I.KS KNCHAiNTEMCNTS DK PRL'DKNCE
avec bonté. Le soir il revient, et il est très-aimable.
Mercredi 23 mars. — Il vient assez tard ; mais c'est un jour de bonheur et d'enchantement. Il montre beaucoup d'esprit. Nous causons sur la tragédie, la comédie, la différence des genres, le talent de ceux qui les ont traités. J'ai dîné chez Laure, pleine d'idées et de joie.
Jeudi 2!i mars. — Je ne le rencontre pas dans la promenade où je l'attendais ; mais j'apprends en rentrant chez moi qu'il est venu, et toutes mes impressions changent. Le soir, chez M. de Jouy, nous nous parlons à peine à cause du monde là ; mais il me dit qu'il m'a cherchée tout le matin, à la promenade et chez moi, et qu'il viendra me voir le lendemain.
Vendredi 25 mars. — Aujourd'hui, il est venu à sept heures. Il était triste. 11 craint que je ne le trouve ennuyeux. Où pouvait-il prendre cette crainte? C'était bien vouloir absolument se tourmenter. Si je lui veux de l'enchantement, il parle de celui du vulgaire. A propos de l'admiration de Montesquieu pour les stoïciens, il dit qu'il admire cette secte, que la philosophie qu'il aime n'est pas sèche, qu'il est loin de vouloir se borner à ce qu'on appelle utile.
Je ne sais si je saurai bien rapporter toujours ici ses pensées les plus élevées ; la vie nous entraîne avec elle, et je n'ai ni du temps, ni de la mémoire pour tout. Je voudrais cependant déposer ici les choses les plus remarquables de sa conversation et de noire sentiment. Mais il y a tant d'impressions que je ne peux pas le plus souvent les rendre. Il ne me quitte jamais sans me laisser dans une émotion plus ou moins profonde, tantôt délicieuse.
tantôt violente ou douloureuse, et tellement maîtresse de moi, qu'elle me domine tout entière. Rien ne sera perdu, ni ce qu'il dit, à quoi je pense plus tard, ni ce que je sens, que je saurai peindre ; ici je ne trace qu'imparfaitement quelques lignes pour mes souvenirs qui n'en ont pas besoin.
Quelquefois je me demande s'il n'est pas le plus grand homme qui ait jamais existé?
Samedi 26 mars. — Il va me chercher dans la campagne, ne m'y trouve pas, et revient chez moi. Nous parlons sur la patrie :
— C'est un sentiment brut, dit-il, qu'un amour sans réflexion.
Dimanche 27. — Je revenais du musée, où j'avais été avec ma sœur. Il entre ; je lui dis ma théorie de la peinture, oh il trouve des idées. TrlsLe après son départ de la séparation oii nous vivons, je vais sans plaisir dans le monde avec Laure, mais je m'y anime et je m'y amuse beaucoup. 11 arrive tard oh j'étais. 11 sortait de chez moi où il m'avait cherchée. Il me plait, et, rentrée, je m'endors tard, dans l'idée de cette soirée, de celte présence, de ce visage parfait qui était venu donner au monde une nouvelle couleur.
Lundi, mardi et mercredi. — Il est venu soir et matin, et il est resté longtemps. 11 a parlé de l'intelligence qui devine le sentiment; de l'aristocratie; de M. Ancillon. Nous causons longuement; il dit que je le fais trop parler, que je fatigue sa tète.
Jeudi 31 mars. — Nous nous étions donné rendez-vous dans la campagne. Il m'attendait. Nous avons parlé du génie.
— Le génie, dit-il, n'est en rapport avec rien, et S3 sent séparé des autres, personne ne le comprend, rien ne le satisfait ni ne lui convient, alors on souffre, on meurt de chagrin, souvent le génie prend une fausse roule, il a souvent moins de bon sens que la multitude, etc.
Il était profondém.ent triste. Il a rembruni toutes mes impressions, puis sa tendresse m'a rendu la gaieté, j'ai dit mille folies. Je lui demandais s'il saurait faire manœuvrer une armée dans cette plaine, s'il saurait livrer une grande bataille? Ces questions l'animaient.
— Vous me séduisez, répétait-il.
Nous nous sommes perdus, et nous sommes rentrés très-tard. Il a été toujours très-tendre, mais triste.
Je suis restée sans écrire, et j'ai oublié les détails. Je suis triste et passionnée, j'ai plus de chagrin que de joie. Je lui découvre des faiblesses; ma divinité perd de son prestige, mais mon cœur ne perd pas de sa tendresse. Tantôt je rêve à l'enlever à l'Église, tantôt je rêve un autre amour ; il me fait douter des croyances sublimes qu'il m'a enseignées. Je ne vois d'élévation que dans la constance, et il me détache de lui. Je rêve des affections plus vives et plus tendres ; il y a une félicité possible qu'il ne me donne pas.
il est venu tous les jours suivants, le matin, et souvent le malin et le soir; il se montre très-spirituel, mais il me fait douter de son indépendance. Il me laisse dans des impressions violentes, et retournant avec Laure dans le monde, contrainte de reprendre à cette société misérable (puisque je ne le crois plus le même), en écoutant les hommes rassemblés dans ces salons, je méprise leurs con-
84 LES EiNCHANTEMENTS DE PRUDENCE
versations et leurs intérêts. Le monde, sans lui, me semble vide et stiipide. Mon àme est tourmentée, mais grande, je passe ainsi ma vie troublée.
Le soir, chez' M. Jouy, nous avons eu une querelle. 11 a cru que je l'accusais de fausseté; il ne voulait plus revenir chez moi. « Que m'importe, lui dis-je, puisque vous pouvez vous fâcher pour si peu ! » Sa figure s'éclaircit aussitôt, et il dit vivement : — Si peu? Alors j'irai chez vous, c'est bien, j'irai, je vous avais donc mal comprise.
Vendredi 15 avril. — Explication tendre et rassurante. Il a remarqué ma tristesse, il me parle de son sentiment, il me rend la confiance et revient le soir.
Samedi 16. — Il vient en sortant de chez Déranger, qui lui a dit que je ne cause pas assez sérieusement dans le monde; il me fait à ce sujet d'affectueuses représentations, où je ne vois que sa faiblesse et celle de Béranger.
Dimanche 17. — Béranger vient après Jérôme, et ils parlent ensemble. Je ne leur trouve à aucun d'indépendance d'esprit; ces hommes entre eux affaibhssent leur caractère.
Lundi 18 avril. — Spirituel et remarquable. 11 prétendait que la passion était une et pouvait se développer ou par l'amour, ou par l'ambition. Il disait que chez les hommes passionnés, la sensibilité ne vient qu'avec la passion. Il généralise trop ce qu'il sent. Ce fut un jour de bonheur. Quelquefois, au milieu de ces conversations sérieuses, Jérôme se montrait aimable et gai, mais c'était avec beaucoup d'esprit, des intentions : c'était une amabilité des dieux.
Si nos amis arrivent chez moi quand il est là, j'en éprouve du plaisir; mais s'ils restent trop longtemps ou
LKS ENCHANTKjMKNTS DE PRUDÎ^NCE 8^ s*ils remmènent, j'en éprouve une impatience extraordinaire : on me l'ôte, on m'emporte toute ma joie.
Mardi. — Il n'est venu qu'un moment, mais tendre et 3ien aimé.
Ces premiers jours du printemps troublent et charment tour à tour. Il se moquait de cette agitation puérile et de sa propre destinée; il se montre spirituel, mais diabolique. En partant, il me dit avec sensibilité ;
— J'ai ri, j'ai plaisanté de tout. Cependant, si tous ces grands sentiments dont je me suis moqué se tournaient contre moi ! que deviendrais-je? Quelle puissance que tout cela !
Il vient le lendemain. Il avait de l'humeur, de la mauvaise bi. Nous parlons du roman de Clarisse, qu'il n'a pas admiré. Je me fâche contre lui. Le soir il revient très-aimable. Le jour suivant il parle de la Révolution française, que je lisais, et sa pensée immole l'amour sans pitié. Il avait tout son esprit et son élévation. Il parle ensuite de sa paresse, dit qu'il craint la fatigue, que ses idées s'emparent de lui avec une puissance qui le tourmente. Un autre jour il avait de l'humeur ; il a parlé sans bonne foi de l'art dramatique, de mademoiselle Clairon , il m'a découragée, blessée, puis, ennuyé de ma langueur, il est parti cruellement. Le soir, je vais chez Jouy, tandis que Jérôme vient chez moi. Aussi le lendemain il se moque de jua tristesse qu'il venait consoler, et que j'avais, disait-il, été nie distraire dans une soirée. Tourmenté par son père, ses ennuis étaient grands. Mais cet homme était comme le génie de la douleur. 11 se livrait à tout ce qui était triste, 3l moi» dont le caractère était l'opposé, j'étais si bien dominée par lui, que, sans partager ses scrupules, je parla-
geais son mal et au delà. Désespérée de ses tourments, ma vie recevait de lai une teinte grande et désolée. J'admirais sa douleur, j'admirais sa vertu, j'étais en son pouvoir.
La publication de mes Lettres sur inadame de Staël m'avait fait rechercher par la duchesse de Broglie. Je dînai avec elle chez la duchesse de Raguse, puis chez elle-même où je fus tout occupée de sa mère et charmée de cette aimable famille. Le soir, j'arrive tard chez Jouy, d'où Jérôme venait de sortir, sans plus m'atlendre.
Les deux jours suivants il passe de longues heures chez moi, très-amoureux. Choisy, son ami, vient me faire une longue visite. Sa conversation est affreuse : il dit que pour guérir Jérôme il n'aurait qu'à le mener chez les filles; que l'amour n'est qu'illusion et ne dure qu'un jour ; que bientôt Jérôme me sera indifférent, etc.
Combien Jérôme parlait différemment ! Quel autre esprit ! quel autre jugement! Quelle autre connaissance des hommes et des passions! Nous avions des scènes de rupture. Je le regrettais aussi pour sa beauté. Diane aima Endymion endormi, pour sa beauté. Il avait été aimé de Junon et c'est pourquoi Jupiter l'endormit. Diane le transporta en Carie, dans cette fameuse grotte du mont Patmos où elle allait le réveiller la nuit et où naquit Étole, roi des Étoliens. Ces aimables déesses ne faisaient qu'illustrer les amours et la maternité. Jérôme ne pouvait surpasser un petit-fils de Jupiter, mais sa beauté noMe, régulière et gracieuse était sans nul apprêt, s'ignorant elle-même. Il s'offensait d'un compliment à ce sujet, le trouvait indigne d'un homme. Un mot de moi pourtant commença d'ébranler sa vertu.
Béranger, Thiers, Mignet viennent me voir, Jérôme arrive après eux.
Le jour suivant, il me dit qu'il a perdu tout empire sur lui. Nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain soir dans un bois isolé. Très-agitée, je lui écris a minuit que non.
J'écris non ! après un si long supplice. Mais la femme dit non, c'est son instinct, son attrait. Je l'appelais mon frère. Enfin, mercredi 1" juin, il m'écrit à cinq heures qu'il m'attendra le soir dans la campagne.
En revenant, il me dit comme un preux :
— Eh bien, notre amour n'a rien perdu?
11 ignora toujours la volupté.
Nous ne parlions plus de rupture, nous étions réconciliés. Je voulais au contraire m'emparer un peu de sa faiblesse, le dominer un peu quand je l'aimais tant. Il était bon et dévoué, sa vertu était extraordinaire ; elle était belle. Choisy disait qu'il ne lui manquait que d'avoir été initié à l'amour. Choisy ne se trompait pas toujours à propos de l'amour.. Nulle femme, disait-il, n'avait aimé Jérôme; et moi j'étais encore trop neuve et trop effarouchée pour ne l'attendre pas toujours. Dans ce temps-là, Jérôme vint un soir sans vouloir entrer, car j'avais du monde ; mais je me rappelle sa présence un moment dans l'antichambre en me donnant rendez-vous pour le lendemain, et la douceur et l'enchantement de cette vuç d'un moment ! Nous nous rencontrions tous les jours, matin et soir; nous étions plus calmes et plus heureux. Nous causions sur tous les sujets. Mardi U juin il vient chez moi le matin, occupé d'un état de la politique de VEurope qu'il écrivait pour moi. Le lendemain il vient
me lire sa politique, qui est irès-bien. Le soir, il revient, et met la philosophie au-dessus de la politique, leges legum. Et il veut écrire sur la philosophie.
Les jours suivants se passent ainsi : longues conversations sur tous les sujets, sur la moralité, la force, les besoins de l'esprit, etc. Je lui disais mille folies sur le désir que j'avais d'une vie active et agitée, l'ennui d'une existence monotone. Ces folies le séduisaient ; il riait et se moquait de moi, il était très-tendre et très-aimant ; plus égal qu'avant. Oh ! pourquoi ce temps ne put-il durer?
Choisy, dans une longue conversation, me développe ses idées sur l'immortalité de l'âme. C'était du moins, une consolation pour lui, qui ne croyait pas à l'amour.
Un jour, dans la campagne, je montre à Jérôme mon étonnement qu'un homme puisse croire, dans nos temps, à la divinité de Jésus-Christ. Il répond que beaucoup d'hommes y croient en Angleterre ; ce qui me fait rin et ne me semble pas d'un esprit indépendant.
— Si vous trouvez, lui dis-je, que ma question est singulière, adressée à un prélat, c'est qu'un prélat peut avoii plus d'ambition que de foi, et dire comme Léon X : q:ie cette fable ne fait pas de mal, et rapporte à Rome beaucoup de pouvoir et beaucoup d'argent pour payer Raphaël et les autres artistes. 11 sourit dédaigneusement, sans vouloir expliquer qu'il n'avait rien de commun avec Léon X. 11 eût pu répondre que du moins on ne peut appeler fables les exemples du dévouement, delà piété, de la bonié, en un mot, de la charité : préceptes aussi de l'Asie, mais que la Grèce, plus riante et plus légère, reçut de ses grands hommes et non pas de ses dieux.
Durant les longues heures que Jérôme passait chez moi, il disait qu'il ne pourrait plus vivre si je ne l'aimais plus. Je lui laissais voir ma tendresse ; toute gène avait disparu. Il me causait des impressions profondes , et la crainte de répondre trop lot à cette vivacité de tendresse et de douleur dont j'avais tant souffert depuis mon retour du Berry.
Nous arrivons k une séparation volontaire et entrecoupée, mais qui va reporter à l'extrême mes tourments.
La duchesse de Raguse m'avait invitée à passer l'été à Vitry, où elle recevait beaucoup de monde. Jérôme devait aller bientôt à la campagne avec son père. Cependant, celte séparation m'est trop dure, et je la supporte mal. En arrivant à la campagne, une lettre de lui, belle, frappante, mais horriblement douloureuse, vient me jeter dans la tristesse, et renouveler de loin tous mes projets de réunion avec lui. J'allais ce jour-là avec la duchesse de Raguse, à une fête à l'Ormois, chez la duchesse de Maillé, fête donnée à la duchesse de Berry et au prince de Salerne. Je mets la lettre de Jérôme dans mon corsage, et, durant la fête, je la sentais là. Voici cette lettre :
« Dimanche matin, 2'i juillet.
» Je vous ai souvent dit : Je suis un homme qui ne se prévi)it pas. Il faut entendre ce que je veux dire :
» Mes impressions ne suivent pas le cours que semble indiquer la nature, elles naisssent en moi indépendamment, et souvent même en conlradiction avec les choses OÙ elles paraissent liées étroitement; peu de personnes
sentent et souffrent plus que moi; mais leurs sensations et leurs souffrances sont plus en harmonie avec les causes auxquelles on doit les attribuer. J'ai de la fixité dans mes sentiments, mais une variété, je dirais même un caprice d'impressions désespérant; je ne sais souvent ce que je dois penser de moi jusqu'à ce que je revienne à cette affection dont mon cœur ne peut longtemps se séparer.
» Ainsi tout tend à m'isoler dans ma tristesse, et je rencontre rarement cette sympathie qui adoucit tant les ennuis. On peut partager ses jouissances avec le monde entier, mais ses peines secrètes, il faut bien aimer la personne à laquelle on les confie, pour la traiter si cruellement.
» Car l'amour est un sentiment cruel. Tout est douloureux dans son intensité. Une âme profonde s'attache très-peu aux jouissances de la vie; elles sont si superficielles, si passagères, elles ne laissent pas, pour ains dire, de traces : la douleur sillonne comme la foudre, l'âme porte ses traces profondes jusqu'au sein de l'étei nité.
» La vie est stupide, les commentaires sur la natur| humaine ne signifient rien généralement ; on a cru faii les nations grandes en les faisant heureuses ; un grant peuple est un peuple qui souffre prodigieusement ; je ne parle pas de ses souffrances physiques, mais de ses souffrances morales, du sein desquelles sortent les grandes résolutions : la nation la plus énergique de nos jours est la nation du spleen. »
Je trouve d'abord quelque distraction chez la duchesse deRaguse. Il y avait de grandes chasses, de grands
dîners très-amusanls. Je connaissais ce monde depuis longtemps ; il y régnait beaucoup de gaieté, de bonhomie; l'esprit et la bienveillance de la duchesse donnaient ce ton dans sa maison.
Lettre de Jérôme. Samedi matin.
a MM. Déranger et Martin sont venus chez moi le soir de votre départ, et une discussion s'est engagée sur les arts, dont voici les principaux traits :
» Les artistes ne sont pas les meilleurs juges de ce qu'ils font; l'intelligence ou le sentiment, ou les deux ensemble, avec lesquels on porte les jugements les plus justes et les plus élevés, se rencontrent rarement chez eux. Le travail physique ou mécanique qu'il faut pour ! parvenir à réaliser avec talent leurs conceptions leur ôte le temps et la liberté nécessaires pour porter la théorie très-loin. D'ailleurs, le sentiment et la conception peuvent exister au plus haut degré sans que les moyens d'exécution y répondent; portés même plus iloin, ils y répondent impaifaitement. Les artistes de [profession sont trop enchns à tirer leurs idées de la beauté et de la perfection de ce qu'ils font eux-mêmes, tandis qu'il faut puiser ses idées, non dans les objets matériels, mais dans l'imagination, unique source de la [beauté idéale.
! » Je ne dis pas qu'un artiste ne puisse être un homme Ide génie : Michel-Ange le fut, et Raphaël peut-être ; mais Tintelligence du premier débordait les arts de tous côj tés, et trouvait leur sphère trop étroite. 11 se jeta dans la I poésie, qui confond ensemble le monde moral et matériel, les sensations, le sentiment, les pensées et les images!
92 LES EiNCIIANTEMENTS DE PRUDENCE
» Que la pratique avance la théorie me semble au moins douteux. Qae la théorie, en offrant à notre imagination les images d'une beauté désespérante, il est vrai, tende pourtant au perfectionnement des arts, qui l'oserait contester?
» Béranger approuvait, Martin chancelait, les autres s'opposaient, mais leur opposition étroite et illogique ne vaut pas la peine d'être rapportée ici.
» J'ai poussé la conversation plus loin, et j'ai soutenu que tout grand génie est grand artiste. Mais il est avant tout grand penseur, et peintre accessoirement.
» Concevoir, c'est le don de l'intelligence pure, mais revêtir ces conceptions de formes sensibles et transmissibles est en partie une affaire d'art; mais l'art est ici tellement confondu avec le raisonnement, tellement, si je puis me servir de l'expression, entrelacé avec l'intelligence, qu'il faut une main bien ferme et bien délicate pour poser leurs limites à chacun.
» Il manque, on ne peut en douter, quelque chose à la vérité qui n'est pas bien dite, car jusqu'à ce qu'elle soit rendue parfaitement, elle n'est pas entièrement vérité, elle est incomplète. »
Ici, la conversation a été interrompue.
11 écrivit bientôt : « La douleur peut un jour me rendr fou, mais, en attendant, je ne la berce pas du tout, je I secoue avec toute la force qu'elle me laisse pour I combattre. J'ai rarement réussi à la vaincre, mais ell est tombée d'elle-même quand je ne luttais plus ! »
Après quatre jours passés à Vitry, je reviens à Pari pour voir Jérôme. Nous nous promenons dans la cam
LES ÉiNCHANTEMËNTS 1)E PRUDENCE 95 pagne. Je lui parle d'aller voyager avec lui aux Indes. Il est triste. Détails sur nos lectures, nos études. Je le rencontre plusieurs fois.
Peu de jours après, au 1" août, je fais une nouvelle course à Paris. Je le rencontre dans la campagne, il dit qu'il s'est cruellement ennuyé. Je lui parle encore de l'Inde, de l'Asie. Il est triste et fait de tristes plaisanteries. Le soir, je le rencontre. Le lendemain, nous parlons des peuples, des passions. Le soir, un orage nous fait rentrer. Le lendemain, il m'envoie un atlas. Il était souffrant de la chaleur excessive. Nous faisons une longue promenade. Je voyais sa faiblesse ; son père le tourmentait, il en appelait à sa conscience ; j'étais exallée et désolée. Au retour, je veux qu'il choisisse entre l'Église et moi. Il devient sombre, et moi, je rentre profondément agitée. »
Je retourne à Vitry horriblement triste. Revenue à Paris le 9 août, je fais avec lui une longue promenade au bord de la Seine. II veut y déjeuner un jour avec moi. Il est tendre, amoureux, passionné, heureux, et moi enivrée et consolée de toutes mes peines .
Les jours suivants, je le vois gai et heureux.
Mardi 16. — J'avais été lundi à Bagneux voir la comtesse du Vallon. Lui, enivré par le plaisir d'être chez lui à la campagne, il vient avec moi se promener à la pluie le mardi. Le temps se rétablit, et nous avons une longue onversation sur la morale et ses devoirs. Il portait tout
l'extrême, les devoirs du prêtre et ceux du père de famille. Il dit que le plus grand crime qu'on puisse comaaeltre, après celui d'assassiner, est d'être infidèle dans
le mariage. Je le regardais tout étonnée. Le jour suivant, conversation belle, importante, sur les forces du 'mo7ide. 11 promet d'écrire sur ce sujet.
Bientôt je reçois ce billet :
€ Mardi 5 heures (23 août).
» Je suis revenu de la campagne hier, et je suis resté chez moi jusqu'à présent pour travailler à ce que je vous ai promis, honteux de n'avoir rien ou presque rien fait. Ah ! je m'aperçois bien que je ne suis pas Montesquieu quand il s'agit de tracer le caractère des grands hommes.
» Si je n'ai pas mieux réussi, c'est votre faute à vous, qui m'avez plongé dans les ténèbres de la haute métaphysique. Que le diable emporte votre question des forces morales et physiques ! Peut-on proposer des choses mieux faites pour rendre fou? Mais j'oublie que vous détestez la raison, que vous êtes sa plus mortelle ennemie.
» A demain. Adieu! adieu! »
Il parlait dans une autre lettre de la gloire et des écrits. Il ne savait a quoi il était destiné, ni s'il devait un jour mourir obscur, être confondu dans ces grandes catacombes des nations. Cette race espagnole vit en ellemême, très-orgueilleuse, très-dédaigneuse de se livrer au monde. Une impression sublime, ils rougiraient d* aller la publier comme nous faisons. Ils vivent, ils pensent, et c'est assez. Ils rougiraient de bien des choses qui, en France et en Angleterre, composent notre vie.
A Paris, mercredi 2k. — Il dit qu'il est gai et calme. Nous causons sur l'esprit, la morale. Je raconte tout ce
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 9o
que la morale aurait détruit, tout le mal qu'elle aurait fait si elle était plus forte que la nature. Il dit que j'ai des idées profondes, mais il n'a pas le temps de poursuivre et part. Les jours suivants il est aimable et original. Une lettre de lui que voici me rend la gaieté : « Je suis d'une paresse ou d'une frivolité qui n'a pas de nom. Je suis parti, ou plutôt nous sommes partis une foule hier matin de Paris pour rencontrer une autre foule à Enghien, et pour passer la journée en joutes, en promenades sur l'eau, en danse, en bal champêtre, etc.
» Je n'ai ni jouté ni dansé, mais comme on avait allumé un feu sur le gazon, j'ai sauté par-dessus en brûlant mes habits.
» On est revenu à trois heures du matin, et j'ai dormi, e crois, jusqu'à trois heures aujourd'hui. Enfin, enfin, e suis d'une bêtise dont rien n'approche, et j'ai de quoi noculer de l'insouciance à toute la terre.
» Ah! pour ces jours de tristesse, ces jours de proonde émotion, ils sont passés, le croirez-vous, comme 10 nuage ! A peine puis-je me souvenir de mes impressions. Certes, s'il n'y a qu'un homme sur terre capable ie sentir ce que j'ai éprouvé, il n'y a que lui aussi capable l'oublier tout ce qu'il a senti.
» Mais si je peux vous aimer sans trop souffrir, m'en crez-vous un reproche ?
» 11 y avait des jours (je frémis quand j'y songe) oh non amour n'était que de la douleur. Si je ne. désire pas jue ces jours reviennent, c'est que je sais ce qu'ils coû- «at. On ne joue pas avec des peines de cette portée-là. ^ » Mais que faites-vous là-bas ? Maudissez-vous le bon-
heur que je dois à une nature mobile dont on ne saurai triompher, car c'est le jour où elle semble terrass( qu'elle se relève. Vous êtes-vous remise à Gertrude, reverdissez-vous avec les gazons après la pluie, et revenez vous à cette gaieté qui vous est naturelle aussi ?
» Vous saurez un jour que les natures les plus tristei sont les natures les plus gaies, et que la vie, pour ceui qui vivent réellement, est une affaire d'action et d< réaction.
» Sur les limites d'une impression, on est toujoui sûr de rencontrer l'impression contraire. Ceux qui n< vont pas loin, qui ne touchent pas aux limites, ignoren cela, mais je deviens très-habile, un peu à mes proprei dépens, et je l'aime mieux que si c'était aux dépens d'ui autre. »
Vendredi 2 septembre. — Je lui écris mon arrivée, répond un mot et vient me rejoindre dans la campagne Son père venait de partir pour passer un mois en Irlande Nous pouvions être heureux. Mais non ! Il dit qu'il va s'enfermer chez lui dans sa forêt. Qui eût accepté un sor si dur ? Cependant, j'avais pris des mesures pour le voii dans cette forêt même où il allait se retirer. Le lendemait je vais visiter Laure à la campagne jusqu'à mardi, tandii qu'il partait pour Surpré. Laure voyait mes chagrins ave( sa bonté incomparable. Elle les avait prévus et voulai me modérer.
Je vais le rejoindre dans sa forêt, et il m'y explique 1( système poUtique de l'Europe. Un jour, nous nous perdons. 11 me raconte l'histoire grecque tout entière, et parle politique. Nous allons boire du lait chez des paysans,
LES ENCHANTEMENTS DÉ PRUDENCE 97 et nous rentrons très-lard. 11 me quitte en me disant qu'il est mon esclave.
A Paris, b lendemain, il dit que je Valmerai toujours. Et mercredi, 21 septembre, à Paris, il vient un moment, il retournait à la campagne. Pourquoi donc? Son père n'était pas revenu. 11 retournait chez lui. A quoi bon? Et sans me demander de le suivre, de revenir dans cette forêt!
La nuit, je m'endors, en songeant à la Grèce, à la guerre, aux femmes héroïques.
11 revient de la campagne et, en me voyant souffrante, il croit que je serai mère. 11 dit qu'il a la fièvre, qu'il est tourmenté, moi j'étais gaie et animée.
Ces jours de courte liberté sont passés. Ils auraient pu être les plus heureux du monde. Cependant, j'éprouvais les éclairs d'une nouvelle tendresse, et je voulais créer une àme forte. 11 disait qu'il adorait déjà cet enfant. Un voyage que je devais faire en Angleterre pour voir madame M... est changé en un voyage en Italie. Je partais, car je ne pouvais plus supporter une vie si tourmentée. J'allais me calmer, attendre, voir ce que Jérôme déciderait, ce qu'il saurait faire ? Je restais maîtresse de revenir ou de l'oublier. Je me sentais forte, je sentais que s'il savait se guérir, moi je saurais l'oublier. Je désirais parfois l'oublier, échapper à ces tourments. Moi seule, je parlais de rupture et de départ. Lui n'en voulait point, il n'y croyait pas. Son amour, à travers ses inégalilés et ses faiblesses, était resté ce sublime amour si bien exprimé. C'était moi qui avais tort de ne pas savoir l'accepter tel qu'il était, lui imposer une douce loi, et le garder pour la vie !
Sans doute, pour les hommes hors ligne, il y a des positions compliquées. Jérôme pouvait se partager entre deux devoirs. C'est ce que j'avais attendu. Mais, pour cela, il fallait en lui de la fermeté, et en moi une confiance que sa fermeté seule eût pu m'inspirer. Ma raison se troublait ; elle était parfois comme égarée; la souffrance de ma grossesse était vive. Mes sentiments étaient froissés ; je ne souhaitais que de partir ; je voulais du calme ; mon désespoir, qui avait de la fermeté, était le pire de tous. Je me sentais pourtant un courage, une ardeur qui devaient triompher des ennuis. La terre était à moi ; j'avais en moi le sentiment d'une force brillante.
Mais Jérôme s'émeut, s'altriste, et rappelle ma pitié. 11 disait qu'il avait été réveillé dans la nuit par ses cris. Le jour de mon départ approchait ; mes amis ne croyaient pas à ce départ. Béranger m'écrit un mot d'adieu. Il disait qu'il avait été charmé de voir nos noms unis dans un article de journal. « Que le temps, ajoutait-il, ne les sépare pas trop. Revenez bientôt, toujours jolie, toujours exaltée, toujours bonne, » 11 me disait que mon talent devait jeter un grand éclat sur ma vie.
Je craignais la douleur de Jérôme dans nos adieux, mais ce jour-là il est gai et confiant. Il dit qu'il me reverra dans quatre mois, qu'il est sûr de moi, que je reviendrai s'il me le demande. Nous nous quittons avec calme. 11 se rend à la campagne chez un ami où je l'envoyais, et moi je fuis Paris comme l'enfer, ne regrettant ni lui ni personne.
Quelle passion 1 Quelle torture ! Je la vois dans son ensemble comme un long supplice. C'était pourtant
beaucoup d'esprit, beaucoup d'idées en revue, un regard de l'intelligence sur les plus hauts sujets. C'était grand. Mais cette vierge qu'il laissait mère, il la laissa en quelque sorte vierge encore, tant son austérité, tant ses scrupules avaient rendu rares et chastes les instants d'oubli qu'il se reprochait.
Partie de Paris, le 1" novembre 1825, j'ai fort remarqué les environs de Dijon et ce côté pittoresque de la Bourgogne. Bientôt en sortant du Jura, j'ai eu devant moi Genève et le mont Blanc, les montagnes de la Suisse, le lac ; il faisait de la pluie et du brouillard, mais ce temps sombre convenait au grand caractère du mont Blanc et du pays. C'était la première fois que je voyais des montagnes.
En abordant Genève et ses mesquins alentours, on reçoit une impression bien différente de l'apparence chétive des maisons et des habitants. Durant quinze jours à Genève, la société m'occupa beaucoup. Genève est très-éclairée. C'est une République mesquine, mais j habitée par quelques hommes supérieurs et un peuple 1 très-cultivé. Quand je voulais plaisanter sur la petitesse de cette République, Sismondi me disait que le bonheur des hommes a la même importance dans une petite ville
iOO LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE
OU dans un g^rand royaume. Oui, mais la grandeur existe ou non. Dans des soirées chez lui, en l'entendant parler de madame de Staël, ses amours, ses malheurs, sa supériorité, je retrouvais du plaisir et presque du bonheur.
J'ai visité Coppet et Ferney. J'étais malade, exaltée, recevant de tout une grande impression. M. de Bonstetten était un ancien ami de madame de Staël, connu par un ouvrage plein de charme : Voyage dans le Latium, où il avait suivi les traces de Virgile et d'Énée, et célèbre en Suisse par son esprit. lime montra beaucoup d'intérêt; mes lettres sur madame de Staël m'attiraient la bienveillance de tout le monde à Genève. M. de Bonstetten me lut quelques manuscrits sur les arts. M. Dumont, le commentateur de Bentham, fut aussi très-aimable. Il venait me voir, nous faisions des promenades ensemble ; il m'a fait dîner chez lui avec Sismondi, d'autres personnes distinguées, et M. Rossi, depuis célèbre et assassiné à Rome, premier ministre du pape. Madame de Sismondi, sœur de Makentosh, me présenta dans deux ou trois familles distinguées de Genève ; j'entendais partout le nom et l'éloge de madame de Staël, ce qui me charmait. Je parcourais Genève; ces messieurs m'en faisaient lire les débats publics, m'en racontaient l'histoire. J'aurais à écrire des volumes sur Genève; ces quinze jours me valurent un siècle. Je trouvais ici, dès mon premier pas,] un vif plaisir de conversation, les hommages les pkisj aimables. Cependant je voulais passer les Alpes avant] l'hiver. Je me rappelle encore, le soir, nos retours avec] ces messieurs en voituie, de chez Sismondi, qui habitait
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hors les murs* Nous causions; ces hommes étaient tous savants. Un Anglais me fut présenté par madame de Sismondi. 11 pouvait avoir quarante ans; il était grand, blond, d'un esprit cultivé et distingué. Ses manières étaient aimables, ses soins pour moi furent empressés. Madame de Sismondi et ses amis s'aperçurent du sentiment naissant de cet Anglais, et comme il était un homme distingué et riche, on pensa qu'il pourrait m'épouser et l'on nous fit nous rencontrer dans la société. M. David M... (l'Anglais) me donna à dîner chez lui avec quelques ,personnes. Il ne me parlait que de ma jeunesse et de sa crainte de me voir voyager seule. Madame de Sismondi me proposa de sa part de passer les Alpes avec lui : il voyageait en poste dans sa voiture; il m'offrit ses soins pour passer les Alpes. J'acceptai. En voiture il commença à parler plus vivement. J'écoutais en souriant ses prières, je les entendis deux jours, et, pour le calmer, je lui dis la vérité. Il en fut surpris. Comme Anglais, il me blâma, mais son amour parut augmenter. Nous passâmes huit jours à Turin, visitant ce beau pays, admirant la superga et l'horizon grandiose des Alpes. Il continuait sa cour sans espérance. 11 me proposait de nous retirer dans une campagne. Il y attendrait que je fusse mère, et alors il m'épouserait et me présenterait dans le monde sans que personne sût le passé. Je refusai. Il résolut de me quitter. Je parlais pour Milan ; il n'offrit de me conduire à moitié route.
Nous partîmes ensemble; le temps était triste et pluvieux. Il me suppliait de lui ordonner de me suivre. Il m'exprima ses regrets en termes si vifs et si touchants,
que je détournai la tête pour lui cacher mes pleurs. Il les aperçut malgré moi.
— C'en est fait! s'écria-t-il, je suis à vous pour la vie.
Il reprit :
— Si vous ne m'aimez pas, pourquoi du moins ne me laissez-vous pas voir ces larmes ? Pourquoi ne pas me consoler ainsi de ne pas vous plaire? Ces larmes, ces larmes! reprit-il avec ardeur, croyez-vous que je les oublie jamais ?
Au moment de notre séparation, il me dit :
— Écoutez, vous êtes une imprudente, vous allez, belle comme vous êtes, seule, sans protection, avec un caractère confiant et un cœur sensible, dans un pays étranger. Tout vous menace. Promettez- moi positivement de réclamer mon appui si vous en aviez besoin.
Et comme il lut sur mon visage ma reconnaissance :
— Non ! s'écria-t-il avec enthousiasme, je ne vous quitte pas ; quoi que je doive souffrir, je vous suivrai, je vous protégerai, et je ne vous laisserai qu'en des mains plus dignes que les miennes de vous défendre !
Je combattis ce mouvement, j'en triomphai, et je le décidai à notre séparation. Une jeune femme irlandaise de mes amies habitait alors Milan, où je trouvai aussi une ancienne amie de ma mère. J étais née à Milan, le 7 septembre 1801, au bruit du canon qui célébrait la paix de Lunéville. Madame Murât avait fait demander alors à ma mère si ce bruit du canon ne l'importunait pas ; ma mère avait dit que non. Milan n'€st pas encore l'Italie, mais on y trouve sa musique. Si Jérôme eut un
li rival, ce fut ce pays, cette musique. L'enivrement de l'Italie commença pour moi au bal masqué de la Scala, 311 cette amie de ma mère m'invita à un gai et brillant ioiiper dans sa loge composée ds deux salons. L'éclat iu théâtre, celte féerie, et surtout cette musique, cet entraînem.ent de tout un monde ravi, me révélèrent l'Italie, fe vivais dans une exaltation extraordinaire. Je parlais ie Jérôme avec celte jeune amie irlandaise. C'est lui qui mimait l'Italie et qui m'en dévoilait les doux, les brilants secrets.
