‹ Les encouragemens de la jeunesseChapitre 19 sur 66 · LES LECTURES DU 30IR · texte numérisé non relu

LES LECTURES DU 30IR

De toutes les jonissances que puisse é|irouver un homme de lettres , de tous les avantages , cie tous les konneurs même qu'attirent èur lui des succès nombreux et médités , rien n'a plus d*atftfaits pour son ccenr, et ne flatte aussi délicieusement son amour- propre, que le bonheur de l'evivre dans ses enfàns , instruits par ses leçons , dotés par ses talens , e^ lui donnant l'assurance de se montrer dignes dNin nom dont la célëbrîtë lui coâta tant de travaux , de veilles et de sacrifices.

Ce fut priiir atteindre II ce but , qtn tout S-la foie ofire là récompense d'une longue et belle carrière , et l'espoir d'une heureuse vieillesse, que Marmontel s'doigna des cercles brillans de Paris et des faveurs de la eour , pour se retirer au village deSaint-Bri- I 10-

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ce , et s*j livrer entièrement à Tëducation de son fils.

Ni les fonctions d'historiographe de Fraû-îce , ni les devoirs que lui imposait l'honorable titre de secrétaire perpétuel de l'Académie Française, ne purent le faire renoncer à payer la dette sacrée d'un littérateur et d'un père. Si , dans ses Contes moraux et dans Bélisaire y il avait eu déjà l'avaûtage d'o£à*ir d'fiti|es exemples et des avis salutaires à* tpu* tes ies classes tie la société , il sentit qu'il ne pouvait en refuser à sa famîUe , dont il était si tendrement aimé. Il se mit donc à compof ser les Leçons d'un père à ses enfans^ auxquelles succédèrent bientôt les Ëlemens de Littérature* Il voulut créer un cours d'édu-* cation dragée de cette austérité scoIastiqi|^^ de ce système routinier qui fatiguent la jeunesse , nuisent bien souvent à l'essor du gé^ nie, et couvrent d'épines lesjiremiers sentiers du P^maasse , qu'on ne saurait trop

Marmontel occupait une maison simple « mais ccHumode, située près du château de Saint-Brice^ appartenant à cette époque , à

A SAINT-BRIOB^ lay

Pun des plus riches fermiers généraux , câèbre par sa ms^gmfîcence et son amour pour^ les arts , mais plus encore par sb, Ineilfaisan* ce , dont un grand nombre d'infortqnëscon* naissaient toute r^ëndue » et par Textrême tendresse qu'il portait à ses enfans*

Veuf depuis long- temps , il avait refusé constai^ment de former de nouveaux nœuds , dans h. crainte qu'ib ne diminuassent son extrême tendresse pour ses trois fiUes , qui semblèrent s'en montrer dignes , tant qu'elles fu-* rent entièrement soumises à son autorité; mais, richement ëtabGes , et lancées dans le tourbillon de* |>1aistrs , elles négligèrent insensible-» ment celui à qui elles devaient l'existence et le bonheur. Ce père , trop sensible pour ne pas souffrir de ce cruel abandon , mais trop fier pour le laisser paraître , résolut de quitter Paris, oh sa présence eût rendu ses filles plus coupables aux "yeux du public ^ il alla fixer sa demeure au château de Saint-Brice. Là, revenu de toutes les illu^ons du grand n^nde , fetigué desdâices de l'opulence, et dégoûté du commerce des hommes , parmi lesquels il eomptajit tant d'ingrats , il borna ses jouissan*

1 2$ MARMOKTEL ,

ces à l'étude de la nature et à la culture des arts, sa passion favorite, qui seule charme les ennuis , adoucit leschagrips^ et rend en quelque $orte lu^ie famille dans les êtres, intéressans dopt elle nous envirooner

