‹ Les encouragemens de la jeunesseChapitre 13 sur 66 · I LE PELERINAGE DE LEMIERRE · texte numérisé non relu

I LE PELERINAGE DE LEMIERRE

ou i LE PREMIER DU MOIS.

Oi Tintrigae et les cotteries font quelquefois rëussir dans le monde , et forment des réputa* tions éphémères dont le t^mps &it bientôt justice, on voit souvent le vrai talent fuir ces fa-* briqiies de fausse gloire que dirigent Fimpu-o .dence et la médiocrité , dédaigner ces preneurs stipendiés qui mesurent le mérite à la bourse, et préféier au triomphe des Alonset nux suffrages des sots à la mode , la méditation de la soUtude et le conseil d'un véritable ami. Tel fut le système de Lemierre , de ce littérateur qui , n'ayant pour appui que ses propres forces y pour protecteurs que son travail , et pour toute fortune que son courage et son indépendance , parvint à l'existence la plus ho * noraUe et au fauteuil académique.

Doué d'un caractère aimable , et d'une sim« I 8..

8o I*S BJUXSUNJU^B.

plicitéde moeurs qui lui firent un grand nom* bre d'amis , on ne le vit jamais envier le suc^ ces d'un rival , attaquer une réputation juste^ ment établie, et, comme tant d'autres , fron^ der sans cesse , pour mieux cacher l'impuissance de produire. Pénétré de toute la dignité de rhomme de lettre», et s'abandonnant sans relâche au délire poétique , il négligea plus

'd'une fois , dans sa jeunesse , des àommes puissans et les^Êtvéurs de la fortune, poov se livrer exclusive]»di|t à ses oceopati^Mis ehé^ ries, et p8a*coiirir avec homievur la route épi* »euse qui conduit an temple de la gloire.

Cependant il était l'unique soutien de ki m^e ta phis tendre et la phis vénérable 9 ré*

. duite , par des malheur» , à un état de gène qu'il sut alléger avec ua zèle infatigable ^ avec une piété filiale dont il mérita d^étre cité eomriiè le plus parlait oiodèie. Jeune encoi*e et r^égué dans une himbk d^neure , Le-^ mierre se réduisait ^ Paris au plus strict né^ cessaire , pour subvenir aux besoins de eelle qui l'avait fak naître. J'ai plus d'une fois entendu ce littérateur distingué raconter avec plaisir les premiers momens de sa carrière ,

1>E I«EMT£RRS. . 8l

^'fl r^ardait comme le plus heoreux temps de sa vie ^ et nous assurer qu'à cette époque , ^a dépense générale ne montait pas à plus de YÎngt^einq sons par jour. Il se faisait alors environ douze cents francs de se^ ouvrages. Plusieurs prix remportés it difiCerentes académies de province , et la vente de quelques manuscrits , lui procurèrent k peu près cette somme pendant plusieurs années. II eût pu , comme tant d'autres de ses confrërés, se montrer dans le monde aveo^certains avantages , et sacrifier quelque chose à ses besoins , si ce n'était à ses plaisirs ; mais il songeait sans cesse qu'à Villiers-le-Bel , près d'Ecouen , demeurait sa mère âgée de cinquante ans, trop fière pour lui jamais rien demander ; mais en même temps trop tendre pour refuser ses pieux et honorables secours. U avait donc pris l'habitude d'aller, chaque premier jour du mois , offKr lui-même à cette mère chérie tout le surplus de sa dépense particulière t c'està dire , à peu près soixante francs , avec lesquels cette respectable dame trouvait, dans le joli village qu'elle habitait , une existence si^fisante, et qui la dispensait de recourir au I 8..«

82' .us PELERIIfAGE

travaâ de ses mains. Cependant, ne voukniË point abii»êr de la génërositéde son fils, dont elle ignorait une grande partie ôe^ sacrifices , elle se restreignait de son oôté Bans son \mm,^ ble liabitati^ , seule H sans domestique , va-* quant eUe^méme aux soins de son petit ménage* Sa dépense était si bornée ! son économie si sévère ! Avec quel plaisir elle se réduisait à la vie la plus fVugale , pour fêter chaque mois la présence de ce bon fil$ , qui ne manquait jamais, queHe que fut la rigueur on la chaleur de la saison, d'ârrivei* à Villierslo Bel sur les dix heures du matin, après avbir marché pendant quatre heures , et se refusant même la modeste ressource des petites voitures de St«-Deni8 , pouf ne diminuer en rien son offrande ! C& ! qUé cette éfitrevue était délicieuse et mutueliementsen^! comme Lemierre oubliait promptement les fatigues du voyage , en voyant les yeux attendris de sa mk'e s^attachw sur les siens , en sentant ses bras caressans le presser contre ce sein qui avait allaité son enfance! qu'il se trouvait riche alors du peu qu'il pMsédait , et que te premier produit de ses ouvrages lui parai$«' sait un précieux trésor î

Il passait ardiuaireo^e^t tout le reste de la journée auprès de sa mère; tantôt il travaillait au pet^ jardin <k>iit il arrosait toutes les fleurs; tantôt il pr^Sparait le bpis nécessaire pour là cuisine ou le chauffiâge , et prenait plaisir li remplir d*eau la grande fontaine de grès. Le^sQir s'établissait la causerie la plus initéresàaiite:, ^souvent la plus gaie : elle s'animait pendant un souper très-frugal , mais que Lemierie ne «^ permettait pas toujours à Paris ; enfin, après la.nuit la plus heureuse et le sommeil le plus (k>ux , notre voyageur , €X>ÉEiblé de tendresses, chargé de, bénédictions , se mettait en roule , et revenait à pied da|is la capitale, oh il pr^raitde nouveau son pèlerinage pour le mois auivanli.