Lunghi, célèbre graveur et dessinateur, me demanda le faire mon portrait; il fit un dessin comme il savait es faire; je l'envoyai à Jérôme. Lunghi me lut un ouvrage sur l'art qu'il écrivait alors. Je ne sais si l'ou- /rage a paru depuis sa mort. Je quittai après trois mois Jilan pour Florence. Je fixai mon plan et ma position. Je voulais nourrir mon enfant, je ne pouvais donc pas le cacher ni m'écarter de la sincérité que j'aimais.
J'étudiais. J'ai lu les Normands de M. Thierry, Mill, etc. ^achevais Gertrude.
Mon voyage fut très-agréable. Comment peindre cette talie? C'était le printemps. Je n'avais jamais vu la mer, )i je la vis à Gènes! La position de Gênes est la plus )elle du monde. Aucune ville, excepté Rome, ne m'a auant frappée. J'y arrivai au coucher du soleil; l'espace ît la mer se développèrent devant moi ; un vaisseau vo- ,Tiait au loin; je reçus une impression profonde. Je visitai lès le lendemain la ville et les palais. J'étais logée à la Zroix de Malte, hôtel suspendu sur le port et sur cette ner riante et magnifique. Gênes la domine admirable-
104 LKS ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE ment. Le bruit du port, la musique dans la rue, l'éclat du jour et de la mer, tout est enivrant à Gênes, et reporte à sa brillante aristocratie.
Trois jours après, le marquis des Negro, pour lequel j'avais une lettre, vint me voir. 11 fut mon cicérone. C'était un vieillard célèbre, riche, improvisateur. 11 me donna un déjeuner dans sa villa, le plus charmant jardindumonde, d'oii l'on voyait la mer. Il me fit visiter une frégate. Ma passion, réveillée, animait tout, quoique je souffrisse de mon isolement absolu. Mais je croyais conduire Jérôme avec moi : je ne voyais rien que pour le lui raconter; je lui écrivais mes impressions, il en était consolé et heureux. Après huit jours passés à Gênes, dans ces ravissements, je continuai mon voyage. Les rivages en partant, cette route magnifique, semée d'oliviers, me fut une nouvelle admiration. 0 l'Italie! Rien ne peut en donner l'idée, et l'impression de l'air, sa douceur, l'éclat du jour !
Je passai par Sestri et la Spezzia, qui sont des endroits délicieux, ouverts, grands, magnifiques. Rien ne peut rendre l'enchantement de cette mer et de ces rivages de Gênes. A Florence, le marquis Torrigiani, pour qui j' vais des lettres, m'offrit un déjeuner dans sa villa poi m'y présenter quelques hommes d'esprit. 11 me présenj cent personnes. Le jardin était très-joli, et le pavil arrangé et meublé avec ie goût noble et fin de la Toscan^ Je m'amusai beaucoup; je rencontrai là 'des hommes qi devinrent mes amis. Le marquis avait commencé par mj dire qu'il allait m'amener la marquise. Je lui dis de n'en rien faire. 11 parut surpris, n'osa pas faire de question*:
Je voulais une position sincère et non pas étonner les dames de l'Italie. Je commençai de me plaire à Florece. Le bois des Caséines resplendissait des grâces du printemps. J'y allais travailler, écrire et souffrir. J'étais venue loger au mois de mai à la Porticciola des Caséines, dans le palais Garraresi. Un marquis Camillo, descendant des anciens républicains, a, dans Florence, une grande réputation d'esprit, de savoir et d'élévation d'àme. J'avais une lettre pour lui, mais on m'avait dit qu'il était malade et convalescent. Le marquis Torrigiani m'offrit de me conduire chez lui; il recevait. Curieuse de le connaître, j'y allai. Je le trouvai très-beau et très-spirituel, avec une grande noblesse dans ses manières et ses idées. Je remarquai beaucoup, chez lui, un jeune homme depuis célèbre, M. Libri. Il avait vingt-trois ans. Il engagea une petite discussion avec moi sur les Grecs; il parlait bien, avec esprit, avec gaieté ; j'en fus charmée, et en partant, Torrigiani m'intéressa à lui en me contant les malheurs de son père, de sa jeunesse, etc. Deux jours après, M, Libri me fut présenté.
Ici que dire ? Je trouvai un charme nouveau de conversation, un homme à comparer à Jérôme, mais bien différent. Il pensait à la gloire. C'était une grande imagination, les couleurs, l'ardeur de l'Italie, une vive ambition si elle daignait jamais s'éveiller, l'enthousiasme du beau. Nous causâmes un peu sur Pascal; il dit des choses charmantes. Je cherchai désormais d'oublier Jérôme dans des conversations d'une hauteur digne de lui. Jérôme avait annoncé son arrivée pour mes couches ; il ne vint pas et s'e.xcusa. Mais je le jugeai sans excuse,
je renonçai à lui, je gardai le silence, et pour savoir l'événement qu'il attendait, il dut s'en informer lui-même par des amis du marquis Camillo. 11 m'écrivit à ce sujet : « Quelle femme êles-vous ? » Nous restâmes blessés et silencieux tous deux. Aujourd'hui je trouve que j'avais tort. Pouvait-il changer son caractère ? Je craignais les tourments de cet amour incertain, mais j'aurais pu retourner à Paris, le revoir, le raffermir. Je craignais cela, mais lui ! pouvait-il se changer, et ne le connaissais-je plus?
M. Libri venait me distraire par sa belle conversation, plutôt sévère, toujours animée et dirigée vers les plus hauts sujets. Jamais un mot sur moi, jamais de questions. Durant mes couches, il venait le soir causer au pied de mon lit. 11 maîtrisait mes impressions. Je m'oubliais devant sa force d'esprit, sa grandeur et l'Italie. Ce qu'il disait était original, empreint d'un caractère antique; j'abordais donc ce sublime type de mes études héroïques. Il parlait bien des Romains, les savait par cœur ; il savait tout, il avait tout lu, mais il s'amusait à me taquiner à leur sujet. C'était entre nous des discussions sans fin. II devint un intérêt dans ma vie et ma plus puissante distraction. II semblait que la terre tremblât sous ses pas. Son visage était beau et régulier, les yeux noirs, très-beaux , pleins de flamme parfois, ej même d'ivresse, la bouche belle, les dents superbes, ij taille moyenne.
De grandes pluies à l'automne vinrent remplir moj appartement, à la Porticciola des Gascines. C'étaient le torrents de l'Apennin.
Louis Bonaparte, ancien roi de Hollande,, qui portait le nom de comte de Saint- Leu, me fit une visite et m'adressa bientôt une cour agréable et timide, car il était âgé et malade. 11 m'envoyait des fruits, des fleurs, des vers. Il ressemblait à son frère. Il reçut avec vivacité mes respects, mes coquetteries, il y réponjdit par des vers et un grand empressement. Son ouvrage sur la Hollande me fut utile. Je lisais Grotius,Puffendorf, Benjamin Constant, etc. Je voyais beaucoup d'étrangers, j'étais calme et gaie.
Je reçus une lettre de Jérôme, mais je la lui renvoyai cachetée. Je voulais l'oublier. Au commencement de l'hiver j'allai loger sur la place Santa-Croce, à côté de l'église où sont les tombeaux des grands hommes.
Cependant cette lettre de Jérôme revenait à ma pensée. Recommencer mes tourments !
Le printemps était beau; mais j'allai faire un séjour dans le Gasentino, oii, au 20 mars, je ne trouvai plus le printemps mais l'hiver. Je lisais beaucoup. J'étudiais les lois, la politique.
Le Casentino est une province dans l'Apennin, célébrée par Dante :
Li rnscelletti, che de verdi colli
Del Casenlin, discendo giuso in Arno,
Facendo i lor canali freddi e molli.
C'est étroit, resserré, escarpé, sans grandeur. L'aspect
BS montagnes me causa dans la route ses impressions
accoutumées : l'infini, le désespoir. Occupée au sein de
QÇS montagnes de la nature et de la création, de la for-
108 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE mation des fleuves, des rochers, j'y retrouvai bientôt le calme, l'étude et la force.
Benjamin Constant, en politique, me semblait excellent : je continuais de le lire ; j'achevais mon roman de Gerinide, où j'avais voulu exposer plusieurs idées morales. Et fort courtisée d'un prêtre amusant , je comprenais l'avantage des grandes villes, qui unissent et agrandissent les moyens et les idées. De retour à Florence, j'allai m'établir pour l'été à la Pace, maison à la porte Romaine de Florence, où j'imprimai mon roman. Cette impression m'arrachait à un certain ennui qui venait de l'inaction du cœur. Mes jours, livrés à l'étude, passaient vite, mais mes soirées, avant les visites qui venaient tard, m'ennuyaient. Je recevais alors un homme âgé, d'un grand esprit : le professeur abbé Pacchiani, célèbre par ses travaux en physique, son agrément et son originalité. Il venait avec un ami, vers dix heures, et partait à deux ou trois heures selon l'usage de l'Italie. Il causait de tout à ravir, il voyait tout de haut.
Descendue, pour l'été, dans l'appartement du premier, j'avais un grand salon, un balcon, l'air, la verdure. J'analysais Benlham avec admiration, malgré sa fausse doctrine de l'utilité; je lisais un peu du Digeste et des Plaidoyers ; le soir je lisais de la littérature italienne. Mes études faisaient l'enchantement de ma vie. Librij avec lequel j'étais en correspondance, avait annoncé so^ arrivée, mais n'arrivait pas. Quelques hommes m'adresj saient une cour muette.
J'allai visiter, avec un Anglais de l'université d'Oxford, et à frais communs, Pise et Livourne; en route j3
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE lOlr lus lo Nouvel Organum, enivrée de ces grandes idées, de la mer, du mouvement, de la nouveauté. Rentrée à Florence pour l'hiver et logée casa Rossi, via délia Scala, où je suis retournée plusieurs fois, je terminai l'impression de Gertrude, qui traînait beaucoup. Je me rappelle ce temps avec plaisir ; j'aimais ce roman ; je l'avais fait avec passion; il ne vaudra jamais le plaisir qu'il m'a causé. Quel temps agréable, égal, doux, indépendant ! Je regrettais les passions, mais mon fils m'occupait.
A mon retour à Florence, Libri vint me voir tous les soirs et m'effraya presque par l'empire qu'il prenait sur moi. Je me rappelle sa première visite alors : nous fûmes troublés tous deux; mais il avait un chien, un grand chien noir, je remarquai ce chien, je lui en parlai, cela nous fit une conversation et une contenance. Libri vint tous les jours, quatre ou cinq heures dans la soirée. C'était une cour singulière : il ne parlait jamais de sentiment; il porta pour quelques jours son amour aux pieds d'une galante Anglaise à laquelle je l'avais présenté.
Gertrude paraissait et reçut un bon accueil, le comte de Saint-Leu la loua beaucoup, on disait que c'était un ouvrage mâle. Je voyais beaucoup de monde alors, et ce roman m'amusa; à Paris, l'ouvrage réussit dans ma coterie.
Je vis alors représenter la Medea, tragédie du marquis de Ventignano, jouée par une grande actrice, rinternari. Je reçus une profonde impression de l'actrice et de la tragédie, je trouvai Jérôme dans Jason.
Je voulais visiter Rome, mais Florence me plaisait plus
110 LES ENCHA.NTEMENTS DE PRUDENCE
que jamais. J'avais beaucoup d'amitié pour Bargagli, Didier, l'Espine, etc. Je partais pour Rome, curieuse de connaître le marquis Gamiilo, que j'avais à peine revu, et je songeais de revenir à Florence à l'automne. Mon histoire à Florence s'est bornée à ceci : — Un homme m'a ravie (Libri), un homme m'a plu (Antonio Bargagli), un homme a touché mon âme (Charles Didier) ; aucun ne Ta su. — Ma vie était haute : pas de petitesses , pas de femmes, des intérêts tout généraux, des occupations, des conversations qui me plaisaient. A Florence, j'avais les charmes de l'amitié et de l'indépendance. Je regrettais l'amour, pour lequel j étais faite; mais une vie si forte, si studieuse, me charmait. Je n'y sacrifiais rien, je crois, à la vanité, à l'erreur ; je vivais, autant que je pouvais, avec la vérité.
Je partis pour Rome. Quel pays en descendant Pérouse vers le lac ! Et quels souvenirs ! Le voyage est ainsi posé : à gauche, les montagnes sur lesquelles s'appuie ; à droite, le grand lac de Pérouse ou de Tras mène, et d'immenses prairies. Le lac élégant réfléchit le bleu du ciel ; les oHviers, qui le bordent sur quelques parties, font que ces Ueux rappellent les bords ravissants
de la route de Gênes. Les plaines, qui s'étendent à droite et s'enfoncent au loin, terminées par les montagnes, ont déjà la noblesse des plaines romaines. Le paysage est grandiose, la végétation vigoureuse, les teintes prononcées. Ce pays est si beau qu'il fait par moment frissonner. On arrive à Passignano, lieu riant et frais sur le bord du lac. En avançant, Civita-Castellana, situé dans le vaste paysage romain, terminé au loin par des montagnes, offre des accidents d*eau et de rochers d'un effet pittoresque et grand : la hardiesse et la beauté sont partout dans ce pays romain, qui fait oublier tout le reste. On se dit qu'on ne connaissait pas l'Italie, sa magnificence, sa majesté, sa grâce et sa mollesse. Rien ne peut donner l'idée du pays romain, l'imagination de l'homme ne va point jusqu'à de tilles beautés, à de telles harmonies. Bientôt Rome antique occupe seule. Depuis la Storta se développe la campagne de Rome, l'ancien Latium ; une verte prairie couvre un terrain inégal qui, étendu à perte de vue, n'est borné au loin que par les montagnes; çà et là s*offrent des arbres, mais nulle habitation ne vivifie ces champs immenses d'où l'homme a disparu. Bientôt Rome app.^raît confusément au milieu de ces plaines ; l'église de Saint-Pierre et sa coupole la dominent. Alors l'enthousiasme pour l'antiquité et les souvenirs de la jeunesse remplissent le cœur ; nous abordons ce que nous avons tant admiré. En retrouvant les Keux, on retrouve les temps passés. Le soleil éternel qui les éclaira brille aux cieux; un jour admirable est répandu sur ce pays ; les montagnes , la forme du terrain qui charmaient les regards, sont restés les mêmes ; la foule
112 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDEI^CÉ devrait se presser sur ces chemins romains si fréquentés, mais le silence et l'abandon ajoutent à l'impression et la rendent plus solennelle. L'illusion se joue encore dans ces solitudes : quelques paysans, qui traversent la campagne romaine, sont les citoyens des tribus rustiques, et les soldats qui passent, couverts de cuirasses et la tête chargée d'un casque, sont des soldats romains qui vont rejoindre leurs invincibles légions en Asie et en Afrique. Il faut avoir aimé les anciens Romains, il faut avoir eu le cœur plein de leur histoire et de leurs grandes actions, pour savoir le bonheur d'un tel jour. Quand Rome s'offre ainsi, confuse sans rien à distinguer, Saint-Pierre seul s'élève au-dessus de tout, seule pensée qui, au miheu des souvenirs antiques, nous vienne de Rome moderne.
Le même Anglais avec lequel j'avais fait une course à Pise, vient me voir au moment de mon arrivée à Rome, et me propose de visiter, le soir, au clair de lune, le Forum et le Capitole. Le soir, nous nous faisions conduire en voiture au Forum, appelé aujourd'hui Campo vaci7iOj le champ des vaches, ce qui représente par un mot l'état de Rome, où les plus nobles lieux ont pris un caractère champêtre ; je salue la colonne Antonine ; le nom d' Antonin fut si cher aux Romains, qu'ils le révérèrent durant cinq siècles. Nous descendons de voiture dans une solitude complète et un grand silence. La lumière incer-, taine de la lune laissait dans le doute -les aleatours du Forum, seule lumière qui convienne aux monuments du passé, la seule qu'ils laissent eux-mêmes, et qu'ils .permeitent, la seule qui plaise au sentiment religieux que
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 113 ces lieux inspirent. A droite s'eiô^vaient, à cette pâle lueur, les colonnes dispersées de deux temples ; on doutait, dans cette clarté douteuse, si c'étaient des colonnes ou des ombres ! il semblait que l'antiquité, à moitié détruite et voilée, vînt retracer vaguement son élégance et sa majesté. Non loin de là, au milieu du Forum, était la tribune appelée les rostra ; à gauche un temple à Romulus. Ici finit le Forum et commence la via Sacra ; sur le mont Palatin s'aperçoivent les ruines immenses du palais des Césars : de l'autre côté le vestibule de la maison de Néron, dont le grand Vespasien fit un temple à la paix : les arcades qui en restent, éclairées par la lune, sont d'un effet prodigieux, semblent s'élever encore quand on en approche, et s'éloigner devant vous ; on prend, en les voyant, l'idée de la magnificence et des jeux de Néron. Plus loin sont l'arc-de-triomphe de Trajan ; les ruines du temple de Vénus et Rome, et enfin le Colisée. Ces ouvrages ne sont plus du beau temps de Rome, mais ils donnent l'idée de sa puissance, sa gloire encore est derrière.; le Colisée fut d'abord un étang dans la maison de Néron; Vespasien en fit un cirque pour les jeux publics. 11 semble, au milieu de ces monuments, que le passé renaisse ; ceux qui vivaient là paraissent s'être rapprochés ; la mort ne nous en sépare plus si complètement; ce qu'on a vu paraît petit à côté de ces monuments ; la lune ajoute à leurs proportions ; on atteint une idée de la race humaine et de son pouvoir autre qu'on ne l'avait conçue, on se croit Romain parmi les ombres ; on parcourt ces lieux d'un pas hardi et tragique; on y est transporté dans une vie nouvelle, étrange et magnifique.
Je me rappelais Medea et l'Iaternari, je répétais ce vers :
0 mio Jason, ti perdo e per sempre io ti perdo.
L'Italie séduit dans son malheur, parce que sa destinée ressemble à celle de l'homme. Quel être a vécu et souffert, qui ne sente que le sort de l'Italie est d'accord avec le sien? Nos enthousiasmes s'éclairent et se diminuent; la route, qui nous semblait semée de gloire et de roses, a tremblé sou^ nos pas ; ce qui nous semblait éternel a duré peu ; beaucoup de nos sentiments nous ont déchirés ; beaucoup de nos affections nous ont trom pés. L'Italie s'offre à nous fatiguée aussi de sa course ei déchirée sous le poids de ses souvenirs et de ses besoins La régularité qui se trouve chez d'autres nations, et q ne sympathise point avec l'àme, ne se rencontre plu
Au sein de l'antiquité, vous retrouvez des biens perdu
dont nulle règle importune n'assigne le prix; vous le
leur donnez vous-même ; la réahté en est morte, et avec
elle, le peuple, les petitesses, les dégoûts ; le souvenir
est pur et plein d'éclat : c'est la vérité dépouillée des
dogmes et des erreurs dont toute société la revêt.
L'homme indépendant, que les sociétés de l'Europ
fatiguent, respire en Italie. Il est libre, et, réfléchissan
et régnant sur les faits, il lui semble participer au pou-'
voir qui fut si longtemps l'apanage de ce pays. La nature
y conserve les caractères qui le peuplèrent de dieux,
qui rendirent les forêts prophétiques, qui inspirèrent
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE ilîi Virgile ; quelques monuments semblent rivaliser de durée avec elle, et tout fait rêver, jusqu'à la poussière. Terre de Saturne! Terre antique, berceau de tant de républiques! Terre d'Énée ! lieux mythologiques et divins, grande Grèce, terre de la Campanie, et vous, bords du Tibre, qui surpassez le reste; mer, rivages illustrés par tant de combats, de vertus, de chants , de talents ; pays que l'imagination de l'homme a consacré, soyez toujours son école et son port ; qu'il revienne dans cette contrée comme au champ paternel, et qu'il y trouve encore sa véritable histoire et ses inspirations !
Je reçus plu'^ieurs étrangers, et j'assistai, sur le Corso, au carnaval de Rome, le plus animé du monde. Le comte Giraud, un Français, auteur dramatique en italien, depuis des années établi à Rome, et qui habitait un beau palais sur le Corso, m'offrit ses fenêtres. Je rencontrai chez lui les deux fils du ducCaetani, delà famille deBoniface Vllï, don Michel et don Philippe. Ils étaient très-jeunes, et ils sont les hommes les plus aimables et les plus spirituels de Rome, esprits fins, satiriques, comme Rome antique et moderne en produit. Je reçus la visite de monsignor Piccolomini, un jeune prélat de la famille papale de ce nom, homme capable et ambitieux, depuis cardinal, que j'ai cherché de peindre (dans mon romande Jé^rom^) sous le nom de don Clément. Il m'intéressa par ses détails sur l'État romain, par ses connaissances, mais son langage était inouï ; il disait des choses à la fois grossières et naïves, et m'apporta tout ce monde catholique, dévot, fourbe, arriéré, rustique, dont je n'avais pas l'idée. J'allai dans son palais, sur le Corso, voir le carnaval. C'était un palais
vide, sans meubles ; de vastes salles, une simplicité gran diose.
J'avais fait connaissance à Florence avec quelques Es pagnols d'un caractère fier et bien digne de leur pays. Je restai liée avec un d'entre eux que je retrouvai à Rome. C'était le prince d'Anglona, second fils du duc d'Ossuna, âgé de plus de quarante ans, de la plus haute noblesse d'Espagne. Son âme était aussi noble que son lignage et son patriotisme ardent, fier et douloureux. Je me plais à noter ces hauts sentiments chez une grande noblesse de naissance. Je le vis beaucoup à Rome et à Naples. J'avais repris au travail, à l'histoire antique des divers peuples d'ItaUe. Je lisais aussi les Antiquités d'Adam. Je travaillais le matin pour parcourir Rome après trois heures. J'allai visiter l'atelier du sculpteur Tenerani, qui plus tard voulut bien dire à ma sœur qu'en me voyant entrer, il avait cru voir entrer Hélène, fille de Jupiter.
J'allai voir aussi le sculpteur Bartolini et son atelier. Il me montra Pyrrhus lançant l'enfant d'Hector contre les murailles ; il tient l'enfant par le talon, la tête est en bas,^ mais l'enfant rit, croyant que c'est un jeu. Il me montra un buste de lord Byron, et me dit qu'il était étonné de ms ressemblance avec le poète : en me voyant entrer il avait cru voir entrer une sœur de lord Byron. J'apparaissais donc chez les sculpteurs sous différents aspects. H s'écriait quand je parlais :
— C'est le même visage, la même manière!
Une nouvelle agitation commença pour moi. M. Libri. m'adressa à Rome M. Babbage, un savant anglais qui occupait la chaire de Newton. 11 m'écrivait une lettre ai-
mable, presque affectueuse, en m'apprenant qu'il avait été fort malade. M. Babbage me dit que les travaux de M. Libri en mathématiques, étaient hors ligne, et que c'était un homme du plus grand talent. (]ette Italie, M. Libri, l'éloge immense d'un homme qui n'avait cessé de m'intéresser, toutes ces causes me firent écrire à M. Libri, en lui répétant les éloges de M. Babbage. Libri répondit à l'instant une lettre admirable de neuf pages, où ses sentiments, son esprit se livrèrent.
En cherchant ces pages pour en parler, en ouvrant cette^ correspondance, en revoyant son écriture et ce monument de sa jeunesse, je suis saisie de respect pour des lettres si belles, si abandonnées, un esprit si brillant, des projets si élevés, une âme si haute, si fière, une imagination si magnifique ! 11 disait qu'il attachait moins de prix aux éloges de M. Babbage qu'à l'intérêt que je voulais bien lui montrer, car, ajoutait-il, après avoir aimé passionnément la gloire depuis quatorze ans jusqu'à vingt,* la connaissance que j'ai acquise des hommes et de leur nullité, m'a rendu presque insensible aux succès que je pourrais obtenir. Il eût travaillé par patriotisme ou par affection, mais un motif personnel ne lui suffisait pas. Il irait se perfectionner à l'étranger, et nulle femme n'existait, excepté moi, disait-il, à laquelle il eût livré ainsi ses idées. Laissant là sa lettre, et la reprenant le lendemain, il développait le plan ambitieux de l'histoire qu'il commença depuis ; si ses forces le lui permettent et s'il lient à populariser son nom en Italie, il écrira l'histoire de la Grande réforme scientifique effectuée en Toscane au XVII* siècle : a Jamais, disait-il, époque plus brillante ou
plus productive ne s'est offerte dans les annales du monde. Relever l'éclat de mon paya, montrer que nous avons devancé toute l'Europe dans les sciences ; que c'est à Florence que l'école modem» de la philosophie rationnelle s'est formée ; que c'est aux travaux de Galilée, de Torricelli, de Magalotti, beaucoup plus qu'aux ouvrages de Bacon et à ses préceptes, que l'esprit humain doit les progrès étonnants qu'il a faits dans le siècle dernier ; — faire voir l'influence que les méthodes d'observation ont eue dans les sciences morales et dans toutes les branches des connaissances, et tant de résultats étonnants pour l'industrie, les machines et les manufactures, qui ont créé une nouvelle puissance dans l'État et préparé les révolutions modernes; — animer l'esprit des Italiens en rendant populaire l'enthousiasme pour nos grands hommes de science, et tâcher d'entraîner le pays vers ces études. — Voilà le but général de mon ouvrage... Le physicien doit y trouver que l'histoire de la science conduit à un grand nombre de découvertes, non-seulement parce qu'elle nous montre comment il faut travailler, mais encore en nous faisant reconnaître l'influence du temps dans les phénomènes physiques, les changements que la durée introduit dans les faits naturels, et les rapports de ces variations avec les grandes périodes planétaires. — Maintenant, croyez-vous que d'écrire un ouvrage tel que je le conçois, en surmontant toutes les difficultés du sujet et celles du style (car il s'agit aussi de le bien écrire ei italien) soit une entreprise pour tout le monde ? » Puiî il ajoutait merveilleusement: « Au reste, ni l'analyse, nî l'histoire, ne sauraient remplir la vie d'un homme ; mais
peut-être avant la fin de celte année, on pourra avoir d'autres occupations plus dignes d'un homme qui voudrait agir. »
11 me questionnait sur mes études et mon voyage ; il disait qu'il eût voulu visiter Rome, mais que maintenant tout ce qui lui rappelait des époques plus fortes et plus heureuses lui faisait mal, et il finissait en demandant si mon fils avait vu la statue de Pompée. Qu'on s'imagine l'impression produite par cette lettre sur une jeune femme déjà enchantée ! En pouvait-on écrire une plus noble, plus savante, plus aimable? Étiis-je donc destinée à des correspondances sublimes? Je répondis à cette lettre sous le -charme de cette lettre, et, comme il m'avait dit que la confiance qu'il me montrait ne devait pas me paraître une déclaration : « Cette déclaration, lui répondis-je, vous la craignez beaucoup, eh bien, moi, je vais vous la faire. » Alors, je lui racontai ce que j'avais senti pour lui, comment il m'avait douloureusement reportée au passé; j'ajoutais que ce n'était pas seulemefit comme homme savant et par l'esprit qu'il me séduisait, mais comme un homme d'action, d'audace et fait pour agir. Éternel type que je cherchais dans l'homme d'esprit ! Je parlais, d'ailleurs, ici, comme d'une impression vaincue, mais sans m'expliquer. Mais, si le caractère de Libri, trop hautain, ou peut-être trop timide, trop peu habitué encore au charme qui entraîne le sexe, m'avait laissée maîtresse de moi, sans cesse la séduction de son esprit reprenait son empire. Ici, dans cette circonstance de Rome, je fus enivrée. Libri se conduisit précisément comme il fallait. Après une passion malheureuse, il m'inspira une passion
120 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE combattue et brillante, une passion qui ne me fit plus voir l'Italie blessée et affligée comme moi, mais l'Italie forte de la plus haute imagination du monde. Libri fut pour moi l'Italie. Eh î quel homme la représentait mieux? Excepté peut-être la volupté, il en avait tous les dons. 1 en avait la flamme, l'éloquence, l'ambition, les talents, la générosité, la grandeur, la beauté. Ses rêves, ses paroles, tout était empreint de cette magnificence, cette lumière, celte richesse qui caractérisent son pays. Il comprit que je voulais résister, mais il reçut une impression violente de mes aveux, et de cette assurance qu'il acceptait des forces qu'il sentait en lui. Il m'a dit depuis, que déjà, à Florence, j'avais été la première personne qui lui eût annoncé sa supériorité. Ému d'une façon digne de lui, il m'écrivit : « Il faut que je réponde tout de suite h votre lettre qui m'a comblé de joie : enfin, je puis m'entretenir avec quelqu'un, et c'est tout ce que je demandais au ciel depuis bien des années, peu m'importe comment, je ne vous demande pas compte de vos sentiments ; que je puisse vous dire ce que je sens, que je puisse vous parler comme je me parle à moi-même, me ranimer dans votre société, voilà ce que je désirais, voilà ce que je possède maintenant. Je pourrai vous dire mes faiblesses ; je pourrai vous dire mes peines; lorsque je serai découragé, je vous écrirai et je retrouverai du courage ; lorsque j'aurai des succès, je vous écrirai et cela vous fera plaisir! Enfin, une nouvelle existence va commencer pour moi î » Rappelé sur sa vie dont la moitié, disait-il, s'était passée dans les iUusions et l'autre dans les folies, Il peignait son caractère corame le plus violent, mais il
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE i21
demandait à cette violence même et aux passions, l'action et la grandeur, a Les grandes actions, écrivait-il, sont toujours le résultat d'une passion concentrée sur un objet unique et déterminé; on fait beaucoup plus pour sa mère ou pour sa maîtresse qu'on ne fera jamais pour mille femmes. Il faut tâcher d'améliorer beaucoup son être, mais Je pense que l'on peut tout faire par un mouvement brusque et violent; les améliorations successives me conviennent peu. Ainsi, maintenant que vous pouvez me faire faire beaucoup de choses, vous devez, si vous prenez quelque intérêt à moi, me dire ce qui ne vous plaît pas dans mon caractère. Je ne vous promets pas de me corriger sur toutes ces choses, parce qu'il y a des qualités qui ne plaisent pas aux autres et qui me plaisent beaucoup à moi, mais excepté celles-là, je me corrigerai des autres défauts. »
Le surlendemain, dans une lettre de vingt pages, il revint sur tout ceci. Il en appelait à la force pure, au génie seul, il disait :
« En appliquant les sciences au besoin de l'humanité, elles perdent leur caractère de grandeur, et il suffit d'un homme très- médiocre pour faire les applications les plus utiles... Le génie n'agit que pour lui-même et pour quelques êtres privilégiés ; il repousse toutes les entraves ; au lieu de se façonnera YutiUté des hommes, il façonne les hommes à sa manière : il suit quelque grande idée, s'embarrassant peu du vulgaire, il lui suffit d'être compris par quelques intelligences supérieures. Et fort de la conviction de sa puissance, il agit pour un ordre d*étre au-dessus du commun des hommes. En s'occupant des hommes, on
122 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE court risque de s'identifier avec eux et de partager leurs misères, au lieu que la pensée d'être compris par les esprits supérieurs, vous donne de nouvelles forces. Un autre s'emparera de vos découvertes pour les appliquer aux besoins des hommes que, dans sa médiocrité, il connaîtra mieux que vous. D'ailleurs peu importe à la fin la manière dont on est inspiré, pourvu qu'on ait de grandes inspirations. Ainsi que ce soit la gloire, ou la religion, ou la patrie, ou vos amis, ou l'amour, ou la philanthopie qui vous animent, tout cela c'est bien égal pourvu que l'on soit animé aux grandes actions. »
.Me parlant de mes études, il disait : « Songez qu'il faut bien faire ou ne rien faire, que la médiocrité en beaucoup de choses, fait briller en société, mais que pour se rendre illustre, il faut bien savoir une chose. D'ailleurs, ce n'est que la profondeur des connaissances qui donne des vues neuves et élevées ; et quand on a acquis cette vue d'aigle dans une science, on peut facilement la reporter dans les autres. Ainsi, je vous prie, choisissez un sujet quelconque, et allez jusqu'au bout, les moyens ne vous manqueront pas, j'en suis sûr, et vous pouvez aspirer à tout si vous mettez un peu plus de méthode dans vos travaux.
» N'oubliez jamais la maxime : que les faits seulement» peuvent nous conduire à la vérité ; que les plu^ beauxj génies se sont égarés lorsqu'ils ont quitté cet appui. — On gâte les femmes, en général, parce que les hommes les considèrent comme une classe inférieure, et tous les éloges qu'on donne à leurs essais, quelquefois très-faibles, démontrent le peu de cas qu'on en fait. Moi, je pense, aucon-i
traire, que les femmes peuvent parvenir à tout ; mais qu'il leur faut beaucoup de force pour s'élever à travers tous les obstacles et les dangers qui les entourent. Mais il faut prendre de grands modèles pour cela. Les femmes qui vous ont précédée se sont arrêtées à moitié chemin. Voulez-vous de cette gloire ? Elle est facile à cueillir et vous l'avez déjà ; mais ce n'est pas ce que je veux pour vous. É 'outez-moi, je crois que ce qui fait la différence entre homme et homme, ce n'est pas tant l'esprit que le caractère. Eh bien, moi, je vous trouve un caractère extraordinaire, et je pense qu'avec cela, vous pouvez aller oîi vous voudrez, car la première qualité d'un caractère élevé, c'est la fermeté ; et si vous ne craignez pas le travail, vous ferez ce qu'il vous plaira de faire. Mais prenez garde de ne pas prendre la singularité des manières pour la singularité du génie. Vous l'avez beaucoup, cette singularité des manières; si elle est originale, ne changez pas; mais si quelquefois il vous est arrivé d'outrer les choses pour vous distinguer des autres, ne le faites plus; car la véritable grandeur consiste dans la simplicité. Sachez vousmême ce que vous valez, ayez deux ou trois personnes qui vous comprennent, et méprisez le reste du monde, la postérité saura bien vous comprendre.
» Vous dites que je ne vous ai pas devinée, je suis trop vieux pour ne pas deviner, ou du moins soupçonner. Mais, lorsque je vous ai connue, je ne savais pas votre histoire, et je n'en sais que ce que vous m'en avez dit et joas un mot de plus. Ainsi je vous ai cru des engagements solennels, et j'ai pensé que j'aurais, fait votre malheur. Car toujours je veux dominer en maître, et je brise
tout à la première résistance. Et je vous connaissais assez pour savoir qu'il serait difficile de vous soumettre : ainsi peut-être, j'ai étouffé quelques sentiments personnels, car je pensais que vous deviez parcourir une carrière glorieuse, et j'ai respecté votre mission.
» En général, ce que je fais, je le fais bien, parce que j'ai toujours une idée unique; mais vous sentez que cette monomanie fait rarement mon bonheur et plus rarement encore le bonheur des autres. »
Je répondais vite, moins longuement que lui. Nous discutions les motifs des grandes actions , différant sur quelques détails, nous rapprochant à tout moment sur l'ensemble. Il se livrait, il disait des choses charmantes : (( Ce qui me tourmente, écrivait-il, c'est d'avoir beaucoup de poésie dans le cœur, et de n'être pas tout à fait bête du côté de l'esprit. Si je pouvais me contenter des rêves, je serais plus heureux, et je le serais beaucoup plus si je pouvais me réduire à Vanalyse. Vous trouvez dans mes idées du pasticcio. Eh bien ! soit ! Est-ce que vous trouvez qu'avec des facultés bornées et des désirs inimités, les hommes ne sont pas tous des pasticcit » Tout ceci n'est-il pas charmant ? Il parlait de quelques affaires qui se préparaient peut-être en Italie, il disait : « Mais ne croyez pas qu'aucune chose puisse me contenter pour longtemps : je voudrais essayer mes forces sur tous les objets, pour ne rien voir au-dessus de moi, mais je ne trouverai rien qui puisse me contenter, et le mot de Pyrrhus n'est pas pour moi. » Disant qu'il travaillai^, bien quand il était en colère, il ajoutait avec beaucoup de grâce : « Ordinairement je ne vaux pas grand'chose, ainsi
maintenant, par exemple, depuis quelques jours, je suis un peu trop content et trop sain pour ne pas être un peu bête. » Il me priait de ne pas juger de sang-froid des pages où il disait tout ce qui lui passait par la tête. 11 me remerciait de mes lettres : « Et croyez, disait-il, que, si je n'y attachais pas un prix extraordinaire, je ne vous écrirais pas comme je fais, car je me livre sans défense, je bavarde, je m'épanche, enfin je fais ce qui me plaît. Je vois bien, ajoutait-il en badinant, que vous voudriez toujours de la force et de la grandeur, mais ne vaut-il pas mieux cacher tout cela pour s'en servir à l'occasion? Parler grandeur aux hommes, c'est leur parler chinois... Et comme tout le monde aime à se faire valoir, laissezmoi me rabaisser moi-même ; et pourquoi avoir le charlatanisme de la grandeur? » 11 voulait faire pour moi un livre sur les faits.