Chaque jour on voyait cpt homme opulent, autrefois si recherché dans sa parure, parcourir , dès le lever du soleil , le parc de Saint'- Brice , sous les vêtemens d'un simjJe agriculteur ; élaguer des arhres, ratisser des allées , et prodiguer lui-même les soins les plus assidus à un jardin botanique où il trouvait am^ plement dç quoi coniposer une pharmacie complète 9 avec laquelle il allait dans t9U8 les environs porter chez les iadjgens malades ce qui pouvait alléger leurs souffrances , hâtef^ leur guérison. Bien n'est plus invet^tif en bien» faisance qu'un c^ur aimant et profondément blessé : il semble qu'il ne parvienne à s'étour* dir sur le mal qu'il ressent , qq'en courant ^pr^s tout le bien qu'il peut faire. >

L'habitation que M^rmontel avait choisie au village de Saint-Brîce, et qui chaque jour lui devenait plus chère , n'était réparée, do parc du château que par un mur mitoyen 9 et

▲ ftAfinr-BKies. iso

.biea souvent rancienifermier-gëtiëra}^, livré à ses occttpaticms^ ehamfétres , oi> ploiigë , au fond d*un boscfuet , dans b profonde rêverie à laquelle il s'abandonnait souvent, entendait son voisin fcdàtrer aveosesenfans, et savou« jer à longs traits les dârces qu'^rouve un beareux fère. « C'efi^ ainsi que j'étais , so » disait en soupirant le semeur de. Saint** n Brioe : jet vojak mes trois filles enlacée» n dans^meshrasi; j'entendais lecHrs^t^rârdé joie N en .m'abordant ; je ^recevais leurs douces n caresseat.^s., , et ni«H^n»nl me voilà seul ; 3i je ne. sais fduspix appuyer mopi ame, oii » pouvoir épancher ma tendresse: on -dirait^ 7^ à me v^Mr^ que j%ii|'aimai jamais de ma » vie ; et pourtant qiii jamais eut u]^ cœur n {dus confiant et p)u»»^tis}ble ? »»

hs voisinage de Maimontel et; la célébrité de son nom ipspirèreq^ à ce tendre pèi*e le vif désir de le connaître* .|ia popularité de celuici ,. sed taji>leaux si vantés , et s^ bibliothèque si renommée, fnquèreiiijfc également la, curio-* site du secrétaire peirpétuel de l'Académie frança^* On se fit d'siiqrd les^ vi^tes d'usage; des visites on &x vint aux. ^trevues du ma->

1 3o MAlUtLOIlTllI.

tin , aux C9i]]series du-ÉOir ^ et bientél se forma Vintimité laplus fraoïcbe «t la plus, rëcipror que. Une porte de ccMauDUUicalion fut établie dans le mur mito jen 4 le peftit jarc&i de Marr montel sembla d^7^1orriaii*e.paitîe du grand parc de Sajtnt-Brice: rhomme oipident allait chaque jour daps l^humUeretraitedf Tiionittie de iettr^ , goâtçr île charma ée Tindépen-* danee ^^ bonheur de ae suffira^k^i-même ; et fhoimne de lettres àJUaitàsito^ tour chez l'homme c^pulent appiten^dr^ le plu^digne em«ploi qu'on pQMse^^^de^ lariohessei, en comptant^ led heui*çu& ^dont Û H v^sâ^ ss^ cesse euvironnë. *

€e]petiéant, au ïnillèu de toutes ks jouissanees dont le séigneii<^ de Sanut^^Brice tétait comble , au sein mêeàff dcjs bënëdtiotions de tous ses oMîgës , et de làvëni^ration publique , Mormontel , qui sans' dessc étudiait le éotur humain , s'aperçut aisément que cet excellent • homme était oppressé d^une peine secrète. A l'aspect d'une àimiBé bien unie, il tressaillait învt)lontairemeut ; etptus d'unefeîs ses yeux s'étaient mouillés de larmes , en voyant soô voisin recevoir le!r caressscs dé ses aimables