Plusieurs années, se passèrent ainsi; mais comme l'ambitioii va toujours recherchant le cœur de l'homme le plus simple et le plus indépendant , elfe fit naître h notre poète uu seul désir L^en l^itiihe , sans doute , ce fut de pou- V(Mr offiir assez à sa inère, pour qu'elle eût auptès d'elle une bonne gduvertiaïUe , qui lui évitât le gros du ménage , et la soignât en cas de msdadie ou d'in&rmiitéf mais , pour cela ?

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il fallait en quelque sorte doubler la somme ; ce qu'il ne pouvait faire à moins de noiiveauK succès. 'Le sort fut favorable à ses vœux : son poëme sur f Empire de la Made^ et celui sur le Commence , lui méritèrent les prix de poé* sie de l'Académie Française , et k classèrent parmi les jeunes littérateurs qui donnaient l'espoir d'une véritable oélâ>rité. Avec qudl transport il alla faire hommage ii sa mère de sa nouvelle couronne ! Il partit cette fois dèg \bb premiers rayons du jour , et parcourut les cinq lieues de Paris à Villiers*Ie-Bel en moins de trdb heures. G*était au mois d'août, et la chaleur était excessive : ccmune il était entre Pierrefîte et Sarcelles , mardiant à l'ardeur du soleil , inon4é de sueur et couvert de pou»* sière , il est rencontré par Bartfae et Rivarol , deux de ses confrères, qui revenaient du châ* teau d'Ecouen , dans une voiture brillante» Us la font arrêter pour félièiter le lauréat de l'Académie sur son double triomphe , et lui demandent comment il peut voyager ainsi à pied , seul ^ et par la chakur* « C'est mon usa* ge , répond Lemierre ; j'ai fait vœu d'un pèlerinage tous les mois, auprès d'une femme

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qui m'est bien chère , et je viens de Paris sans m'arréter. ---* J'entends , dit Barthe , ami dn plaisir et grand coureur d'aventures , c'est une jolie f^erscinné qui va recevoir Thommage de vos lauriers. ^^ Mais , mon cher , ajoute Bivarol'y avee ce ton caustique et cette pi^ quante saillie qui le caractérisaient , des tau-r riers académiques sppt quelquefois bien pe^ sans , et vous aUez arriver chez v^tre belie'un peu trop £(tig9é~p^t<etre* r^ Sans doute , reprend Barthe , vous deviez au moins prendre une petite voiture jusqu'à Saint- Denis, -^ Oh î non 9 vép6fpie nsûV^n^^t le poète courooinë ; oe serai! quinze sons de mcÂns pour die; n A ces mots il les quelle , et continue son chemin « «< Quinze sous é» moins pour «lie ! répète Rivarol ; cela ne donne pas une haute idée de la dai&e de ses posées. -^ Vous verrez, ajoute Barthe , que ce sera quelque minois de village, qv»!queî(£e petite laitière de ces environs y qoi anra blessé rinvulnéftd)le;... 11 a du talent , sans doixte ; mais les goMs trop simples , et fuyant sans cesse te plaisir:-* Et puis une austérité.de mœurs ^ tme duperie de principes'i.;.i.«Q^iand uii é^iivainse couvre de

pavots , c*est en vain qu'on lui prodigue des lauriers ; il ennuie , ne parvient à rien , et voyage à pied. »

Pendant que ces deux aimables fous , suppôts renommes «de IMpigranune et de la sati^ re , achèvent leur voyage,, en passant en revue les cercles qu'ils ont charmés , les repukitibns qu'ils ont faites ou détruites, les femmes sensibles qu'ils ont désespérées, le sim^ et modeste Lemierre arrive à Villiers-le-Bel , et double Téclat de ses lauriers , en les ofBrant h, sa mère. « Ils me sont d'autant plus chers, 3» lui dit-i! , qu'ils me donnent enfin le pouvoir » d'exécuter le projet que j'ai formé depuis y* long- temps , de vous remettre chaque mois 3> le double de la somme que vous recevieâ, 3» Mais c'est à condition que vouis prendrez )> une gouvernai^te , qui vous rendra tous les » services dus à votre âge et à vos andaines » habitudes* » Madame Lemierre voulut s'opr poser à cette offre , que réprouvait la prudence, tt La carrière Kttéraire, disait-elleà son fils, >st si chanceuse! Un succès vous donne aujourd'hui de l'aisance , et bientôt un revers peut vous en priver. *-*- Je n'en discon-

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viens pas, répond le poète ; mais en attendant que ce revers m'arrive , laissez-moi jouir avec dëlices de mes premiers avantages , en vous entourant de tous mes scûns, en vous ramenant à cette honnête aisance dans laquelle vous avez vécu si long -temps, et dont vous n avez ëté privée que par des malheurs imprévus et par les sacrifices sans nombre que vous avez faits pour mon éducation. Puisque le champ dans lequel yous avez semé , devient fertile , il est bien juste que vous jouissiez de ses prémices. » En achevant de parler ainsi , il met un genou en terre , et dépose sur ceux de sa mère attendrie , cinq louis , en la laissant libre d'en faire l'usage qu'il lui plairait ; mais en lui déclarantque tous les mois elle recevrait paralle somme.