Tandis que j'étais ainsi occupée de Libri, la grande imagination de l'Italie m'apparut sous une autre forme. La semaine sainte arriva, et je vis célébrer dans l'église de Saint-Pierre les douleurs, la mort, la résurrection d'un Dieu avec les chants déchirants, les pompes augustes, les hautes cérémonies du culte romain. C'est ce culte auquel l'Europe et ses rois furent soumis ; voilà la dignité
qui humilia le front des empereurs. Le luxe, l'éclat des détails, le souverain et tous les cardinaux là présents, leur auguste parure, cette majesté royale, introduite dans une messe, cette messe devenue une affaire d'État, et cette musique sublime, tout cela me faisait désirer que si jamais le gouvernement romain périssait, on conservât du moins le jour de Pâques pour Saint-Pierre, et Saint-Pierre pour le jour de Pâques. L'élévation de la messe se fait au son très-bas et très-doux des trompettes. Le pape Léon XII, plus pâle qu'à l'ordinaire et épuisé de fatigue, présidait à la fête. Des cardinaux, également affaiblis, marchaient à sa suite, soutenus par de jeunes prêtres. Le soir une illumination magnifique, un feu d'artifice, tiré du château Saint-Ange, accompagné du canon, et dont les feux sont répétés dans les eaux du Tibre, célèbre dignement, avec une musique devenue riante et délicieuse, la résurrection du Dieu.
Mais si ces cérémonies consacrent depuis des siècles le spiritualisme sur la terre, d'un autre côté, la conversation, les idées de ses prêtres, inspirent une impression tout opposée. Nous connaissons par l'étude un temps passé d'ignorance et d'erreur, où l'homme grossier n'avait qu'une religion matérielle, où les sentiments, dans l'enfance, laissaient les sens établir leur vulgaire domination. En écoutant les prélats, ce temps nous apparaît : un gouvernement de prêtres, les subtilités catholiques encore dans leurs bouches, des vices ensemble et des scrupules inouïs, les égarements où entraîne un vœuj extravagant pour 1 homme, le plus grand nombre se jouant de cette loi, quelques autres mourant victimes d'une fo|
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 127 ridicule; un pays corrompu et couvert de couvents; la nature, c'est-à-dire Dieu, de toute façon méconnue, et les malheurs qu'il en coûte à ne pas se régler sur Dieu, à ne pas le suivre et le respecter. Les idées éclairées paraissent là, hardies, immorales ou incompréhensibles ; on ne sait plus comment les exprimer, reporté qu'on est à l'enfance de la raison. Et l'imagination, instruite par cette nouveauté, apprend à se livrer à sa force, à se figurer partout cette variété qu'elle oublie trop. Frappés comme le furent les hommes du dix-huitième siècle, nous comprenons mieux leurs sarcasmes et leur indignation; nous comprenons que des sentiments élevés, charitables, et je dirai religieux les inspirèrent; en attaquant ce qui faisait souffrir l'homme, ils accomplirent une œuvre sacrée; jamais le nom de Voltaire ne me parut si grand, si vénérable qu'à Rome ; de Dieu le culte passe à ceux qui l'ont vraiment servi, et l'on confond dans un même amour le Créateur et l'écrivain.
Mais Rome, revêtue deux fois d'un empire universel, porte dans les mouvements des deux âges, un même caractère de grandeur. L'imagination s'enivre dans les galeries du Vatican : les chefs-d'œuvre, le leu, l'arrangement, le goût, la magnificence, et cette grandeur morale, toujours présente à Rome, nous inspirent heureusement. Les salles sont vastes, recouvertes d'inscriptions ou de marbre, ornées de colonnes, avec un luxe sans égal. On marche sur un pavé de marbre ou sur des mosaïqu' s; les statues grecques ou romaines des dieux, ou les bustes des grands hommes de l'antiquité, travaillés avec un art incomparable, nous offrent le talent sous
toutes ses formes. Alexandre, Aspasie, Jupiter, Cicéron sont associés ; le nom de Phidias se prononce à côté de celai des héros; plusieurs divinités singulières rappellent les différents âges de l'histoire; un tombeau des Scipion est venu se réfugier là, et, de tous côtés, au dehors, se laisse voir la campagne romaine; Rome se développe sous les yeux ; le mont Vatican la domine ; l'eau rafraîchit l'atmosphère ; son doux murmure plaît dans ces lieux ; de longs balcons associent encore mieux à ces chefsd'œuvre Rome et la nature : voici les montagnes de la Sabine; voici Albe, Tusculum; l'air se joue sous ses voûtes, et l'on s'y enivre de tout ce qui fait qu'il est beau de vivre. Comme Rome est bâtie sur des collines, la nature vous y est partout rapportée, la vue des campagnes, les montagnes, l'air des champs, les impressions de l'infini, viennent vous atteindre au milieu des hommes. Nous ne parlerons jamais assez de cette forme de la ville qui la distingue entre toutes les villes, qui n'en fait pas une cité, mais un lieu à part, ordonné différemment de tous; Rome même plane sur Rome et se voit entière de partout. Mille points de vue, mille promenades offrent de merveilleux enchantements ; l'âme est transportée dans une nouvelle existence ; quelques villas, quelques jardins sont des modèles de goût et de magnificence. Aussi est-il impossible de se figurer ces alentours de Rome : partout la grandeur de la nature et la grandeur humaine semblent s'y di-sputer l'empire ; l'une acquiert par l'autre un nouveau pouvoir ; les souvenirs sont faits pour les lieux et les lieux pour les souvenirs ; ces ruines, consacrées par tant de travaux, se dessinent dans un pays dont rien -
n'égale la majesté. A Rome, ce mot de majesté s'applique à la nature qui le demande et vous fait relever fièrement la tête. Les lignes des montagnes sont nobles; ce pays est celui des lignes; quelque chose de vaste, dans la campagne, lui donne un autre caractère qu'à la haute Italie. En Toscane les montagnes vous écrasent- ici, à une grande distance, elles ne servent qu'à marquer le lointain, mettant dans le pays le mouvement, la grâre et la noblesse. La nature n'est pas triste, déserte ; elle est animée par les pensées qu'elle rappelle. L'éclat du jour est de moitié dans l'effet du pays. La transparence du ciel, dans le midi de l'Italie, est tout autre de ce qu'elle est chez nous ; il faut en voir l'éclat, sans nuage, sans vapeur, et resplendissant ; la verdure est aussi plus prononcée ; toutes les teintes sont admirables. Si quelques nuages paraissent, ils suivent dans l'immensité leur course aérienne, brillants de blancheur et de lumière; le soleil semble presser la nature d'une action brCilante, active et continue. Enfin, le silence est profond ; la campagne romaine n'est point habitcie ; rien n'altère le caractère que ces lieux réveillent ; rien n'interrompt le langage muet du ciel et des souvenirs. Ce pays est vraiment le pays de l'homme, de l'homme intelligent et enthousiaste qui en reçoit à chaque pas, à chaque instant, les impressions faites pour lui.
Je préparais mon départ pour Naples. Plus je voyais
l'Italie, plus j'en étais curieuse; devenue jalouse pour
Rome, j'espérais que Naples ne me plairait pas tant. Maiâ
si tant de beautés charmaient ma vie, si Libri y mêlait le
'plaisir élevé de ses lettres, cependant, mon cœur sans
passion éprouvait parfois, au milieu de ces biens mêmes, un grand vide. Tous les soirs j'avais cinq ou six personnes qui venaient causer : c'étaient M. Babbage, et d'autres Anglais, l'abbé Lanci, les deux Caetani, et quand ces personnes s'en allaient, je cherchais Dieu, et me mettant à genoux, je lui demandais je ne sais quoi, rien, peut-être, mais je cherchais près de lui des émotions plus douces. Je ne pus obtenir du sacro palazzo la permission de faire vendre dans Rome mon roman de Gertrude, qui fut examiné et defenilu.
Je restai à Albano le mois de mai et la moitié de juin. Au mome.it de mon arrivée, le soir au clair de la lune, tandis que les domestiq es cherchaient des lumières et préparaient l'appartement, je fis le plan de mon roman de Jérôme, y occu^àVù un appartement au rez-de-chaussée sur un jardin. Le pays d'Albano est ravissant. Je fis* quelques connaissances dans le village, et avec elles de grandes promenades aux environs et dans toute la campagne. Je me hasardais seule aussi, bien qu'on me dît que cela était très-dangereux, mais je ne rencontrai jamais aucun péril. Le soir je me promenais avec quelques personnes autour du lac d'Albano, au clair de lune et au chnnt des milliers de rossignols qui habitent autour de ce lac. Tous les Ijuit jours j'allais déjeuner à Rome, chez l'abbé Lanci, oi^ je prenais des détails sur l'Italie, où je rencontrais du monde, et le second des deux princes Caetani, don Philippe, qui commenç .it à m'adresser une aimable et timide cour. Il avait vingtdeux ans. Il étaii très-agreable, très grani, très-mince, avec un très-petit pied. Ses manières avec moi étaient
leservées et charmantes; il se montrait épris, ravi, mais sans espérance. Il disait que mon caiacière était plein d'honneur, que ma réserve était admirable, mais qu'il saurait l'imiter et que j'ignorais de quel enthousiasme il était capable.
Mais ni lui ni Libri ne m'occupaient alors. Des jours entiers, oij je voulais écrire mon roman de Jérôme^ s'écoulaient dans des souvenirs trop souvent réveillés. D'auires jours, je restais quatre ou cinq heures devant un livre sans en lire un ligne, toujours entraînée par ma rêverie, fatiguée au bout du jour de moi et de la natuie entière, et payant cher ce peu d'iuteLigence qui nous fait sentir précisémeni combien nous en manquons. J'espérais encore. Parfois cet espoir faisait ma consolation, parfois je le trouvais plus dérisoire que le resie. J'étais honteuse d'aimer tant. Des mots, des accents de sa voix, restés dans mon oreille, des expressions de son visage, qui s'offraient tout à coup à ma mémoire, détruisaient pour moi l'effet de la séparation ; je venais de le voir, je venais de l'entendre ; et si parfois à Rome, distraite par la conversation, j'avais été enlevée à lui, en rentrant dans moi-même, il m'avait semblé que j'avais tout perdu.
Libri, dans ses lettres, me donna quelques détails sur sa jeunesse, bien différente de celle de don Philippe : « Lorsque je parus, disait-il, au milieu des hommes, à dix huit ans, au sortir de l'Université, j'étais d'une telle austérité de mœurs et de principes, que je doute fort qu'on m'ait jamais surpassé sur ce point. Je m'exposais moi-même à tous les dangers, et j'étais sur d'en sortir
victorieux ; rien ne me coûtait, et si l'on devait écrire l'histoire de ma vie, il y aurait une période (de treize ans jusqu'à vingt) , qui sans doute serait ignorée et qui serait la plus belle. Et je dirais que tout ce que je pourrais faire de beau et de grand si jamais l'occasion s'en présentait, ne serait qu'une étincelle de ce feu sacré, qui jadis embrasa mon cœur pour la vertu et pour la vérité, et qui me faisait pleurer des jours entiers lorsque j'avais lu un morceau de Tite-Live ou de Plutarque. »
Il rencontra dans la société une indifférence qui l'indigna : oc Comme il me fallait du mouvement, disait-il, et que les choses ordinaires ne pouvaient remplir mon existence, j'allai aux excès dans tout ce que je faisais; et voilà pourquoi je fis quelques folies. — Et je me réservai les mathématiques pour exercer mes forces intellectuelles ; et surtout je choisis ce genre d'études, parce que méprisant les suffrages de la multitude, il me suffisait d'être compris par quelques esprits supérieurs, ne voulant pas donner à tout imbécile le droit de me lire et de me juger. — Mais tout cela ne suffisait pas pour me rendre content, et alors j'appelais à grands cris un ami qui prît quelque intérêt à mes actions, afin que je pusse faire pour lui ce que je ne voulais pas faire pour les hommes. — Mais cet ami je ne l'ai jamais trouvé; et quoique souvent j'aie créé des iantômes, je me suis bien vite réveillé de mon rêve, et ces rêves m'ont coûté biei des regrets. — Vous avez fait pour moi beaucoup plus que toutes les personnes que j*ai connues jusqu'à pré' sent, une exceptée (sa mère), et si vous continuez vous intéresser à mes actions, je ferai pour vous ce qu(
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 133 je ne fais pas pour tous les hommes. Et croyez-voug que je sois si bête de ne pas comprendre que le caractère et les qualités de l'âme sont la source de toutes les grandes pensées ? — Je vais bien plus loin, moi, car j'ai toujours pensé que d'homme à homme il y a très-peu de différence du côté de la puissance intellectuelle, et que c'est la force morale qui manque en général, et qui empêche Tesprit de prendre son essor. » Il ajoutait que rien n'est impossible à la volonté de l'homme : « Impossible ! Quel est l'audacieux qui voudrait circonscrire mes forces et m'imposer des entraves? Quand il n'y aurait que la mort pour se délivrer, ne peut-on toujours mourir ? Mais la vie est un moyen dont il faut savoir apprécier l'importance : Castruccio étant en bateau à l'embouchure du Serchio, il s'éleva une tempête ; ses compagnons étaient assez calmes, mais lui s'emporta. Arrivés tous à terre, on le railla sur sa peur de mourir, il répondit : — C'est que chacun sait la valeur de sa vie. — Et, certes, il avait bien montré, aux jours de bataille, qu'il n'était pas lâche ; c'est qu'il trouvait qu'on pouvait payer une victoire de sa personne, mais qu'il ne fallait pas se noyer pour rien. Aussi, dans chaque entreprise il faut bien calculer jusqu'où l'on veut aller, et si la chose en vaut la peine, il faut mettre la vie en balance comme un moyen, et, une fois qu*on a jeté le dé, ne reculer jamais. On peut quitter et reprendre l'austérité, je vous l'assure, car j'en sais quelque chose, et même l'habitude a tant d'empire sur nous que d'être toujours grands et toujours austères, n'est pas le plus difficile... Il faut savoir maiitriser sa course, et on le peut toujours. Ainsi, qu'il ne
soit plus question àHmpossible. Moi, je ne reconnais rien d'impossible chez moi, et de toute la poésie d'Horace, il ne m'est resté que le nil impossibile volentij et ïimpavidum me ferlent ruinœ. »
Un autre jour il demandait un emploi pour ses forces ; il disait que peu lui importait d'élever ou de détruire, et qu'il voudrait qu'on gravât sur son tombeau ce que Sylla ordonna d'écrire sur le sien.
Comme je lui parlais du tombeau des Horace à Albano, et des restes de cette antiquité romaine, il s'amusa bientôt à attaquer les Romains avec violence, avec esprit, avec science ; il ajoutait pourtant gaiement en finissant : a II faut pardonner au pauvre géomètre, si en voulant s'essayer sur l'histoire, il dit des bêtises. »
Comme j'allais à d'autres questions avec lui, il me répondait un jour plaisamment : « Quant à la concordance du libre arbitre et de la nécessité, je n'y ai jamais rien compris ; mais je respecte tout ce qui me vient de Rome sur cette matière. » Et parlant de son nom de Guillaume, il disait qu'il eût voulu un nom obscur pour le rendre illustre comme le jour malheureux dans lequel LucuUus livra bataille.
Cependant, le jeune Philippe Gaetani me faisait connaître l'esprit piquant des Romains. Un jour que J'étais chez l'abbé Lanci, il me demanda de me reconduire à Albano; j'y consentis; je vis plusieurs personnes chez l'abbé, et je fis hs études pour mon ouvrage. Nous devions partir à quatre heures. A cette heure, don Philippe, déjà arrivé depuis longtemps, se leva aussitôt, impatieni de partir; toute sa personne respirait la plus douce gaieté
Je pris affectueusement congé de l'abbé, qui me suivit avec ses amis pour me mettre en voiture, et dès que nous fûmes sur l'escalier, don Philippe m'offrit son bras, salua ces messieurs qu'il eût voulu laisser là, mais les autres nous suivaient toujours. Don Philippe me conduisait, il descendait l'escalier avec joie et légèreté, riait doucement, plaisantait, et laissait percer une ivresse aussi aimable que son âge. Nous montâmes en calèche, en saluant tout le monde, et quand nous fûmes dans la campagne romaine, durant ce beau soir de printemps, il commença de plaisanter avec amour. Sans m'avoir jamais déclaré son sentiment, il le montrait de mille façons; il était de ces hommes faits pour plaire, que les femmes entendent, et qui savcLit tout dire d'un mot. Aucune vanité, acune petitesse ne troublait l'ardeur et le charme avec lesquels son cœur s'abandonnait au premier amour véritable qu*il eût encore éprouvé. Son visage était animé, ses beaux yeux romains, dont le blanc est un peu bleuâtre, exprimaient la joie ; il cherchait à lire dans les miens.
— Quel voyage ! s'écria-t-il avec expressiou, quel voyage! pour moi quelle imprudence! Ah! madame! qu'ai-je fait !
Il trouvait un langage plein de grâce ; il osa prendre ma main.
— J'en reçois un effet terrible, me dit-il, un effet terrible, hélas ! madame, qu'ai-je fait !
L'homme du Midi triomphe dans l'amour ; ses impressions sont plus vives, plus rapides, plus douces à la fois et plus déchirantes, et celui-ci, et Philippe était l'élu du
136 LES ENCHANTEMENTS Dp PRUDENCE
Dieu; il en sentait toutes les atteintes, tous les traits : une délicatesse exquise et plus fine que les hommes ne l'ont ordinairement, l'enthousiasme pour ce qu'il aimait, le pouvoir de le parer de tous les dons imaginables, un emportement qui l'eCit entraîné, si le respect le plus tendre n'en eût fait l'être le plus soumis; enfm, il savait ces secrets à la fois douloureux et suprêmes qui ébranlaient son àme et menaçaient sa vie. Tel alors il commença à m'apparaître.
— Hélas ! me dit-il tendrement, tout vous est indifférent, et ma joie et ma douleur, tandis que si le moindre malheur vous fût arrivé, j'en serais au désespoir !
Le soir, à Albano, il m'exprima les mêmes sentiments, il me quitta pour aller loger à l'auberge, et le lendemain il vint me prendre de bonne heure pour faire une promenade à pied. 11 avait apporté de Rome un pistolet de poche qu'il portait dans la campagne, oii l'on marche assez ordinairement armé ; le pistolet était chargé et dans sa poche. Moi, je pris la belle lettre de Chateaubriand sur la campagne romaine. Nous nous assîmes au loin, je lus la lettre, mais il ne voulait rien entendre, m'interrompait à tout moment, déplorait ma rigueur. Il saisit en main son pistolet, l'arma, et le dirigeant vers sa bouche, me montra par ce geste expressif ce qu'il rêvait. Je pris la chose en badinant; nous rentrâmes, et le trouvant trop agité, je l'engageai à retourner à Rome, mais il devint triste, n( répondit pas, se leva, et prévoyant qu'il ne partirait pas, je lui donnai rendez-vous pour le soir.
Le soir je reçus quelques personnes d'Albano ; elles me quittèrent à dix heures, et ne voyant pas venir don Phi-
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 137 lippe, j'envoyai à son auberge. 11 était malade, il était au lit, et ne pouvait venir chez moi. Malade? comment? Très-malade ? Je ne savais rien. L'aller voir à l'instant ne me coûta que le temps d'y aller; j'ordonnai aux valets de l'auberge de s'informer si don Philippe pouvait me recevoir. Jours' de l'amour et de la jeunesse! Impressions nouvelles et irrésistibles !
On me fit monter au premier étage, et don Philippe, au lit, me reçut aussitôt, touché, ravi et confondu de ma visite.
— Demandez-leur, me dit-il en montrant les valets qui étaient encore dans sa chambre, ils vous diront que rentré ici, je me suis évanoui; on m'a porté sur mon lit; j'étais sans connaissance ; je les ai tous effrayés.
Les valets confirmèrent ce qu'il disait, et sortirent. Alors :
— Vous ici ! reprit-il, comment vous exprimer ma gra titude, ma sensibilité ! Que faire pour la montrer? Vo me confondez!
Je répondis que j'étais inquiète de le voir seul ài'aiberge privé des soins auxquels il était accoutumé.
— J'ai cru mourir, dit-il, on m'a porté ici, j'avais perdu la connaissance çt la lumière.
11 continua :
— Que j'ai souffert ! Pourrait-on souffrir davantage? C'est impossible.
Il me touchait; il continua :
— Ma vie est si troublée depuis quelque temps, aujourd'hui vous m'avez si mal traité ! Vous m'avez dit de partir ; que ces mots me furent douloureux!
Il ajouta :
— Votre main ! J'en ai reçu un effet terrible !
Il me la demanda encore, je n'osais la lui donner ; il la pressa ; je sentis la sienne trembler ; quelle fut mon émotion ! Il s'agita de nouveau; il soupira :
— Mais que faut-il faire, reprit-il tendrement, pour être aimé de vous ?
Je ne lui laissai pas voir mon trouble ; j'aurais voulu rester là à le soigner, mais je craignais de l'agiter. Il me disait mille choses touchantes, toujours confondu de ma visite, et avec tant de délicatesse et de dignité, que nul homme ne pouvait mieux ennoblir ma démarche . Enfin, songeant à son repos, je me levai, je lui fis ce sacrifice, je le recommandai vivement aux gens de la maison ; je sortis, rêvant à lui. Ce jour, pour moi mémorable, était le vendredi 23 mai 1828. Il vint le lendemain. Il disait :
— Jamais je n'ai connu de pareilles émotions, tout ceci m'est nouveau.
Il resta pensif; il reprit d'un ton sérieux :
— Je me reproche tant de folies commises sans aimer, et dont à ce moment mon cœur s'indigne. Que faisais-je alors ?
Combien souvent il me fît ainsi admirer la nature humaine, la créature de Dieu l U retourna à Rome, et moi, je partis pour Naples. *
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE i39
Naples,surune mer brillante, voluptueuse, semée d'îles,
ne ressemble à rien de lltalie et inspire de nouvelles
impressions. Cest une magniOcence 'dont on n'a pas
l'idée, c'était aussi une chaleur insupportable. Le peuple
mssi est extraordinaire : à moitié nu, pressé dans les
ues, sur les places, il y vend à grand bruit les choses
lécessaires à la vie ; il crie, s'agite, s'épuise sous un cli-
nat brûlant ; il travaille, dîne et vit dans la rue ; il y
lonne le spectacle de sa toilette ; telle on s'imagine une
ace africaine, dans son caractère à la fois sauvage et
>rûlant : l'air de l'Afrique, respiré sur ces rivages, y porte
es couleurs dont l'habitant du Nord reste étonné. L'es-
rit s'ouvre devant ce spectacle nouveau ; reporté à l'en-
mce des sociétés, il se représen'e l'homme primitif, avec
)n langage mal articulé et dans la négligence de sa per-
xine.
L'éclat du ciel et du pays semble réfléchi dans le caiclère des habitants; un soleil dont nulle vapeur ne odère les rayons ; une lumière qui est tout ce que l'œil îut supporter; un golfe autour duquel la ville se pronge élégamment en amphithéâtre; des arbres, des terâses, un pays habité sans interruption depuis la pointe ) Pausilippe jusqu'à Portici, à l'autre extrémité du golfe;
140 LES ENCHANTEMENTS DE PRCDENGE la mer réfléchissant le bleu éclatant du ciel ; une atmosphère douce et parfumée ; quelque chose d'impérieux dans la nature qui commande le repos ; l'homme ici, sorti de sa condition naturelle, n'est plus l'être condamné aux souffrances et au travail ; tant de lumière lui crée une fête éternelle ; le mot de fête est né sans doute sous le ciel de Naples. Le bruit de la ville répond à la joie de la nature : de même qu'un homme né aveugle comparant la couleur écarlate dont il voulait se faire l'idée au son de la trompette, de même le ciel de Naples respire le bruit ; le tumulte de la ville se marie bien à sa clarté ; un accord complet réunit le ciel et la terre.
L'égalité ici naît du climat; tout est en commun ; le roi, le peuple vont au bord de la mer, regardent le Vésuve, respirent l'air du pays, bénissent la nature. De mêmes impressions, une même langueur, une même vivacité, donnent au regard de l'homme le caractère du Midi ; plus de souvenirs, plus de tradition : le vrai ro: de Naples, c'est le soleil !
Je visitai le Vésuve, d'oi!i j'aperçus la mer et Naples très-resserrés à mes pieds.
J'allai au mont Saint-Ange, un autre jour à l'île de Capri. Je recevais quelques Napolitains et des étrangers, ave( lesquels je faisais ces courses.
La chaleur insupportable de Naples me fit passer deuj mois à Castellamare. Je visitai près de là Pompeï d'autres endroits. Libri m'écrivait : « Je vois avec hei coup de plaisir que nous sommes près de nous entendi Nous sommes d'accord qu'il faut être d'abord ; quant ai reste, je vous l'abandonne. Et puis commencez à dire je n>
îeu3 de
suis pastel cela me montre que vous commencez à savoir, car plus on s'avance, plus on voit s'agrandir le champ de l'inconnu. » Il disait en finissant : « J'ai depuis quelques jours une superbe gravure de VAgar du Guerchin et je regarde assez volontiers cette figure parce que je trouve qu'elle vous ressemble beaucoup. L'avez-vous vue ? »
Se moquant de don Philippe, dont je lui avais parlé avec éloge, il disait que ma souveraineté était en risque de se casser le nez ; il faisait allusion à la divise souveraine que j'avais fait graver sur mes cachets. Il parlait du soufflet qui est dans la maison Caetani (donné à Boniface VIII), et disait que cette maison n'était pas heureuse avec la France.
Comme je lui faisais des descriptions des beaux pays qne je parcourais, il disait en se moquant que j'aimais tous les sites comme j'aimais en général tout le monde. En retournant à Florence, je restai huit jours à Rome. C'était en septembre, Rome, déserte, me parut plus belle et plus grave encore. Sur ma route, en partant de Rome, j'allai visiter la fameuse cascade de Terni. Terni est la patrie de Tacite. Cette cascade, arrangée parles Romains, mais comme ils savaient arranger, semble l'œuvre de la nature : le Velino, entraîné au milieu des solitudes et des bois, précipite son cours comme s'il cherchait sa chute ; le bruit des eaux remplit ces lieux; ces bois gardent quelque chose de primitif; il ressemble à ces contrées humides où les rayons du soleil et la main de^ hommes n'ont pas pénétré ; quelque chose de triste et de sauvage s'y respire et ajoute à l'effet inexprimable de la chute du fleuve. L'eau, dans sa chute, se change en nuage, arrive
142 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE en bas en nuage et parmi des nuages : l'effet immense, la blancheur, Télégance de ces eaux ne peut se décrire : cette masse immense et légère qui tombe à la fois avec tant de grâce, de mollesse et de fracas, cette vapeur transparente qui s'agite, se répand, se perd dans la campagne ou remonte à sa source, l'innocence de ces spectacles, ces beautés solitaires que l'homme va chercher à l'écart, reportent l'esprit vers des mystères que les grandes scènes de la nature rappellent.
Il y a d'ailleurs quelque chose de stupide dans la nature obéissant ainsi à des lois qu'elle ne sent pas, et produisant des effets qu'elle ne voit pas, dans ces eaux qui poursuivent leur cours et tombent parce que le terrain manque pour les soutenir, qui se jettent follement où le mouvement les entraîne, dans ces effets opérés avec tant de violence par des agents sans vie. Une sorte d'abandon se montre ; on dirait que des lois stupides aussi agiront là, sans but, dans l'éternité des temps. C'est l'homme seul qui fait voir que l'esprit règne ; c'est en saisissant les calculs sublimes qui se rattachent à lui, en aimant, en établissant les affections de son cœur supérieures à son existence même, qu'il rassure l'univers : il proclame un Dieu, il apporte l'âme dans le monde et crée le rapport entre le ciel et la terre.
En visitant la cascade de différents endroits, on marche, parmi les bois et les ondes, à travers des sentiers étroits et suspendus ; les eaux tombent des rochers, se rejoignent ou se perdent sous la terre, remplissent ces vallées dont le terrain glisse sous les pas: partout leur perpétuel mouvement, leur perpétuel murmure ; quelque
chose de frais, de doux, de pur, se respire dans l'air. La cascade, après sa chute, se divise en plusieurs ruisseaux qui coulent légers et brillants de blancheur sur une terre blonde. Terni donne une nouvelle idée du charme et de la puissance des eaux.
J'allai passer le mois d'octobre à Arezzo, en pension dans une famille de cette ville,et je parcourus avec M. de l'Espine laValdeChiana,Glnusi,Montepulciano,etc.Je Usais FilangierLLibri me rappelait à l'étude qu'il m'ordonnait, disaitil, comme Charles XII commandait à ses soldats de vaincre. Et comme on s'effrayait d'une comète : « Ceci, disait-il, doit occuper beaucoup les Napolitains. Comment ? devoir mourir et ne plus manger du macaroni? C'est affreux ! b
J'arrivai à Florence au commencement de novembre; je me logeai via délia Scala^ dans la même maison d'oiîi j'étais partie pour Rome.
Me voici à F orence, en présence de deux des esprits les plus distingués de la Toscane, je veux dire Libri et Camillo. Cette joute d'esprit, la seule où je ne craignisse pas de m'exercer, allait s'ouvrir plus belle ici. Dès mon arrivée, Libri vint me voir; il régnait encore après notre continuelle correspondance. Le marquis Camillo, de retour, vint aussi me voir. Libri entra durant qu'il était là,
lU LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE
Libri, hardi, brillant, sans nulle crainte dédire des folies, de se contredire, comptait sur son juge. Le marquis, au contraire, le laissait aller, et me sachant charmée de ce puissant esprit, il lui cédait dédaigneusement l'avantage.
A sa troisième visite, Camille ne se trouva pas d'accord avec moi dans une discussion, il crut n'être pas compris, et le lendemain je reçus de lui une lettre de quinze ou vingt pages, assez remarquable, et l'opposé des idées de Libri, car le marquis, plus âgé, avait moins de confiance dans l'influence personnelle et dans l'esprit. Il disait en finissant : « Vous avez vaincu ma paresse, madame, et cela peut bien vous paraître, à vous comme à moi, une déclaration. Et ça me sera un bon'augure si vous avez pu supporter de lire ce fatras d'un bout à l'autre. »
Cette dernière phrase me parut cavalière, et l'espérance encore plus. J'en reçus une impression défavorable, mais les idées m'occupèrent. Je répondis très-froidement. Libri partit pour Pise, d'oi!i je reçus bientôt de ses lettres. Mais ces conversations avec Camille furent interrompues par l'arrivée de ma sœur à Florence chez moi. Camille, gêné par sa présence, vint moins souvent, et ma sœur, après avoir ébloui ces Italiens par sa beauté fine, noble et régulière, et par son esprit piquant et charmant, partit pour Rome sans que Camille reprît soi premier langage. Libri revint alors de Pise, et voyant les hésitations de Camille, il se porta son rival, s'avoua en riant très -amoureux, et se montra le pluî spirituel et le plus amusant du monde. Camillo me dit qu'on ne pouvait me faire la cour où était Libri, qu'on savait trop mon admiration pour lui. Libri, de son côté,«
prétendait que Camillo ne saurait jamais se décider. Dans celle position, je m'adressai à Libri, je lui dis que Camillo me plaisait ; je le priai de s'éloigner un peu. Il le fit. Certes, il fut bon et soumis. Il ne se fâcha pas. Il avait de l'affection pour Camillo ; il en avait pour moi; il le montra ; il ne fut ni blessé ni mécontent. Il partit pour Pise.
Camillo continua sa demi-cour ; il venait me voir tous les deux jours; il passait de longues soirées chez moi, ne sortant qu'à trois heures du malin, selon l'usage d'Italie. Tout se passait en longues conversations sur la politique, l'action, les espérances pour l'Italie. Je me plaisais ainsi dans l'étude des esprits. Cet homme -ci voulait être un philosophe, un sage, il était bon, mais il était très -hautain, 1res -orgueilleux, et c'était plutôt un ambitieux grandiose et découragé.
M. Didier vint rester quatre jours à Florence, et me raconter ses voyages, me rappeler l'Italie dans ses solitudes et ses beautés. Il devait aller bientôt à Rome. Le marquis Camillo m'y précéda.
Reportée alors à Jérôme, je lui écrivis, mais sans idée de revenir à lui. Et tandis que Camillo m'adressait de Rome des lettres très-aimables, Libri revint de Pise d'où il n'avait cessé de m'écrire. 11 arrivait content, il causait gaiement, se disait en plaisantant très-amoureux, amusant et spirituel.
[ Madame Hamelin m'avait écrit de Paris de voir M. de ; Chateaubriand quand je retournerais à Rome, où il était j ambassadeur. Je lus alors Alala que je ne connaissais |t)as, et que j'admirai beaucoup. Oserais-je aller le voir? A. quel titre? Dans celte incertitude, je partis pour Rome.
A Rome, je m'appuyai auprès de M. de Chateaubriand du nom de madame Hamelin, je lui écrivis un petit mot auquel il répondit tout de suite, et j'allai chez lui le lendemain. Il me reçut avec coquetterie, et se montra charmant et charmé. Son beau visage et sa bonne grâce me le firent trouver agréable. Il me traita avec beaucoup de distinction, et parla de nous revoir. Je passai chez ma sœur une soirée très-gaie. Je disais mille choses de M. de Chateaubriand, et j'en étais ravie. Camillo, curieux de savoir mon impression, vint ce soir même chez ma sœur, nous rîmes comme des fous ; ces soirées, chez ma sœur, étaient très-amusantes. Don Michèle Caetani s'y trouvait.
Le lendemain c'était le jour de Pâques. J'étais sortie pour me promener du côté de Sainte-Marie-Majeure, quand M. de Chateaubriand vint vers deux ou trois heures me rendre ma visite. Je lui écrivis en rentrant mon vif regret de ne pas m'étre trouvée chez moi, fort étonnée qu'il fût venu sitôt. Le même soir, j'allai avec Camillo et nos amis, nous promener au milieu des illuminaiions et des orchestres de la place Saint-Pierre.
M. de Chateaubriand revint ; il revint plusieurs fois ; il commença une sorte de cour ; j'en étais surprise ; j'en étais flattée; son ton plein de grâce m'était des plus agréables ; son âge s'oubliait, et son beau et noble vi-
sage me plaisait. C'était un homme déjà arrivé, déjà au bout de ces rêves, que Jérôme, que Libri m'avaient tant exprimés. L'homme d'action, l'homme politique, l'écrivain, je l'abordais ici ; c'était lui-même qui venait me parler d'action et de gloire.
Cependant Camillo partait. Au moment de monter en voiture, il m'envoya une petite bague, c'était un petit camée qui représentait un chien courant , il se comparait à ce chien, disant qu'il fuyait. Dans mon regret, je lui écrivis un petit mot en lui renvoyant sa bague. Le domestique sortait avec ma réponse, quand M. de Chateaubriand entra :
— Vous voyez une femme bien mécontente, lui dis-je entraînée et je ne sais comment, ces Italiens ne savent pas aimer.
— Est-ce vous, madame, reprit-il, qui pouvez dire qu'on ne saurait pas aimer?
— Oui, c'est moi, monsieur.
Et je continuai sur ce ton. Il s'offrit tout de suite, me demanda si je voulais permettre qu'il tentât de plaire, qu'il m'offrît sa cour ; il en appellerait à des séductions dignes de moi, dignes de l'esprit et des goûts élevés qu'il me voyait, etc.
