‹ Les encyclopédistes; leurs travaux, leurs doctrines et leur influence (volume 2)Chapitre 5 sur 8 · Jl · texte numérisé non relu

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ce vieil axiome emprunté par la scolastique au péripatétisme : Nihil est in intellectu, quod non priii3»fuerit in sensu; en d’autres termes, il n’y a rien dans l’intellect, qui n'ait été d’abord dans le sentiment. Ils ne se demandent pas, ils ne recherchent pas si l’entendement ou l’intellect, en vertu de sa nature et des énergies qui le constituent, ne peut pas arriver à certaines notions sans le concours des sens. D’après eux, comme d’après Locke, leur maître, il faut toujours que la sensation intervienne préalablement. C’est elle qui doit fournir, pour ainsi dire, l’étoffe de toutes nos pensées. Voilà le fonds sur lequel l’esprit humain travaille et dont il tire toutes ses connaissances.

« La première chose, dit d’Alembert, que nos sensations nous apprennent et qui même n’en est pas distinguée, c’est notre existence, d’où il s’ensuit que nos premières idées réflé- , chies doivent tomber sur nous, c’est^à-dire sur ce principe pensant qui constitue notre nature et qui n’est pojnt différent de nous-mêmes.

La seconde connaissance que nous devons à nos sensations est l’existence des objets exté-

rieurs, parmi lesquels notre propre corps doit être compris, puisqu’il nous est, pour ainsi dire, extérieur, même avant que nous ayons démêlé la nature du principe qui pense en nous. Ces objets innombrables produisent sur nous un effet si puissant, si continu, et qui nous unit tellement à eux, qu’après un premier instant où nos idées réfléchies nous rappellent en nousmêmes, nous sommes forcés d’en sortir par les sensations qui nous assiègent de toute part et qui nous arrachent à la solitude où nous resterions sans elles. La multiplicité de ces sensations, l’accord que nous remarquons dans leur témoignage, les nuances que nous y observons, les affections involontaires qu’elles nous font éprouver, comparées avec la détermination volontaire qui préside à nos idées réfléchies et qui n’opère que sur nos sensations mêmes, tout cela prouve en nous un penchant insurmontable à assurer l’existence des objets auxquels nous rapportons nos sensations et qui nous paraissent en être la cause (1). »

(1) Encyclop. Voy. le Discours préliminaire et les articles Conscience, Perception, Idée.

On peut s’entendre, même avec le scepticisme, snr l’existence du moi qui se sent lui^ même, qui est à la fois sujet et objet, comme nous dirions de nos jours, et qui s’affirmerait encore en se niant, s’il pouvait pousser le doute aussi loin. Mais il n’en est pas ainsi de l’existence des êtres qui se distinguent du moi et qui sont placés hors de lui. Est-il véritablement possible de les atteindre?

Divers systèmes ont été imaginés pour expliquer ce mouvement du moi vers le monde qui l’environne.

* Il ne paraît pas, dit V Encyclopédie, qu’on puisse trouver par le raisonnement de passage possible de l’un à l’autre ; il n’y a qu’une espèce d’instinct, plus sûre que la raison même, qui puisse nous forcer à franchir un si grand intervalle, et cet instinct est si vif en nous que, quand on supposerait pour un moment qu’il subsistât pendant que les objets extérieurs seraient anéantis, ces mêmes objets, reproduits tout à coup, ne pourraient augmenter sa force. Jugeons donc, sans balancer, que nos sensations ont en effet hors de nous la cause que nous leur supposons, puisque le fait qui

peut résulter de l’existence réelle de cette cause ne saurait différer en aucune manière de celui que nous éprouvons, et n’imitons point ces philosophes dont parle Montaigne, qui, interrogés sur le principe des actions humaines, cherchent encore s’il y a des hommes (1). •*

S’adressant ailleurs à Berkeley et à ses disciples qui s’obstinent à nier l’existence des corps, V Encyclopédie leur dit : « Taisez-\'ous, et ne cherchez pas à diminuer par des raisonnements subtils le nombre de vos connaissances les plus claires et les plus certaines, comme si vous en aviez déjà trop (2). «

La sensation, fécondée par la réflexion, nous a déjà révélé l’existence du moi et du monde extérieur. C’est aussi à la même source, d’après les Encyclopédistes, que nous puisons les idées de bien et de mal, de juste et d’injuste, en un mot toutes ces notions d’un ordre supérieur, qui constituent le patrimoine moral de l’humanité.

(1) Encyclop., Discours préliminaire. Voyez aussi l’article Existence.

(2) Ibiih, atticle Corps. Voyez encore l’article Matière.

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Nous arrivons ainsi à Dieu lui-même, qui est le couronnement de toutes ces idées et dont « l’existence, pour être reconnue, n’aurait besoin que de notre sentiment intérieur, quand même le témoignage des autres liommes et celui de la nature entière ne s’y joindraient pas (1). »

La philosophie des Encyclopédistes, comme on le voit, consiste dans un rationalisme ferme et décidé, mais en même temps prudent et discret. Ils évitent les grands systèmes, qui procèdent de l’idée pure et qui peuvent être considérés en général comme les romans de la métaphysique. Ils font de la raison la maîtresse de la science, ainsi que de la vie ; mais ils la soumettent à une discipline sévère et ils veulent qu’elle s’appuie fortement sur la terre, avant de songer à s’élever dans les deux. Ils ne combattent pas, ils ne discutent pas la théologie, qu’ils rencontrent à chaque instant sur leur route : ils se contentent de rapporter ce qu’elle dit. Ils la traiteraient volontiers comme Goethe dans ce charmant dialogue

(1) Encyclop , article Dieu et Providence.

OÙ Méphistopliélès, sous la figure de Faust, endoctrine un jeune étudiant d’outre-Rhin, qui aspire, comme tous ses pareils, à la science universelle (1).

On a parlé beaucoup d’une philosophie positiviste dans ces dernières années. Les Encyclopédistes sont les ancêtres de cette philosophie; seulement ils sont moins absolus que

(1) l’étitdiaxt.

Fast mœcht’ ich nun Tlieologie atadieren.

MKFHISTOPHELÈS.

Ich vUnschte nicht euch irre zu führen,

Wass dieso ‘Wissenschaft betrifft

Es ist so scliwer dcn falschen Weg zu meiden,

Es liegt in ihr so viel verhorgnes Gift,

Und von der Arzenei ist’s kaumzu unterscheidcn Am besten ist’s eiicb hier, '«•enu ihr nur Einen hort, Und auf des Meisters Worte scbort Im Ganzen baltetaucb an ^Vorte!

l’etüdiaot.

Docb ein Begriff rouss bei dem Worte seyn?

MÉPlIISTOrnÉLÈS .

Schon gut! Nur muss man sicb nicht allzu ængstlich Denn aber wo BegrifFe fehlen [quælen]

Da stellt ein Wort zur recbten Zei sicb ein.

Faust, I'* partie.

leurs disciples, et ils ne suppriment pas aussi facilement qu’eux toute une province de l’esprit humain, dépouillé ainsi d’une partie de son domaine.

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