Le sort^îparut seconder tant de dévouement et d'ampv : le poëme des Fastes et celui de la Peinture , qui achevèrent de fonder la réputation de leur auteur , lui méritèrent de nouvelles couronnes académiques. Bientôt les tragédies d^B^yperomestre et de la Verne du MalalHWj obtinrent un si grand succès d'affluence ^ que L^oûerre se trouva non*»

.^Qoogle

88 LE PÉLERHTAGS.

seulement en ^t de fournir à sa m^re les cent vingt livres pal» mois , mais<[ue bientôt il adiéta la petite maison qu'elle ïiabitait. Il Tagrandit , Fembellit peu à peu , donna au jardin plus d'étendue ; et la bonne dame eut par ce moyen l'assurance de conserver toute sa vie cette charmante rétraite , oîi jamais ^ tant qu'elle v^cut , son fils ne manqua d'aller faire son pèlerinage accoutumé. Lui-mém« se procura dans Pons une demeure plus commode et plus prc^e à recevoir les per»* sonnes de distinction qui k recherchaient, tant pour ses talens , que pour ses qualités morales. Il sentit alors qu'il ne pouvait plus se dispenser^ de se montrer dans le grand monde ; mais , craignant dç dissiper ce qu'il avait amassé par son travail et sa ^rsévérance , chaque tbis qu'il allait porter son offrande à sa mère, il lui déposait tout ce que ses succès soutenus lui produisaient , la chargeant d'employer ces f^ds à l'acquisition d'une ferme qui , dans le cas oh il viendrait à mourir avant elle , lui assurât un revenu suffisant pour tonserver l'aisance qu'il avait tiuit de plaisir à lui procurer.

, Un joui^ qu'il dbemiQ£dt) «ofon B(m^u$$^ » vers ViUi€a^-le-Bel, par utie plvie d'au^ loome assez oc^idér^ble , il est r^noontré d^ Boiiveau sur la roule de Sawt-J>eni5, |)ar Tâëgant et joyeux &^rtbe , qui sq reuds^t seul, dans un rtobe via-à-vis^ au dsiltt^ail d'Ëcouen , où se réuuisaait «lors la {dus. I)rillante société de Paris, u ComiiHHit , «o'est vous , tnoù ther Lemierre ! «Eh quoi , tott« jours à pied ; et par wï t^i^ aeiid3lable ! — » te me suis fait à toutes les intempéries da Tair, aux caprices de toutes les saisons..-— t^omme vous voilà mouillé, crotté ! C'est l>oo pour un ai]^ur tomhé, mais non pour vous que Melpomène vient de coulronner desplutf l)rillans lauriers. — La pluie ne leur fait point, de nml. «^ £t où donc allez -vous comme cela*? •*- A ma petite maison de Villiei^le-^1. -^ Et moi h deux pas de ^ , au cMteau d'Ecouen : psuMeu , vous mopter^ dans ma voitut» , c'êst-à-dire dans celle que là duchesse D'*^ a bien voulu me prêter. •— Je vous .rends ^râce; je ^is toujours mon pèlerinage à pied. — J'entends ; pélwinage sentimental : il faut que votre amour soit

90 LE PiLfeKmÂGË.

d'one eonâtittitîoii Inen robuste , pour sup^ porter un si pénible Voyage. — J'en fait l'aveu 5 mon attachement est tel , qu'il ne finira qu'avec ma vie, — Vous voilà donc pris , à la fin i grand moraliste , qui , tôns cesse , boudiez le plaisir! D'honneur, j'en suis ra-^

vi Mais encore une fois, montez donc;

)e vous conduis à Villiers : vous saluez 'h la hâte votre belle qui s'emprese de faire sdcher vos habits ; vous faites un peu de toilette , et je vous emmène au château d'Ëcouen , oh. l'on reçoit avec distinction Fauteur couronne, oh chacun lui prodigue les hommages les plus flatteurs. — Je vous remercie ; le$ ^^nds cercles m'étourdissent , je n'y verrais plus au milieu de vous tous. — Adieu donc , et courez oh l'amour vous appelle. -^ Et vous 9 oil le plaisir vous attend, n

Lemierre s'amusait plus que jamais de la méprise de Barthe ; et bravant avec courage la pluie qui redoublait encore, il arrive chez sa mère tmnspercé jusqu'aux os, et en reçoit les soins les plus tendres. Elle avait, conformément aux intentions de son fils , pris pour sa gouvernante une pattvx^ veuve, dont le