J'oublie tous les aimables propos de ce moment. Depuis lors, M. de Chateaubriand vint tous les jours et dit tout ce qu'il croyait pouvoir me plaire. Un de ces jours, j'étais sortie, et comme il attendait chez moi, je rentrai avec don Michèle Caetani, qui m'avait ce matin-là donné le bras. M. de Chateaubriand voyant ce jeune prince romain, sortit tout de suite sans vouloir écouter un mot,
Hs Lcs i:nciiantements de pnCDE:;cE
ei le lendemain il revint fâché, s'expliqua vivement, et dit que s'il me voyait enlourée par cette jeunesse, il se retirerait sans doute. Il ne me fut pas difficile de le calmer. Il me demanda à lire mon manuscrit de Jérôme, que je lui donnai en hésitant, mais le poursuivant, il me rapporta le manuscrit en me disant que j'avais du génie, que c était admirable. Que ne dit-il point? Je voyais c]airem3nt qu'il était flatteur : sa flatterie était secondée par ^a bienveillance. Je savais déjà d'ailleurs qu'un homme trouve du génie a la femme dont il est amoureux. Je crois le voir encore dans ce salon délie quatlro fontane. Ce fut pourtant rapide et ridicule. Pouvait-il s'éprendre si vite? Et moi devais-je le croire sincère? Pourquoi si peu de réflexion de mon côté? Pourquoi me laissai-je entraîner par un homme dont je n'aimais ni la religion ni la politique? Pouvions-nous jamais nous entendre, surtout avec cette distance d'âge, et d'expérience? Ce ne pouvait être qu'un liaison passagère ; mais Jérôme régnait encore ; j'avais redouté Libri, dont le front me parut toujours ceint d'un couronne ; ici quelque chose de brillant, d'aimable et d passager s'offrit, qui se justifie assez ou du moins qu s'explique. M. de Chateaubriand, avec moi, jouait un pe la comédie et je m'en apercevais bien. Il avait d'aillenn un entraînement véritable, car il aimait beaucoup le; femmes. Il venait chez moi, une fleur à sa boutonnière très-élégamment mis, d'un soin exquis dans sa personne son sourire était charmant, ses dents étaient éblouis santés, il était léger, semblait heureux : déjà on parlai dans Rome de sa gaieté nouvelle. L'itahe, qu'il avai d'abord revue avec tristesse, prenait tout à coup Dour lu
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE li9
un r.llrait ncuvoau. Il aimait tout à coup HoniedoiU avant il était fatif^ué. 11 remarquait la solitude de ma petite maison, le voisinage des bains de Dioclclien, cet air d'abandon de tout à Rome. Il mettait à mes pieds la France, me parlait du pouvoir oh il allait peut-être revenir. Et comme je lui dis qu'une chose nous séparait, il demanda laquelle, je le fis attendre, il en était fort curieux. Enfin, le jour après, je lui dis que c'était sa guerre d'Espagne. Il resta surpris.
Me voici en présence d'un homme qui a fait une guerre, mais cette guerre ne me convient pas. J'atteins l'homme d'action que je rêvais toujours, mais voici que son action n'est pas ce que j'aurais souhaité. Pouvais-je oublier combien, lors de cette guerre, je l'avais déplorée avec Laure? N'avais-je pas voulu alors empêcher le jeune fils du maréchal de Grouchy, Victor, de faire cette campagne? Je me trouvais ici e:i présence d'une action ennemie que j'avais détestée!
Chateaubriand se défendit bien en disant qu'il voulait faire donner au roi une constitution. C'était ici dégager Louis XVI f et venger généreusement la révolution ; mais le temps lui avait manque, eL il avait seulement renversé la liberté. D'ailleurs, il avait un esprit si vaste, si tolérant, une âme si élevée, si accessible, et un caractère si aimable et si doux, qu'excepté sur la religion catholique on pouvait toujours s'entendre avec lui. Je comprenais sa doctrine de la liberté unie à la grandeur. Dans ce moment même je le voyais agité par les affaires de Paris. Le ministère du prince Jules de Polignac se préparait dans l'ombre ; plusieurs intrigues se croisaient à la cour. Dos lettres donnaient à Chateaubriand l'espoir qu'il serait
nommé premier ministre; il n'en savait rien; on lui conseillait de revenir ; il était agité ; voyant combien j'aimais les questions politiques, il voulait me séduire par là, me disait qu'il n'allait agir que pour me plaire, qu'il mettrait le pouvoir et la France à mes pieds, toutes choses que j'écoutais en riant.
Il disait, il écrivait les choses les plus aimables, il m'envoyait ses ouvrages, il m'écrivait: « Disposez d'eux et de moi à jamais. » On me contait que durant ce temps, il faisait la cour à une grande dame romaine assez jolie ; il s'en défendait fort, en répondant qu'elle avait les yeux ronds,
Montesquieu dit qu'en France Vhonneur permet la galanterie lorsqu'elle est unie à Vidée des sentiments du cœur ou à Vidée de conquête ; il dit aussi : « Notre liaison avec les femmes est fondée sur le bonheur attaché au plaisir des sens, sur le ctiarme d'aimer et d'être aimé, et encore sur le désir de leur plaire, parce que ce sont des juges très-éclairés sur une partie des choses qui constituent le mérite personnel. Ce désir général de plaire produit la galanterie, qui n'est point l'amour, mais le délicat, mais le léger, mais le perpétuel mensonge de l'amour. »
Quelquefois, en entrant, M. de Chateaubriand plaisantait sur celte parole : Pens' alV Eternità, qu'il lisait sur mon escalier, selon l'usage à Rome, de placer partout des appels religieux. Il disait : J'arrive chez vous, et je lis : Pens' alV Eternità, c'est effrayant!
Tout à coup, il décide son départ. Il vient, il demande un aveu, un espoir ; il fallait parler ou le perdre ; il partait. Je voyais bien que tout ceci allait trop vite, mais je me fiais à lui pour me juger plus tard. Je lui dis ce mot
qu'il voulait. Transport de son côté. Mais il demande une preuve. Il faut partir pour Paris. Il me dit qu'à moins de grands changements à Paris, il reviendrait à Rome dans trois mois ; il se faisait une fête de ce retour et de nos promenades ; pour moi je quittais Fllalie sans l'avoir voulu quitter; je l'aimais plus que jamais. Jamais je n'eusse consenti à la perdre sans cet espoir de la retrouver dans trois mois. Un autre pays pourtant excitait parfois ma curiosité. C'était l'Angleterre. Je m'en allais rêvant du Parlement. J'allais revoir Jérôme, mais ce n'était pas pour lui que je retournais à Paris! Justement au moment de mon départ, j'en reçus une lettre tendre et profonde encore. Il se disait fidèle au passé : « Je n'ai eu ni la force de m'en distraire, ni le courage de m'en détacher. Est-ce là de l'abandon? » Il me demandait de lui écrire, disant qu'avec le pouvoir de lui faire tant de bien, il était impossible que je n'en reçusse pas un peu de lui. II faisait un ouvrage dont il y avait cinq cents pages d'écrites. Enfin, je quittais Rome adorée ; et ce midi de l'Italie, si beau, si auguste, où j'avais retrouvé le calme, la raison, où mes jours avaient coulé si vite et si doucement!
En passant à Florence, je m'y arrêtai une semaine. Libri, Camillo, Pieri, Bargagli vinrent me voir tout de suite. Camillo me conta que M. de VitroUes lui avait dit que j'allais à Paris pour M. de Chateaubriand. Il ne disait rien de plus, et plaisantait sans amertume. Je crus voir que Libri préférait que j'eusse choisi René plutôt que Camillo. Le professeur Pacchiani me fit faire un aimable dîner avec Bargagli. Ces jours me plurent ; j'étais retournée dans mon appartement via délia Scala.
152 LES ENCIIANTEMEINTS DE PRUDENC
Cette fatigue d'une pensée dirigée toute vers un même objet, et que j'avais trop bien connue jadis, j'alFais donc la retrouver! Cherchais-je Chateaubriand dans la campagne ; nous étions-nous donné rendez-vous dans un endroit solitaire, je m*y rendais occupée de Jérôme, passionnément rêveuse, reprise au passé, et je ne Tou- 'bliais qu'en apercevant celui que j'admirais sans doute, •mais qui ne put effacer un homme que rien ne put effacer.
Arrivons à ces jours si doux avec René; il a dit une ■fois : « Muse céleste, vous qui placez votre trône solitaire •sur le Thabor, vous qui vous plaisez aux pensées sévères, aux méditations graves et sublimes, j'implore à présent Totre secours; enseignez-moi sur la harpe de David les chants que je dois faire entendre ; donnez surtout à mes yeux quelques-unes de ces larmes que Jérémie versait sur les malheurs de Sionî » Je ne vais pas, comme lui, invoquer une muse si austère; mais je dis: 0 muses, qui fûtes pour lui si favorables, enseignez-moi à raconter le dernier enchantement desa vie, moi qui vais dire comment il sut, dans sa belle imagination, parer une dernière idole. Dites comment il fit sortir ici de son cœur une nou-
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE VJ3 velle Atala, une nouvelle Velléda, dont il ornait les clicveux des fleurs du désert et du chêne des Gaules!
Un soir je m'imagine voir passer Jérôme au Luxembourg ; l'homme passa rapidement; je restai bouleversée. Son ami Choisy m'écrivit que Jérôme, resté à la campagne, hésitait à me voir à Paris. Ce n'était donc pas lui que j'avais aperçu au Luxembourg, mais je connus alors le danger où j'étais venue.
Chateaubriand restait chez moi tous les jours deux ou trois heures de sieste, il disait des choses tendres, aimables, souvent mélancoliques, il se plaignait de ma froideur. Il parlait noblement de son âge, se disait trop imprudent, trop séduit. Il m'apporta bientôt les épreuves de Jérôme qu'il avait donné à imprimer à Ladvocat ; nous les corrigeâmes ensemble ; il m'enseignait les corrections, les que, les et à supprimer ; si je lui demandais la raison du changement, il n'en donnait pas, il disait que c'était le goCit, qu'il fallait sentir cela. Un soir il vint chez moi tout chargé de ses ordres, et sortant d'un dîner chez M. Pozzo di Borgo. Je m'amusais de le voir avec la Toison d'or, et tant de décorations si bien portées.
Et voici Jérôme qui m'écrit qu'il viendrait voir son fils, mais sans me rencontrer. Durant qu'il vint, j'allai à la prison de la Force visiter Déranger, qui y était alors détenu pour sa chanson du Sacre. Béranger m'avait écrit gaiement d'aller le voir : « Q\io\ ! vous, femme intrépide, disait-il, il vous faut des renseignements pour arriver jusqu'à moi. Allez à la police où on prendra votre signalement, puis arrivez à dix heures à la Force, puisque cette heure vous convient. Peut-être ne me trouverez-vous pas
154 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE seul, car j'ai d'humbles amis qui choisissent cette heure pour éviter la rencontre des grandes visites, quoique je ne reçoive pas tout Paris, comme il vous plaît de le dire. » Béranger était content d'être en prison , car il croyait avoir seul bien vu les événements, et que Charles X ne pourrait jamais s'entendre avec la France. Après avoir été à la police, j'arrivai à la Force, dont l'aspect est désagréable, dur , triste. Il fallut ouvrir plusieurs verrous, traverser plusieurs cours. Béranger occupait une ou deux pièces assez propres. Il me reçut avec affection, avec gaieté. Il me raconta son affaire, me questionna sur mon voyage. Il supportait bien sa prison, mais le voisinage des prisonniers lui était très-pénible. Je vis venir chez lui lady Morgan et Alexandre Dumas, qui avait les cheveux crépus, le teint très-brun, quelque chose d'un nègre. Béranger sortit bientôt de prison après dix mois.
Je revins exprès chez moi très-tard, Jérôme y était encore. U me demanda si j'avais toujours confiance en lui? Question inouïe! Comment pouvait -il la faire? Je n'y répondis pas, je ne voulais pas le blesser. Une visite malencontreuse nous interrompit, il sortit.
Je retrouvais mes amis de Paris qui venaient me voir par amitié, et aussi un peu par curiosité. M. de Jouy vint avec affection. Laure aussi vint me voir et trouva mon fils très-beau. Je la vis plusieurs fois; je passai bien des heures chez elle, charmée d'elle autant que jamais. Madame la comtesse Bertrand fut très-aimable pour moi; elle voulut voir mon fils, que je lui conduisis à déjeuner. Elle vint me voir aussi. Mes relations, très-affectueus8^ avçç elle, conUnuçrentj usqu'à sa mort,
René, de plus en plus épris, me disait qu'il n'avait jamais été aimé d'une femme si tendre, mais il se plaignait en moi de sens glacés, d'une complète ignorance de ce qu'il cherchait, de ce qu'il désirait. Je ne savais ce qu'il voulait dire. Je m'étonnais d'avoir été une vierge si douloureuse, et d'être une femme si froide. C'était la première fois que je trouvais dans un homme tant de grâce, de tendresse. Rien ici des façons dures ou amères de Jérôme. C'était en tout une bienveillance, une bonté, une égalité parfaite, une gaieté innocente, une moquerie inoffensive, toute l'amabilité de l'esprit unie à la grâce et à la politesse. Il mettait dans nos corrections des épreuves, de la complaisance et de la tendresse. 11 louait beaucoup, s'étonnait de mes idées, dans la jeunesse, sur les révolutions, etc. Il aimait le sujet de ce roman, et me prédisait un grand succès. Je recevais de lui, dans ce culte des muses, cette éducation foM/e divine qu'il a peinte dans la Grèce.
Souvent, en me parlant de mes jeunes ans et de son imprudence, de son inquiétude, du charme qu'il trouvait en moi, et de l'entraînement qu'il subissait sans s'aveugler, disait-il, sur lui-même et sur l'avenir, il me parlait d'un roman qu'il projetait , où il voulait peindre cet amour, et le caractère que lui prêtait son âge. Il y mettrait la passion, la vérité ; souvent je le vis plein de son sujet et de son talent.
11 me disait souvent que j'étais observatrice. Il me con-^ seillait les études sérieuses, me disait de laisser les romans pour l'histoire, que j'avais un talent fait pour paraître, et un caractère fait pour dominer.
U allait partir pour prendre les eaux des Pyréoées. Il
156 LES ENCHANTEMENTS DE PUUDENCE tae demanda de me rencontrer sur sa route à Étampes, et je partis pour le trouver là. Nous y dînâmes comme cachés au désert, il était heureux, riait, me disait mille <;hoses aimables et tendres, car sa manière d'être heureux, c'était d'aimer, de louer, de répéter sur tous les tons combien il était enchanté et reconnaissant. Jamais plus élégante, plus gracieuse nature ne peut se rencontrer. Moi j'étais très-éprise, et, comme lui, j'éprouvais de la reconnaissance, car s'il savait gré à ma jeunesse de l'aimer, moi je lui savais gré de vouloir bien m'accorder tant d'instants. Nous disions toutes les choses riantes qu'on dit en pareil cas. Je n'étais plus intimidée par lui, j'étais trèsanimée. Nous étions vrais chacun, et charmés l'un de l'autre. Son visage était beau, sa personne soignée* Nous ne nous hâtions pas, nous aurions voulu retenir les heures. Cependant, lui se montrait impatient d'atteindre la nuit, et plaisantait sur ma froideur. Après dîner il sortit, alla dire qu'il se retirait chez lui, qu'on pouvait desservir, et en rentrant dans ma chambre, il tenait par la main un petit enfant de vingt ou trente mois qu'il m'amenait tout barbouillé, tout mal mis, mais qu'il me montra tendrement, car souvent, comme dans ses ouvrages, les idées de la paternité inondaient son cœur. Touchée de ce trait, si bien de lui, je regardais sortir le bel enfant, lorsqu'il s'écria :
— Vous ne lui donnez rien, vous le laissez partir sans lui rien dire, pauvre petit, donnez-lui donc au moins des ruits.
Ravie de sa bonté", je rempHs de cerises et de fraises le tablier du petit enfant.
- Je retournai à Paris le lendemain dans la mélancolie.
En arrivant chez moi, j'y trouvai un petit mot de Jérôme qui venait de sortir ; il avait donc changé de résolution, ^t voulait me voir à présent? Mais avait-il jamais su ce que c'est que la nuit?
Le lendemain je quittai la rue d'Enfer, pour aller loger pour deux mois (août et septembre) dans la rue Godet, près du boulevard.
Je vis souvent le général Fabvier, MiM. Farcy, Passy, Mignet, Béranger, et surtout M. Thiers.
Un soir il entra chez moi, rue Godot, en disant mille choses aimables sur mon retour. Il montra beaucoup d'esprit, parla de toutes choses avec finesse, avec légèreté, mêlant tous les sujets, avec une surabondance d'idées, d'impressions qui se pressaient en foule. Il me demanda la permission de revenir; très-curieux de savoir ce qui s'était passé entre moi et Jérôme, qui était son ami. Il eût voulu savoir les caractères, les ruptures, ce qu'était Jérôme en amour, ce que j'étais moi-même; il faisait beaucoup de questions, mais avec intérêt, avec convenance. j II me raconta que Jérôme allait souvent chez M. de Talleyrand, et que celui-ci disait qu'il était l'esprit le plus remarquable entre les hommss jeunes; qu'il était le premier. iM. Thiers me parut très-aimable de me raconter cela. Je l'ai toujours trouvé tel. Il disait aussi pourtant que Jérôme n'avait qu'une corde à son arc, mais que lui il en avait plusieurs. Jérôme disait qu'il n'avait cherché ce grand monde qu'à cause du conseil que je lui en avais donné. I II vint me voir, et me déclara que, dans la crainte j de vivre si près de moi, il allait avec son père s'établir Ipour toujo'ars à Rome. En attendant, comn^eqt pouvion?-
nous nous trouver ensemble, sans que la première impression se réveillât? Qui l'avait terminée? Je l'aimais en le quittant, et en réponse à mes reproches, il m'écrivait en Italie : « Je vous adore, ingrate. »
Comment donc ne pas aimer de nouveau en nous voyant? Un sentiment nouveau pouvait-il me défendre d'une passion violente de six ou huit ans !
Chateaubriand était trop fier, et, d'ailleurs, trop défiant, trop avisé, pour m'avoir imposé aucun sacrifice ni rien demandé à ce sujet. Que de choses à nous dire î N'en avais-je pas un fils? Quel événement pathétique entre nous ! Quel récit à lui faire! Quel jour terrible que ce jour où j'étais devenue mère après un accouchement si cruel, si nerveux! Oh! pourquoi déjà chez moi une distraction avait-elle ôté le grand caractère de cette entrevue? Mais comment me recevait-il? La rupture semblait complète, acceptée. 11 me dit qu'on trouvait ma conduite d'une force extraordinaire. 11 aimait de me rapporter les éloges des autres ; on voyait qu'il en était content, et son affection excitée. 11 me dit qu'un homme pouvait vivre seul, sans se confier aux autres, que pour lui il vivait sur sa propre substance (ce sont ses expressions). ,
Quelques jours après, Choisy me conta qu'il lui avait dit :
— Elle m'a voulu éprouver, elle m'a conté qu'elle aime M. de Chateaubriand, mais cela n'est pas.
Il m'avait fait offrir en Italie, par son ami Choisy, d'arranger, pour l'avenir, les intérêts de mon fils. Et il les arrangea aujourd'hui. Choisy s'en occupa avec une amitié pour Jérôme et pour moi^j dont je lui fus toujours trè§reconnajssantç,
En recevant chez moi Jérôme pour cette affaire, en causant avec lui plusieurs fois, en le trouvant toujours spirituel et beau comme il m'avait toujours paru, je fus entraînée sans le laisser paraître à l'aimer de nouveau et plus peut-être que jamais. Je songeai tout à coup à le ravoir, à rétablir ce qui avait été malheureusement brisé, et cette fois à jouer ma vie, à atteindre ce but ou à mourir. S'il eût senti la moitié de ce que j'éprouvais, nous étions liés encore, et mieux que jamais. Choisy vint me voir un jour que j'étais dans cette exaltation ; il vit mes pleurs; je lui dis que cette passion existait plus forte que jamais; il s'en étonna; il en fut touché ; il me dit :
— V^oilà donc tout l'effet de ce voyage, de cette séparation !
Mais allais-je précipiter des événements violents, quand Jérôme n'en serait pas ravi, quand peut-être il en souffrirait ?
Les arbres du boulevard, que je voyais de ma fenêtre 3n m'éveillant de grand matin, avaient pris une autre teinte ; les objets m'apparaissaient différents, une passion sacrée m'avait ressaisie dans ses tourments : Jérôme partait pour l'Angleterre. Enfin je me calmai ; l'objet de cette knotion ne la partageait pas.
L'été m*ennuyait. Le général Fabvier me conduisait le lOÎr m Iç boulevard, où noqs nous promeniouç à la clarté
(le mille lumières, et voyant les hommes là oisifs, il s*é-
criait :
— Pourquoi ces gens-Fa ne sont-ils pas au bivac?
11 me contait comment il avait réprimé une émeute grecque qui vint le menacer sous sa tente ; il entendait s'avancer ce peuple comme une mer mugissante, avec un bruit sourd et profond, il s'avança au-devant des furieux, et plongeant son épée jusqu'à la garde dans le corps du premier qui approcha, il arrêta la fureur.
Je regrettais l'Italie; j'y regrettais des amitiés chères, une vie de mon goût, et un pays admirable. Les lettres de Charles Didier me la rapportaient à Paris, il achevait de me ramener en arrière ; il parcourait alors la Sicile. « La lettre où vous me pressez de quitter ces contrées divines, m'écrivait-il, m'est arrivée à Palerme, et dès lors j'ai fait un peu plus de diligence. Recommandé à la duchesse de Mondragone, j'ai accepté l'hospitalité qu'elle m'a offerte, et je suis dans sa maison depuis cinq ou six lours, j'y serai encore pour autant de temps. Je passe doucement mon temps dans la société de celte dame trèsaimable qui a voyagé, connaît le monde, et a une conv^ersation très-amusante. Sa maison est tout à fait une grande maison, mais on vit dans la plus complète liberté Sa terre est à l'extrémité méridionale de la Sicile, à pi de cinq cents lieues de Paris. Mon voyage a été des pi neureux, je suis eniré dans l'intérieur des familles si iennes, et j'y ai trouvé une hospitalité cordiale. J'écrirai certainement sur ce pays-là. Je rassemble des matériaux et les réunirai à mon arrivée à Paris. J'ai eu des jours de ristesse, mais le plus souvent j'ai ressenti l'influence de
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 161 celte natura enchanteresse; comment être triste sous ce ciel de la Sicile, au milieu des orangers, des palmiers, des temples grecs, des souvenirs de gloire, de richesse et de bonheur dont cette île fortunée est semée de toutes parts? Je quitterai en pleurant cette terre de mon choix, que j'ai rêvée durant toute ma jeunesse. Trouverais-je à Paris ce que m'offrent ces contrées? y trouverais-je celte hospitalité antique et cette vie facile? »
Charles X s'abandonnait alors aux influences de sa cour. M. Mignetvintm'annoncer le nouveau ministère du prince de Polignac, la veille, c'est-à-dire le 7 août, puisque le ministère fut nommé le 8. On prévoyait la démission de M. de Chateaubriand. Madame Hamehn, qui était chez moi quand M. Mignet m'apprit ces événements, le trouva très-beau et très-agréable.
Ce nouveau ministère rappela des Pyrénées M. de Chateaubriand. 11 arriva chez moi en sortant du ministère des affaires étrangères oh il venait d'apporter sa démission au prince de Polignac. Le prince fit tout pour le retenir ; il lui dit qu'il était sûr des voix de l'Assemblée, qu'il avait une majorité certaine. Mais on savait bien que non. D'ailleurs, Chateaubriand avait toujours été contraire à cette fraction royaliste conduite par Monsieur, et qui ne comprenait pas la liberté.
Pouvait-il rester pour voir des fautes et les accepter ? Il n'avait pas le choix, il le sentait, mais il regrettait vivement Rome, dont il s'était de nouveau enchanté : trèsanimé, très-inquiet en sortant de chez M. de Pohgnac, il doutait de la France et craignait l'avenir.
Mon ro.Tan de Jérôme parut alors. J'en reçus beaucoup
162 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE de compliments. Madame Hamelin m'écrivit une lettre de félicitalion. Les deux Choisy me dirent que la première partie était admirable. M. Tliiers vint tout de suite me faire compliment ; il me demanda de faire un article dans le journal pour rendre compte du roman. Mais comme Jérôme lui sembla depuis un peu piqué, il ne fit pas d'article dans la crainte de lui déplaire.
Libri m'attendait à Florence, il me l'écrivait avec amitié; j'allai pourtant loger encore au faubourg Saint-Germain, rue de l'Université; et j'atteignis ce qu'on cherche en vain, dit-on, j'atteignis le bonheur, un bonheur calme mais élevé, comblé par une tendresse la plus charmante du monde. Ce temps passa trop tôt, mais pourquoi la jeunesse est-elle sans cesse poussée à de nouvelles destinées? Chateaubriand a dit dans ses mémoires, sans s'expUquer autrement, que cette année fut la plus heureuse i de sa vie. 11 venait me voir régulièrement et notre affec- 1 tion s'établit. Mon amour prit un nouvel éveil, il fut vif, continuel. C'était l'automne, le temps de la tendresse et de la mélancolie. Sa pensée, son génie, son visage, son amour s'emparèrent de ma vie ; toutes mes impressions, depuis mon lever jusqu'à mon coucher, furent pleines de douceur et d'un enchantement croissant. Enfin , mon cœur tendre et si longtemps tourmenté, trouvait où s'abandonner sans douleur, sans combat, au sein de la plus noble ivresse. C'était un bonheur de le voir; c'en était un de le Ure. Je voyais sa sincérité, il ne doutait pas de la mienne. Je n'avais à son sujet nulle inquiétude. Sa vie était ordonnée d'une façon qui me répondait de lui; son âge et sa dignité naturelle m'étaient déjà une garantie,
mais, outra cela, il était tenu chez lui et dans le monde par des liens tyranniques; deux femmes figées, dont je n*étais pas jalouse (la sienne et une autre), le gardaient comme pour moi seule.
Le jour, j'errais dans les campagnes. Je prenais trois places dans quelque voiture publique dans mon chemin, et arrivée dans un des parcs royaux, laissant un peu loin sous mes yeux, mon enfant et sa bonne, j'allais errer seule au gré de mes lectures et de mes rêves.
Un jour, en parcourant le musée de sculpture au rezde-chaussée du Louvre, je remarquai que le buste d'Alexandre le Grand, qui a la tète un peu penchée, ressemblaittellement à René, qu'il pourrait passer pour son buste aussi.
Chateaubriand aimait comme moi la campagne, et souvent nous faisions ensemble de grandes promenades hors Paris. 11 y avait du côté du Champ-de-Mars des espaces remplis de sable et de terre inculte que nous comparions aux champs romains. Plusloinnous trouvions une vieillie femme qui avait des vaches et qui nous donnait du lait. Cette femme nous connut bientôt, nous attendit. Nous causions longuement en allant et revenant, sur mille sujets, moi mêlant beaucoup de gaieté et de fohes à mes propos.
D'autres fois, nous allions au Champ- de-Mars en revenant à pied par les Champs-Elysées, où nous prenions une voiture. Dans nos promenades, voyant parfois un enfant bruyant qui jouait et courait,il disait : « Amuse-toi, pauvre petit, tu ne sais pas ce qui t'attend ! » voulant dire la vie.
D'autres fois, nous allions nous promener sur une longue jetée qui a depuis disparu du côté du pont suspendu
iGl LIÎS ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE du jardin des Élysées, où nous marchions au milieu des eanx de la rivière. Un jour, il s'assit là au soleil, disant qu'il ne demandait plus rien dans la vie, que de s'asseoir au soleil. Ses paroles étaient souvent mélancoliques, mais toujours aimables; si j'oubliais son âge, lui ne l'oubliait pas, il me parlait souvent de sa mort, et il aimait devoir mes yeux se mouiller de larmes.
Quand je lui faisais des promesses de fidélité, il me disait que j'étais trop jeune pour en répondre, que je ne savais pas ce qui m'attendait. C'était bien dit! C'était bien connaître la jeunesse !
Nous commençâmes d'aller faire ensemble, les jours où il était libre, des dîners au Jardin des Plantes. Notre rendez-vous était sur le pont d'Austerlitz. Nous venions l'un à l'autre avec bien de la joie. Je me crois encore à ce moment de notre rencontre; je vois son beau et charmant sourire, son air de fête. Nous faisions quelques pas sur le pont, puis nous entrions au jardin pour nous promener un peu sous les arbres. Il était gracieux, très-soigné de sa personne.
Bientôt nous entrions dans une grande maison, là où on donne à dîner, et où on prit bientôt l'habitude de nous voir. Nous avions une petite salle à nous, au premier, donnant sur le boulevard et la campagne. On nous servait vite et assez bien. Notre dîner était gai et très-aimable, Chateaubriand, heureux comme un enfant, doux et tendre. Il m'excitait à dîner, me reprochait de ne pas manger; il avait de l'appétit et tout l'amusait. Nous parlions des lettres, des événements, moi je disais toujours beaucoup de folies. Nous parlions souvent de Rome et de
l'Italie que nous regrettions ; il disait que c'était une contrée, un peuple, une race supérieure aux autres.
11 revenait tendrement sur son âge, la mor:, la fin Ce tout ici-bas, et ces joies imprudentes où il s'abandonnait. Je lui parlais de mes lectures. Je me rappelle lui avoir rapporté les idées de Creutzer sur les religions et sur cjlle des Indes. Ce récit l'intéressait; il connaissait ces choocs, parlait avec lumière sur les cultes, montmit sa philosophie, ses vues perçantes, cet esprit vaste et indépendant que rien ne pouvait borner. Je lui disais qu'il était savant, je m'amusais à le louer sous ce rapport qui n'était pas celui où on le connaissait le mieux. Il riait, heureux de plai.e.
Il demandait du vin de Champagne pour animer, disaitil, ma froideur ;je lui chantais alors quelques chansons de Déranger : Mon âme, la Bonne Vieille, le Dieu des bonnes gens y etc., etc.
Il les écoutait ravi, et cette belle poésie, et celte voix de sa maîtresse Tattendrissaient. Touché, exalté, il revenait sur lui-même, disait qu'il avait fait aussi des chansons, qu'il eût aimé d'être poëte. Il revenait sur la chanson que j'avais chantée, me la faisait chanter encore, en relevait quelques beaux vers, quelque belle expression.
Plaisirs de mon jeune âge,
Que d'un coup dalle a fusli^és le temiis !
Il répétait : que (Vun coup d'aile a fustigés le temps. Dans la chanson de l'Ame il admirait tout, comme dans celle du Dieu des bonnes gens. Ces chansons le sortaient de lui-même, éveillaient son génie, le jetaient dans un
état exalté, triste et doux. Je les vis toujours produire sur lui cet effet puissant.
Dans cet état, il était plus amoureux, plus vif; il me disait que je lui donnais les plaisirs les plus charmants, m'appelait séductrice, etc., et dans cet endroit solitaire, il faisait ce qu'il voulait. Enfin il donnait, à mon grand regret, le signal du départ; nous partions à cause de la gêne où on le tenait chez lui. Nous partions ensemble, en voiture; nous atteignions, dans des tendresses sans fin, la place Maubert, oh nous nous séparions. Je l'aimais, certes, et parfaitement. J'en étais amoureuse, doucement, heureusement, sans crainte, sans trouble, et c'était lui qui modérait mon cœur.
Il étudiait beaucoup cette année-là; il achevait ses Etudes historiques, et il en composait la préface qui parut bientôt. Un jour, dans la campagne, il me dicta ce passage :
« La croix sépare deux mondes, etc. » Il avait ajouté : « Je mourrai sur ton sein, tu me trahiras, et je te le parce donnerai. »
Plusieurs fois, quand il venait chez moi, je me plus à prendre ses ouvrages et à lui en lire des passages. Il me laissait lire, il disait qu'il aimait ma voix, et bientôt il s'animait à ses propres accents. Je lui lisais cette belle comparaison entre les Arabes et les Américains :
« Caché aux extrémités de l'Occident, dans un canton détourné de l'univers, le Canadien habite des vallées ombragées par des forêts éternelles, et arrosées par des fleuves immenses; l'Arabe, pour ainsi dire jeté sur le grand chemin du monde, entre l'Afrique et l'Asie, erre
dans les brillantes régions de l'aurore, sur un sol sans arbres et sans eau. Il faut, parmi les tribus des descendants d'Ismaël, des maîtres, des serviteurs, des animaux domestiques, une liberté soumise à des lois. Chez les hordes américaines, l'homme est encore tout seul avec sa lière et cruelle indépendance; au lieu de la couverture de laine, il a la peau d'ours; au lieu de la lance, la flèche; au lieu du poignard, la massue ; il ne connaît point et il dédaignerait la datte, la pastèque, le lait du chameau ; il veut à ses festins de la chair et du sang. »
Je cherchais aussi les descriptions de la Judée, oi^ la grandeur et l'élégance sont incomparables. Quel homme dans notre langue a atteint si haut, a trouvé dételles impressions, de tels tableaux: « Q^iand on voyage dans la Judée, d'abord un grand ennui saisit le cœur; mais lorsque, passant de solitude en solitude, l'espace s'étend sans bornes devant vous, peu à peu l'ennui se dissipe, on éprouve une terreur secrète, qui, loin d'abaisser l'àme, donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant , l'aigle impétueux , le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l'Écriture sont là. Chaque nom renferme un mystère , chaque grotte déclare l'avenir; chaque sommet retentit des accents d'un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords. » Quelquefois, pour le toucher plus tendrement, je prenais le Martyre (VEudore, les discours et les chants des sages confesseurs, ces scènes pathétiques de la prison et des tourments. 11 ne pouvait retenir ses larmes; un jour, il pleurait; je Usais toujours; il allait jusqu'aux sanglots; je
1G8 Lns ENCHANTEMENTS DE PtlUDENCE
continuais et je les vis éclater à ce passage où Eudore, dans le cours de ses actes glorieux, avait offert secrètement son sacrifice pour le salut de sa mère, punie encore parce qu'elle avait aimé ses enfants avec trop de faiblesse.
A ces mois, il ne sut plus, ne voulut plus se contenir. C'étaient des émotions qui remontaient à leur source; il était en pleurs, ravi, atteint par tous les côtés de son âme exaltée. 11 se montrait touché et reconnaissant. 11 me disait qu'il n'avait jamais joui ainsi. Il me donnait tous les doux noms qu'on donne aux muses. Il s'imaginait que j'étais belle ; il louait surtout mes yeux, mon regard ; il croyait, dans sa folie, n'avoir rien vu de pareil. Jamais je n'ai vu un homme de si bonne foi, si aveuglé et si ravi, ou plutôt si lumineux et si créateur, qui sût si bien voir et adorer ce qu'il créait.
Jamais homme, d'ailleurs, n'a sacrifié mieux dans la conversation tout le reste à l'agrément. Jamais homme ne fut moins pédant, parlant moins de ses succès ou de son pouvoir passé. C'était en tout essentiellement un homme de goût. Son savoir était immense, il ne le montrait point. Il avait dominé un moment son pays ; il ne le rappelait pas. Il était bienveillant pour les personnes, louait facilement, mais au fond son dédain était grand, et c'était la seule marque qu'il donnât qu'il se plaçait haut. Sa supériorité, en causant, s'appuyait bien de sa délicatesse; on sentait l'union de sa grande intelligence et de sa grande intégrité ; quelque chose de droit en tout frappait comme ces belles proportions des Grecs dont il a si bien parlé, et on comprenait, en l'entendant, où il avait trouvé tant d'accents subhmes.
J'avais d'aimables httres d'Italie. Don Philippe, établi à Florence, m'écrivait avec beaucoup de gaieté et d'amitié. Camille et moi, nous étions revenus sur le passé; nous nous écrivions des lettres de reproches et de folies. J'avais des lettres de Lanci, Pieri, TEspine, Bargagli. Je conservais mes amis d'Italie avec l'espoir de les retrouver.