A SAJKT-BRICE. l3l

çnfans* Ce dernier avait remarqti^ que les trois filles de son ami , livr^ plu3 que Jamais aUx séductions de T^pul^ice etdes grandeurs , ne venaient visite? que rareoxeiil ce tendis père, et que, dans leurs entrevues, elles n'avaient pas pet abandon , cette dou/ce confiance qui foriQe&t le premier lien des^ fa^ millesL. Uunese.pliâg»aitderéMrii»e disteiace de cinq nmrteUëa lieues^. «t.. qu'eUe parcourait «n moios d'une beu^e et denûe:^ dans «a calèdhe à toois cbevaun* L'autre prélextatt ks. soî&s qu'elle devait à ses.enf«ii&.«.<.«:^'eUe. abandonnait eQtî^eBaent à la lurveittaiice des gouvernantes* Quant à la troisième , eo^ core. plus ^^ai^ëe et plus minaudik^ que ses deux soeurs^ elle ne pouvait s'exploser , taa-« tôt À la cbaleup de Vétê , tacntot au froid excès* sif de rkiver ; eUe n'avait pas d'en&BS , h la bonnebeiure) maisâlle était daps son hôtdsurcbargëe detaét de dëtaib K.. qui sebornaient à œuK de sa toilette. En un mot, chacune de cest^ois datties étalait avec emphase ks efforts inouis qu'il lui fallait faire pour venir de temps à autre de Paris à Saint-^Brice , oîi jamais- elles ne se trouvaient ensemble , excepté

l3^2 MARBIONTEL

le jour de la Saint-Louis , fête de leur père^ Il ne jouissait que cette seuk fois dans Tannée du bonheur de voir à sa table toute sa famille réunie. Oh! comme ce jour- la son ame était* épanouie ! quelle ivresse paternelle répandue sur ses traits! quelle joie, quelle abondance dans tout le château! filles, gendres, petitsenfans , tous formaient cercle à ses cotés , tous s'empressaient de prendre place au festiUA....* U est vrai que chacun d'eux était assuré de trouver sous son couvert un présent assez^ riche qui ne contribuait pas peu à faire remplir avec fidélité le plus sacré des devoirs» Chaque sœur recevait en échange d'un àim^. pie bouquet,, soit un diamant de prix ^ soit un bijou rare et précieux ; chaque gendre une bourse pleine d'or ; et tous les petits-enfans des joujoux et des parures analogues à leur sexe et à leur âge. Ce digne chef de famille s'occupait lui-même de cette distribution à la satisfaction générale ; et plus: d'une fois on le. vit , malgré toute son opulence , s'imposer dea privations dans, le cours de l'année , prar subvenir aux frais de cette fête , et prouver à 5es enfans combien il était heureux de se re^

A SAHyTHOUCS. l33

trouver dtef de fainille , et df^a montrer toute ]^ tefïdresae, ...

On ëtak à 1^ &;i du mois dç'juiUet, et \t jour de Saint-Lpais approchait. A^armoute) , qui avaHJu d^m TaBOue <^ spa aiui, dout il avait jusque-là l'esj>ecti^ le secret «t le chagrin , coQçujt le projet de M rameuer ses en- &U|9^ fît de iairç reteutir dans leurs cœurs la yoiît irrîésistible de la nâiture* « Ms «ottt, di- » sait-^il , étourdis par Pc^uleuce, emportés » parledésûr de briller dabs lemood^ : prou< » voiis* leur que , de tous les plaiârs qu'ils M ppursuiveot, il n'en e^. point de compan rable à celui d embellir, de prplonger la 3> Vimllesse d'un père. Si celui-ci (ai^it^i^* j> tendre un seul murmura , toute sa femille 3? viendrait tomber à ses pieds; mais il sent » trop bien sa dignité pour se plaindre, et » ne veut employer qu^ l'cu^me du senti- 31 ment: p$ons le seconder, et tachons d'à-* » bréger sa sopffrance 1 »

' U ^avaiUait, depuis quelcjue temps, li ses nouveaux Contes Moraw^, et jsns fkisait ui^ plaisir d'en lû'e souvent des fragmens au château , ok ae donnaient rendez-vous k^ prin^