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l)abil et la franche gaîtë faisaient s&ppoHet la laideur repoussante et l'allure grotesque. Jille se joignit à sa msuN^resse pour comUer Lemierre d'ëgards et de douces prévenances* Elle lui devait la paix et le bouhour de ses vieux jours : aussi n'ëtait-il pas un seul faa<bitant du village à qui elle ne contât chaque jour ce que cedigne fils faisait pour sa m^e , et, parcontre-ciHip, pour ette^^méme^

I^emierre, en arrivant, remit à sa m^re environ cent louis, montant des huit der« nières repr^ntations de la F'ew^e^ du Méilabar. C'était un des produits, les plus forts qu'il eût enivre recueillis au théâtre ; et cette somme complétait celle que désirait madamo Lemierre , pour acquitter le prix d'une ferme des eq;iriron& , qu'elle avait achetée au nom de son fils» Ce fut donc avee une joie inex** primable qu'elle en grossit le petit, trésor dont elle était dépositaire , se promettant bieû d'al« 1er, dès le lendemain matin, porter la somme entière chez le notaire du canton , qui demeurait à une demi- lieue de Villiers. Le l>eau temps succMant à la pluie , et le so. ha ayant déjà séché la sur&ce de la terre ,

9^ LB PJÉLBItlNÂeB.

lemierte employa le reste dte la joucAée h cttôiliir les f^uitis d'atitôitone, à tes ranger dans h fmitîei', à préparer chs plantations ponr renouveler le» espaHerd, et à donner snr~tout les soins le^ pkis empressés à une petitiei serre-chaudfe iju-il avait fiât ëtablii* ttn fond du jardin , et qni produisait à sa mère des i^mes pendant ThiTef , et de3 Heurs dans tontes lés saisons.

Ettân, Isi ntrit, à 0(Kte épo^e , yéttént par degrés couvrir plus pi^omptemént l'horizoït ée ses voileâ , ndtre poNte, moins fktîgnë du ▼byâ^ <;u*il &v9âi fanf lé nàrfin , <j[ue des tra* Taux auxquels il se livrait avec ardcni* dans, ion jardin , rentre près d^ sa mère, et tous ks dewL repreiloent fe tété- à-téte du soir , 4fai les conduit jusqù^au souder. Dix heures venaient de* soâner à Thorlbge du village , et madame Lemierrë, madgi^ tcrùCle plaisir «fu'elle épi^uvait à prolonger cette délicieuse «otrée, aBait se retirer dans sa chambre à ôoncher , lorscjue tout -à -coup ott entend une vcfcturre qui s'àrréie à fa porte oh Pott frappe. C'était ]I^Fthe hli-m*me, qui , nw%fé l'obscurité de la nnit , s^était fiait conduire dcc

DB LSIDERRS gS

dhàleau d'Ecduea à VilUers-Ie~Bel , ou 4 n'avait jpas eu de peine à découvrir la pe-* tîte maison de Lemierre, A Taspect de la vieille gouvernante qui vient ouvrir , il croit voir un de ces argus redoutables que la dé^ fiance et la jalousie placent ordinairement en sentinelles auprès de la jeunesse , et de la beauté. « Est-ce que l'austère moraliste se- M rait jaloux de sa belle ? » se dit il , en entrant; <c ma présence et ma réputation vont 3> achever de l'efirayer* • « • » U pénètre jusqu'à la porte d'un petit salon , toujours con^ duit par la gouvernante , et br^lant de voir la beauté pour qui le poète avait fait vœu de pèlerinage : il entre ^ et le trouve auprès d'une dame de soixante ana, dont la coiffure à papillon et le costume antique sont loin de répondre à l'attente du cvrieux^ Lemierre s'aperçoit de la surprise de celui-ci ; et lui désignant sa mère comoie la dame qui , chaque mois , l'attirait à ce village , il le fait rire de son erreur et rougir de ses soupçons. Barthe , impatient de remplir le but de sa visite , annonce qu'il s'est imprudemment lancé dans un traite et quarante au château d'Ecouen ,

^4 ^£ raUBRlNAeE

qu'il y sivtàt ^erdu non^seulemeat For qu^t portait sur lui , mais cinquante loviia sur saf parole ; et qa'il ren^ût tout O^ndiemeat prier Lecftierre de les lui prêter. «< Mon crëaueier 4 dit'il , est un secrétaire d'ambassade qui parf éemaii» povir Berlià ; il iki*est impossible de 4i£fére|( un ttistaut. J'ai votilii d'abord m'aàpesmr II fèosieors gi^as de qtiotit^que je cônliftis ^ mais ils n'ont jamais d'argetti sur e^x t les financiers ne prêtent qu'à forte «sure; f^ ne v^sdonç que vous , mon cher Lemierre, qui puissiez me sauver de èetle eriae d'hon-f âeujt-. J'ai pense que, nonv^^mênt doté par Meipomène , vous perui^ies facilement m'a- ▼anéer cette somme, ^e je vous remettrai sàus deux ntois, *-* De tout mèn emxt \ s'ëcrie cduî-ei : combien je vous remercie d© m'avcj^ préf&rf à tout autre! A ces mots, il prie sa rtàte de lui remettre cinquante louis sur son petit trésdr ; ce quVMe fit, non san$' quelque regret , puisqtie ce prêt l'empêchait d'acquitter le lendemain le prix de k ferme, ^nsi qu'elle se Tétait proposé. Barthe , munj de la somme , réitère à son confrère ses renierçîmens du service important qu'il veut

WK JLEMI£&HE. gS

bienkii rendre, r^iouvetle à mûfbme Le-t nâeire ses eiciises de so» Aratige Hié|Mri8e, et reiBonts <a>Taitiipe.

