SOMMEIL
nouveau Quintilien^qui , pendant quarante ans , fut IWacle du Parnasse français , et ne cessa d'honorer la pénible fonction de critique , par une érudition profonde , par un ca* ractère mâle , incorruptibfe. Elève enthousiaste de Voltaire , et contempomin dé toua les hommes qui ont illustré la moitié du dix-^ huitième siède , La Harpe s'était fait remar« quer dès sa jeunesse , par des succès académiques , auxquels il joignit bientôt les couronnes de Melpomène. Il se plaça quelque Uwtps après au premier rang des modernes Aristarques , dans la rédaction du Mercure de France^ qui prit, sous sa plume, un vol rapide , et porta dans toutes les cours étranger res la gloire et la prééminence de la littérature française. Enfin , séduit par la réunion des grands talens qui composaient le Lycée de Paris , enhardi peu* le plan vaste et impo-r sant qu'il avait conçu , doté par la nature d'une physionomie noble , expressive , d'une élocution ferme , entraînante , et de cette aurdacieuse fierté que donne la convictioil de ses propres forces, Le Harpe entreprit de parcourir tous les siècles , d'embrasser tous les gen-^
DE LA HARPS. % I 3
res : il fonda cet ëtemel monument deyenu , ponr sànsi dite , la mat^pémonde littéraire , qui présente Timmente dôaiaine dé Pesprit humain , depuis la poéti(pie d'Aristote , ju»« qu*aux plus l^èr^ productions que vit ëclore~ le commencement du dix-neuvième siècle.
Aucun critique n'avait conçu jusqu'alors une idée plus grande , un projet plus témè* raire , et cbnt néanmoins le succès a surpassé Pattente de son auteur. Qui mieux que lui posséda Fart de s'identifier avec tous les écrivains dont il parle , arec les innombrables productions qu'il analyse ? Quelle étonnante variété l quelle abondance et quelle couleur locale ! comme sa dialectique est pressante , krésistible ! H séduit , il efntraîne, alors même qu'il montre une prévention dont il ne peut se défendre, ou qu'à traiteses contemporains avec une partialité que peut-être il serait permis de blâmer. Jamais on n'employa {dus impitoyablement l'arme de l'ironie et du ridicule ; jcnnais on ne fit mieux sentir l'indépendance . et là dignité de l'hoteme de lettres ; jamais surtout on ne tonna avec une indignation plus véhémente contre toute espèce de tyrannie, t II.
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Cependant, à travers 6es fondresl otatoi-» res qui l/s rendaient si redoutable ^ on re-^ marquait souvent ^ dans ce critique sévère ^ la doucô voit du seiitiment et le sourire dô la gaîté. S'il aimait à parcourir des monts escarpes , des antres ténébreux , il se plaisait à descendre dans une prairie ^ à s'arrêter souâ de frais' ombrages^ à s'y mêler parmi les pâ« très , dont les jeux avaient pour lui des char-» mes. Il ëtiiit avide de poptdaritë ; le saffitigé des femmes sur-tout flattait son timour-pro» pre, et chatouillait son cœur. Je l'ai vu sou« vent , au milieu d'un cercle brillant , rendre aux grâces, à la beauté, les hommages les plus empressés : oh eût dit alors que l'austère Quintilien avait fait place au tendre Ti-* bulle, ou au galant Ovide.
Chaque fois que La Harpe devait parleir au lyc^ , on s'y portait en foule : la certi-* tude de s'instruire à l'entendre, excitait en* core la curiosité. L'érudit et le jeune élève , le philosophe et l'homme du monde , orateurs , poètes , artistes , tous s'empressaient d'assister k ce cours de Uttérature, devenu l'oracle du siècle, la balance du mérite, et
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Féohdledes r^utatioDS. Ce fut ainsi qw La Harpe analysa d*abord la poésie épique des anciens , les tragédies d* Eschyle , de Soph<h^ de et d* Euripide •« la comédie grecque et la<» fine, les che&rrd'œuvre d* Horace ^ les sa^ tires de Juue'nal, de Berse^. de Pétrone ^ek. les poésies erotiques de Catulle , d'Ot^ide et de Tibulle. U parcourut ensuite tous les ora* tenrs., les historiens, les naturalistes^ et, après avoir traoé le tableau vaste et fidHe des premiers siècles littéraires, il arriva plua brillant encore à, celui qui semble réunir, à lui seul, la splendeur de tous les autres : il retraça le beau siècle de Louis XI V«
Déjà il avait analysé , trop laooniquem^it peut-être , le génie fondateur de Pierre CorneiUe : déjà il avait fait sentir toutes les beautés de Racine, dcmt il ne pouvait se lasser d*admirer le style, qu'il appelle le langage des dieux* Enfin il venait de rendre à Mo-^ Jière, à Despr^ux et à Jean-Baptiste Rousseau, les hommages qu'ils méritent, lors* qu'il annonça que , dans la première séance , il parlerait sur La Fontaine. On attendait^ }fi jour fixé 9XCQ une impatience propojrtipn-^
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B^ BU talent de l'orateur. On savait d'ayanoe le respect , Tadmiration qù*il portait au fabuliste inimitable ; et ces sentimens qu Mprou^ vait l'universalité des habitues du lycée ^ ne firent qu'augmenter l'intérêt qu'^f&ait un smnblable sujet , et le désir d*entendre le pîug redoutable des critiques rendre justice aU bon^ hamme*
La Harpe, de son côté, mesura^ d'up œil observateur , la tâche qu'il avait entreprise ; et, ne doutant pas que son opinion sur La FcM^taine ne fît époque dans la r^ublique des lettres 5 et ne c<mtribuât à sa propre réputa^ tion , il se livra tout entie;r à cette partie de soa Cours Littéraire, Entraîné comme par enchantement dans l'examen de tant de fables dont le charme et la variété produisent l'indécision du choix , il fut Ipng-temps sans pouvoir clas<* ser ses idées. Il lisait saps .cesse , et relisait enr core , s'arrétant à chaque phrase , à chaque vers , à chaque mot , dont il admirait la grâce et le naturel. Cependant la veille de la séance annoncée arriva , sans qu'il eât achevé de met* tre en ordre son travail. Il lui £silkit donc p^*ser la nuit entière à r^issemUer ses matériaux.