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eipaux habitaiis de Saint-Brice. Tâea de pluat délicieux , li la campagne , que ces réunions^ du soir , ok Ton se dâasse d une longue promenade; oti, bannisstint la gène de Tëtiquette, on se permet mutuellement ce laissezaller qui repose à-la .fois le ccnrps et l'esprit; on se livre avec bonhomie à ces cau^erie&sanst fin, à ces doux épanohemens de la &miiia«* rite. Marmontel savait mieux que personne les animer et les rendre intéressantes, ces eauséries du soir, qu'il aimait tant; souv^it, pour leur prêter plus de charmes, il se plai** sait à y faire des lectures attachantes , h ra« conter des anecdotes, dont il avait dans sa mémoire une colleotion si riche et si variée» C'est alors que son imagination , sans effort et sans contrainte . était brillante et féconde f c'est alors que son élocution séduisait , ei^raî* naît ses auditeurs. Aussi , daQs tout le village de Saint-Briceel ceux des environs, oa ne parlait que des lectures du soir au châ-^ teau ; c'était à qui pourrait en jouir , à qut briguerait l'hpnneur d'y être admis.

Arrive enfin la Saint- Louis : depuis phisi de six mois, aucun des enfans du seigoeuir*

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de Saint-Brice ii*étaît veso le TÛitei'; "et ce grand |o»r èuàt attendu ayee tine vive itn- ])atienGe. Le repa$ le pitis splendide , et les plos riefaies pr^ns étaient prë^Murés ; dé\k tous les halntans des environs s*étaient empressés de fêter leur bi^ifàîteur, et plusieurs .d*€;i|tre eux avaientété p^r lui retenus à dîner* Quatre heures sonnent h rh(»rloge du village, et personne encore n'arrive de Paris* V Vous verrez , disaient en grommelant les » .vieux donilestiques du château, qu'ils lie » viendïtmt que pottr se mettre à table , et » emporter ce qu'ils trouveront s<ius chaque 9> serviette^ Ils savent pourtant bien que leur » digne père dise ordinairement à trois beu^ » res précises , et que ce p'est que par bonté » poureux qu'il retarde jusqu'il quatre..... » Celui-^i gardait sevd un silence imposant , et s'oecupait à placer lui-même, sous chaque couvât , ce qu'il pr^uipait pouvoir flattef . }e plus tel ou tel de ses enfans , <fent chaque iiom était inscrit sur une carte , afin d'éviter la moindre méprise. Enfin un bruit de voi*tures se &it entendre , et bientôt les trois familles n'en formant plus qu'une en ce mo-

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ment, entrent daïw le grand 6aIon, où le seigneur de Suint-Briceeftt enfin saltlé, fleuri , entoure de ses nonibreûx enfatis etpëtitsenfans, dont les fcaréâsesJui ibnt oublier qtftt y a longtemps qu*îl n'a pu les presser dans ses bras. A leurs f^Aîcitations , se )ôigneîrt'de nouveau celle» dëi hàbitans dtt tâlâge^ et sur-tout les Tûeui^sineères^ âa Marmonl^^ qui voit hiire , sur la figuré de son ^ml , -âetlë ivresse paternelle éfde lui-même éprouvait chaque jour au mîKen de ses enfansi

Le dîner fut un ny^auge de cris d'ale^ gresse et de douces; émotions. €baque membre de cette nomI»»eusé fkmille trouve, 8ôus son couvert , un don pkis considérable encore q\ie leô années précédentes. Cet excellent père s'était épuisé; avait mfeié' àhticipé, cette fois , sur ses revenus , pour étonner ses enfens par sa phxlîgalité, et tâcîier de hut inspire t» le d^âir de le visiter plus souvent. Marmontel obiservaît tout en peintre dé la nature , et se disposait plus que jamais à exécuter le projet qu'il avait conçu.