« J'av^eiie, dit Lemîeriie, ^pie je Mis heureux et ier d^obUger à ce poiirt on homme de lettres, etsur-tdut nn de cé& beaux esprita que fenrs s«oecès ésmg le f^nd monde aven-^ glent sur le mérite oheeur , «pi peut les serw «yee fii^ndiiae , et oonqu^rir leur estime* Cehit-ei tfi'a cpielquefiEMS dleoché sei traits 2iiaHos, et m^a inidiiié snr la sknplKBité de •BUS3 iiiofenr8;iénesiiispaifô£liCd« hn p>tmiFer ff œ c'^, là ^e se trcmye toujours la Té« ritaÛe ajBUtté. ^-^Mais, mun fils, éles-yous bien certain que c^te somme pour nous as^ se£ ooasidérahle. •...«-<- Me asra rendue ; cà, ^rèsM^fidèlement, je vous assure; Bartbe . est léger ^ J:)rîllaBt, caoatiqne, mais homme d^honnenr. Qaant à l'acqmt de la ferme, il ne sera différé que d*un mois ; le suocès ines^ péré de ma Vem^e me produira^ d'ici à no^ tre première entrevue , au^ddà de cinqisante louis que je puis dire avoir bien j^cés , puis» qu'ib m'ont fint un ami. ^y

Bercé de cette aimable idée, Lemicrre se

96 IB PétSKINAGK,

livra tonte la nuit au sommeit le plus paisi-» Ue; et le lendemain matin , li son heure ao coutum^e , il se remit en route pour Paris* Lorsqu'il était sur l'avenue de Saint-Denis , il fut atteint par Barthe toujours dans le vis* à*vis de la duchesse D***. Celui-ci le fait arrêter aussitôt , en descend , le renvoie au château d'Ecouen, et dit au poète en lui serrant la main : « Je ne puis rester en voi-^ » ture à côté de Lemierre qui marche à pied« 3> Je veux achever la route avec vous ; et 3> j'éprouve déjà que le char brillant de l'o-» 3> pulence , ne vaut pas le bras d'un vérita*> » bleami. » Us cheminent donc ensemble , et s'entretiennent des charmes , des avanta-r ges de la vie privée , et de ce vide qu'on éprouve tôt ou tard dans le tourbillon da grand monde. Pour achever de s'en couvain* ore , chacun d'eux s'amuse à faire la récapi* tulation de son voyage. « Hier , dit Barthe , j'arrive sombre et rêveur au db&teau d'Ecouen , préparant néanmoins tous les moyens d'^ayer un grand cercle , d'y briller et de plaire. — Moi , dit Lemierre , quoique mouillé jusqu'à la peau , et crotté jusqu'à

la eeifitUFe^ ['entre jc^eux et triomphant ehea Sia mère , tfM , par ses soins et sa tendresse, me ddlasse prc^apteoient des faitigues de Is^ roule. — ■- Je n'ai trquyé das^ ee vaste châ-r teau que l'ennui de l'étiquette , l'orgueil de^ rangs et des coeurs froids» -^ Dans mon humble retraite , la joie brillait sur chaque visa^ ge, et tous les bras m'él aient ouverts. — ^ Malgré l'appétit qui me dévorait , je n'ai pu diner qu'à cinq heures du soir , ne sachant que choisir à l'aspect des mets nombreux donc j'étais rassasié d'avance. — * Â deux heu< res précises, j'ai fait avec ma bonde mère le. repas le phis frugal , mais le plus sain. --^ J'étais, à gauche , étourdi par le caquet assommant d'un petit-maître ; à droite , suiTo-^ que par une vieille femme laide et musquée^ — A droite , j'étais égayé par le chant délicieux des oiseaux de ma volière; à gauche, embaumé par le parfum des fleurs de mou jardin« — J'ai passé toute Is^ nuit à courir après l'esprit , et à ne rien produire* -^ Jî^i dormi neuf heures de suite , et à mon réveil j'ai fait quelques bons vers. — Enfin , j'ai compromis au jeu ma fortuoie et mon lion,-r

98 IS PÉLBHI5ÀGB DB LBMIERRS.

neur* ' — Et moi j'ai pu réparer run et sau* ver l'autre* Jugez , ajoute Lemierre en lui serrant la main , jugez si j'ai raison d'aimer la vie privée , et si je dois être fidèle à moa cher pèlerinage. » <

SÈDAINE AU PARTERRE.

