moi ou dans la campagne, des récits de ce qu'il a vu ou fait, etc. Oh ! combien ces billets me rappellent de douleurs, de larmes, de trouble, un supplice qui attaquait la raison même 1 Une vie abandonnée à une passion désolée et menacée ! Point de distraction ni d'idée en dehors d'elle î Ma santé s'y perdit pour un temps.
J'avais déjà publié un petit volume sur la Conjuration d'Ambolse^ ouvrage historique, très-favorable aux protestants, tout de circonstance, et qui ne vaut pas la peine d'être réimprimé. On le loua beaucoup pourtant. Je publiai à présent mes Lettres sur madame de Staël, pleines d'une grande admiration pour elle ; ouvrage qui réussit, mais qui ne vaut pas non plus d'être réimprimé. Gela m'amusa et m'occupa beaucoup.
Jérôme, accompagnant son père, alla passer quinze jours en Angleterre, et à son retour il vint me voir, le 15 mars 1825 ; je ne Patlendais que deux jours après. Il fut aimable et gai ; il m'assura qu'il n'avait rien exagéré dans ses lettres de Londres, où il disait qu'il donnerait sa vie pour une lettre de Paris, comme le roi Richard voulait donner son royaume pour un cheval. Un de ses amis entra chez moi et l'emmena aussitôt, ce qui m'affligea beaucoup et me fit prévoir une vie de continuelle contrainte ! J'allai dîner chez la duchesse de Kaguse, où je portai cette exaltation. Les jours suivants furent plus doux. Jérôme vint tous les jours, charmé d'être de retour près de moi. Je retrouve ces notes écrites alors :
Mardi 22 mars. — Je lui avoue mes craintes sur son caractère. Il les repousse en homme ferme, et me rassure