M. Thiers se montra curieux de connaître M. de Chateaubriand ; celui-ci me dit qu'il serait charmé de le recevoir. M. Thiers se rendit à cette invitation, et en sortant de la rue d'Enfer, il vint chez moi, agité, inquiet, occupé de sa visite; il craignait d'avoir blessé M. de Chateaubriand en parlant de la Terreur, il me pria de m'en informer et d'arranger cela, charmé d'ailleurs de Chateaubriand, de sa grâce, de sa manière, de son esprit élevé. M. Mignet aussi me demanda de voir Chateaubriand, et alla chez lui, content de sa conversation, de sa raison, de sa modéralion. M. de Chateaubriand, de son côté, me contait son impression. Les propos de M. Thiers ne l'étonnaient pas; il les connaissait ; il était occupé à les combattre dans la préface de ses Etudes historiques. D'autres personnes demandèrent de le voir; il cédait à tout avec agrément et politesse, s'amusant de voir des hommes d'opinions violentes et opposées au.x siennes.
i:0 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE
M. Thiers s'occupait, durant l'hiver, de fonder le journal le National, dont le premier numéro parut le 2 ou 3 janvier 1829. C'était pour préparer doucement la révolution de juillet et élever au trône le duc d'Orléans. L'hiver était des plus rudes; la Seine gela ; en arrivant d'Italie, cet hiver paraissait bien froid. Je hsais avec empressement tous les matins le journal, et j'y travaillais pour des feuilletons sur l'Italie, que je lisais à M. de Chateaubriand. La polémiqua de M. Thiers était pleine de verve et d'éclat. On ne voyai pas alors le danger de séparer en deux branches la maii son de nos rois et où cela nous conduirait. M. Thiei disait que le style n'était pas soigné ; mais le style étai de premier jet, clair, excellent. Il travaillait le jour, h nuit, prêt pour chaque combat du matin. Il rêvait tantôt l'ambition, tantôt une vie lettrée dans la campagne.
Cependant, Libri m'annonçait de Florence sa prochaine arrivée à Paris. Il m'écrivait gaiement :
« 18 janvier 1830.
» Combien de choses ai-je à vous dire : je grille de vous voir. — Or çà, à propos, n'allez pas trop me vanter et annoncer le Messie à vos amis; car je pourrais bien vous donner un furieux démenti. ~ Et puis, n'allez pas dire : Voici V Italie ! et toutes ces belles phrases dont vous m'honorez assez souvent. Car l'Italie vaut mieux cent fois que moi, et je suis indigne de la représenter. Vous me direz peut-être : « N'ayez pas peur, personne ne » s'avisera de vous vanter, » tant mieux, c'est ce que je demande. »
Li:S ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 171
11 ajoutait en finissant sa lettre charmante : « Si votre maison est dans les bornes que je prescris plus haut, pourquoi n'irais-je pas loger dans la même maison que vous? Nous n'avons pas de raison pour nous craindre. »
Si Chateaubriand n'avait vu Thiers et Mignet qu'en passant, il allait bientôt faire plus intimement la connaissance d*un autre homme et rester lié avec celui-ci pour toujours. J'avais rapporté à Déranger l'admiration de Chateaubriand pour ses chansons. Eh! comment ne l'aurais-je pas fait, moi qui cherchais toujours d'être agréable àBéranger ? Celui-ci était malade ; il ne voulait pas croire ce que je lui disais; il me répondit (lettre du 26 janvier 1830) : « Vous avez voulu faire quelque chose d'aimable et vous avez prêté à une bouche éloquente ce que vous avez la bonté de penser de moi ; au moins en partie. Comment avez-vous pu croire que je serais votre dupe? J'ai eu beau être élevé à l'école de M. de Chateaubriand, et lui avoir dû les plus grandes obhgations littérairement parlant, j'ai fait de mon talent un usage si opposé à cette éducation, qu'il n'est pas possible que le maître puisse en faire un grand cas. Il y a bien par-ci par-là, quelque trace de son nfluence, mais c'est trop peu pour en obtenir une couronne. » Il disait encore beaucoup d'autres choses qu'on peut voir dans cette correspondance. Chateaubriand re- ;ut avec plaisir ces témoignages d'admiration et m'y fit répondre. Béranger m'écrivit (8 février) : « Savez-vous lue je commence à vous croire ? Ne poussez pas trop loin preuves, car j'en perdrais la tête de vanité. Quoi ! l'humble chansonnier obtiendrait le suffrage de l'auteur
17i LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE des Martyrs! Chateaubriand saurait par cœur quelquesuns de mes refrains ! Quelle gloire pour la chanson ! » li disait qu'il garderait le secret, mais on ne le lui demandait pas, et Chateaubriand allait proclamer tout à l'heure bien haut son admiration en l'imprimant dans la préface de ses Etudes historiques. « Vous prétendez, ajoutait Déranger, que je prends les suffrages à la quantité et pointa la qualité. Si, en effet, M. de Chateaubriand pense de moi le bien que vous dites, il doit juger autrement. Car pour le peu qu'il se soit donné la peine d'examiner quelques-unes de mes meilleures chansons, il doit voirie faire que j'y ai mis, et le long travail qu'elles ont dû ex'ger. Or, à ce signe, il verra bien que je ne travaille pour la multitude que lorsque la nature du sujet ou l'intérêt politique m'en font une loi; il lui suffira de cet examen pour juger la reconnaissance que m'inspirent ses éloges. » Chateaubriand, en effet, m'avait déjà parlé de ce Oni du travail; et ces deux grands hommes commencèrent à s'entendre ainsi. On peut voir dans ces lettres que Déranger savait être vues par Chateaubriand, comme il se plaisait à se dire du peuple, méprisant ce qui est là-haut, et voulant la France telle que la révolution l'a faite ; toutes choses par où nous nous aperçûmes plus tard qu'on s'était un peu égaré.
Chateaubriand aurait voulu que Déranger entrât à l'Académie; il me dit de lui offrir quatre voix, dont otaii. la sienne. Déranger, avec mille remercîments, refusa ; sa santé s'était remise, il venait me voir, et me demanda s'il ne serait pas convenable qu'il allât remercier Chateaubriand. Je l'y engageai beaucoup, il y fut, et en sortant,
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 1T3 il vint chez moi, ému, content, charmé de l'accueil qu'il avait reçu et de tant de choses douces et flatteuses qu'on lui avait dites. Nous étions ici à Athènes. Déranger était le fils de cette démocratie ; je m'amusai de voir comme il était mal mis pour aller chez M. de Chateaubriand ; je crois qu'il l'avait fait exprès. Quand je lui contai que Chateaubriand croyait plus à l'immortalité du poète qu'à la sienne propre, les yeux de Béranger se mouillèrent de larmes. Cette visite l'avait rendu heureux. J'ai vu entre ces deux grands hommes une belle entente ; ils prirent de l'empire l'un sur l'autre : Chateaubriand avec plus d'entraînement et de bienveillance, Déranger toujours avec un peu de moquerie, de critique, de gaieté. Je lui annonçai une visite de Chateaubriand que je prévoyais pour le lendemain ; il s'en défendait, mais il la reçut, et il m'écrivit aussitôt :
« M. de Chateaubriand sort de chez moi. En vérité, c'est plus que je ne mérite , dussiez-vous encore me trouver trop humble ! Je ne sais comment reconnaître tant de bonté. Chargez-vous un peu d'être mon interprète : car je suis si bête que je crains qu'il n'ait pas bien compris les sentiments qu'il m'a inspirés. Mais, en même temps, aidez-moi à le détourner de l'idée qu'il a de faire de moi un académicien. Rien que le mot, qui jusqu'ici ne m'avait produit aucun effet, me cause aujourd'hui une horrible frayeur. Non, je ne dois pas être de l'Académie, quoi que M. de Chateaubriand en puisse dire. Je lui ai chanté le Juif errant ; il a voulu que je le lui répétasse, il m'a paru en être très-content. J'en suis bien aise, car j'aime cette chanson. »
Quelques jours après, Béranger s'expliqua encore avec plus de force au sujet de l'Académie ; je donnerai ici sa lettre qui est belle :
a Assurez, me disait-il, M. de Chateaubriand de toute ma reconnaissance pour la preuve de bienveillance qu'il vous charge de me transmettre ; dites-lui, je vous prie, que j'en conserverai un éternel souvenir; que j'estime plus le suffrage qu'il veut bien m'accorder que ma nomination même si je me mettais sur les rangs; mais qu'il ne m'est pas possible de profiter de cette offre dont je sens tout le prix, et qui va enfin me donner de l'orgueil, ce dont j'ai trop manqué, bien que vous en disiez, vous qui vous vantez de me connaître.
» Non, je n'ai et n'aurai vraisemblablement jamais aucune prétention à l'Académie. Je l'ai écrit il y a peu de temps encore à- Andrieux, qui me prêche en vain depuis trois ou quatre ans. Ne croyez pas au moins que je dédaigne ce corps : depuis plusieurs années, il s'est relevé à mes yeux ; je serais fier d'être le collègue de beaucoup de personnes qui en font partie ; d'ailleurs, j'y ai déjà beaucoup d'amis. J'ai, il est vrai, l'idée que l'Académie française a été plus nuisible qu'utile à la poésie, mais le mal est fait, et peut-être il serait possible d'en modifier aujourd'hui l'iiifliience. Vous voyez que je ne suis pas positivement anti-académique. La question pour moi n'est donc pas dans l'Académie : elle m'est toute personnelle.
» Ce que j'ai cherché toute ma vie, c'est une position conforme, autant que possible ici-bas, à mes goûts et à fliQP caractère; la Providence (car j'y crois), après iDJeft
des tourmentes, m'a poussé vers un petit coin de terre que tout le monde dédaignait, je veux dire la chanson, car ce genre est devenu ma vie et ma position. Il m'a procuré de quoi vivoter et me faire connaître. J'en suis heureux, et voilà plus de quinze ans que cela dure. Personne ne me porte envie et je suis à l'abri de l'envie que les succès des autres pourraient m'inspirer dans une plus haute carrière. J'ai dépensé à ce métier une partie du petit magasin d'idées que je m'étais fait. Je n'y suis forcé à rien de grand, à rien de solennel ; je fais ce que je peux ; je fais ce que je veux ; parce que je suis, homme et bagage, en dehors de tout. En politique même, je n'en fais qu'à ma tète, me moquant du mot d'ordre des partis et ne m'inspirant que de l'amour de la patrie, ma grande et durable passion. Et vous voudriez que j'allasse me perdre dans un corps illustre, moi à qui tout esprit de corps est insupportable? Laissez mon petit ruisseau serpenter à l'ombre, dans la verte prairie, au milieu des fleurs ; et, voisin de la mer, s'y précipiter sans se perdre avant dans quelque fleuve qu'il ne grossirait pas '. Il faut que je sois poêle comme je suis homme. Je déteste ces gens qui sont autres dans leur vie que dans leurs ouvrages . Songez à mes goûts ; songez à mes opinions. Me voyez-vous dans la tribune académique, débitant un beau discours comme le mélancolique Lamartine ? Pensez k ce chansonnier, condamné deux fois à la prison pour {injures à la dynastie, et qui, ayant obtenu du roi l'appro- 'bation des suffrages académiques, proclame au nez de
^'e»(-oe pas ici 1% poésie de ^es ch(i^n«QQ9
toute la France la -gloire de Charles X ! Non, ma rhà e Prudence ! J'ai plus de logique qu'il n'est, dit-on, donné à un poëte d'en avoir. Je veux être conséquent et je vous assure que cela ne nae coûtera pas. J'ai bien étudié mon caractère : il ne veut pas que je sois autre chose que ce que je suis. N'être rien, voilà ma vocation. J'ai entendu quelquefois traiter cette abnégation de vertu ; on avait tort; ce serait plutôt de l'égoïsme. La preuve, c'est qu'on a voulu me faire le cens d'éligibilité pour que je fusse de la Chambre, et que les mômes motifs m'ont fait refuser cet honneur, qui m'eCit pourtant mieux convenu que les titres académiques. » Il faut voir tout entière dans sa correspondance cette belle et charmante lettre. Chateaubriand n'insista pas pour l'Académie ; sa liaison avec Déranger s'établit et s'affermit, et cette amitié leur fut agréable.
Un jour, je rencontrai Jérôme dans la rue; j'en reçus un effet prodigieux; je rentrai chez moi en larmes. La passion était dans l'air autour de moi ; je ne savais ce que j'avais. Le colonel Amable de G..., qui m'avait servi de modèle pour le caractère d'Alphonse de Selmire dans Gertrude, vint me voir ; il s'était reconnu en lisant le r(j man en Amérique, chez Joseph Bonaparte. Toute jeuï fille il m'avait occupée sans s'en douter, quand j'étais à campagne chez la duchesse de Raguse avant de connaîl Jérôme. Sa conduite héroïque à l'armée, sa beauté, s^ bon caractère m'avaient causé une émotion que j'avaif cachée jadis avec bien de l'effroi. Il voulut en vain remeltii les choses sur ce ton. M. Farcy, ce jeune héros qu fut tué dans les combats de juillet, m'offrit une coui
Li:S I:NCIIA.NTE31ENTS de prudence 1T7
timide; ua soii', il me dit d'une voix tremblante ces vers ;
TliérJse, que les dieux vainement firent belie, Vous que vos seuls dédains ont su irouver fidèle, Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs, Qui des combats du cœur n'aimez que la victoire, Et qii rôvoz d'amour comme on rêve de gloire. L'œil fier et non voilé de pleurs;
Vous, qu'en secret jamais un nom ne vient distraire, Qui n'aimez qu'à compter comme une reine allicre, La foule des vassaux, s'emprossant sous vos pas; Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendra, Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendra, Des vœux qu'on murmure plus bas;
Thérèse, pour longtemps adieu !...
Ces vers me troublèrent un peu et mirent autour de moi ce frémissement de la saison et de la jeunesse; mais ce ne fut qu'un éclair.
Un autre jour que j'étais accablée de la tristesse du printemps, un vieil ami de ma famille me conduisit au théâtre où mon ennui disparut entièrement; je n'avais besoin que de distraction. M. de Chateaubriand le croyait. J'avais cherché avec lui un appartement dans la campagne, de son côté, vers la Bièvre, et j'allais en fixer un lorsqu'il m'engagea à faire une course en Angleterre, à passer un ou deux mois à courir. Ce fut son imprudence s'il m'aimait; et comme j'avais reçu une invitation de madame M... d'aller lui faire une visite à Londres, je décidai mon départ. Chateaubriand eût dCi savoir comme il était dangereux d'envoyer la jeunesse errer à l'aventure, surtout dans
les langueurs du printemps. Peut-être il m'aimait moins ; peut-être il ne tenait pas à la durée de ce sentiment, quoique ses adieux fussent tendres. Je laissai mon fils à une de mes amies, pour le garder durant ma courte absence. Jérôme, avant mon départ, vint me voir deux fois, accompagné d'un de ses amis.
Je partis donc, ennuyée mais contente dès le premier pas. Je partis sans avoir jamais connu ce qu'on appelle vraiment /'amoî^r; jamais je n'avais eu la moindre idée de la volupté; j'étais entraînée comme malgré moi vers une contrée que j'avais parfois rêvée en Italie, et oii la curiosité et la politique m'attiraient.
Déjà les côtes de l'Angleterre s'aperçoivent. Le ciel est devenu toujours plus sombre et plus abaissé. 11 semble que toutes les vapeurs de l'Océan couvrent l'Angleterre. Son aspect est désolé : une côte élevée et aride n'offre que des terres blanches au pied desquelles les flots se brisent dans une éternelle tristesse. Cette côte s'abaisse et s'entr'ouvre au milieu : c'est là qu'est Douvres.
Madame M..., l'Anglaise chez laquelle j'allai passer un mois, me reçut à Londres avec beaucoup d'amitié, et pour première politesse me présenta M. Henry VVarwick, un jeune homme dont le caractère à la fois léger, aimable
et ambitieux, avait déjà fait ie sujet d'un très-joli roman en deux volumes qui avait eu un grand succès. Cette dame était seule à Londres, durant un voyage de ses enfants, de sorte qu'elle confia à M. Warwick le soin de me faire visiter la ville et ses environs. Elle s'amusa de le voir s'éprendre dès le premier jour, mais ne passait-il pas sa jeunesse dans les amours? Il me sembla l'opposé d'un esprit sérieux : très-spirituel, très-fin, parfois même profond, et pourtant léger; très-ambitieux, très-occupé de son pays et des hommes d'action , mais sans projet arrêté ; il était aussi très-porté au plaisir et fait pour toutes les séductions qui s'offriraient sur sa route. Dès sa première conversation avec moi, il se moqua du pédant isme politique; il dit que Fox, Shéridan étaient des hommes de plaisir, qu'on n'a pas besoin d'être lourd pour être intelligent. 11 détestait ce qu'il appelait les hommes de bureau, ceux qui sont écrasés par les détails, et mettent de l'importance dans ce qui n'en a pas. Il offrit à mes yeux l'homme d'action d'une aristocratie, l'homme dégagé. Ses aïeux étaient Normands, et la famille possède encore les terres données au temps de la conquête. Il disait qu'il faut savoir agir en riant : occupé de la mode et des chevaux, c'était, en un mot, un ambitieux, mais un dandy.
Il n'avait pas encore été nommé aux Communes, et il se présentait alors aux élections pour la seconde fois, dans l'espoir de réussir cette fois. Nous ne parlâmes d'abord que politique ; il avait les idées éclairées d'un Anglais. Son visage était noble et régulier, mais sans éclat, parce qu'il était un peu marqué de la petite vérole ; sa
18a LES exciia:^ti:ments de prudence bouche, belle, ornée de perles, avec des lèvres bien dess'nées et légèrement épaisses; sa taille liante, trèsmince, élégante; ses manières étaient parfaites, naturelles, gracieuses, distinguées; un charme extrême régnait dans toute sa personne : ce charme est ce qu'on peut rencontrer de plus entraînant et de plus dangereux dans un homme. A ceux qui en sont doués, le poète qui a chanté VArt d'aimer, a dit :
Je vous fais rois de l'Empire amoureux.
Aussi curieux du Parlement de son pays que je l'étais moi-même, nous avions aussi d'autres ressemblances de sensations, de flamme, de douleur et de plaisir. 11 ne savait pas séparer la politique de l'amour; il ne comprenait rien dans la vie sans aimer, et ses jours jusqu'ici n'avaient été qu'un entraînement perpétuel vers les femmes et vers la politique.
Il me fit visiter la Tour, la galerie de tableaux, la campagne de PJchemond. Nous visitâmes Westminster, où sont les lombes de Shakespeare, Newton, Pitt, Fox, Nelson, Canning. Celles de Pitt et de Canning sont placées à côté l'une de l'autre, ce qui plaît beaucoup en se rappelant la haute fierté de Canning, et elles n'ont d'autre inscription que leurs noms. Westminster est un vaste bâtiment; mais il n'y a qu'un espace étroit oi^ le public puisse entrer librement. On a coupé l'église au milieu pour le service protestant, ce qui ôte la grandeur à l'édifice et le gâte entièrement. On ne peut pas méditer Ih comme en Italie, et s'oublier dans le recueillement, l'é'.cndue et la
solitude d'une église. En sortant de là, nous entrâmes dans les Chambres des pairs et des communes, qui sont en face de Westminster. La Chambre des pairs est vaste et ornée. Celle des communes est petite, resserrée vers le bas, où elle n'a pas plus de huit pas de largeur et de dixsept de longueur : elle s'élargit du haut, en forme d'amphilhéàtre. Elle est gothique ; les bancs sont verts, sur un fond boisé, c'est sévère. Chose singulière! elle n'est pas ai^sez grande pour contenir ses membres, s'ils se réunissaient tous. Comme il n'y a pas de tribune, on parle de sa place, ou l'on s'approche d'une grande table recouverte d'un tapis vert, qui est devant le fauteuil du président, et qui porte les pétitions, papiers du gouvernement, etc. C'est à côté de cette table que Pitt et Fox, que Sheridan, que Burke ont illustré la Chambre des communes durant tant de nuits fameuses.
Le soir, M. Warwick restait à causer chez madame M... jusqu'à deux ou trois heures du matin. Madame M... aimait ces longues veilles et ces gracieuses conversations; elle riait de voir ce jeune homme dans un nouvel entraînement qu'elle me priait de remarquer. Henry faisait gaiement les honneurs de son pays ; il aimait beaucoup ia France et la louait sans cesse. Madame M... me raconta que M. Warwick, à vingt ou vingt-deux ans, maître d'uti héritage, avait été en Grèce pour prendre part à la guerre; mais déjà plus homme d'action que lord Byron, il avait vite jugé qu'il n'y avait rien à faire pour un étranger, et, avec la lièvre du pays, il était revenu. Cet héroïsme et cette sagacité le firent beaucoup valoir à mes yeux. :
Londres ne me plaisait point. M. de Chateaubriand
!82 LES ENCHANTEMENTS Di: IMiEUENCE
m'avait dit plusieurs fois : L'Angleterre manque de (jran- (leur. J'étais frappée de la vérité de ces mois. Le ciel était bas, étroit, terne, odieux; l'air pesant; les galeries, les tableaux nie semblaient horribles; les palais, ou plutôt les maisons ignobles et mesquines; les promenades arrangées, ridicules; la verdure et les eaux de la Tamise noires et hideuses. Jamais je ne reçus d'aucun endroit une impression si désagréable. Non! l'Angleterre n'était pas ce pays mélancolique, mais beau et inspirateur que je rêvais en Italie; la Gaule seule, dans ses jours de pluie, est telle... J'écrivis à René ce qui arrivait. Je lui disais : « Tandis que je vous écris, j'écoute si les pas d'un cheval ne se font pas entendre. » Il répondit froidement; il m 3 dit d'être heureuse; c'était comme une sorte d'adieu.
Un soir, je me rappelle, Henry arriva chez madame M... comme nous finissions de dîner; il partait pour le lieu des prochaines élections où il devait passer deux jours. Nous étions encore à table quand il entra ; son visage était altéré, très-pâle; il semblait très-souffrant, très- irritable; il laissait voir un tourment porté à l'excès, mais qu'il n'exprimait pas. Il s'assit, parla peu, continua de se montrer le plus malheureux des hommes, et vraiment, malgré son naturel, le dandy, peut-être dans son désespoir, parut un peu ici. Bientôt il se leva et sortit. Je m'avançai à la fenêtre du rez-de-chaussée où nous étions pour le voir partir. Il monta dans une voiture à quatre chevaux, et me fit un adieu de sa mine désolée.
Madame M... me demanda en riant si je n'en avais pas pitié ; cet amour l'amusait, et elle me disait que ce seratt un bon mariage pour moi si nous savions aller jusque
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 183 là. Henry ne m'avait rien dit encore de son amour :
— Eh! disait-elle, ne le voyez-vous pas dans ses soins, ses jours, ses soirées, son existence tout à vous? Il vous abandonne toute sa vie.
C'était vrai.
— Ne parlera-t-il jamais? demandai-je à madame M... Puis- je quitter l'Anglelcne avant qu'il ait parlé?
Le temps que j'avais fixé pour mon voyage était passé. Madame M... attendait son fils, qui devait prendre ma chambre, mais je ne pouvais me décider au départ, je louai, pour quelques jours, un petit appartement près de madame M..., et dans Grosvenor street west. Là, j'étais chez moi, et M. Warwick fut plus à l'aise pour nie voir sans cesse.
C'étaient des jours très-doux des deux côtés sans nous l'avouer; une secrète et naissante ivresse nous empêchait de nous séparer; nous avions chacun un de ces caractères ardents et abandonnés, dont la passion devient parfois toute la loi. Bientôt il s'expliqua. C'était le langage d'un Anglais. Il me peignit sa passion comme des plus violentes, et sa position comme des plus désespérées, engagée dans une crise de fortune et d'élection. Il disait peut-être vrai; mais ie connaissant depuis comme un homme très-habile et très-rusé, je ne doute pas qu'il n'ait employé alors adroitement tous les moyens pour m'entraîner. Il déclara que mon amour seul pouvait le sauver. Il me demandait de venir m'établir en Angleterre avec lui comme sa femme, dans les occupations politiques du Parlement, et dans les alfections domestiques de son pays. Il paria pour l'avenir d'un mariage auquel sa mère se fût opposée aiors.
11 ne voulait au monde que le Parlement et l'amour, je ne lui verrais jamais d'autre passion; sa vie serait consacrée à moi et à cette ambition politique qui était aussi la mienne. Je lui répondis que je craindrais un mariage à cause de Jérôme, que cette passion était mal éteinte. Il revint plusieurs jours de suite sur ces sujets, aussi pressant qu'il avait été timide. Son amour le faisait souffrir; c'était comme un supplice, une maladie! Il perdait la tête ; il était au désespoir (ou il feignait de l'être). 11 me causait des impressions semblables ; à côté de lui je perdais la raison, et souvent je m'éloignais effrayée, curieuse de ces passions où il m'appelait, de ce Parlement que j'étais venue chercher. L'avenir avait ses dangers, mais pourquoi les aurais-je craints ? Ne pouvionsnous nous aimer parfaitement dans une vie pure et domestique? Les mœurs mêmes de l'Angleterre nous secondaient dans leur allure solitaire. Ne fallait-il pas arriver toujours à ma destinée de femme ? N'était-ce pas ici le sort qu'au pays de la lumière, au milieu des grands objets et des brillants esprits de l'Italie, j'avais rêvé pour l'étude et le Parlement ? N'étaient-ce pas ici ces recherches politiques, cet art des orateurs, cette ambition qui m'étaient les plus chères ? Femme, pouvais-je les atteindre autrement? Le soir, en le quittant, et seule le matin, je passais mon temps dans les larmes, abandonnée à ces pleurs que j'avais tant versés sans sujet, que je versais encore sans savoir pourquoi, mais pressée par le plus doux attendrissement du monde. M. Warwick, sous prétexte de faire viser mon passe-port, s'en était emparé et ne le rendait pas.
Nous passâmes deux soirées agitées; c'étaient ces combats que j'avais connus une fois à Albano. Mais ici j'étais plus étonnée, plus effrayée ; je m'éloignais à l'aulre bout de la chambre ; je regardais dans la rue, à travers les vitres pour me calmer, et comme M. Warwick me rappelait, je lui répondais en riant, regardant toujours dans la rue : « Une lanterne, deux lanternes, » les prenant pour autant de témoins. Il riait, car son amour, le plus aimable des amours, était mêlé de gaieté et de folie. Saurais-je jamais bien rendre sa grâce, sa séduction, son charme extrême? Ces deux jours furent très-passionnés. Enfin, sans arriver au dernier bonheur qu'il demandait si vivement, je me liai par ma parole. Je promis d'aller me dégager, d'être sa femme et sa maîtresse, de revenir en Angleterre, et de vivre pour l'amour et la politique. Mes promesses, mes goûts, tout le ravissait.
Je traversai le détroit dans une tempête épouvantable ; le danger était si grand, que le bâtiment français ne voulut pas partir. Nous vînmes en moins de deux heures, non sur la mer, mais sous la mer. Tous les passagers languissaient dans un malaise affreux, et moi, curieuse de voir un peu la mer dans cette furie, je ne pus me soutenir, jetée çà et là ; arrivée au bas du petit escalier, j'aperçus, devant le bâtiment, une haute colline verdâtre qui cachait tout; c'était une vague au-dessous de laquelle nous étions. Je rentrai émerveillée; je n'avais pas peur, j'étais sur un bâtiment anglais; cependant, un bout du bâtiment fut cassé sans qu'on nous l'apprît, et nous prîmes enfin heureusement terre à Calais. Comme je peignais cette tempête dans une lettre à Henry, il répondit : « Je n'au-
186 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE rais vu sur la mer, en votre place, ni vague ni Océan. » Il disait aussi : « Voudriez-vous vivre pour moi seul, savoir que je vous aime et n'entendre rien que cela? Voudriezvous vous charger du poids de mon sort, savoir que ma vie est renfermée dans votre cœur ? »
Je ne m'étais engagée avec M. Warwick que par des promesses, mais j'écrivis à M. de Chateaubriand, de Calais :
Vous êtes offensé. La fortune jalouse N'a pas en votre absence ('pargné votre épouse '. Indigne de vous voir et de vous approcher, Je ne dois désormais songer qu'à me cacher.
Contradiction, folie des mortels ! Il m'avait invitée à aller en Angleterre, et il m'avait écrit froidement à Londres. Mais ici, Tadieu de mon côté était certain, et cet adieu était très-tendre, car je l'aimais. Il fut repris ! vivement, complètement, sans la comédie de Rome. Il vint chez moi, fier, mais frémissant. Je chercliai de m'excuser sur cet adieu irrévocable.
— Irrévocable, pourquoi? dit-il, qui vous empf'che de revenir à moi? Oubliez ce voyage, laissez cet Anglais, que s'esl-il oassé? je l'ignore, je ne le demande pas, restez.
Il voyait que je l'aimais, il sentait son pouvoir, il laissa sa fierté inutile. Comment, moi, en le voyant si bon, si pressant, et en l'aimant si tendrement, me sentais-je si liée en Angleterre, que l'idée de revenir à lui ne s'offrît même pas ?
Mon retour était impossible. J'étais blessée qu'il ne me
LES ExNCllAMEÎklEiNTS DE PRUDENCE 187
crût pas quand je disais que je venais me dégager sans avoir manqué encore à la fidélité ; il vit mon impression ; il déclara qu'il me croyait, et qu'alors c'était bien facile d'oublier l'Angleterre. Je lui dis aussi qu'il m'avait blessée parfois en ne semblant pas croire parfois qu'il fût le seul que j'eusse aimé depuis Jérôme. Il me répondit qu'il le croyait, que sans doute on m'avait su plaire en Italie ; que je le lui avais raconté moi-même, mais qu'il croyait que je n'avais eu nulle relation complète.
— Si vous me quittez, reprit-il, ce sera trois amants à votre âge, trois amants à ce jeune âge! Et un Anglais! Quoi! vous me quittez pour un Anglais; l'ennemi de notre pays, cette race hostile qui ne nous entend pas ! C'est très-mal, un Anglais! Vous vous donnez grand tort.
Il me voyait troublée, touchée, il dit :
— Vous m'aimez ! Je le vois, oublions tout...
Mais il vit aussi ma résistance invincible. Il se leva, il reprit sa fierté.
— Qu'a donc dit, qu'a donc fait cet Anglais, disait-il, qu'il vous domine à ce point? En quoi êtes-vous si liée à lui?
Il sortit irrité, mais sans adieu.
Le soir, il m'écrivit pour nous rencontrer le lendemain dans la campagne. Je le rejoignis dans un endroit désert. Il me dit qu'il avait des palpitations, qu'il était malade, qu'il ne pouvait marcher. Ici je le trouvai un peu affecté, ce qui me refroidit. Il me dit que j'étais peut-être mécontente de ce qu'il ne s'était pas assez occupé de la publication de mon roman de Jérôme; de ce que sa vie n'était peut-être pas assez arrangée pour moi; qu'il fallait
attendre un peu ; lui laisser le temps de ces arrangements ; qu'en allant vivre en Angleterre, je perdrais mon talent, que lui seul saurait le soigner, le développer ; il me dit que, si cet Anglais m'avait parlé de mariage, si c'était cela que je voulais, lui-même serait libre un jour ; c'était facile à voir ; si son nom avait quelque prix, il me l'offrait, il prendrait un engagement. Si j'aimais l'Italie, c'est le pays justement où il voulait aller vivre et mourir. Je répondais doucement, attendrie, mais sans laisser nulle espérance. Il me dit que, dans la nuit, il avait pensé à mourir, il avait cherché des armes. Il me demanda si Atala, si Velléda, si René n'étaient pas passionnés? Il dit que je choisissais un homme obscur ; que je vivrais dans une vie domestique et sans éclat. 11 chercha tous les côtés par oh je pouvais être accessible. 11 ne réussit pas alors, mais il laissa un trait dans ma blessure ; il m'étonna ; un peu d'affectation toujours me refroidissait, et tout pâUt enfin devant les accents d'une passion plus éperdue que je venais d'entendre. J'avais vu les éclairs de la volupté, d'une volupté noble, pour laquelle j'étais née.
Il m'écrivit encore ; je répondais sans l'abuser. Il disait que cette sincérité était terrible, que les femmes trompaient, qu'il eût préféré être trompé. Si je ne répondais pas tout de suite, il pensait que j'allais l'écouter, mais il me laissa enfin et se tut. Il m'écrivit : a Prudence, vous m'avez trahi! je n'avais rien fait pour vous perdre. » Il me demanda ses lettres; je les lui rendis toutes; il me renvoya les miennes, mais pas celles dont il avait paru très -heureux.
Le roi Georges IV venait de mourir; ce n'était plus une élection partielle qui occupait l'Angleterre , mais des élections générales qui ont lieu à la mort des rois. Le pays est bien plus agité.
Et voici Libri qui arrive d'Italie ! avec cet esprit qui avait tant d'empire sur moi î II vient souvent, car je logeais en arrivant près du Jardin des Plantes, où il avait affaire sans cesse avec les savants.
M. Farcy aussi venait souvent. Ce temps fut heureux, malgré mon impatience de retrouver M. Warwick.
Comme il tardait encore, j'allai passer quinze jours à Montlignon, près Montmorency, dans ce même village et dans cette forêt où j'avais jadis rencontré Jérôme. C'était au mois de juillet; Paris était très-agité; on pressentait vaguement une révolution. Je reçus a Montlignon une visite de M. Farcy, qui allait périr héroïquement dans le combat; il me conta qu'on se préparait à une lutte. Peu <le jours après, j'entendais du village le bruit du canon ; je parcourus le pays pour avoir des nouvelles; ces instants furent violents. En allant à Paris, j'appris que M. Farcy avait été tué. On trouva, diins ses papiers, ces passages :
ce Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois. »
« Ici reposent les cendres de don Jean Diaz Ponlier, général des armées espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il a entrepris contre les ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles. »
Le général Bertrand, qui vint me voir à Paris, était heureux. On se voyait délivré. Mais qu'allait devenir M. de Chateaubriand, privé de ses rois et de tout retour aux affaires? Je l'avais donc quitté quand tout le quittait! Pouvais-je l'oublier à ce moment? Il a depuis peint cette révolution dans ses Mémoires avec un grand esprit de parti, mais une grande hauteur de sentiment. Je lui écrivis, il répondit froidement, en homme fort blessé.
En Angleterre, les élections finissaient, et M. Warwick; était nommé au Parlement. Il était nommé au Parlement ! Je cherchais un lieu agréable pour le rencontrer ; on m'avait parlé de Saint-Valery comme d'un endroit trèspittoresque. Je lui donnai rendez-vous là.
Saint-Valery est une petite ville de Picardie, à l'embouchure de la Somme, le pays est désert, inondé pai la marée, vaste et original. On y peut prendre l'idée du monde primitif, tel qu'il se montra après le déluge.
C'était au mois d'août, le temps était beau, mais frais, dans cet endroit battu des vents de l'Océan ; et c'est près*
LES ENCHAiNTEMENTS DE PRUDENCE IHI
• le l'Océan que me furent révélés des mystères tellement ignorés jusqu'ici ! Comme Sémélé, mais plus heureuse qu'elle, je fus visitée du dieu dans sa gloire. Henry, étonné de mon ignorance, disait que j'étais une femme charmante. Il plaisantait avec goût, avec une gaieté vive. 11 montrait son bonheur avec bien de la grâce, et ses transports étaient amusants et agréables. J'avais apporté Vico traduit, qu'il lut dans cette terre de déluge, où Vico venait si bien. Il se moquait du pays, le trouvait affreux. Nous ne nous quittions pas un seul instant du jour, le soir nous nous promenions. Nous faisions des courses aux environs. Nous allons par mer, durant la marée, au Crotoy (un village), et nous revenons à pied, sur des sables mouillés et glissants d'où la mer venait de se retirer; Henry est très-aimable dans cette expédition, dont le mouvement lui plaisait. Une autre fois, nous nous promenons au bord de l'Océan, dans un endroit désolé, dont le souvenir m'est resté.
Nous faisions aussi des promenades dans la plaine, du côté des terres, où erraient de nombreux troupeaux. Nous rentrions pour dîner. Mon fils, qui avait quatre ans, était méchant, gâté, mais Henry le trouvait beau et lui montrait la plus grande tendresse. Pour moi, j'étais parfois folle d'amour, et mes yeux si éblouis, que je ne pouvais plus le regarder.