Celvi qui passait à si juste titre pour être tu France le premier charpentier dramatî* que , cet hcmmie qui , numis par calcul que par instinct , savait prendre la nature sur le fait , et donner à toutes ses productions un intérêt, une vérité dont tant de beaux esprits dédaignent le charme , et méconnaissent la puissance , Sédaine , en un mot, l'un des fondateurs de TOpéra-Gomique , et qui long** temps encore en sera le plus ferme soutien > ne cherchait point à plaire aux spectateurs opuiens et dâœuvrés , qui viennent appor-^ ter aux loges l'indolence et l'ennui ; il ne recherchait que l'approbation du parterre et des galeries ; il n'amlntionnait que les sufirages de cette nombreuse portion du public, toujours impartiale, et qui se laisse aller naturellement à toutes les sensations qu'elle éprouve. « Laissons , n disait souvent Sédaine aux jeunes auteurs qui l'honoraient et cherchaient àrimitor, « laissons à ceux de nos moder"?*

100 SIÊDAINE

3) nés confrères (jui s'imaginent rivaliser Mo- » lière ou Racine , la tâche glorieuse de charj> mer la gi^andeur et l'opulence : pour nous 3» qui suivons un sentier plus modeste , et qui 9 prenons la .fiupart de dos tableaux ?au vit- )* lage , ou dans les classes les plus obsoppes 31 de la société, J^oraoDs-nous à plaire aux )t boas vieux bourgeois du Marais^ aux faim- 9 netes raarobaùds de la rue ^nimlr-Dc^S 3» on des Lombarck; mettcois notre gk>û*e à » les amuser , là les intéresser , ii les insiâmii^ n sans qu'ils s*en doutent ; et si nos'oonroo- M nés ne sont pas formées du^beati laurier 3> qu'on cueille à la cime du Pairnaase , elles tt nous <^riront du moms quelques fleurs n dont le doux parfum nous consolera des at* » teintes.de la critique M de l'envie, i»

Ce qui ^r^^ont rendait Sédaine remarquable , et lui ât obtenir au théâtre. tant de suc-^ ces durables , c^était Tart si difiieile de préparer les situations , d'oli dépend le sort d'un 'Ouvrage ; il possédait cet art à un tel degré , ijue plus d'une fois on le vit oter déplaire un moment avec intention , pour se. montrer ensuite plus brillant y et porter -dan$ les cœar8

AU rARTERRE. lor

de proftmdes ëmotions* J'étais un four prè9 de lui à la représentation d'une de ses pièces , dont le premier acte excita dans Iq parterro de sinistres murmures. U resta calme , et dit > avec cettç noble a8stu*arice dutriomplie : u Je » crois cpi'ila se fâchent tout de bon ; ils mérif^ M teraient bien <p]e pour les punir, je fisse » baisser. la toile , et que je les privasse de T» mon second acte. »

E|i e£^^ ce second acte commence, et lé vif intérêt qn'il inspire, les «mots heureux dont il brille , et là rapidité de l'actioa embrasent tout l'auditoire , qdi passe du m^ontente* ment ^ du trouble à l'aocord le plus miant-*me > ^ Tenthousiasoie le plus universel.: n Je n savais bien , )» reprend alors Sédaine en souriant , « qu'ils se repentiraient de leur im-* » prudence. Ne faudrait^-il paà leur donner 1» des situations dès la première>scèae ? Oh ^ n je les formerai. »

Cependant oet'auteur cëlèbré , qui seniblait en apparence Vouloir commander au public » était ub de ses plus adroits adulateurs, et ne négligeait aucun moyen de lui plaire. Feu con* fiant dans le faux {eèk de tous ce» o$cieux qui

.1 ÏO.

103L SÉDAIITÉ

TÎament , aprfer la» première représentation d'une pièce , indiquer ee qii*il faut <îhanger ou retrancher , et qm ^bièn Souvent ne sont que les émissaires de l'envie qui n'ose se montrer) k d^couYefl vSfiédaîne avait coutume de ne s'en rapporter iqfa*à lui seul. Il allait à cet effet , pen&int la seconde repr^ntation dà ses ouvrages , se placer dans un dés coins les plus sombres du parterre;. et Ik , prêtant une oreilfe attentive, et se jugeant avec la sévérité dW censeilr impitoyable, il r^ecùeitlait ttmtes ks opinions dont il faisait son profit* Ni le»' éloges otitrés, tii lep critiques amèresl dotit^ était souvent assailli , ne pouvaient dAiour/ienson attention de ce qui était îoua^ ble <rar répréhensiWe dans son ouvrage , et de ce qu'il fallait y corriger; c'est ainsi que toujours guidé par le goût du pubËb , il sa-^ vait tour-à-tour e«dter' l'âtteniJfissement et provoquer le rire. C'est ainisi qu'en variant les Sensations du peuple, et lui retraçant des scèties tottfotirs à sa portée , il parvint à rivaliser au théâtre lés littérateurs les plus dis^ tingtiés , et à se faire un non& que rappellent • chaque jour en France les nombreux ouvrages dont il enrichit notre scène lyrique.

.Api^^^^^3Qut:eim le berceau del*Opéra.