Après le repas , qui futterminé par des chan- ^ns et des couplets de fête , ou Marmontel

A SAIifT-JIHICE. liy

avait câAté k bonheur d'UD pire, cm re^ vint dans le gprand salon. Tous les cœurs étaient épanouis ; on eût dit qu'une famiUe aussi heureuse ne pouvait jamais se désunir. Cependant un des gendres fait déjà signe à ses gens d'atteler ; encore quelques instans , et le plus heureux , le meilleur des pères va se retrouver dans son isolement accoulumé. Marmontel dirige alors adroitement la conversation , et parle des lectures du soir. Les habitans de Saint -Brice , qu'elles avaient si souvent intéressés , en dépeignent tout le charme avec tant d'enthousiasme , que cha~ cun sollicite le célèbre conteur de lire quel*^ ques fragmens* « Demandez-lui sur'-tout^ s'écrie le seigneur de Saint -Brice, un de ses ^ nouveaux G<mtes Moraux. — Oui , la Veillée , disent les habitans du village. ««^La Veilla ! la Veillée ! » répètent tous les petits enfans , se pressant autour de Marmontel , qui fait signe à son fik d'allel* chercher son manuscrit^ « Je suppose , dit-il, une société d'amis retirés à la campagne, s'occupant tous des moyens de charmer leurs loisirs , et d'égayer une longue scûrée d'automne* La dame de la maison $

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qui portait au plus haut degrë le talent de narrer , propose à chacun de raconter à la ronde , Tëv^ement le plus heureux de sa vie* On accepte la proposition , et il est dëcidëque les plus jeunes commenceront. . . • Mais je vous préviens , ajoute Marmontel , avec intention , qfle le cercle était assez nombreux ^ et que , par conséquent , je serai un peu long. — Tant mieux ! » s'écrient tous les en fans , qui témoignent le plus vif empressement, en prêtant au conteur une oreille attentive. Les trois sœurs , et leurs époux ne peuvent euxmêmes se défendre du désir d'entendre Marmontel, se promettant bien toutefois de monter en voiture dès que leur curiosité d'un mo* ment sera satisfaite. Celui-ci , prenant donc son manuscrit des mains de son fils , qui rentre en cet instant , lit d'abord l'aventure de Dervis , et celle de Dormesan , qui produi- ^nt le plus grand e£fet sur les jeunes cœurs dont il est entouré. Il passe ensuite au récit de Juliette , et à celui d'Olympe , qui transportent les jeunes filles d'un sentiment d'admiration et d'un attendrissement , qu'à leur très -grande surprise, éprouvent de même

A SAINT-BRICE. iSg

leurs parens* Eûfia Marmontel , se livrant à toute la chaleur, à tout le charme de son ëlo^ cution , pénètre encore plus profondémeat dans l'ame de ses auditeurs , par le récit d'Ariste , et sùr-tout par celui du Curé. Chacun admire ce digne pasteur , dont la persévérante bonté opère la plus heureusiç réconciliation , et assure le bonheur d'un ménage uni par l'amour , et que l'hypocrisie allait pour jamais réduire à la misère ! « Voilà , » s'écrie-t-on de toutes parts ; voilà bien la j». véritable piété : toujours active , toujours })^ indulgente, plaignant les passions , dber-* n chant à les modérer sans cesse , et non H à les exaspérer par la rigueur et l'intolé- 3). rance« »

Cependant, la pendule du salon marque dix, heures, et personne ne songe encore à se retirer. Vainement les chevaux hennissent, les cochers jurent , et les laquais s'im* patientent ; Marmontel , par une série d'é-vénemens variés et pris dans la nature, par des tableaux dessinés avec grâce , et qui s'emparent du cœur , sans fktiguer l'attention ^ a tellement captivé tous les esprits, et com- I , x3..