J'étais partie de Paris sans savoir les affaires. Je les apprends à Saint- Valéry. Le duc d'Orléans montait sur le trône. Nous recevons le discours de M. de Chateaubriand, et j'ai bientôt une lettre de Béranger, du 29 août, qui me disait :
« Vous finissez votre lettre par les mots que m'adressa M. de Chateaubriand, lorsque j'allai le voir après nos grands événements : « Que de belles chansons à faire! » me dit-il. Vous vous trompez tous les deux. Mon rôle est fini... Je ne suis pas né pour le parti vainqueur. Aussi me suis- je empressé d'aller visiter votre ami, aussitôt qu'il eut pris position; jusque-là, je crus devoir m'en abstenir, parce que rien ne doit influer sur ces sortes de déterminations, qui décident de la vie d'un homme illustre. Beaucoup de personnes ont blâmé son discours; je ne suis pas du nombre; il lui sied bien, selon moi. Aussi nous sommes-nous bien entendus. Un seul point nous a fait différer : il veut quitter la France, et je me suis permis, deux fois, de combattre cette idée de tout mon pouvoir. Mes raisons ont paru faire de l'effet sur son esprit. Je retournerai le voir incessamment. Une chose met ma conscience à i'aise, c'est qu'ainsi que Chaleaubriand, moi aussi j'ai refusé tout ce qu'on a voulu faire pour moi. On a prétendu que, dans notre grande semaine, j'avais rendu bien des services ; on aurait voulu m'en donner le prix ; j'ai prié qu'on me laissât ce que je suis ; et je suis Gros- Jean comme devant, ce qui doit vous faire pitié. Celte pitié augmentera quand vous saurez que, sous ce règne comme sous le précédent. Déranger ne se laissera pas porter à l'Académie, et qu'il a de nouveau signifié à ses amis de ne plus lui en parler... Mon règne a fini avec celui de Charles X. La fin de l'un doit lue consoler amplement de la lin de l'autre. »
Toute la France était dans la joie de celte révolution. On ne voyait pas encore le danger d'une monarchie dé-
mocratique ou d'une république royale, comme on disait. Une fausse direction fut donnée. En rejetant, d'ailleurs, le vrai héritier du trône, selon nos lois, on poussa les anciens royalistes à se rallier, dans Tavenir, à tous les partis extravagants, qu'éveillerait une monarchie démocratique. Selon les indications de Dieu même, les hommes de talent et la société éclairée doivent conduire le monde; mais le mot démocratie ouvrait la carrière aux basses classes, ou plutôt aux ambitieux qui les trompent. M. de Chateaubriand et les royalistes virent seuls les périls où nous courions. Il était juste que les doctrinaires, qui avaient tant brillé sous la Restauration, se rendissent bientôt maîtres des affaires. Mais persistant dans les illusions qui leur avaient fait rejeter la prudence, après l'assassinat du duc de Berry, ils communiquèrent ces illusions à toute la France, et la Hvrèrent à une liberté de la presse impossible. Napoléon I" disait de la liberté de la presse : « Il faudrait autant monter tout de suite en voilure, et aller vivre dans une ferme, à cent lieues de Paris. » M. de Chateaubriand demandait cette liberté sous le coup d'une immense répression. M. Royer-Collard disait : La liberté des journaux, c'est la liberté des partis déchaînés. C'est ce que nous eûmes bientôt. Cette liberté de la presse et la démocratie (mot, d'ailleurs, vide de sens dans les États puissants) sont devenus les pires des fléaux. La liberté de la presse éveille aussitôt, pour les esprits médiocres et de travers, une foule d'idées fausses qu'on appelle bientôt Yopinion. Oui, l'opinion des ignorants.
Le gouvernement, d'ailleurs, en parlant à la France et k l'Europe, le prit, dès le premier jour, sur un ton trop
prudent, ou même trop bas ; en disant qu'il n'avait été permis qu'à Napoléon de faire de grandes choses, il ne sut pas assez louer la paix. Pourquoi louer Napoléon? Il fallait vanter la paix, une gloire tranquille, une liberté modérée. Mais ie gouvernement courut aussitôt deux risques : d'être méprisé par le pays à cause de son ton humble en Europe, et d'être renversé par une liberté trop dangereuse de la presse. Les républicains d'un coté, et les Bonaparte de l'autre, allaient se réveiller.
Cependant, je n'étais pas en tout satisfaite de mes impressions, je n'en ai jamais été en tout contente dans les commencements d'un sentiment : il y a encore ici un doute, une imperfection qui trouble jusqu'à la conscience. Des affaires rappelaient Henry à Londres. Je devais bientôt l'y rejoindre. Le soir, les chevaux de poste arrivent;^ nous nous disons adieu, Henry ne se hâtait pas ; on en tendait le bruit des gens, le hennissement des chevaux Tout à coup, je lui dis :
— Le départ est prêt, mais si je vous priais de reste encore ce soir, resteriez-vous ?
— Oui.
— Vous resteriez?
— Cela me serait bien facile.
— Vous dites cela.
— Voulez-vous que je renvoie les chevaux?
— Et vos affaires?
— Elles seront encore retardées d'un jour. — Holà,' William, venez !
J'étais dans la joie; si triste de le quitter, si contente de son action gracieuse ! II semblait qu'Henry ne pût ja
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 1&5> mais partir. J'oubliais mes regrets. Les chevaux sont renvoyés ; nous restons ensemble, et jamais encore nousn'avions été si heureux !
Le lendemain matin, le départ revient avec toute sa tristesse, mais Henry ne savait pas partir ; il me demande de l'accompagner à moitié chemin, et de prf^ndre là une autre voiture pour revenir à Saint- Valéry. Je consens vite, nous partons ensemble, le voyage est gai. Henry me disait que nous parcourrions le monde ensemble, qu'il n'avait jamais connu le bonheur, qu'il le trouvait ici, complet, parfait, enivrant. Il pariait bien, avec éloquence, avec grâce, avec abandon ; il disait facilement tout ce qu'il voulait dire. Il le disait d'un air touchant, avec le visage le mieux fait pour le sentiment. Arrivés à l'endroit oh nous devions nous séparer, Henr^' veut déjeuner avec moi ; nous ne pensions plus que nous allions nous quitter. Enfin, le moment tant retardé arrive. Henry montrait une tendresse, une faiblesse que je ne lui avais pas encore vue, et qui perçait mon cœur. En revenant seule, après l'avoir quitté, j'éprouvai un mélange de délices et de douleur : le visage d'Henry, pâle et si distingué, toute sa personne élégante et fragile, sa vie tremblante, sa passion qui semblait l'accabler, mille idées tendres et cruelles me pénétraient d'amour, de pitié, et venaient comme épuiser mon âme. A Saint- Valery, nous avions ri, nous avions été heureux, mais ki je trouvai tout un monde de langueur et comme un divin tourment. Ici commença ce caractère sacré qui suit la volupté noble. Ici j'aurais pu comprendre ce qu'allait élce cet homme dans ma vie, et combien il devrit domi-
nei. J'avais connu jusqu'ici un amour intellectuel, où les sens, détournés et combattus, avaient langui sans s'éveiller. Aujourd'iiui, j'abordais la Vénus antique, mais la Vénus sacrée, ou plutôt j'abordais ce sacrement de l'amour dont les prêtres ont fait le sacrement du mariage.
De retour à Saint-Valery, je reçois, trois jours après, une lettre d'Henry, qui me dit qu'il est malade à Boulogne-sur-Mer, et me prie de venir le rejoindre. Ce que je fais le lendemain matin.
Le duc de Wellington était premier ministre. C'était le mois de septembre. Je pars pour Londres avec lui. Le lendemain de notre arrivée, nous nous établissons à Hampstead, où il loue la première maison de campagne que nous trouvons. Il plaisantait, il m'encourageait, il disait mille folies les plus aimables sur moi, sur lui, sur notre amour et ma réserve, sur une sorte de frayeur que je montrais. 11 parlait d'un temps où nous serions mariés, ne comprenait pas mes craintes, me reprochait de n'être pas confiante. Nous restons quinze jours à Hampstead. Il va souvent à Londres, revient tard, occupé des affaires, et dans cette agitation de l'Angleterre, qu'on ne peut vaincre. 11 écrivait un roman et faisait des études pour le Parlement. Moi, j'achevais mon roman de Sextus et des études sur l'Italie.
"Un matin, Henry m'apprend que le ministre des affaires étrangères (lord Aberdeen) veut l'envoyer à Bruxelles. C'était pour surveiller la Belgique et le pouvoir que la France pourrait prendre là. Le poste était important. J'engage Henry à l'accepter, ce qui l'enchante. Un autre soir il vient en m'apprenant qu'il part
la nuit même. Je m'étais parée en blanc pour le recevoir; il était très-amonreux ; moi, je deviens triste de son départ; il me prie de l'accompagner le même soir à Londres. Je l'accompagne; je lui dis adieu, je le quitte, et tandis qu'il allait chercher la mer, je reviens à Hampstead le soir, par un vent affreux, rêvant des flots, des tempêtes qui attendaient mes amours. J'étais bien éprise et inquiète. Henry était envoyé à Bruxelles par lord Aberdeen, sous le ministère du duc de WeUington.
Je revins alors à Londres, dans ce même appartement où j'avais été en quittant la maison de madame M..., et où Henry avait commencé de m'aimer. Il m'y écrit des lettres délicieuses, s'applaudit de revenir chez lui, où il est attendu et aimé. 11 arrive ; il sortait de chez le ministre, qu'il avait vu avant moi; mais les affaires ou Tamour devaient l'emporter ainsi tour à tour dans son cœur. Nous allons à Brompton, mais nous n'y restons que huit jours, et je me rappelle encore Brompton. Dieu m'envoyait un amour supérieur à tous les amours, et dont j'ai bien récompensé la douceur. Son ardeur, qu'on sentait bien, était recouverte et voilée par une grande langueur; tout en lui respirait la langueur et presque la mélancolie, qui s'éclairait par de doux éclairs de gaieté. Pressant, mais non vif, il vous pénétrait d'une passion à la fois élevée, élégante et profonde. On lui offre de retourner en Belgique; il rentre un soir me l'apprendre, en disant trèstendrement qu'il refuse si je le veux, et qu'il n'y retournera qu'avec moi. Je consens, et nous partons pour la Belgique, en passant par la France.
M. Warvvick n'allait en Belgique que pour surveiller la
198 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE France et agir contre nous. Je le savais, mais en aimant un Anglais, j'avais du savoir qu'il servirait au besoin contre nous. Cela ne m'inquiétait pas. Si la France devait prendre ou non ia Belgique, ce n'était pas ce voyage qui en déciderait. J'allais donc sans scrupule, amusée de l'inquiétude que la France cause toujours à l'Angleterre.
La Belgique était très-agitée. Elle venait de se séparer de la Hollande ; un parti voulait la réunion à la France (1830). Nous arrivons dans Gand soulevé. A peine sommes-nous arrivés qu'on nous annonce qu'une troupe de peuple armé parcourt la ville. Quelques-uns de la bande arrivent à notre auberge; tandis qu'Henry cause en bas avec eux, il me dit tout bas d'aller brûler ses papiers; je rentre, je monte légèrement et je vais, seule, brûler les dépêches commencées. C'était ici un parti français qui pouvait maltraiter l'Anglais.. Nous parlons. Henry ordonne au postillon de quitter la ville au galop, mais le peuple, soulevé, nous arrête, lance des pierres au postillon qui tombe blessé, et se jette à nos portières pour les ouvrir. Moi je dis :
— Vive la France ! Qui vous commande?
— C'est M. le vicomte de Pontécoulant.
Bon! j'avais connu dès l'enfance sa mère et sa fiimille. r me reconnaît, s'approche poliment à cheval de ma portière, me rassure, dit à ses gens qu'il me connaît^ qu'ils n'avaient point à s'inquiéter. Cependant le postillon éiait par teiTe; nous descendons de voiture; Henry avait saisi ses pistolets, et ne voulait pas les rendre ; je les lui prends moi-même, et M. de Pontëcoulant les fait porter par un des hommes de la troupe. Nous étions près de notre auberge ; on nous y reconduit comme en triomphe, mais M. de Pontëcoulant me promet un laisser-passer pour le lendemain matin. Henry était mécontent d avoir rencontré ces Français et plié devant eux. Mais son exaltation se tourne ailleurs, car en entrant, nous entendons des cris, et on vient nous dire que l'homme qui portait les pistolets en a voulu décharger un et s'est blessé au bras. On apporte cet homme blessé; Henry, désolé, s'écrie que, s'il est blessé pour la vie, il lui donnera la moitié de sa fortune ! Je le retiens, je le modère, et comme l'homme me semblait jouer la comédie, je décide [ Henry à lui donner deux louis, ce qui ravit cet homme et I termine cette comédie.
Le soir, nous allons voir et remercier le colonel de
Pontëcoulant. Il nous reçoit avec plaisir, me parle de sa
famille, me prie de lui faire savoir sa belle conduite, nous
I montre toutes les difficultés qui l'entourent. Je vis surtout
I ces difficultés le lendemain, où j'entrai dans sa cour avec
i Henry pour demander notre laisser-passer. La cour était
I encombrée d'hommes en blouse, parlant grossièrement.
I L'un demandait un bon pour avoir des chemises ; un autre
refusait impérieusement d'obéir; c'était un bruit, une
indiscipline complète. L'autorité du colonel me parut pou solide, mais tel est toujours l'aspect d'un peuple soulevé. Il nous donne cependant le laisser-passer, et comme je partais, il vient à cheval à ma portière, traverse la ville avec nous, et nous conduit jusqu'à la porte par où l'on va à Bruxelles. Des ouvriers qui travaillaient là, l'accueillent au cri de : Vive Pontécoulant ! ce qui lui fit grand plaisir. Il nous salue gracieusement, et nous partons. En voyage, nous courons d'autres dangers, car un peuple en guenilles entoure la voiture, la regarde; on se parle. Cependant nous arrivons à Bruxelles sans accident; ici les choses étaient plus calmes et mieux réglées, et nous nous établissons aussitôt dans un appartement à nous. Ce sont ici des jours d'enchantement tandis que la Belgique était si troublée, et Henry occupé d'en donner les nouvelles à son gouvernement. Ce séjour dura quinze ou vingt jours. Nous vivions au bruit du tambour, aux cris du peuple. Jamais Henry n'avait été plus aimable et plus épris. Les événements aussi nous agitaient; la position d'Henry lui plaisait, il en aimait jusqu'au péril; il travaillait tout le jour. Il me présente plusieurs personnes ; mais ma position, à l'égard du monde, ne me plaisait pas. Je reçois là M. Bowring, un Anglais, fameux depuis dans les affaires de la Chine et de l'opium, qui prétendait que tous les États, dans l'avenir, allaient se diviser et devenir chacun aussi petit que la Belgique.
Anvers brûle. Henry veut y aller le jour même oii finissait la capitulation; c'est un homme dont l'ardeur ne compte aucun danger. Je m'y oppose ; j'étais inquiète et affligée. Il cède avec la plus grande tendresse et mille
détails de bonté et de reconnaissance. Alors je lui propose d'y aller ensemble ; il est très-content, et nous partons.
L'Escaut est immense et très-beau. Henry va chez le consul anglais, qui lui annonce des combats; on dit que les Hollandais approchent. Je craignais pour mon enfant, et j'aurais fort voulu m'en aller. Henry ne veut partir que le lendemain, mais il me dit d'aller l'attendre à la porte d'Anvers et dehors, o\x il aura toujours un laisser-passer pour me rejoindre. Je pars en voiture avec mon enfant, non sans regret, non sans de grandes prières à Henry de venir avec moi. Arrivée dehors la ville, le soir, la voiture est arrêtée par des paysans qui fuyaient dans toutes les directions, et m'annoncent l'approche des troupes hollandaises, très-indisciplinées et très-redoutées. On m'offre un asile dans une mauvaise auberge, j'y passe la nuit, tout habillée et assez inquiète, et, au petit jour, je rejoins à pied ma voiture dans la campagne; Henry me cherchait, nous partons et nous revenons heureusement à Bruxelles. Les événements se succédaient dans cette ville; on y avait de l'inquiétude ; on craignait le peuple.
Le Parlement venait de s'ouvrir le 26 octobre (1830). Nous quittons Bruxelles pour Londres. Lord Gray et les wighs, avec leurs plans de réforme, remplacent alors le duc de WeUington et lord Aberdeen ; l'ambition d'Henry s'éveille; son bonheur, sa gaietés'altèrent; j'essayais alors d'écrire le récit de ce que nous avions vu en Belgique. Nous prenons un appaitement près du Parlement, et arrive alors pour moi un temps de désespoir stupide. Henry, subjugué par le Parlement, absent tout le jour, ne rentrait que le soir, mais si passionné la nuit, qu'il aurait dû me
rassurer. Mon! sans savoir sympathiser avec sa passion politique, que pourtant je partageais, je passe mes jours à pleurer, je m'enivre de mon chagrin. Henry sortait, rentrait, il ne pouvait se tenir en place. Quand l'homme s'est engagé dans l'action, il va, il vient, sans pouvoir se modérer. Si la personne charmante de celui-ci respirait dans la nuit les parfums (révélés par quelques femmes) du gracieux corps d'Alexandre le Grand, il avait la même inquiétude extrême de ce héros. Moi, je devais rester immobile, renfermée, dans l'attente, l'esprit non pas libre, mais tourmenté d'une passion. Je subissais les ennuis et les avantages de mon esprit ardent, curieux de la politique, studieux. Le climat de l'Angleterre me passait sa tristesse inouïe, formidable. Ce climat inspire le désespoir. Nous étions au mois de décembre, saison obscure, insupportable. Je commençai à subir l'effet sur moi de ce pays qui m'a toujours fait un grand mal. Henry, par moments amoureux fou, ne montrait nulle pitié de ma solitude. Il me trouvait injuste. Je ne me fiais plus à lui pour l'avenir, et c'était là aussi la cause de mon chagrin. Un ennui complet succède. C'est ici le temps de ma vie où je me suis le plus horriblement ennuyée, ce que je ne conçois pas, avec des nuits si douces. Mais l'état d'exaltation et d'oisiveté oh j'étais depuis six mois rendait toutes mes impressions plus vives. Je me disais que tous les hommes sont les mêmes, que les sentiments des femmes sont toujours irop vifs et trop douloureux, je songeais à la France, à mes amis, à partir. Le Parlement s'ouvre le 3 février 1831, et s'ajourne. Henry n'en était pas moins absent. Ceper dànt son amour renaît très-passionné. Je suis malade, j^
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 2!)3 mourais de son amour et du mien. Je veux partir, me distraire, le retrouver bientôt, mais secouer quelque temps ce climat terrible, cet amour inégal et encore plus terrible. Henry s'étonnait et s'indignait de ce départ. Nous avions des scènes. Je commençais de voir à quels dangers ici j'étais livrée ; ma raison, ma têfe, ma santé n'y tenaient plus. Henry, attristé, part avec moi pour me conduire à Paris. J'avais lu les bills du Parlement, un peu de Blackstone, les journaux; à la fin, je travaillais peu et mal. Nous étions restés deux mois, à Wetsminster, dans ces alternatives excessives.
Nous avons ici l'exemple instructif de deux caractères immodérés. La raison, la mesure, la sagesse ne présidaient point à des passions, il est vrai, qui ne les comportent guère. Nous nous aimions passionnément, puis nous nous laissions emporter, lui par le Parlement et l'ambition, moi par l'horreur de son abandon passager et du climat. Et quand nous parlions de séparation, l'amour, dans son ravissement, dans son emportement, s'emparait de nous. Henry était l'abandon même, et ce charme de son amour en devenait le danger. Certes, si j'avais voulu vivre, connaître l'amour et les dé ices, j'en étais comblée ici, mais ils passaient ma force.
i>04 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE
En entrant dans Abbeville, je m'évanouis en voiture. En descendant de voiture, je m'évanouis encore. Je reste à l'auberge, faible et malade. Je m'évanouis encore plusieurs fois, même dans mon lit. Henry était partagé entre son inquiétude pour moi et le Parlement, qui s'ouvrait; il était mécontent parce que je le faisais coucher dans une autre chambre que la mienne ; je ne pouvais, sans m'évanouir, entendre sa respiration. Le Parlement le rappelait impérieusement. Il me laisse un domestique et part. Je le vois partir de ma fenêtre, dans un char-à-bancs.
Le lendemain, je pars aussi, mais voici que, sur la route, avant Airaine, une voiture passe la mienne, s'arrôie... C'est Henry qui, dans son inquiétude, est allé jusqu'à Calais, et n'a pu continuer. Je monte dans sa voiture; c'était le 20 février, dans les premiers beaux jours que ce mois apporte. Ce fut une joie de se voir, une reconnaissance de ma part, un amour délicieux. Il me remercie de le recevoir si bien.
Nous nous arrêtons sur la route, à Grandvilliers, oli nous restons deux jours. Tout l'amour d'Henry l'avait repris; ma santé était toujours altérée, mais meilleure; c'était seulement une délicatesse extrême. Henry ne pouvait plus partir. Il n'avait nul empire sur sa passion, excepté celui que lui donnait son ambition. Enfin, il part. Et moi je vais à Paris. Je n'avais pas assez exercé mon intelligence en Angleterre; des sensations trop molles, ^ des jours trop désœuvrés m'avaient troublée.
Je retrouve avec enchantement mon pays et la conversation. J'habite un petit appartement, hôtel du Rhône, rue Saint-Nicaise. M. Charles Didier était arrivé à Paris à la fin
LES ENCHANTEMENTS DE PULDKNCE 20cV
de novembre. Nous avions tant à nous dire sur i'Ualie et sur tout ! Il cherchait à se faire une existence par les lettres et les journaux. 11 trouvait déjà mille difficultés, mais il avait été très-content de Taccueil de Déranger. M. Thiers vient aussi me voir; il était sous-secrétaire d'État. Il eût voulu, à la France, une conduite et des alliances plus adroites et plus ambitieuses, mais M. deTalIeyrand devait bientôt organiser la quadruple alliance de l'Angleterre, la France, l'Espagne et le Portugal, qui était assez pour imposer au Nord, mais qui maintenait les traités de 1815. M. Thiers me raconta son entrée à la Chambre des députés. Il avait eu peur, à peine un moment. Un jour, il avait tenu la Chambre jusqu'à une heure du matin, fait 'inouï! C'était sur les finances. Il me parut occupé, heureux, plein d'avenir et d'ambition.
J'avais envoyé d'Angleterre, au journal le Temps, des lettres sur le bill de réforme que j'attaquais. Ces lettres étaient longues. Le Temps les publia à mesure qu'il les reçut, en avertissant que les opinions de l'écrivain n'étaient pas celles du journal. Le moment de mon retour à Paris fut très-heureux, j'étais ravie de retrouver le bruit, la politique, les talents de la France. Je revis les amis de Jérôme. Le général Bertrand vint me voir, très-heureux des événements. M. de Chateaubriand fit paraître une brochure, que je lus attendrie, car il y disait sa carrière finie, et quelques paroles touchantes sur lui-même. Je lui écris, il me répond froidement, il partait pour la Suisse. Je continuais mes articles dans le jourrial le Temps, et je cherchais un imprimeur pour Sextus. Henry m'écrivait tendrement, peu content que je fusse en France. Le pre-
206 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE mier bill de réforme est présenté, sans espoir de réussir cette fois. Ce bill allait trop loin. Les whigs poussaient l'Aiiglelerre avec la plus grande imprudence.
Libri éprouva alors des chagrins patriotiques. II m'écrivait : « Je ne parle pas géométrie à tout le monde. Eh bien, la géométrie de mon cœur est plus difficile à comprendre que celle de mes ouvrages. » Déranger me fit connaître M. Sainte-Beuve, jeune et nouveau poète.
Cependant, le Parlement est dissous en mai 1831, et Henry nommé alors à Coventry. Il m'annonce son arrivée. Je la désirais vivement. Il arrive, inquiet et jaloux, lious passons huit jours à Saint-Germain, puis nous revenons à Paris. Nous étions séparés et ensemble. Je revois mes amis, et je me rappelle encore une visite charmante de Sainte-Beuve, qui me parle avec éloquence de Moïse, de ses lois, de son caractère. Je reste frappée de cette belle conversation, de ce beau langage,de cet esprit riche et élevé.
Déjà le nouveau Parlement inquiétait nos amours. Appelé par lord Grey, qui perdait la tète, il s'ouvrait en juin. Notre séparation n'est pas douloureuse ; à Saint- Denis, où j'accompagne Henry , il me fait promettre^ d'aller le rejoindre. Je vais, pour quinze jours, à Montli-j gnon, près de Montmorency. J'étais seule avec mon ûU €t une jeune servante. C'était le même endroit où, six o\ sept ans plus tôt, j'avais été rencontrer Jérôme; soi souvenir remplissait ces campagnes solitaires. Tout coup, Henry m'écrit de Londres qu'il est malade, me supplie d'aller le rejoindre. Il m'attendrit, m'entraîne, et bien que j'eusse espéré ne pas retourner si tôt à Londres, je me décide à partir tout de suite, et à lui donner cette
marque d'un dévouement dont il avait paru douter. Je revois l'Angleterre avec horreur. J'en conservais un souvenir affreux. J'en avais peur. J'arrive le soir à une auberge française. Henry était au Parlement ; je me couciie mécontente, je fais défendre ma porte, où il vient se faire renvoyer à une heure du matin. Le lendemain, de bonne heure, il vient très-amoureux, je le reçois bien; mais j'étais inquiète, troublée. C'était, en m éveillant, une idée horrible de me savoir en Angleterre; j'y songeais, dès l'aurore, comme à un supplice. On était dans la chaleur et dans le brouillard, c'était une impression insupportable. Je ne sais ce que j'avais. Éprise, exaltée, je pleurais toujours. Un jour, entre autres, chez lui, je passe tout le jour à pleurer : il en est surpris, et cela finit par une grande tendresse; je ne lui trouvais pas assez d'amour, pas assez d'envie que nous fussions ensemble. J'aurais voulu recevoir quelques personnes; le souvenir de l'hiver passé m'effrayait. Je ne trouve pas de logement près d'Henry, et je vais à Grosvenor. J'écris à M. Babbage, un savant, qui vient me voir plusieurs fois. Je retrouve l'aimable madame M... Henry me disait de faire à ma fantaisie, occupé du Parlement, peu content que je cherchasse autre chose que lui, et bientôt il éloigne M. Babbage.
Mon appartement était trop petit; je vais à Renelagh. Street, non loin de la Tamise, au bord de laquelle j'allais me promener. Henry disait que je me logeais trop loin de lui. J'avais des livres, je m'occupais de la Nouvelle- Galles, mon enfant m'amusait. Henry restait la nuit, mais un soir, il me dit qu'il allait chez lui, ayant affaire le len-
demain matin. Ce départ me désola comme s'il partait pour toujours. Je le pressai de rester; il partit; j'ai .cherche de rendre ma vive impression :
Toutes les nuits, Rémi, vous dormez dans ces lieux :
Pourquoi ce soir, si tard, me faire des adieux,
Et vous qui détestez ce cruel sacrifice,
nie l'imposer ce soir d'un ton plein d'artifice?
Je vous aimai toujours ; mais ce soir, que vos vœux
Sont de ravir ici cette nuit à nos nœuds,
Je vous aime encor plus, et je me sens charmée
De je ne sais quel feu dont je suis consumée.
C'est aujourd'hui que j'aime, et qu'un nouvel attrait
Rend à l'amour vainqueur son vif et premier Iruil.
Ne partez pas ce soir, ot jamais la nuit sombre
N'aura telle douceur enveloppée en l'ombre.
Jl sort, rit d'un regret, ah! quelquefois le sien ;
Mais arrivé là-bas osera- t-il donc bien
Franchir notre heureux seuil, notre fidèle porte,
Ravir à mon amour le bonheur qu'il emporte,
Et me laisser en proie, en celte longue nuit,
A l'horreur menaçante, étrange qui la suit?
11 part, il est parti, c'est sa marche légère.
Mon àme suspendue à celte fuite amère
Veut le plaindre lui seul, hier trop, trop épris,
Et ce soir dédaigneux d'être si bien compris.
Oh! mal que rien ne rend, trait aigu qui nous perce,
Il n'est point de recours où ma douleur se berce,
Autant j'aurais aimé ce soir, autant, autant
Je sens ce lent, cruel, indicible tourment.
Qu'importe s'il revient et si courte est l'absence,
Qu'importe, si d'un siècle a paru la souffrance?
Climat do l'Angleterre, où j'ai suivi l'amour,
Où je vis pour Rémi, loin de l'astre du jour.
Vous me deviez du moins des nuits toutes heureuses.
Je vous préfère à tout, ô nuils voluptueuses,
0 nuits de l'Angleterre, où ce nuage affreux
Change en un doux éclat ses reflets ténébreux.
L'amour rentre dans l'âme, et la passion pure
Se plait à la rigueur d'une triste nature;
Dans ces sombres climats qui font chercher la mort,
L'amour seul donne et ciel et soleil dans le port.
Cependant aux beaux lieux que je quittai sans crainte,
Le rossignol ce soir s'amuse de sa plainte,
Il en nourrit son art : un chant mélodieux.
Organe à sa douleur, s'en va ravir les cieux ;
L'homme ainsi n'est point fait; la cadence éprouvée
Cède en larmes dans l'âme où la peine est gravée.
Rossignols ! dont l'accent enchantait mes coteaux,
Vous m'en feriez ce soir des supplices nouveaux:
Restez silencieux, et que cette nuit noire
Sur l'univers entier imprime son histoire.
Le cœur humain blessé reste à jamais blessé.
Le trait qui me transperce en mon âme a passé.
Rien n'en pourra jamais bien effacer la peine^
Lui, l'auteur adoré de ma douleur soudaine.
N'en pourra ni ravoir ni ressaisir le fait :
Un souvenir saura, dans le mal qu'il me fait.
Me remettre à l'instant, et ma force cruelle
Sest prise en un udieu de mémoire immortelle.
Ainsi parfois l'amour, en son âme charmé.
S'épouvante puni pour avoir trop aimé;
Combien donc redoutable est ce dieu qui nous presse
Et que d'effroi se mêle à sa tremblante ivresse!
Que de jouri opposés, de moments délirants!
Quel orageux essor à nos esprits errants!
La divine puissance inspire la nature,
L'exalte, la revêt, lui prête sa parure,
Donne un éclat immense à nos ennuis secrets,
Et révèle un langage aux cœurs les plus discrets.
Cependant, nous faisons une course à la cannpagne, comme des gens mariés, lassés, ennuyés. Je disais que je voulais partir, il y consentait. Un musicien italien venait chanter chez moi en me reportant à l'Italie et au soleil.
Le second bill de réforme passe aux Communes, en
septembre (1831), à une majorité de 109 voix. On avait en vain voulu, au commencement, présenter un bill plus modéré. Celui-ci manquait de savoir et de prudence ; en supprimant les anciens bourgs, il sortait les députés de la direction des lords, pour remettre cette direction aux villes, au peuple, au grand nombre. Jusqu'ici, pour s'entendre avec les lords, on avait dû adopter leurs idées, chercher l'étude et la science. Pour plaire au peuple, il faudrait donc désormais dire des inepties, selon le mot de Cicéron.
J'étais trop seule, avec des passions excitées; quelquefois, en me promenant, il me semblait que j'avais des vertiges et que j'allais tomber par terre. Celte vie était insupportable. — Mais Henry vient habiter là tout à fait avec moi. Mon bonheur renaît. J'entends encore ma porte qu'on lui ouvrait, et son pas léger sur mon escalier qu'il montait quatre à quatre.
Le bill était présenté à la pairie. Lord Brougham prononce, le 6 octobre, son fameux discours sur la réforme, discours incendiaire. Henry l'entend et me le raconte la même nuit, ou le même matin. L'agitation est prodigieuse. Ma vieille hôtesse disait, en portant la main à son cou, qu'on égorgerait les pairs. Le bill de réforme, accepté par les Communes, est rejeté par les pairs à une majorité de h\ voix. Henry devait me conduire à Paris, mais tout à coup le Parlement, prorogé le 20 octobre^ est fixé pour une époque rapprochée. Henry me rejoint à Boulogne, où nous restons dix jours charmants dans la lecture et l'intimité. Cependant je le croyais détaché. Mécontent que j'allasse en France, il me le reproche
LEb L.NCIlAMEWI^iNTS DE PRUDENCE 211
beaucoup la veille de notre séparation. Je ne pouvais supporter plus de trois mois l'Angleterre et son affreux clima' : je devenais comme folle et désespérée. Il m'avoue, le même jour, que nos rapports sont changés et ses engagements. J'avais compris cela durant l'été, mais, l'été, je ne l'avais mérité en rien. Aussitôt il est tendre, passionné et bon, comme pour réparer ce qu'il avait dit, et nous nous quittons le lendemain avec regret et tendresse.
Ma sœur logeait rue de Rivoli, près des Tuileries (novembre 1831) ; je vais loger chez elle en arrivant, et j'ai tout de suite les visites affectueuses de Jérôme, de Libri, de Déranger, etc. J'étais, ravie de revoir mes amis, de causer. Jamais je n'ai aimé Paris comme à ces retours d'Angleterre ; durant quelques jours, j'étais dans un transport de joie. Mais les premières lettres d'Henry me rappellent à lui. Il m'apprend qu'une tempête Ta rendu si malade en retournant en Angleterre, qu'il l'pst encore. Je prends un petit appartement rue Bleu, où je passe un hiver charmant. J'avais du monde tous les soirs. M. Libri venait tous les deux jours passer la soirée. Il me disait que le monde de Paris lui semblait bête, ennuyeux, et qu'il venait chez moi pour se divertir. Je voyais aussi Didier très-souvent; Sainie-Beuve venait parfois, je le trouvais
très-aimable, avec une gracieuse et belle conversation. J'écrivais VIndienne. Les saints-simoniens développaient leur doctrine, et bien qu'ils commençassent à la gâter, je m'en amusais beaucoup. Je parlais à M. Jouffroy, professeur de philosophie, qu'on m'avait présenté, de fonder ■une autre secte meilleure ; Sainte-Beuve disait qu'il serait de celle-ci. Ces idées me plaisaient. Le père Enfantin et moi nous étions en correspondance, nous discutions.
Jérôme, curieux de voir les anciennes lettres de Libri, me les demande ; il n'en est pas content; il rencontrait Libri chez moi qui ne lui plaisait pas. C'était une impiété de voir ainsi Jérôme comme un ami, après l'avoir tant aimé, et quand j'en aimais un autre. 11 conservait du pouvoir, un souvenir sacré.
Au 6 décembre, le Parlement est réuni, et Lord John Russel présente son troisième bill de réforme, qui obtient bientôt, aux Communes, une majorité de cent seize voix. Henry m'écrit qu'il est très-souffrant. Il voulait toujours me tourmenter. Ses lettres, assez courtes, étaient admirables de délicatesse et de passion : il se voyait de même passionnément aimé. Que j'étais enchantée, inquiète et exaltée! Que de tels jours lient à un homme ! Je me disais que nous étions liés pour la vie. Je voulais partir. Henry allait mieux, et me dit de rester.
Je recevais le Globe, où les saints-simoniens exposaient leurs idées. Cet amour me donnait plus d'esprit, de vivacité, d'ardeur pour tout sentir et tout animer. Le sort des femmes m'avait toujours intéressé passionnément ; comment ne pas étudier les sainis-simoniens? Ces idées s'cmpai aient de ma vie ; je les liais à mon charmant amour,
heureuse de vivre, d'entendre, de parler, j'amusais les auires de mon amusement. Je revoyais les amis de Jérôme : nous reprenions nos conversations d'autrefois ; l'un d'eux disait :
— Sa conversation, à elle, quand on la retrouve, rappelle le grand air des montagnes.
J'aimais le monde, et jusqu'au quartier assez laid que j'habitais, la rue Bleu, la rue Richer; je me promenais avec enchantement dans la rue Cadet ! Cet hiver-là fut un des plus heureux de ma vie. J'avais ce qui me plaît, et je comptais revoir bientôt Henry. Mais où était ma belle et chère Italie ! Le troisième bill est présenté aux pairs en mars, et la seconde lecture passe à la majorité de neuf voix ; lord Wellington, qui s'abstient de voter, proteste avec soixante-quatorze pairs contre cette lecture (1832).