Coii)ic[u0 par d'agréables productiotais, où toiit Paris sç portait 6a foule:, Sédaine, de conHcçrt akVQc Anse^ume et Favart ^voulût donner plus:d*e.xtçq;Si<m à ce genre de spectacfo si aaalo^e aU Cfi^raolèr© français ; il &: valoir le 'talent des çkcteuris qui s'unirent aux Com&Ueos Italiens.; et, siBoondë par les barmQnimit accords de IMonsigny , 4e Philidor et de, Giiëtry , il enridyt le répertcâre de ces ouvrages, nooàtbreiix et variés qui sont devenua mod^ea en ce genre , et portèrent le Tbéàire-Italien au plus degré de splendeur^ On venait d'y donner k^ première reprié-» sentation de RîcbUrd Coàur^dè-Lion^ L'en^ thousiasme qu'ftjirait e)£cité oettrpiède nouvelle, attirait ua « grand concotirsde^monde au théâtre , que S^ainé , matgcë tous sfes efforts , ne put aller se placer au parterre, qu'à la cinquième représentation. Oq avait joué, ce jour-là même , Rase et Colas , cbeM'œuvre de naturel , de grâce , de fraîcheur ; et tous les spectateurs , favorablement disposés par ce tableau frais ^ riant , se livraient avec plus d'ivresse encore aux situations entraînantes de

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I04 SÉDAIÏTB

Richarde Gelle^ entr*autr€$, ôît BhtHielichej> chant partout son roi , au retour de la Palestine , grimpe sur un arbre qui borde les fossés d'un château fort, et s'assure, en diantant une romance , que son maître gémit dans la tour obcure d*où il se promet de Farracher ; cette situation , dis^je , Tune des plus henreu^ ses du théâtre , produisait un efiet irrésistible. P'uh câté , l'héroïsme et la majesté réduits 3i l'impuissance , e^ gémissant dans les fers ; de l'autre, le noble' étan, le z^ infatigable, et les doQ^ic acoens de l'amitié, pénétraient àla* fois d'inquiétude, d'attendrissement et d'admiration .: tous les cœurs étaient épanouis, tous les jeux étaient mouillés de larmes. Sedaine seul , immobUe dans un coin du par^ terre, ne donnait aucun signe d'approbation, et méditait en secret sur les moyens de porter dans l'ame des spectateurs ces commotions électriques qui , bien souvent , empêchent de remarquer les dé&uts d'un ouvrage , lorsqu'un de ses voisins , surpris, choqué de cette froideur apparente , dit en grommelant : « II faut être bien malheureusement organisé',, pour ne pas sentir une scène aussi touchante*

AUPÀETBKKE. Io5

-^ Quaikl on n'a pas daigné sourire à Rose et Colas , ajoute un autre spectateur , il n'est pas étcmnant qu'on soit insensible aux beautés de Richard , ** Chacun est libre , répond Sédaina , avec la brusquerie qui le caractérisait c si je.pouvais aj^laudir la musique sans les paroles , je m'en donnerais le plaisir aussi bien que ygu^. •— » Et que trouvez-vous donc li biaiser danjs cette pièce ? répond l'un : tout ce ^ue dit Blçndel n'eBI-il pas l'expression du sentie ment , le ]:H)bleélan d'un chevalier lojal , d'un ami yx^9 Am sujet le plus fidèle i — Trouve reZ'Vous^ s'écrie un autre, dans les chefs-d'œuvre même de nos grands maîtres , une situa* tion plus vraie, plus attachante , et suivtout plus adroitement pr^arée ? — Je ne vous empêche pas^ messieurs , de vous extasier tout ii votre aise* Oh ! je ne trouve pas cela mauvais , je vous Assure ; mais chacun a sa maniière <le voir et de sentir ; et , quant à moi , je ne peux pas applaudir cet ouvrage-là* — » Il n'y a qu'un ennemi ds jSédaine <pii puisse parler ainsi, — Moi , son ennemi 1 je ne le ftjs jamais de personne. "-^ Le vrai talent a toujours tant ^envieux! continue un des i^ectateurs ; tel qui

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I06 SÉDAIIfE

critiqae si sévèrement les autres , ne pourrait pas en faire autant qu'eux. — Oh ! si je voulais m'en donner la peine. ../répond l'heureux auteur, avec un sourire qu'ii ne peut réprimer. — Vous , imiter Sédaine ! vous sériée bien embarrassé, si Ton vous prenait au mot, —-Peut-être ai- je fait mes preuves tout autant que lui. — r Je gagerais que monsieur est un de ces grands auteurs à petits succès. — Des ^ succès ! ajoute un voisin , il n'en eut jamais , et n'en aura de sa vie : quand on est aussi froid , aussi insensible à tout ce qui transporte et pénètre le cœur , on ne peut rien produire..... » Enfin , la dispute s'échaufife : Sédaine trouve si plaisant de quereller ainsi contre lui-même , qu*il apporte dans ses débats une chaleur , et sur-tout une ironie qui blesse ses incrédules adversaii^s au point qu'ils allaient en venir à des provocations , lorsque la totle se leva pour la représentation du troisièmie acte. ,