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mande Fintérét , qu'où ne s'occupe plus que du bonheur de Tentendre. On le supplie donc d'achever cette intéressante Veillée , oîi Ton brûle de savoir quel est celui de tous ses interlocuteurs qui pourra se dire le plus heureux. « Pour vous en faire juger , reprend le conteur,^ me faudrait encore une grande heure de lecture ; car , plus j'avance , phis

je dois rendre mes récits intéressans M(h«

même , je l'avouerai , j'ai besoin de reprendre haleine ; l'attention dont tous m'honores m'est si chèi^.. .. que je me laisse entraîner audelà de mes forces....... Je ne verrais, ajou*

te-t-il avec adresse, qu'un moyen d'entendre le reste de ma VeilÙe...^.... c'est de rester

tous au château deSàint-Brice , et de ne vous en aller que demain. —- Nous resterons ! ré^ pondent à-la-fois tous les eni&ns. -«^ Si nous n'étions pas retenus , dit l'aînée des trois sœurs, par la crainte de'dérangermon pèpe...« -^ Me déranger, répond celui-ci , d'une voix altérée par le saisissement de la joie*, ah^ restez! et je pourrai, dans la Veillée y citer à mon tour l'événement le plus heureux de •ma vie. » C^ mots, prononcés avec un ac-»

A SAINT-BHICE. l4l

cent si digne et si touchant , pénétrèrent tous les cœurs ; il fut à l'instant même unanimement décidé qu'on passerait la nuit au cbâ^

teau Marmontel reprît donc sa kcture , et

dans les récits à^Olangé et de Norlis , acheva d'exciter les plus vives émotions , et <le préparer le deriiier coup qu^il se proposait de porter. « C'est maintenant à vous, dit-il, à » prononcer sur celui de tous ces personu nsLges qui vous semble avoir été le plus •» heureux ^ mais si vous daigniez suspendra 3K jusqu'à demain votre jugement , je vous }>. offre à vous lire , a^ant le déjeuner , une 3> nouvelle anecdote qui, peut-être, excitera » plus vivement ençov.é. votre intérêt , et n fixera votre indécision. » On se sépare donc à minuit : chaque ifamille se retire dans soa^ appartement , et se livre ad scunmeil le plus doux ^ on repose si bien sous le toit paternel ^ Marmontel passa une partie de la nuit à revoir, à retoucher le conte moral sur lequel il appuyait toutes ses espérances; et dès qu'il fut instruit qu'on était réuni dans le salon , il s'y rendit iavec cette noble inspiration de l'a- . mitié qui semblait donner li sa voix plus de

l^% MAKSfOlfTEL

force et d'efxpression. Toas.les enfàiis se d posent à se pbcer autour de lui; mais km'' euriositë se trouve contrariëe, lorsqu'ils en* ten(tent le conteur ann^icer qu'il ne peut faire cette lecture qu'en la seule présence de son ami , de ses trois filles et de ses gendres. Ces derniers se regardent et ne savent à quoi attribuer cette intention; mais le dësir d'en-n tendre ^larmontel n'en devient que plus vif î on fait retirer tout le monde ; et l'auteur des Contes Moraux , place pr^ du chef de famil« le , qu'entourent ses filles et leurs époux , commence la lecture de PE^rreuv tffim bon^ Père.

A ee tableau de l'injustice d'un père qui méconnaît ie cœur de son fils, et lefiM'ee^ par son excessive austérité, de quitter ses foyers pour se soustraire à la tyrannie d'une belle mère, ehacun[des auditeurs porte desr yeux reconnaissans sur le seigneur de Saint-r Brice , et semble lui dire qu'il ne fut point ainsi pour ses enfans , et qu'il sacrffîa tout à leur bonheur. ..«•.•• Le lecteur continue ; il dépeint avec autant de force que de vérité^ les remords et la douleui* de ce père inconsot