Henry, alors, retombe malade, et moi, inquiète, éperdue, je veux le rejoindre. Jérôme me conseille de laisser mon fils en pension. Je n'aimais pas de laisser mon enfant en pension si petit ; tout m'était douloureux ; je ne cessais de pleurer ; ces larmes sans motif chaque printemps en Italie avaient ici des raisons tendres qui remplissaient mon âme. J'abandonne mon roman de Se.x/ifs qui paraissait alors, et qui n'eut aucune protection, si ce n'est un court et aimable article de Sainte-Beuve dans la Revue des Deux-Mondes.
Je prends à Boulogne le bateau qui va à Londres, je passe la mer la nuit, si bien enlevée à moi-même que je ne m'aperçois pas de la mer et du voyage. Cependant, le lendemain au jour, la Tamise réveille mon attention. C'était cette entrée de Londres dont M. de Chateaubriand
«4 LES ENCHANTEMEJNTS DE PKLDENCE
m'avait parlé; les immenses vaisseaux de la compagnie des Indes occupent les côtés du large fleuve, et au milieu, un mouvement de vaisseaux, de bâtiments rend cet endroit le plus animé, le plus bruyant du pays ; la chaloupe de notre bateau à vapeur, qui était assez grande, est broyée contre notre bâtiment par un autre gros bateau qui passait ; cela donne une idée de la foule des navires qui se pressent sur la rivière. Et cela n'attira l'attention de personne. C'est mie richesse et un mouvement dont on ne saurait avoir l'idée. Je trouve sur le pont un attaché d'ambassade de Constantinople qui apportait des dépêches. J'arrive le soir; il faut beaucoup de temps pour débarquer, c'est très-ennuyeux.
Arrivée à l'auberge, j'avertis Henry, qui ne vient pas et se rend à la Chambre. Il craint de me voir et de manquer la Chambre, mais, le lendemain, il compense bien ma douleur du soir, et une vie commence ici, d'amour extrême, mais d'amour chaste, car les médecins lui défendaient le seul et vrai secours qu'il lui fallût. Nous logeons ensemble à Allsops Terrace.
11 m'a souvent dit que j'avais alors soigné passionnément sa santé, il s'en montrait heureux et cent fois reconnaissant. Le printemps était triste, pluvieux; un malin je regardais ce ciel de plomb ; j'en souffrais étrangement; c'était un ciel de plomb et bas sur la tète, écrasant. C'était un amour pris au vol. J'abhorrais son pays; au sein du plus tendre amour, nous parlons d^ rupture; je le priais de quitter l'Angleterre; mais l'ar bition, l'ardeur, des passions plus vives que sa tendresse
le liaient au Parlement; il me dit un soir que si j'avais pu vivre en Angleterre, il m'aurait demandé de nous marier tout de suite. Nous avions quelques douces ^^cènes, c'était pour l'empêcher d'aller à la Chambre quand il était souffrant ; mon inquiétude le touchait et le faisait rester.
Nous allons passer un mois à Hastings au bord de la mer. Mais l'Océan môme, dans ce pays, est mal présenté, n'a ni espace ni majesté ni lumière. Ce qui signale le Latium, c'est l'espace, la majesté, la lumière ! L'Angleterre respire le mesquin, le rétréci; elle donne des impressions tristes, étroites.
Henry allait mieux.
Ce fut une volupté plus fine, plus délicate, plus délicieuse que toutes les autres. Je m'étais enfuie de sa chambre pour qu'il ne fût pas trop agité, et j'errais au bord de la mer sous nos fenêtres quand il me fait appeler. 11 me supplie de revenir, et dit qu'il est bien, que c'est ici sa guérison. J'étais inquiète pour lui, je lui résistais, <;'était une maîtresse nouvelle et très-réservée. Nous avons quelques jours enivrants. 11 me répétait :
— Nous sommes faits l'un pour l'autre, je t'adore !
Cependant, après deux ou trois semaines passées là, ie ministère semble en péril : il fallait voter; Henry veut partir et me promet de se reposer, de passer la nuit à Tunibridge Wells, et de revenir de Londres aussitôt. Sans perdre jamais les plus aimables et les plus hautes manières, il montrait sa tendresse en artiste, en poëte, soignant avec amour les détails, les événements; ici, au mo-
216 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE ment de cette séparation momentanée, il se montra touchant; il jouissait beaucoup de l'inquiétude que me causait sa santé. Il n'avait pas du tout d'affectation, mais le soin continuel d'un homme très-attentif et très- épris. C'était, en quelque sorte, une tendresse féminine que j'ai cent fois bénie; enfin, homme extraordinaire et parfait, il connaissait profondément la coquetterie et l'art exquis de l'amour. Par lui je compris la sublimité des sens portés si loin par les combats et l'exaltation des modernes.
Ce long temps passé sans études, dans une vie tendre et oisive, laissait mon esprit flottant, propre à toute exaltation : après son départ, l'horreur de la solitude, du ciel sombre, me saisit de manière qu'il fallait partir à l'instant. Je fais demander une voilure, je pars avec mon fils. Henry, occupé du Parlement, ne partageait pas ma démence, il n'y comprenait rien. 11 me parle d'être peut-être ministre à Florence, qu'il sera envoyé là, que j'y reprendrai mon appartement et mes habitudes d'autrefois, me faisant assez entendre que nous ne serions pas ensemble. Que faisais-je donc ? Je perdais la tète Dour lui ! Quel égarement ! Je ne répondis rien. Le pays, d'ailleurs, m'occupa. Le bill de réforme avait obtenu chez les pairs une seconde lecture. Les ministres,^ inquiets, demandaient une nomination de pairs pour troisième lecture. Ils avaient choisi quatre-vingts nou veaux pairs, fils aînés de pairs ou gens sans hérUierà Le roi refuse : le ministre donne sa démission. Une agitation prodigieuse, excitée par les whigs, commence à Londres et partout. Les tories ne peuvent composer un
ministère. Celui de lord Grey rentre donc avec le bill. Le duc de Wellington, pour empêcher une création de pairs, se retire du vote avec cent de ses amis, et le bill passe le Qjuin 1832, avec cent six voix contre vingt-deux. Je voyais avec regret détruire les bourgs de l'aristocratie, où elle avait su faire nommer parfois de grands talents, formés par elle, et ses appuis. Sans doute, plus tard, on saura compenser savamment cette perle. Nous allons loger à Regents-park, et voici pour moi un temps d'ennui extrême. Henry reprend sa vie de Parlement, sort avant midi, cause très-peu chez lui, rentre le soir à six ou sept heures. Je décide mon départ, mais nous nous quittons très-tendrement ; déjà ses instances, sa tristesse me rendaient un peu ma raison. A Douvres, je trouve une lettre de lui; j*en trouve à Paris ; elles étaient tendres , touchantes, pleines de reconnaissance pour mes soins et belles de sa flamme exquise.
Juin 1832. — Je retourne dans la rue Bleue. M. Libri vient tout de suite ; il voyait mes fréquents retours d'Angleterre et à quel point ce chmat m'était odieux. J'avais cette fois un salon sur un jardin, je me mets au travail, Libri m'engage à tradruire un morceau curieux sur Cola da Rienzo. C'était une chronique écrite en romagnol, qui contait avec naïveté la vie et les actions de Cola da Rienzo. Elle parut bientôt, et me fut payée 500 francs par le libraire.
Mon roman de Sextus avait paru. Au 2 juillet, Déranger m'écrit qu'il trouvait à mon style à la fois plus de flexibilité et de fermeté, il le disait de main de maître :
€ 11 m'a surtout charmé, ra'écrivait-il, dans vos frog-
ments sur l'Italie ; là, dégagé des obligations du roman, il m*a quelquefois étonné. » Et m'appelant à des ouvrages plus sérieux : « Ne vous obstinez pas au moins, disait-il, vous pouvez le plus, » Chateaubriand m'avait souvent dit la même chose, et que j'étais faite pour des éludes viriles. Je revoyais mes amis. La duchesse de Raguse vient me voir; elle était malade, et m'invite beaucoup à venir chez elle, où je passe bien des heures. Je retrouvais mon pays, ma langue, j'étais heureuse. J*aimais Henry, je lui écrivais tendrement; il m'écrivait aussi, mais pas assez souvent, ce grand feu de nos adieux était calmé, quoiqu'il cherchât à m'inquiéter pour sa santé.
On attribua à Béranger une chanson qui n'était pas je lui; alors j'écris à Chateaubriand pour lui demandei s*il a pu s'y tromper, s'il s'est souvenu de nos chansons' Il répond aussitôt d'un ton que je n'attendais pas; refuse de me voir à moins que je ne veuille recommencer le passé.
Nous nous écrivons plusieurs fois ; je lui demandai! de nous voir, de dîner une fois ensemble, mais je voulais qu'il engageât son honneur et sa chevalerie. Il répond : « Vous parlez de chevalerie; la chevalerie est toute vérité. Puis-je promettre ce que peut-être je ne pourrais tenir? La partie est-elle égale? Ne vous proposez-vous pas un triomphe qui sent trop l'orgueil de 1% femme? Vous vous retirerez pour retrouver le bonheuj auquel vous m'avez déjà sacrifié, et moi, je remporterai mon ancien mal, ranimé par votre présence, et que le temps avait, sinon guéri, du moins calmé. Je vous fais
juge. Voyez si vous voulez courir les chances de mon courage et de ma faiblesse, si vous voulez prendre sur vous toute la responsabilité. J'accepterais encore mes peines, tout brisé que je suis, mais je ne voudrais pas, pour toutes les joies de la vie, me charger de votre malheur, si j'allais en devenir une cause prochaine ou éloignée. Prononcez, et je retarderai mon voyage de quelques jours, si vous voulez toujours me donner l'enchantement ou le supplice de vous avoir revue. »
Je lui écris que j'avais des paroles tendres à lui dire; et, le même dimanche matin, il me répond aussitôt :
a Vous le voulez? Vous me ferez bien du mal. Des paroles tendres peuvent être un outrage et ne consoler de rien. Enfin, vous le voulez, demain, lundi, à cinq heures et demie, j'irai vous trouver au pont d'Austerlitz, Jardin du roi. »
Je me rends au pont d'Austerlitz, où Chateaubriand arrive en même femps que moi; il semblait heureux; rien en lui n'était changé ; nous faisons une promenade dans le jardin ; puis nous allons dîner ; ce jour est charmant ; il me remercie de l'avoir préparé. A notre retour seulement, en voiture avec moi, il est un peu extravagant ; mais je le réprime vite, Il me quitte, content et comme plein d'espérance, et le lendemain il m'écrit que j'avais rendu leurs charmes à tous ces anciens lieux de nos promenades, où il ne passait plus : « Que je suis bête et insensé! J'ai honte de ma faiblesse, mais j'y succombe de trop bonne grâce... Je pars, sinon heureux, du moins portant plus légèrement la vie. »
Il m'écrit en partant :
« Je ne suis point ce que vous dites, vous pouvez tou-
jours m'enchaîner. Je pars presque heureux de je ne sais quel charme qui s'attache à votre singulier génie, et de je ne sais quel espoir que vous m'avez laissé. Oui, nous nous reverrons et nous n'aurons plus peur l'un de l'autre. N'avez-vouspas accepté les deux années qui sont tombées sur ma tête et qui vous ont embellie ?... Est-ce un songe que ce jour? Non, c'est une réalité qui m'a rendu , par votre repentir, le plus heureux des hommes. Je vous reconnais pour la muse de Rome et la dame d'Etampes. Ne détruisez plus cette chimère, si c'est une chimère. Nous travaillerons. Je veux aimer votre talent comme votre personne. Point d'adieu. »
Enfin, il m'écrit encore de Nogent très-tendrement qu'il venait de sortir de Paris par ce boulevard qu'il n'avait plus voulu revoir.
« Vous souvient-il que je vous écrivis du haut des montagnes, et que ma lettre alla vous chercher sur votre passage ? Je vous écris encore sur les chemins du monde ; toujours errant, toujours vous me retrouverez. Si je puis quelque chose pour votre bonheur ; si vous voulez me reprendre pour rendre à vos senliments leur vraie nature, et à voire talent son langage ; si vous me meltez à part^ des autres hommes, et me placez hors de la loi vulgaire vous m'annoncerez votre vii^ite comme une fée : 1( tempêtes, les neiges, la solitude, l'inconnu des Alpes iront bien à vos mystères et h votre magie. Ma vie n'es qu'un accident ; je sens que je ne devais pas naître : ac«j ceptez, de cet accident, la passion, la rapidité et le maU heur; je vous donnerai plus dans un jour qu'un autre dans de longues années. »
Je raconte ce dîner à Henry. La jalousie le refroidissait. (1 était d'ailleurs à ce moment-là plus distrait que moi ; mais je n'en savais rien.
Il arrivait alors en France. 11 me demande d'aller le rejoindre à Boulogne, puis à Abbeville. Je lui réponds à Abbeville qu'il vienne à Paris, oi^ j'étais en marché pour mon roman de l'Indieniie, lui ayant jusqu'alors tout sacrifié. Blessé, il n'écrit plus. Me voici ne sachant ce qu'il est devenu, écrivant partout. Tout ceci n'était-il pas trop extravagant? C'était insupportable. Enfin, il écrit de Dieppe, il dit qu'il sera mon ami, mais que tout est rompu entre nous. Puis il veut me voir à Beauvais. Je m'y rends. Il m'y fait attendre quatre jours. Et quand j'allais partir le lendemain, il arrive durant la nuit; il revient à Paris avec moi ; nous y passons huit jours assez affectueux. ) Un jour, en rentrant, je le trouve occupé à lire mes lettres de M. de Chateaubriand ; il les laisse ouvertes sur la table sans les déchirer. 11 y en avait de dernières de la Suisse. Je les trouvais froides. Dans l'une, Chateaubriand disait qu'il préparait ses Mémoires, et qu'il voulait en finir avec les matériaux, le bagage qu'il traînait après lui, pour revenir ensuite sur son travail, revoir les détails, soigner ses plafonds, etc.
Henry veut partir pour Dieppe, puis retarde son départ ; il vient me voir avant de monter en voiture, il ne pouvait 'jamais partir ; enfin il part. Charmé, séduit, il m'avait dit la veille qu'il ne pourrait jamais aimer une autre femme ni me quitter, qu'jl l'essayerait en vain. Ces mots, pouritant, ne me donnèrent nul soupçon.
M. de Chateaubriand, en apprenant qu'Henry était
venu à Paris, changea de ton, parla de son ennui éternel: « Vous êtes jeune, disait-il, soyez heureuse, et n'embarquez pas votre vie sur un vieux vaisseau naufragé. J'ai peu de temps à vivre, et je veux mourir seul. »
Comme je lui avais écrit que l'automne me rendait triste, il me répond : « Eh bien, les vents et les brouillards vous rendent triste, tant mieux! Allez, si cela ne vous déplaît pas trop , revoir nos solitudes. Dites-moi si la vieille femme et la vache existent encore ; si cette rive inondée de la Seine n'a point changé ; et de l'autre côté, si le vallon qui vous ramenait à la petite cellule a gardé mon souvenir ; s'il n'y est plus, faites-le renaître : il n'a pas longtemps à rester dans le monde, et j'aime qu'il y soit conservé par vous, infidèle. Vous re verrai -je jamais dans ces lieux? Vous reverrai-je même jamais? Que vous importe? Bien d'autres existences passeront aux pieds de votre jeunesse. Accoutumez-vous à voir disparaître tout ce que vous aurez aimé et cessé d'aimer. Profitez de vos jeunes jours mêlés aux vieilles heures de l'automne, pour écrire quelque chose digne de vous... Faites mes adieux à la France, et mettez-moi au rang des morts. »
Le lendemain, poursuivant ces tristes impressions, m'écrivait :
« Puissance et amour , tout m'est indifférent , toi m'importune. J'ai mon plan de solitude en Italie, et mort au bout. J'ai vu un plus grand siècle, et les naii qui barbotent aujourd'hui dans la littérature et la politique, ne me font rien du tout ; ils m'oublieront comme je les oubhe. Je ne suis pas en peine de vos combats avec
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE i223
l'automne, vous trouverez avec qui les rendre et être suivie dans vos courses. »
Je n'étais pas suivie dans mes courses d'automne, et j'allais au loin dans la campagne, occupée d'Henry ; il m'écrivait, de Dieppe, les lettres d'un homme blessé, et je lui disais adieu. Cette saison mélancolique portait mon exaltation au comble. L*un m'inspirait les sentiments tranquilles et doux qu'il sentait lui-même, l'autre réveillait la violence de mon cœur et me portait aux nues. Je me rappelle un jour alors passé tout entier à la campagne avec mon fils dans des adieux nobles et tendres empreints de sagesse, que j'écrivais à Henry au crayon. Je lui expliquais les raisons pour lesquelles je le quittais. Mon âme s'élevait dans cette solitude et cette rêverie. Que ce jour fut rempli ! Que j'étais séduite, éprise, mais certaine qu'il fallait me retirer ! Que mon cœur était plein ! Et que la saison me portait sa mélancolie et sa richesse !
Je cherchais des distractions dans les sciences et dans Tamilié de Didier et- de ses amis, quand Henry revient à Paris. Je louais alors un petit appartement au rez-dechaussée, rue Mondovi, près de la rue de Rivoli et de la place Louis XV, que j'ai gardé cinq ou six ans, jusqu'à mon départ pour l'Italie. Je le meuble, et j'y mets un tapis avec le prix de mon roman de Vlndienne, qui pa-
raissait alors, et qui m'est payé 900 francs parVimont. M. de Chateaubriand m'en parle avant de l'avoir lu :
« J'attends voire Indienne, écrivait-il, mais je regrette loujours de n'avoir point vu votre travail avant qu'il soit publié : j'ai foi dans mon expérience : les vieux soldats et les vieux laboureurs sont bons à consulter. »
L'édition de ce roman est vite épuisée. Déranger m'en écrit quelques éloges assez vifs sur la partie de l'amour ; il disait, d'ailleurs, que c'était une brochure sur le bill de réforme. Vimont me demandait de m'engager à lui donner un autre roman, qu'il me payerait 1,500 francs, mais je ne voulais pas une telle obligation.
Un soir, rueMondovi, Jérôme et Henry se rencontrèrent un moment chez moi ; ce fut la seule fois. Involontairement et d'un regard rapide, je les comparai. Ils avaient chacun le pied petit et la main belle; mais le pied d'Henry me parut trop petit. La beauté, la noblesse de Jérôme et de son air surpassaient tout. Je me trouvai injuste, car, lequel savait seul les plus doux mystères, cette partie divine et adorable de la vie humaine?
J"étais établie rue Mondovi, depuis quelques semaines, quand je trouve par hasard une lettre d'un ami d'Henry^ où je vois qu'Henry courtisait à Dieppe une jeune Anglaise pour l'épouser. Il était présent. Je lui ordonne de sortir. Il sort furieux. Il demeure trois jours absent, puis il arrive passionné, me remercie de l'avoir laissé sans l'appeler afin qu'il pût savoir combien je lui suis chère. Il me dit qu'il renonce à la Chambre des Communes qu*i m'épousera, que nous vivrons ensemble à Paris.
Ce temps fut terrible.
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 22'i
On allait élire le premier Parlement réformé. Henry serait-il nommé ? Ce n'était pas douteux. Il promet de ne passe présenter. Tiendrait-il sa parole? Pouvais-je le croire? Était-ce possible? Est-ce que je ne le connaissais pas? Il me disait : — Si je ne suis pas nommé, vous ne m'aimerez plus; vous aimez le Parlement. — Il me suppliait de le laisser partir, de le laisser s'aller dégager. Moi je voulais finir ce supplice, et qu'il choisît entre le Parlement et moi. Mais avec mes goûts, l'homme qui devait me plaire n'était-il pas celui qui choisirait le Parlement? Aussi crut-il garder tous deux.
Dans cette crise, j'allais partir pour la campagne, et je parlais un jour de ce prochain départ à M. Sainte-Beuve, qui me rendait visite lorsqu'on m'apporte un petit mot d'Henry. Il était parti, mais il disait de compter sur lui et qu'il allait se dégager. Ce fut un moment cruel; je fus au désespoir. Sainte-Beuve m'a dit depuis qu'il vit aussitôt ma préoccupation. II se retire. Je reçois deux lettres d'Angleterre que je renvoie cachetées. Tout à coup, Henry, nommé au Parlement, revient de son pays, et sans me visiter, se loge près de chez moi. Un si grand trouble, un tel amour m'effrayait. J'appelai toutes mes autres affections pour m'en distraire. M. de Chateaubriand allait publier une brochure dont Paris était dans une vive attente. M. Thiers était ministre de l'intérieur. M. de Chateaubriand m'écrit :
« Depuis le jour où je vous ai écrit, j'ai pensé mourir d'une fièvre de nerfs, occasionnée par l'excès du travail; aujourd'hui je suis sorti pour la première fois par ordre du médecin; mon travail est achevé et envoyé d'aujourd'hui même à la presse. Je n'attaque personne individuel-
lement ; j'ai même supprimé de mon propre mouvement des choses qu'on aurait pu prendre pour un acte indirect. Il restera pourtant des choses dures, mais générales, et dans le combat, je ne puis les éviter.
» Je ne sais ce qui arrivera, je suis parmi les vaincus, €l un ennemi franc et découvert; il serait peu généreux de me battre à terre, d'arrêter mon ouvrage. Au surplus, «omme ils voudront.
» J'espère pouvoir me traîner un peu pendant cinq ou six jours, après cela, si vous voulez me voir, vous le direz; je n'ai pas encore lu votre Indienne. J'en meurs -d'envie. — Je ne sais si vous pourrez me lire. La mai^ me tremble, j'ai la fièvre. » — J'envoie cette lettre M. Thiers.
La brochure paraît et n'est point arrêtée, mais, choa singulière ! voici Chateaubriand cité ensuite au tribunal Béranger m'écrit : a Concevez-vous le procès fait à M. Chateaubriand? Quoi! sa brochure paraît, et elle pass sans poursuite ; et à propos de je ne sais quelle visite qu'on lui fait, le voilà en jugement pour cette même brochure! »
Le lundi, 28 janvier. Chateaubriand m'écrit : « Je suis €loué chez moi dans l'attente de l'huissier, les uns disent qu'il viendra me signifier les ordres de la cour royale, les autres qu'il ne viendra pas, et qu'on veut me tenir sous le coup delà menace pour me laisser le temps de la fuite: c'est bien mal me connaître. Il faut que je sache un pe« oh j'en suis pour fixer le jour de notre dîner. Si je do» finir mes jours en prison, je veux vous dire adieu avant. Je pense que vendredi, sauf accident, serait un jour poa
sible parce .qu'alors, si je n'ai entendu parler do rien, il est probable que les choses en seront restées là. Votre Infidélité veut-elle bien me permettre de baiser ses pieds? »
Le mercredi suivant, Chateaubriand m'écrit : « Je viens de recevoir Vassignal'wn pour demain presqu'avec votre billet. Vous voyez que j'ai plusieurs rendez-vous. N'allez pas me traiter d'infidèle. Je vous écrirai demain après l'entrevue, pour vous dire où nous en sommes et si je serai libre vendredi. — Mercredi, quatre heures. © Le surlendemain matin, 31 janvier 1833^ il écrit : « J'ai été interrogé ; j'ai refusé de répondre en ce qui me regarde; j'ai répondu en ce qui touche les jeunes gens inculpés : je crois qu'il y aura procès. J'irai vous voir aussitôt que la tempête sera un peu apaisée. Je vous écrirai. Écrivez-moi avec toute la douceur de vos trompeuses paroles. Le procès, s'il y a lieu, ne pourra êire plaidé avant un mois ou six semaines; ainsi je verrai naître avec vous les premières fleurs du printemps. M. Béranger m'a envoyé son petit volume; je l'ai dévoré; amais il n'a rencontré tant de talent et de charme. Je vais commencer Valent ine.
Vous vieillirez, ô ma jeune maîtresse, Vous vieillirez et je ne serai plus.
» Voilà ce qui me vengera de votre trahison. » Et comme je n'avais pas écrit, il me dit encore le lundi h février : « Votre sublime Infidélité n'aurait-elle pu me donner un signe de vie pendant cette bagarre? Je me suis
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] ropo^é comme médiateur ou champion, on n'a pas vouhi do moi. Vous, voulez -vous de moi demain kdeux heures? A vos superbes pieds je m'incline. »
On peut voir par le ton animé et gai de ces billets, combien cette affaire l'amusait. Dans ses visites charmantes pourrait-on jamais peindre sa vivacité, sa grâce et sa gaieté? Béranger, aussi amusé que lui dans des occasions pareilles, m'écrivait : Qu'il est enfant!
Chateaubriand trouvait tant de plaisir à déplorer les infidélités, à se perdre dans de tendres reproches, que vraiment il fallait presque s'applaudir de lui avoir ouvert une source si féconde de douceurs vives et de riants regrets. Quand j'entends parler de ces jaloux furieux qui tuent les infidèles, je pense à lui. Que de délices de retour, de pardon, d'amour, ces jaloux perdent ainsi! On dit qu'en Asie le Portugais tue les hommes qui lui ont demandé deux fois des nouvelles de sa femme; mais en France, surtout pour les poètes, la jalousie devient, des deux côtés, un des enchantements de la vie. Musset n'a-t-il pas prétendu que l'amour serait peu de chose sans la jalousie, lui, le plus gracieux des hommes et celui qui mérite le mieux ce surnom de jeunet, que nos anciens poètes donnaient à Apollon ?
Cependant je pensais à Henry ; je le regrettais parfois passionnément ; je le savais logé près de chez moi, je m'attendais à le rencontrer, je voyais son visage pâle et touchant; j'étais parfois agitée, éprise, folle de lui. Un soir, en voiture, revenant de chez madame Hamelin, sur la place Vendôme, et rue de Rivoli bien éclairée,je croyais partout le voir errant, triste, éperdu comme moi. Je me
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contenais, je ne voulais pas abandonner ma tète, quo les combats de cet amour semblaient parfois égarer.
C'est vers ce temps-là que Libri me dit un jour chez moi, qu'on commençait à faire des découvertes merveilleuses en étudiant l'Orient et les langues des Indes et de la Chine. Leurs religions, leurs histoires, leur philosophie étaient magnifiques. Il dit que ce que nous étions n'était plus rien devant ces gens-là. Je l'écoutais avec doute, mais depuis j'ai vu qu'il disait vrai.
Je m'occupais alors d'un article sur Béranger pour la Revue de Paris. Je le lis à M. de Chateaubriand, qui me fait mettre M. de Béranger au lieu de Béranger. Je le soumets aussi à Béranger en lui demandant quelques renseignements de plus s'il voulait les donner, et voici ce qu'il m'écrit sur cet article :
« Au risque de me faire reprocher encore ce que vous appelez ma fausse modestie, jQ vous dirai que votre article me semble trop parfumé d'encens. Mais je me hâte de vous remercier même des éloges exagérés parce qu'ils partent d'une manière de me juger qui me semble la plus honorable et la plus vraie. Je vous assure que jamais article ne m'a fait tant de plaisir à lire. Je le trouve aussi complet qu'il doit l'être, étant pris de haut- ''^mme vous l'avez fait. Vous auriez peut-être dû indiquer qut, -Jir commencements de ma carrière chantante portaient encore les signes d'une grande incertitude de vues et d'un mélange d'âges divers. C'est le seul détail qui soit nécessaire à ce morceau.
» Depuis quinze ans surtout, la carrière s'est agrandie pour moi. C'est vraiment depuis cette époque que j'ai fait
Tapplication de mon principe : l'utilité de l'art. L'art sans application me paraît un enfantillage.
» Vous sentez toutefois qu'il n'y a rien de complètement absolu dans cette idée, mais je la regarde comme la base essentielle... Vous voyez par là pourquoi votre article m'a fait tant de plaisir et pourquoi le point de vue d'où vous l'avez écrit me semble si honorable. La jeune école repoussera mon système, qui n'est pour moi qu'un besoin de,ma propre nature. Nous verrons si elle a mieux juge.
» Grand merci donc de votre prose que je n'ai jamais trouvée plus belle, moi qui la trouve si belle que je suis encore à désirer pour vous un sujet qui en soit digne. Pour que j'en méritasse quelques pages, vous avez et obligée de me mettre sur des échasses, et de me coi ronner d'une auréole. 11 est un mot qui m'a fait frissona( d'effroi quand on me l'applique, c'est celui de grm homme. Il est vrai que rarement on s'en est avisé, et, faut être vous pour avoir pensé à l'imprimer. Pour Chî teaubriand, on s'est habitué à le lui entendre donner, il va à sa taille. Mais il ne faut pas abuser de ce mot. vous faites imprimer cet article, ôtez, je vous prie, cette phrase : il me fait peur. J'aurais tant voulu mériter cette ■épilhète ! J'ai quelquefois eu l'idée que la nature m'avé destiné à l'obtenir, mais l'éducation m'a manqué, et m( caractère s'est usé à lutter contre la fortune, ou poi mieux dire, il s'est laissé effrayer par elle : car il él trop paresseux pour soutenir une lutte ouverte.
» Mais en voilà bien long pour une personne qui garÉ mes chiffons et les livre au public sans m'en demander l' permission. >
L*article parut bientôt dans la Revue de Paris, le 17 mars 1833. J'avais composé en Angleterre plusieurs nouvelles : je les donnai à imprimer dans différentes publications; elles me furent toutes payées. Je publiai aussi im morceau sur l'histoire d'Italie, qui me fut payé 300 fr. par le libraire.
Jérôme me disait qu'Henry m'oubliait, qu'il le voyait de loin à l'Opéra italien, assis derrière une jeune Anglaise, à laquelle il faisait la cour. 11 disait qu'Henry était laid, sans esprit, que c'était une femmelette, qu'il avait le visage d'une vieille femme ; il disait ce que dit un rival, et, mécontent que j'eusse rappelé Chateaubriand, il s'écria un jour :
— Vous rappelez l'homme âgé, et moi, l'homme jeune et qui saurais aimer, vous m'oubliez !
Je restai confondue! Lui, Jérôme, dire cela! A mon retour d'Italie, qui donc l'avait attendu? Quoi! L'eussé-je jamais traité avec cette légèreté après un passé sacré? Le recours, d'ailleurs, eût été plus dangereux que le mal. 11 parut heureux de cette exphcation. Où était le temps où il disait : « Triompher de soi, dans une circonstance donnée, vaut la conquête du monde ! »
Cependant Henry écrit à ma sœur, puis à moi, demande mon fils. Je refuse. Son domestique m'apprend qu'il a été malade; moi, très-touchée, j'écris un mot; il vient à ma fenêtre, au rez-de-chaussée, qui était ouverte; et comme bouleversée en le voyant, je pousse des cris, il s'enfuit dans la rue, puis il revient et rentre chez moi.
Sa conduite pourtant ne manquait pas de fermeté. Il me baise au front.
Il sort et m'écrit plusieurs fois. Je répondais froiJement. 11 allait partir. J'envoie savoir quand il parlaif? On dit : « Bientôt. » Une autre fois on dit : « Demain. » Le matin de ce jour du départ, je lui écris un mot tendre ; il vient aussitôt : j'étais éprise; il supplie; il est violent, emporté, moi charmée. Son départ est oublié; il passe la journée chez moi, revient le soir. Ma sœur m'avait donné une très-jolie robe en belle laine légère, couleur paille, que j'avais ce soir-là, il la remarque, il trouve qu'elle me va à ravir. Que cette robe soit bénie jusqu'à la fin des siècles qui me rendait charmante dans ce moment extrême ! Je lui offre de rester la nuit ; nous étions entraînés. Quelle nuit qui mériterait un souvenir immortel par cet amour combattu, porté au comble par une vive attente des mois passés, par cet abandon irrésitible, par cette puissance exquise et sa vue du ciel! A-t-il su la distinguer des autres nuits de sa vie prodiguée? Je ne crois pas, il ne se connaissait pas, il ne s'admirait pas. Notre amour reprenait vite Tespérance, nous pouvions revenir l'un à l'autre. Gomment eussions-nous douté d'un retour? Le lendemain aussi, il reste chez moi ; enfin il me dit adieu ; je l'aimais, il partait. Il partait ! Tel était donc le prix de mon amour extrême, de tant de pleurs versés pour lui, de tant de soins, si doux à lui rendre! Qu'avais-je fait? J'avais livré mon cœur à l'homme le plus charmant de la terre! Comment m'en détacher désormais, et vaincre lui, moi-même, et ces nouvelles délices qui n'étaient plus qu'en lui, ni possibles qu'avec lui !
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 23a
Bien que M. Warwick pensât comme Ovide, que Jwpiter se rit du parjure des amants, son ardeur se prenait violemment à deux choses : l'amour et l'ambition ; l'ambition l'emportait, mais comme il sentait que l'amour aussi eût pu l'emporter, son ambition s'en effrayait tellement qu'elle triomphait d'avance.
Il fallait savoir l'imiter, car j'étais ambitieuse aussi. A, des crises folles, quelques années plus sages vont succéder! Il venait de partir en février (1833), en me demandant de m'écrire de la route, mais il n'écrit pas; moi joui envoie un adieu.
M. Didier donne une soirée où il m'invite et me préente plusieurs littérateurs distingués. Il vivait assez consent avec un ami; il publiait des ouvrages sur l'Italie qui avaient du succès, et où il peignait bien les horizons graniioses de cette contrée. Cependant, les jeunes gens renontrent M. de Chateaubriand dans la rue, le portent en jiomphe, et alors il m'écrit le jeudi 28 février :
« Hélas! je voulais aller vous porter mes couronnes c& natin, mais j'ai été si étouffé, si tiraillé par les jeunes jens qui m'ont porté en triomphe, que, tout meurtri de na victoire, je suis incapable de paraître à vos pieds. )emain, mars commence; demain voulez-vous recevoir mes hommages? »
J'hésitais alors entre deux ouvrages : l'histoire de la
petite République de Florence ^ ou bien l'histoire de l'époque de Machiavel. Les ouvrages, quand on en fait le plan, amusent infiniment. On en voit les beaux côtés, on les imagine bien exécutés, on n'a que le plaisir sans les difficultés. Ainsi étais-je alors ravie en me livrant à des plans de romans et d'histoire. Je pensais aussi à une histoire des Visconti, gens scélérats, mais les premiers' hommes politiques du moyen âge et ceux qui avaient eu la plus grande ambition. Pour faire mon livre et l'éducation de mon fils, qui avait sept ans, je m'établis alors à Herblay, village à deux lieues de Pontoise, mais à l'écart et très-rustique, qui se prolonge jusque sur une colline au-dessus de la Seine et de la forêt de Saint-Germain. Les filles y ont les mœurs de Sparte. Le paysage est agréable; mais pour arriver à la forêt, il faut traverser la Seine et une vaste garenne.
Ici, dans cette campagne, oii je suis revenue à différents intervalles, durant dix-sept ans, je commence une vie nouvelle, studieuse comme autrefois, d'un calme heureux, entourée de livres, et dominant autant, je crois, qu'on peut le faire dans la jeunesse, des passions très-vives.
Je revins alors sur mes études : M. Libri m'avait reproché en Italie, de ne pas avoir un plan, de lire, de m'instruire au hasard. Mais c'est la manière de la jei nesse qui ne sait rien et veut tout savoir. — Jeune fill j'étudiai avec mes maîtres ; j'appris le latin , n( poètes, etc. — A Aix-la-Chapelle, je lus avec mon onc tout ce qui se trouvait là : de l'histoire et de la philosol phie. — A mon retour à Paris et à Viry, je pris Voltaire, Rousseau, Montesquieu, j'étudiai avec des maîtres, le
latin, la physique, l'algèbre, l'astromie, etc. — Au Vallon, Jérôme me fit lire Adam Smith en causant de tout avec moi, en élevant beaucoup mon esprit. Je publiai la Conjuration d'Amboisey pour laquelle j'avais fait des études historiques. Je composai Olympe, qui n'a pas paru. Je lisais de tout. — Chez madame Bertrand, agitée et malade, j'étudiai madame de Staël, et j'écrivis des lettres sur elle. — Mon amour pour Jérôme m'ouvrit l'esprit, et j'écrivis Gertrude. — En Italie, je terminai et imprimai Gertrude. Je lus les historiens, les légistes; j'étudiai le pays. Je lus Grotius, Puffendorf, Benlham, Hobbes, Beccaria, Vico, etc. Guicciardini, Varchi, Adriani, Machiavel, les poètes. Je travaillais du matin jusqu'au soir. — Au Casentino, je m'occupai de Benjamin Constant, puis de la nature, des fleuves, etc. A la Pace, je lus Bacon. Mes études prenaient plus d'importance, j'y trouvais un grand plaisfr. Ce fut un temps de réflexion, de force, de domination. — A Rome, je commençai un ouvrage sur l'Italie, je lisais Denina. — A Albano, je composai Jérôme, — A Naples, G^ la chaleur me gênait, je lus Giannone, qui m'a fort ennuyée, et d'autres historiens. — Retournée à Rome, je lisais ce que je trouvais chez l'abbé Lanci, un ouvrage sur les Indiens fort intéressant. — En France, rue de rUniversité, je travaillais sur l'histoire d'Italie, et j'achevais Sextus. M. de Chateaubriand m'excitait à des études fortes; il me disait que j'avais l'esprit mâle, qu'il fallait faire un ouvrage sérieux. Béranger me disait la même chose. Les passions me troublaient et dérangeaient mon travail. Ainsi alors ma paix fut troublée. J'ai compris en 'Angleterre combien les affaires sont compliquées; ce
pays m'intéressait beaucoup. Je lisais les journaux et les papiers du Parlement.