Cette partie, la plus faible de Touvrage^ et qui méine , à cette époque , était plus défectueuse encore qu'elle ne le parait aujouisd'hui, donnait beau jeu à Sédaine pour se

AU PARTEKHE. IQJ

critiquer de nouveau , et provoquer ses ad*^ versaires , que tout bas il tiommait ses plus ardens défenseurs. « Soutiendrez vous en-core , leur disait-il , que ce troisikne acte est digne des plus grands maîtres ? — Nous avouerons frabchement ^ lui répiiquait>on , qu'il ne répond pas aux deux premiers 2 tout ne peut être d'une ëgale force dans un ouvrage dramatique ; et ceux même qui approchent le plus de la perfection , nous offrent des actes entiers sans couleur et sans ressort^ D'ailleurs , Sédaine connaît trop bien la scène pour ne pas retoucher celui-ci. — Il fera pa]4>leu bien ; mais il aura de la peine à en faire quelque chose de bon, -«• Si vous l'aidiez de votre érudition et de votre génie» ajouta le plus obstiné des spéetateups , avec un sourire ironique , vous pourriez , sans doute , faire disparaître aisément tous ses défauts, et le conduire à cette perfecticm si rare , dont tout annonce que le det a voulu, vous favoriser. »

Ce nouveau trait satirique , dont Sédaine feignit d'être piqué au vif, alluma de nouveau Ui dispute , qui , des contradictions^ ^

I08 SBDAINE

conduisit aux railleries les plus mordantes^ Tout le parterre en fut trouble, et ne œssait de crier : « Silence ! à la porte ! à bas la ca* baie !..• » Enfin, le spectacle ëtant terininë, aux acclamations , aux applaudisseme^s rëitëres du public , on entoure les querelleurs , et Ton veut connaître, le motif qui les divise. il Ce sont ces messieurs j dit Tauteur de Ri-^ 3> ehard\ qui veulent me forcer à trouver 3» bonne la pièce qu'on vient de représenter , « et qu'en honneur , je ne puis pas applau* 3» dir. » A ces mots., un murmure général'' se fait entendre ; des huées de. toute espfee , et mille brocards tombent' sur l'inconnu , qui , cachant avec adresse tout' le plaisir qu'il éprouve , soutient son opinion aVec véhémence, et répète, en sortant du parterre, que jamais il n'applaudira Sédaine. « C'est » un perturbateur , crie-t-on de tontes parts ; « c'est un de ces chefs stipendiés par l'en- « vie, qui n'est venu que pour nuire au 3» succès de Richard; mais il n'y parviendra 3» pas. A bas le cabâleur K... ji .En. ce moment, l'officier de garde s'avance , et veut emmener l'inconnu , poiir rendre compte de

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9a conduite. « EUe n'a rien de^répréhensible , n répond celui»ci , d*ua caractère opiniâtre ; et voulant pousser à fin cette plaisante aventure : « J^ai dit à ces messieurs, et }s répète encore publiquement que jam^os je ii'applaudii*ai Sédaine, — Votre nom ? reprend l'officier. *-^ Je ne puis le dire qu'à vous seul , monsieur. •— En ce cas , suivez-^ moi. » A cet ordre prononcé avec force, et d'un air soupçonneux, Sëdaine, impatient de se soustraire aux regards des nombreux spectateurs qui sortaient , et parmi lesquels il craignait de rencontrer quelqu'un qui le reconnut , se dispose à suivre l'officier , dont il espère bien s'amuser encore, lorsque Favart , de'jà vieux , et trop célèbre pour envier le succès d'un rival , perce la foule , et venant se jeter dans les bras du critique ob&* tiné, s'écrie avec joie : a O mon cher Se- 3) daine ! jouissez de votre triomphe ; il n'en ]> fut jamais de plus eomplet, ni de mieui^ 3) mérité ! n

On peut se figurer quelle ftit , à ces mot*> la surprise de tous ceux qui entouraient l'au^ teur de Richard* On se presse à ses côtés i

l lO SBDÀtEfB AU PARTERRE.

c'est h tpài'Ae complimeniera ^ le £^oitera. UofiScier de garde , honteux de s^ sonpçons , se confond eh excusés : ks plus ardens défen geurs de Sëdaine, dcmt il avait si plaisamment excite la colite , redoublent d'applaudi$$e<* mens, auxquek succèdent mille ëclats de rire, et s'empressent qe divulguer tout ce qui ve-» nait de se passer au parterre, u Je Icrecon* » nais bien là , sMorie Favart 5 toujours ^tu^ i> dîant le peuple , et cherchant les moyens « de Finteresser pour le rendre meilleur. « Chacun trouva cette scène bien digne d'un homme de g^nîe , et d*un esprit observateur : on admira sa modestie , et en même temps cette noble confiance eh soi-même. Enfin Sëdaine , après avoir remercié ses aimables adversaires du vif intérêt qu'ils daignaient lui porter, se retira satisfait de sa soirée , et bien convaincu que , si la carrière du théâtre offre des contrariétés sans nombre et des dangers efiPrayans , elle procure aussi des jouissances dont elle seule efface le souvenir de tous les maux qu'on a soufferts.

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