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lable d'avoir âoigné de lui le plus sur appuî de sa vidUesse ; il retrace surtout ,. avec des. coaleors si vraies et des expressions si pëné** trantes, l'insupportable tourment d'un chef de famille sëpar^ des siens , prive de donner ou de recevoir la plus simple caresse, que soi» ami, ne pouvant plus résister à rëmotiooi qu'il éprouve, rinternnnpt tout-à-coup, en lui disant : votre malheureux Vanneville est bien à plaindi'c; sans doute, mais il l'a me'rite* -«• £h bien , juge? , s'écrie Marmontel , de ce que doit souffrir un père abandcmné^ éç ses en&ns , qu'il n'a cesse d'acoablçr de sa tendresse ; qui , par fierté, renferme sa dou* leur dans son ame, et porte l'héroïsme paterael jusqu'à faire creîre qu'on n'eut jamais aucuns' torts &iyera lui. — A quoi seiv vent les jJaintes, les mummrea? r^nd du ton le plus calme , le seigneur de Saint-Brice ; à aigrir des cœurs qu'on ne peut effiicer du sien. Plus un père est irréprochable, plus il sait soufiûrir sans se plaindre. — Il ne souf-^ frira plus L«.. » s'écrie l'aînée des trois fil-* les. A ces mots, elle se précipite avec ses fiOBUi^, aux pieds de ce digne père , qpi h%.

l44 / MARMOKTEL

relève anssit&t et les presse sur son séinj Leurs ëpoux suivent cette impulsion de la nature ; tous veulent exprimer leurs r^rets , leurfli remords : u Ornes enfans ! reprend l'ami n de Marmontel , n'altérez pas l'ivresse d'un » si doux moment î Jamais je ne vous fis en- ^ tendre aucun reproche ; ëpargnez-moi le » tourment d'entendre une seule excuse. Ah ! » ce que je lis dans vos regards attendris , ce » que j'éprouve dftns vos braâ caressans , vaut » bien mieux que tout ce que vous pourrie:^ i» médire, jf

Il fut convenu qu'à partir de ce délicieux instant^ ce chef de famille ne resterait jamais seul. Sa fille aînée veut passer auprès de lui toute la semaine ; la cadette s'engage à venir la rem{Jacer avec ses enfans', pendant la semaine qui doit suivre ; et la plus jeune promet d'imiter ses deux sœurs. De son côté, le seigneur de Saint-Brice, ne voulant pas priver ses trois filles des plaisirs que leur ofiraient dans Paris leur jeunesse , le rang et la fortune , annonça qu'il irait habiter six mois de l'année la capitale , oti le rappelaient depuis loDg-temps l'amour des arts et quelques vieuj^

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A SAINT-BBICS. l^^

amis* Chacun applaudit à ce mutuel accord; et cette nombreuse famille fut pour jamais réunie.

« Maintenant, leur dit Marmontel, quel est celui de tous les personnages de ma Veillëè que vous proclamez avoir éprouve dans sa vie le bonheur le plus vrai ? -^ C'est Ju- Uetjke. — C'est Olympe , répondent les jeunes dames. -*• Non , c'est Olange : c'est Ariste , prononcent à^la^fois leurs époux. — Moi , je soutiens que o'est le Curé, dit à son tour leur vénérable père. Être l'appui de la vertu , dé^ masquer l'hypocrisie et faire aimer la piété , en la consacrant au bien de ses semblables , quoi de plus doux pour un pasteur ? Eh l qui pourrait lui disputer l'avantage de la Veillée ? —• L'heureux auteur , s'écrie Marmontel , en s'éknçant au milieu d'eux : ah ! de tous ceux dont j'essayai d'esquisser le bonheur, il n'en est pas un seul qui ne voulût

être à ma place Honorer sa carrière et

servir l'amitié, faire entendre le cri de la nature au milieu du tourbillon des plaisirs, entourer de sa famille le plus digne chef, et le voir en ce moment > tel qu'un arbre ma-

1 4^ mahmontel a saii^t-brige.

jestueux qui se trouve , après un hiver pénible, encore plus fier de ses rameaux et de

l'éclat de leur feuillage voilà pourtant,

me&amis , voilà ce que m'a produit la lecture de la F'eillee et de F Erreur d^un bon Père^ n

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