Henry m'écrivit pour me demander si je voudrais aller avec lui à la Nouvelle -Galles du Sud, où il serait envoyé gouverneur. Cette idée n'eut pas de suite, mais notre correspondance reprit.
M. Libri vint bientôt passer deux jours à Herblay pour me lire son Introduction à l'histoire des sciences en Toscane. Cela n'était pas encore imprimé, et a formé depuis un premier volume très-beau.
Henry annonçait toujours son arrivée et n'arrivait pas encore. Tandis que M. de Chateaubriand m'écrivait son retour et sa rencontre avec la duchesse de Berry, M. Didier et deux de ses amis viennent me faire une visite à Herblay. Ils passent avec moi deux jours Irès-agréables.
Henry* arrive, et nous allons à Versailles pour un mois, puis nous nous étabhssons pour quatre mois à Paris, rue Basse-du-Rempart, au rez-de-chaussée, et je laisse mon fils en pension chez le curé.
Je recevais mes amis chez moi, rue Mondovi, mais j'habitais avec Henry.
Ces quatre mois furent heureux. Non sans orage, car nous étions l'orage même. Henry parlait toujours de mariage. Il avait repris le langage du plus grand amour. 11 promettait de quitter l'Angleterre quand il pourrait,^ de demander une place à l'étranger dans la diplomatie.
11 écrivait alors son ouvrage sur la France; il restait chez lui; nos jours étaient parfaits, occupés, amoureux.
Il allait assez souvent dans le monde, ce qui excitait
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 237 parfois ma jalousie : aimable et élégant, il plaisait partout. Je n'ai jamais aimé les moustaches, excepté aux hommes de guerre. Henry, à ce sujet, était bien selon mon goût et me faisait rire ; car il se rasait en se levant, puis à deux heures avant de sortir, puis à six ou sept heures avant dîner; enfin, le soir avant d'aller au théâtre ou au bal. Un valet de chambre italien qu'il avait alors, disait stupéfait :
— Quattro volte la barba !
Un soir que j'allai avec lui chez madame Hamelin, j'y trouvai madame la comtesse du Vallon, qui y avait dîné. Elle était assise dans un grand fauteuil, la conversation s'établit autour d'elle; elle défendit, en plaisantant, Racine contre les attaques absurdes dont il est parfois l'objet. Elle était belle, aimable, animée, elle m'enchanta. Elle trouva Henry très-agréable. Ce fut une rencontre heureuse.
Henry me proposa de donner des soirées. Nous n'en eûmes qu'une qui m'amusa beaucoup. L'ambassadeur de Russie en **' avait dit à Henry qu'il n'aurait pas M. Libri à sa soirée, que c'était un savant très à la mode, mais qu'il était inabordable; j'invitai Libri, et il vint, trèsanimé, très-amusé, il resta fort tard. Henry brilla beaucoup. 11 fut aimable, distingué, montra beaucoup degaîté, d'esprit, des nuances exquises.
Mais sa légèreté était inconcevable : dans les jours les plus tendres, tout à coup il changeait, formait de nouveaux projets. Il revenait aussitôt avec passion et avec délices, de sorte qu'on ne pouvait être ni tranquille ni détachée. Sa grâce, douce et pressante, le faisait pardon-
238 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE ner. Une petite-fiUe d'Arthur Dillon qui le rencontra à Herblay, où il venait passer le temps avec moi, me dit bien :
— Gertrude a fini par Rodrigue ; mais vous, madame, vous aimiez Rodrigue , et vous finissez par le comte de Selmire.
11 allait partir pour le Parlement. Il me pressait de partir avec lui ; il disait qu'il ferait ce que je voudrais, que nous nous marierions tout de suite. Mais je n'avais nul travail préparé; je n'avais qu'un roman commencé. AUais-je retrouver ces tortures d'esprit de l'Angleterre, et l'ennuyer lui-même de mon trouble? 11 fallait ne revoir l'Angleterre qu'avec une occupation forte qui me tînt raisonnable. Je le laissai donc partir seul.
Je retourne à Herblay, et voyant que V Histoire de Milan n'est pas d'un intérêt assez général, et que Vllistoire de Machiavel, qui me plaisait tant, se trouvait comprise aussi dans celle de son pays, je me décide à écrire riUstoire de la République de Florenceipouv laquelle j'avais déjà chez moi plusieurs historiens. Je fais veni les autres de la bibliothèque royale de Paris, et me voi dans la joie des commenceinaents d'un livre et du pi général. Florence a eu des grands hommes en tout genre,' son peuple est peut-être le plus vivant, le plus spirituel
des temps modernes; c'est une existence civile trèsforte, non pas sans doute égale à celle des Romains, à laquelle Machiavel la compare trop souvent, mais comparable à celle d'Athènes, et supérieure à toutes les existences civiles modernes, excepté l'Angleterre. J'avais déjà bien étudié mon sujet en Italie; j'en avais beaucoup causé avec Camillo, Libri et d'autres, et déjà, dans mes fragments sur l'Italie, j'avais exposé le plan de cette histoire. Ce travail m'était très-agréable. J'abordais avec enchantement chaque nouvel écrivain, et bien que les caroniques fussent souvent sèches à lire, et surtout à traduire, je m'amuse infiniment de mon entreprise sans m'en lasser jamais. L'histoire moderne d'ItaUe est l'histoire de la cittadinanza, la citoyenneté. Si, dans l'antiquité, une seule république soumit les autres, et conserva la souveraineté, plus tard, un grand nombre de villes s'élevèrent égales et rivales ; la liberté et non l'agrandissement fut leur but.
M. de Chateaubriand m'écrit en juin : « Je rêve toujours l'Italie et les Alpes, mais que vous importe? Ce n'est pas moi que vous cherchez. Si jamais je vous rencontrais dans quelque solitude , vous ne me reconnaîtriez plus; pour demeurer dans vos souvenirs, je fuis vos regards. y> Je vais à Paris au 6 juillet, et je le revois avec le charme d'autrefois. Il retrouvait sa gaieté, et son visage était le même. Henry m'avait tant tourmentée, que je jouissais un peu de l'absence. J'arrivais à l'époque de Dante. Je soigne beaucoup mon travail. Je consultais toujours les contemporains; ainsi pour Dante, Boccace, si près de lui, et si digne de le comprendre, me sem-
blait le meilleur. Dante avait-il eu des modèles en son temps? Où s'était-il inspiré? Homère et Virgile étaient alors ses seuls maîtres, et il ne lisait que le second dans roriginal. Je reprends tous les poëmes épiques, nonseulement Homère et Virgile, mais aussi Camoens, Milton, Arioste, etc. Comme je peins dans mon histoire les troubles civils d'après Les chroniques contemporaines , je donne aussi les parties du Dante qui s'y rapportent , la belle description de Florence ancienne (du Paradis) , la rencontre de Farinata , des Ubenti dans l'enfer, le récit de Ugolin, etc. Loia de suivre les Romains, comme Machiavel avait fait quelquefois, je cherchais de rendre exactement, et sans les altérer du tout, la rudesse et la simplicité de ces premiers temps. Cependant Henry annonce vingt fois son arrivée sans venir, m'appelle tout à coup à Boulogne où je ne vais pas, y vient, puis retourne en Angleterre. Chateaubriand savait le Parlement fermé. Il m'écrit :
« Milords et gentlemen,
» Je vous remercie de votre concours loyal dans ma guerre contre les infidèles. La présente session est close, et je compte sur votre retour à la prochaine session. »
Je vais revoir le Vallon avec mon fils et quelques amiSd et j'y passe deux jours : la vieille abbaye, le corridor, le| cellules existaient encore; mais le château bâti depuis étai en ruines; la chambre de Laure, sans toiture, bien quj les rosaces, les ornements, les couleurs fussent restés ai
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 2il murs, comme dans les ruines du palais des Césars et d'Herciiliuium. Le parc, abandonné h lui-même, était encore plus beau que du temps de Laure, les arbres plus grands, les gazons plus touffus, les fontaines plus limpides, la campagne plus abandonnée, plus solitaire, plus sauvage, plus silencieuse. C'était d'une beauté et d'un calme admirables. Les mille parfums des bois remplissaient la vallée. Je me souviens du soir au clair de lune, sous ces grands bois abandonnés, au bord de ces fraîches fontaines. Ce fut une nuit très -belle, où je me suis souvent relevée pour voir le paysage.
A mon retour à Herblay, Didier et un de ses amis viennent m*y voir. Cette visite m'amuse beaucoup. Je reviens avec eux à Paris par la forêt de Saint-Germain et Maisons. Et de retour à Herblay, j'apprends qu'Henry €st arrivé à Paris.
J'y retourne; il vient aussitôt chez moi; mais en apprenant que j'ai revu durant l'été M. de Chateaubriand, il se lève et sort. Le lendemain il vient un moment et sort.
Tourmentée, je fuis chez une de mes amies à Creteil. Ce village de Creteil, trop près de Paris, ne me plaît pas; ce n'était pas l'aspect agreste et champêtre d'ilcrblay.
Henry court à Herblay, se tourmente, écrii. Je reviens à Paris où je trouve une lettre d'Henry qui me blesse; je veux donc éviter encore de le voir et je prends un parti extrême. J'écris à M. Libri, autrefois mon sauveur intellectuel, qu'il vienne le lendemain malin dès liuit heures, me chercher pour m'emmener chez lui. Je voulais me sauver d'Henry ; il me tourmentait trop. Le
lendemain, je me lève inquiète, attendant Libri, mais on me remet aussitôt une lettre d'Henry apportée à six heures du matin, qui disait que nos liens seraient les mêmes qu'autrefois, sans s'expliquer davantage. Je ne demandais pas plus. Il annonçait qu'il serait chez moi à midi.
Libri arrive et je lui apprends que j'ai reçu cette lettre. Il rit et s'impatiente, disant qu'il s'attendait à cela. 11 s'assied et reste longtemps chez moi à causer. Nous parlons de l'univers, de la nature. Libri dit qu'il reconnaît une force immortelle qui arrange tout. Il la voit, il y croit donc. Mais il ne la croit pas toute-puissante, car il voit qu'elle n'a pas tout bien fait. J'étais heureuse qu'il reconnût cette force. Pour moi j'en subissais complètement les lois et toujours avec un retour d'adoration vers elle. Ce ne sont pas les livres qui m'enseignent Dieu, c'est moi-même qui le sens, qui me prosterne, qui , surtout au milieu des passions , reviens là avec les sentiments d'un être créé qui cherche son auteur , soc maître. Pourquoi Henry n'avait-il pas avec moi de ces conversations? Un peu plus grave, il eût été plus fidèle et plus heureux.
Henry reste blessé. Nous partons pour Versailles , ofi il n'est pas aimable. Nous étions agités et pas encore heureux. Moi j'essayais de travailler à rHistoire de Florence, dont je lui lis tout haut quelques parties qu^ rendorment.
Nous allons à Herblay, où il devient plus tendre. I| va à Paris, m'écrit de là très-affectueusement, et revient passionné et délicieux comme il sait l'être.
Henry, très-amoureux et ayant juré sur l'honneur tout ce que je voulais, part pour les élections. C'étaient €08 belles élections, amenées par la dissolution que les tories venaient d'ordonner. Henry est nommé député de Marylebone, et son ton change.
Je me plaisais alors beaucoup chez une dame de Gênes qui, établie à Paris, recevait plusieurs Italiens distingués. Je voyais chez elle le professeur Orioli, assez âgé, compromis dans l'affaire de Modène et exilé. Esprit grave , profond, italien, sans nul arrangement, simple et des plus intéressants, je l'écoutais des soirées entières. Il parlait bien français, mais il me pria de corriger quelques articles pour les journaux, et il vint chez moi les lire tout haut. Comme il était pauvre, il dînait chez un petit restaurateur du côté de l'Hôtelde-Ville. J'imagine d'aller dîner chez son restaurateur ■avec lui et quelques autres de ses amis. On trouvait là d'autres Italiens exilés. Nous y faisions des dîners, non pas bons, mais gais et animés. Orioli me reconduisait chez moi en traversant les Tuileries, et passait la soirée chez moi. Ces esprits élevés, graves, et sans nulle prétention, sont ceux qui m'ont toujours plu davantage, €t c'était pour moi une des plus grandes séductions de l'Italie. Je voyais chez cette dame italienne d'autres ilaliens distingués : M. Tomaseo qui revint chez moi (car je l'avais connu à Florence), d'un esprit piquant et diarmant , déjà célèbre par ses ouvrages , le comte Maàiiani, depuis mêlé dans les affaires du pape, homme ^mable, doux, plein d'onction. Ces soirées étaient bien lltfiennes, agréables, sans manières, très-animées; on
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y disait ce qu'on voulait. En février 1835, Henry m'appelle à Boulogne à peine guéri, car il avait été malade. Cette dame italienne vient me voir et me faire ses adieux me disant affectueusement que l'àme de son salon s'en va, que ses soirées vont perdre tout leur prix, et mille choses flatteuses qui caractérisent sa douce patrie. Je quitte Paris avec quelque regret, avec quelques pleurs même, car l'Angleterre m'était odieuse.
Ce temps à Londres fut troublé, inégal, heureux mais douloureux. Nous étions très-violents ; Henry, qui avait été infidèle, était humilié par mes reproches et mes pleurs, moi triste, prévoyant une rupture. Il donna quelques soirées où il me présenta des jeunes gens de ses amis, tous assez médiocres, mais notre vie n'était pas arrangée d'une façon qui me convînt. Il était tout de suite jaloux des hommes que je trouvais aimables et moi j'étais bien aise qu'il fût jaloux. Son visage plein de sentiment, sa belle bouche, ses dents de perles, me plaisaient plus que tout ce que je voyais de beau. Après ces soirées et ces jalousies, nous étions plus passionnés, plus tendres. Lui, si actif, s'inspirait bien du monde, de la rivalité. Animé dans un salon, il causait avec esprit, et il avait la meilleure grâce du monde.
Mais je comprenais que nos liens ne pouvaient durer. Un jour je me rappelle, au souper, je pensais que rien d tout ceci n'était pour la vie. Je le voyais riant à table ave ses amis. Je me disais :
— Moi seule, je disparaîtrai de cette table ; il continuera de recevoir ses amis, de donner des soupers et d'être heureux. Une autre femme, une jeune épouse occupera
LES ENGHAxNTEMENTS DE PRUDENCE 245
cette place que j'ai. Qu'il soit heureux ! Qu'il jouisse de la vie et de l'amitié, qu'il m'oublie î
Ces idées exaltées se mêlaient au mouvement du soupei'; au bruit du rire et de la conversation ; je n'avais nulle sécurité. Au lieu de vouloir vaincre ici et tout dominer, je me retirais attendrie et non humilié de ma défaite. Je sentais le monde plus fort que moi ; je me voyais d'avance vaincue. La passion porte parfois en elle une tristesse noble qui se nourrit bien des éternels adieux, des doux regrets et des rêves de la douleur.
Un soir, où Henry était à la Chambre, je vais seule au grand opéra italien avec un domestique. On donnait la Sonnambula. Ce fut un complet enchantement, Fltalie m'était rendue. Henry me dit, au retour, que j'étais trèsanimée et très-aimable. Le printemps commençait. Nous trouvons une petite maison champêtre à Putney, oii nous allons pour quelques mois. Je travaillais bien à ma brochure et à mon Histoire de Florence. Mais nous étions trop seuls, et lui toujours absent. Je m'en plains; il s'en fâche , scènes d'amants. Douces réconciliations , douces nuits. C'est un temps heureux, mais parfois je m'ennuie à périr. Le climat, l'inaction, un trouble que la passion donne me jetait hors de moi. Un soir, au clair de lune, que j'étais tourmentée! De quoi? Je ne sais. Je sors, je rentre, je disais des vers de Phèdre. Il me propose un jour de venir chez lui dîner avec ses amis. Je le voyais toujours entraîné, sans résolution fixe. Je songeais à m'en aller. Il en est furieux.
Mais, dus que je suis arrivée à Calais, ma raison revient, je suis contente et calme.
J'y passe un jour charmée. Je vais à Paris pour deux mois. J'y trouve et j*y reçois des lettres de lui passionnées, délicieuses pour me rappeler. Ce n'était pas difficile. J'étais éprise, impatiente ; il annonce qu'il va venir à Paris.
Je vois beaucoup cette dame italienne dont j'ai parlé.
Béranger m'avait écrit durant le printemps qu'il était ruiné. Tout à coup, à Paris, songeant à lui, à son avenir privé d'aisance et de douceur, j'imagine une souscription nationale et je fais courir dans Paris un petit imprimé pour ouvrir la souscription. Déjà la chose s'annonçait très-bien, et les ouvriers avaient dit qu'ils souscriraient le samedi, jour de leur paye, lorsque Béranger, instruit, arrêta tout. Il vient me voir, et sans savoir que j'étais l'auteur de ce projet, il me dit qu'il s'y oppose absolument. Bientôt, il m'écrit :
« Avant-hier, en vous parlant d'une souscription que je repoussais, je ne savais pas m'adresser si bien. Hier, à Sainte-Pélagie, j'ai appris avec peine et surprise qu'un volume de listes écrites courait tous les coins de Paris e que vous étiez contre moi, à la tète de cette conspiration. Nous avons eu déjà bien des sujets de querelle, mais celui ci serait bien autrement grave que tous les autres. Je vous l'ai dit l'autre jour : je ne permettrai jamais que, même
avec la meilleure intention, on me traîne en public et l'on me fasse contracter des obligations qui me répugnent. Je vous prie donc de vous hâter de mettre fin à cette tentative à la fois blessante et inutile. Votre amitié pour moi s'est complètement égarée dans cette circonstance, etc. »
Quelques jours après il m'écrit encore des reproches :
« Que diable aviez-vous besoin, disait-il, de revenir de Londres pour cette équipée ! »
Plus tard , arrivant de Picardie, il m'écrit : a Savezvous qu'en province j'ai trouvé des gens de votre avis, qui prétendaient que je n'en aurais pas été quitte pour 500,000 francs, un demi-million, quelle aubaine pour un pauvre diable ! »
M. Thiers lui avait déjà fait offrir une pension qu'il avait refusée. Il refusait tout. Il me pardonna bientôt, et quand il sut 1 empressement qu'on avait montré pour celte souscription, il fut attendri et content.
Le matin de mon départ pour l'Angleterre, à dix ou onze heures, je vais aux Tuileries, à quelques pas de chez moi, et lisant là un journal, je vois passer le roi au milieu de son état-major. Le roi n'avait pas l'air noble, mais tout cet appareil était royal. C'était brillant. Je le regarde passer. J'étais indignée du journal que je tenais à la main ; je crois que c'était la Tribune ; ce journal conseillait presque le meurtre du roi ; on ne pouvait tolérer ce langage abominable ni un tel abus de la presse.
Je ne devinais guère ce qui allait se passer. Je traversais le jardin quand une dame me dit que le bruit court qu'envient de tirer sur le roi. C'était l'attentat de Fieschi.
Je rentre aussitôt chez moi ; déjà partout on parlait du crime sans en savoir bien les détails ; des rccits faux se mêlaient aux récits vrais. Je vais voir madame Hamelin ; elle savait les choses à moitié ; quelques personnes arrivent chez elle mieux informées. Paris était très-agité. Je pars le même soir. L'attentat de Fieschi lit qu'on voulut justement retenir la presse, mais on allait attaquer pour cela le jury criminel. Quelle faute! M. Royer-Collard la signala avec emportement. La France ne saura-t-elle jamais avoir des lois suspensives, comme en Angleterre? Des lois ad hoc ; celles de Pitt?
A Putney, nous avons des scènes. Il avait été encore infidèle durant mon absence. Solitude absolue avec lui. Lui souvent taquin, moi ennuyée et refroidie. Nous avions aussi des jours tendres. Un matin, lisant André, de madame Sand, ranimée par ce beau roman, j'aimais, je me disais que ma vie était heureuse. Il rentrait lard le soir mais régulièrement, et souvent le matin il restait. Le soir, nous lisions Volupté de Sainte-Beuve. Je reviens à Loi dres en tilbury. C'était en octobre, au soleil couchant. L^ nuages étaient colorés, immenses, et presque dans le tq bury. Ce ciel était prodigieux par les teintes d'automne l'immensité des nuages très-bas. J'en suis frappée. Cetj là, heureusement , mes derniers adieux à FAngleterrc J'avais traversé quatorze fois la mer.
A Paris nous sommes d'abord froids tous deux. 3J( j'étais mécontente, détachée, je désirais mè dominer, m'arracher à un sentiment qui m'avait trahie tout l'été. Henry voyait mon impression et, au moment d'un adieu qui pouvait être éternel, il reprit sa tendresse. Après un
tel amour, si long, si emporté, ses adieux pouvaient-ils être autres? 11 voulut effacer les mois passés, il me montra le plus grand dévouement ; il parut plus séduit que jamais. Il vint loger chez moi ; nous ne nous quittions plus; il ne pouvait partir. Comment eussé-je été très-loucliée, quand tout l'été je Tavais vu changer? Je craignais de partager son impression, je ne voulais pas m'attendrir, je voulais voir son départ comme celui d'un aimable enfant que je savais content dès qu'il serait parti. Cette froideur porte à l'extrême son exaltation, puisque tel est l'amour. Un jour, il me propose d'arranger tout de suite un mariage secret qui le sauvât de perdre rhéritage de sa mère, d'aller consulter un avocat ; il consentait à tout. Je lui demande un moment pour réfléchir. Il sort et je lui écris. Je ne le voyais si dévoué, qu'au moment des adieux. Je savais qu'il allait changer. Je ne voulais pas abuser de sa faiblesse. Je lui écris cela, et que si dans un mois il persiste, nous nous marierons. Il rentre chez moi. Je lui donne ma réponse écrite, il la lit tout bas devant moi et me dit que je suis très-noble. Il ne pouvait partir ; il me dit un adieu désolé. 11 était sorti, et moi, moins affligée que lui, lasse de cette vie, je ne m'attendrissais pas lorsqu'il rentre, il revient ! C'est lui! Il n'avait pu partir. Il revient exalté, désolé, s'assied par terre, la tète sur mes genoux, et m'adore, et me supphe, et me jure... Mais moi je disais : — Tout va s'évanouir dès qu'il m'aura quittée ! — Il reste, passe la nuit avec moi : quelle nuit encore I Mais ce ne fut plus celle dont j'ai parlé. Il s'abandonne sans mesure, passionné, entraîné, mais seul dans cet état, non encouragé
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par moi; il pouvait encore espérer, les torts étaient à lui, il se réveillait plus attendri que jamais, moi, j'étais sans confiance, lassée, résignée. Enfin il part le lendemain, acceptant mon épreuve qui était seulement de ne m'écrire que dans quinze jours et de décider alors ce qu'il voulait faire.
Mais quoi! Avec plus de douceur n'aurais-'je donc pas pu raffermir un homme si bon, si estimable, si admirable même? N'aurais-je pas pu lui faire signer simplement l'engagement écrit de m' épouser plus tard et le lui faire jurer devant Dieu? Mais que dis-je? il aurait fallu un amour ou des caractères plus tranquilles que les nôtres, car cet engagement fut devenu nul à la première querelle, dès que je me plaindrais de l'Angleterre, ou dès que je serais jalouse et que je lui rendrais cent fois sa liberté. Une femme froide et calculée pouvait seule faire réussir un tel engagement ; les violences de notre amour le menaceraient à tout moment. Ne voyais-je pas qu'il lui restait à faire un mariage d'ambition? Quand cela? Comment? L'époque seule en était incertaine.
Mais mariés en secret, ce mariage pouvait-il réussir? Je le crois. Je m'en faisais alors le bonheur le plus grand et le plus charmant. Jamais mariage ne fut si passionnément désiré. Quelquefois j'y croyais et je m'abandonnais à ce fève délicieux. Je m'étais promis, dès ce mariage conclu, de faire ce qu'il voudrait, d'être doucï dévouée, d'éviter les scènes. Avoir pour mari un si aimî ble amant, me semblait le plus grand bonheur du mond^ Je ne me figurais point le mariage comme je l'ai coni depuis, comme il est, un joug insupportable, avilissant
LES ENCHANTEMEiNTS DE PRUDENCE 261
qui tient la femme esclave, mais je ne voyais que l'amour rendu plus sacré, plus cher, et immortel. La santé délicate d*Henry me faisait attacher un prix infini à un lien qui mettrait plus d'ordre dans sa vie et qui m'en livrait à jamais le soin.
Mais bah ! des femmes plus légères lui plairaient plus que moi, je le délivrerais du tourment de ma jalousie. Ne m'avait-il pas dit qu'en m'épousant il craindrait qu'à la première de ses infidélités, je ne le quittasse ? il disait :
— Je veux la liberté, mais je veux garder ma femme.
Ma générosité me servit bien : elle me dégagea, à vingt-quatre ans, d'un amour trop tragique, et ici elle me rappela aux lettres sans entraver la course habile d'un ambitieux : deux fois je rompis avec la passion, la lumière, et ici je perdis, pour jamais, les délices qu'elle seule peut donner.
Je vais à Herblay chercher mon fils et terminer ma chère brochure que je donne à Paris à imprimer. Henry écrit. 11 était changé, je n'en suis pas surprise, et je ne veux pas m'en trop tourmenter. Ma brochure paraît ; elle voulait, en revenant rapidement sur l'histoire antique et moderne, montrer que le monde doit être conduit par une aristocratie intellectuelle en hommes et en femmes. Je l'avais intitulée : La femme et la démocratie de nos temps; en attaquant la démocratie qui n'est bonne, comme dit Rousseau, que pour les petits États, où le soin des boutiques ou des troupeaux ne demande pas de grands iaJents.
J'ai eu des suffrages flatteurs, beaucoup de lettres;
madame Hamelin m*écrit charmée, me dit : « C'est pour ce genre que votre talent se déclare. » Elle disait que c'était une très-belle conversation. M. Tomaseo, que je voyais beaucoup, m'en fait aussi de grands compliments. Tout le monde m'en parle chez cette dame italienne oii je passais deux soirées par semaine.
Le procès de Fieschi avait lieu alors et m'intéressait beaucoup.
Il y avait longtemps que je n'avais vu Chateaubriand. Je lui écris un billet affecteux pour le voir. 11 répond, le 9 juin 1836 :
« Vraiment? Mais savez-vous que j'ai cent ans? Pourtant écoutez, car je suis bien faible. Je puis avoir quelque chose à vous dire à la fin de ce mois : serez- vous ici? Si vous y êtes, écrivez-moi alors, et nous pourrons nous revoir. »
A la campagne je reçois une lettre de Chateaubrian datée du dimanche 19 juin qui disait :
« Où cherchez-vous un peuple? Vous ne méprisez p assez les hommes de cette époque : il n'y a rien à fai dans les siècles qui se décomposent; je travaille beaucoup mais pour après moi. Je laisserai mon histoire et l'histoire de ce que j'ai vu. »
Je reçois à Herblay une lettre d'Henry en anglais, de quin?'^ ou vingt pages, la plus longue qu'il m'ait jania écrite. 11 était secrétaire d'ambassade à Bruxelles, d'où m'avait écrit plusieurs fois pour m'y appeler. Ses invi tiens ne me tentaient pas. Si j'avais pu me distraire de lui, j'en trouvais les occasions chez cette aimable itaUenne dont j'ai parlé. Je retrouvais ma chère Italie. Mon amie
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de iiafl
irlandaise m'adressa aussi de Milan un jeune seigneur, qui me fit ces vers :
No, non è eterno Tamor qu* io sente, Crederlo eterno non dei da me.
Sul peso orribile d'un giuramento, Non potrei vivere nemen con te.
Un' ora donami, un'ora sola, Ma lutta d'estasi, tutta d'ardor, Ed al pericolo tosto m'invola D'un lungo, liepido, fedel amor!
J'envoyai ces vers à Henry.
; J'avais remarqué que les hommes se prennent chacun pour un modèle de tendresse et des autres mérites de l'amour. René, ne croyant qu'à René, n'eCit jamais soupçonné une flamme exquise comme celle d'Henry. Jérôme de même se réservait le sublime de l'amour dont il ignorait les délices. M. Warwick était le seul qui ne se vantant jamais, dans l'ignorance de ses incomparables qualités, crût tous les hommes semblables à lui. Voyant cela j'eus soin de me figurer chez les femmes des passions trèssupérieures aux miennes, ce qui me fit excuser beaucoup Henry. Je pensai souvent dans la suite qu'il avait trouvé cent fois mieux que je n'étais, des femmes qui meurent d'amour et qui ne font pas des livres.
En août je m'établis à Herblay, où j'avais les historiens de Florence. M. Thiers quitte le ministère en septembre, à cause du refus du roi d'intervenir en Espagne comme il l'avait d'abord promis. La démission du ministre était la plus honorable, et une leçon pour tout le monde. Je sa-
254 LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE vais ces affaires par Jérôme, ami de M. Thiers. Je vis d'ailleurs celui-ci plusieurs fois. Il eut pour successeur M. Mole, qui, trois ans après, en 1839, allait voir se former contre lui là coalition. Ces affaires m'intéressaient sans m' animer. On vit plus tard d'ailleurs que le roi avait eu raison pour l'Espagne. Je cherchais la campagne et j'étais enivrée de l'automne, ma saison favorite, qui se passa doux, tranquille, inspirateur à Herblay, dans l'étude, durant les grands vents et les profondes impressions de cette saison mélancohque. En revenant un jour de Paris dans la tristesse du ciel, je fais la seconde prière qui a paru depuis dans mon troisième petit livre. J'ai passé des heures parfaites dans la petite église d'Herblay, avec une confiance complète en Dieu, l'admiration de David, l'espoir qu'Henry reviendrait. Je relisais des parties de Thistoire romaine, le gouvernement de Cicéron en Cilicie, quand il dit à Atticus : « N'imagine rien de plus élégant. »
Indépendante, heureuse et forte, je prolonge ce séjour jusqu'à l'hiver. Je finissais de raconter le gouvernement glorieux des Albizzi, je divisais ma première partie. Ce ravail me plaisait; je faisais aussi étudier mon fils.
Ce temps fut très-doux. Je projetais un voyage en Italie après l'hiver. Je n*aimais qu'Henry : quelques infidélités à peine, si je les lui avais faites pour l'oublier, me l'avaier rendu plus charmant. J'en étais occupée, mais de loii sans lui écrire ni en avoir de nouvelles. Je me reposé du mal d'une passion incertaine. Mais cette passion d( minée existait, et peut-être prétait encore à l'étude, l'automne leur enchantement.
LES ENCHANTEMENTS DK PRUDENCE ^i5o
Je trouve en arrivant, au 10 décembre, par une grande neige, Didier qui demandait à ma porte si j'étais arrivée. Nous nous revoyons avec plaisir. Je termine en janvier mon premier volume de VHistoire de Florence, en travaillant beaucoup, et en prenant des livres à la Bibliothèque. Chaque nouvel écrivain m'amusait, mon travail était, durant toute la journée, un plaisir continuel.
Quelques personnes s'occupaient de la question sur le sort des femmes, soulevée par le Globe, Je fais connaissance avec elles. Nous avions des soirées chez une de ces dames oii l'on discutait les questions. Je porte un ruban rouge au cou ; j'en voulais faire pour les femmes un signe de ralliement, et qu'il nous rappelât sans cesse notre oppression et notre devoir. Ces soirées durèrent tout l'hiver ; si les réclamations pour les femmes, commencées par les saints-simoniens , si des écrits, des journaux depuis, n'eurent pas un résultat apparent, toutes ces choses préparent en faveur des femmes, une opinion qui s*établit mieux chaque jour, finira par triompher, et adoucira enfin leur sort, leur éducation et les lois.
L'année 1836 a été l'époque la plus forte de ma vie.
La question des femmes amusait beaucoup Déranger. Il m'écrit : « J'ai eu des nouvelles de vos assemblées et j'aurais volontiers fait soixante lieues pour y assister. Quoi! vous étiez présidente? (Je ne l'étais pas). Quoi! i vous et vos acolytes portiez de larges rubans rouges? Mais vraiment cela devait être d'une magnificence et d'une grandeur à désespérer Dupin avec sou crachat, et M. Pasquier avec sa fameuse robe puce. Et que de beaux et d'éloquents discours on prononçait là, m'a assuré la
dame qui les a entendus, et qui m'a prédit qu'il en résulterait infailliblement l'asservissement de notre sexe ; heureux encore qu'on nous laisse la vie, par simple intérêt de propagation, chose reconnue indispensable jusqu'à l'invention de quelque machine à vapeur ou autre, qui fasse enfin disparaître cet inconvénient trop bourgeois. Tout cela est-il vrai, dites-moi? Je n'ose croire le siècle en si beau chemin. Vous aviez bien, il y a deux ans, quelque prétention à le diriger; mais alors vous admettiez plusieurs des nôtres en partage. Vous avez fait bien des progrès, s'il faut en croire mon historien. »
En février 1837, je suis agitée, malade, non sans douceur. Mais mars est triste, sombre, agile; j'étais passionnée sans passion. La sensibilité de la femme agit sur des organes douloureux.
Je pubUai mon premier volume de VHistoire de Florence. Bérangerme disait que je ne changeais jamais mes opinions parce qu'elles dérivaient de mon caractère ; aussi trouva-t-il que je ne louais pas assez les Florentins,, quand le prince d'Anglona me devait dire plus tard à Rome que je les louais beaucoup trop. En traitant de FlO' rence et de la démocratie, je traitais de ma partie adverse en politique. La démocratie, favorable aux boutiques de Florence, ne peut jamais convenir à un grand État, et le mot même n'y signifie rien du tout.
Je préparais mon départ pour l'Italie. Je fais mes adieux à M. de Chateaubriand, qui vient me voir. Je le cherchais toujours, je lui écrivais. 11 répondait, il venait, plein de cette distinction, de cette élévation qui n'est qu'àj lui. Parfois une mélancolie profonde le rendait touchant. Il
LES ENCHANTEMENTS DE PRUDENCE 257 voyait avec bonté mes ouvrages, et me donnait des avis. Ces Bretons sont mélancoliques, comme Bernardin de Saint- Pierre et Lamennais. Jérôme me faisait assez souvent des visites. Je lui propose d'aller visiter le Vallon en ruines. Mais c'eût été trop hardi pour ce prélat. Je vais passer un dernier mois (avril) à Herblay. A Herblay, j'étudie le chinois et l'orient ; un nouveau curé me prêtait des livres sur l'Asie, et je passe tout le jour dans les champs. Ce temps est heureux, fort, un des meilleurs de ma vie. J'étais dans mes enchantements éternels de l'étude et de la campagne.
Je fais une course à Paris, j'avais quitté mon appartement, et je loge hôtel du Rhône^ où j'avais habité autrefois; j'y vois mes amis et je me plais fort à Paris.
Revenue à Herblay, je reçois d'Henry (auquel j'avais fait part de mon voyage en Italie) une lettre qui me dit qu'il me verra là, en se rendant à Constantinople, oh il était nommé secrétaire d'ambassade.
Je reviens à Paris hôtel du Rhône, Je reçois beaucoup de visites et des adieux affectueux de mes amis. Je reçois Jérôme. Didier reste chez moi durant plusieurs heures charmantes; il m'enviait de revoir l'Italie. Enfin Libri, pour m'annoncer sa brillante patrie, passe une longue soirée chez moi la veille même de mon départ; il y plaisanta beaucoup et fut des plus amusants et des plus aimables. Il me priait de lui ordonner de partir aussi le lendemain matin pour l'Italie,