‹ Les encyclopédistes; leurs travaux, leurs doctrines et leur influence (volume 2)Chapitre 6 sur 8 · SES DOCTRINES POLITIQUES · texte numérisé non relu

SES DOCTRINES POLITIQUES

Les théories de gouvernement, qui devaient susciter et qui Suscitent encore de si grands débats, échappèrent, pour ainsi dire, au dix septième siècle. On ne peut guère citer la Politique tirée de l'Écriture sainte, livre médiocre et indigne du génie de Bossuet; il en faut dire autant des rêves honnêtes, mais impuissants, de Fénelon. Le dix-huitième siècle s’empare de ces questions avec sa vivacité habituelle; il les discute sous toutes les formes , et c’est ainsi qu’elles occupent une

grande place dans l’œuvre des Encyclopédistes.

Il y a partout une question maîtresse, qui précède ou domine les autres, et dont la solution intéresse tout le système. Cette question, dans le domaine des idées politiques, c’est celle de la souveraineté.

Qu’est-ce que la souveraineté ou le pouvoir?

Quelle «st son origine? Quel est son rôle au sein des États?

La souveraineté, suivant V Encyclopédie , qui s’appuie sur Puffendorf, « est le droit de commander en dernier ressort dans la société (1). »

« Dans l’état de nature, » c’est-à-dire avant rétablissement de toute organisation politique, « il n’y avait point de souverains. Chaque individu était l’égal des autres et jouissait de la plus complète indépendance. Le consentement des peuples, réunis en sociétés, est le fondement du pouvoir. Celui qui ne s’est établi que par la force ne peut subsister que par la force. Jamais elle ne peut conférer de

(1) Entnjrlop,, article Souveraineté.

titres, et les peuples conservent toujours le droit de réclamer contre elle (1). *»

« Une partie considérable des privilèges essentiels des peuples, c’est de nommer les personnes qui doivent gouverner. L’anarchie ne consiste pas seulement à n’avoir nulle forme de gouvernement établi, mais encore des lois pour revêtir certaines personnes de l’autorité publique. Quiconque entre dans l’exercice de quelque partie du pouvoir par d’autres voies

que celles que les lois prescrivent, ne peut prétendre d’être obéi , quoique la forme du gouvernement soit conservée, parce qu’il n’a pas été désigné à jouir du pouvoir par ces lois (2). »

« Comme une conquête peut être appelée une usurpation étrangère , l’usurpation du gouvernement peut être nommée une conquête domestique, avec cette différence qu’un usurpateur ne saurait jamais avoir le droit de son côté , tandis qu’un conquérant peut l’avoir, pourvu qu’il se contienne dans

(1) Encyclop., article Souveraineté.

(2) Ibid., article Pouvoir.

les bornes que la justice lui prescrit (1). »

<* En établissant les sociétés, les hommes n’ont renoncé à une partie de l’indépendance dans laquelle la nature les a fait naître, que pour s’assurer les avantages qui résultent de leur soumission à une autorité légitime et raisonnable. »

Le principal de ces avantages pour eux, c’est « l’exercice assuré de leur liberté. » Ainsi « ils n’ont jamais prétendu se livrer sans réserve à des maîtres arbitraires, ni donner des mains à la tyrannie et à l’oppression , ni conférer à d'autres le droit de les rendre malheureux (2). »

Telles sont les idées des Encyclopédistes sur la nature, l’origine et la mission du pouvoir ou de la souveraineté. C’est, comme on le voit, la doctrine de Locke, de Rousseau et de tous les grands publicistes de l’époque.

Point de roi providentiel, point de famille ou de dynastie élue de Dieu. Le pouvoir, pour être légitime, ne peut avoir d’autre origine

(1) Eiwyclop., article Usurpation.

(2) Ibid., article Pouvoir.

que le consentement des membres de la communauté, et il ne peut se maintenir légitimement qu’en travaillant au bonheur de tous.

On a contesté l’existence de ce contrat, qui aurait précédé l’existence de toute organisation sociale, parce qu’elle implique contradiction. Mais qu’importe? Si le contrat n’est pas historiquement vrai, on peut dire qu’il l’est philosophiquement. La nature ne fait pas les -souverains ; ils n’existent que par' la volonté expresse ou tacite des peuples, et leur pouvoir n’a d’autre raison d’être que le bien même du corps social dont ils gèrent les intérêts.

La souveraineté, pour s’exercer, a besoin d’organes, d’appareils ou de forces, qui lui permettent de se manifester et d’agir. De là le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire, qui répondent à trois besoins permanents de toute organisation sociale.

Cette division de la souveraineté, indiquée par Montesquieu, est reproduite dans V Encyclopédie, qui demande, comme l’auteur de \ Esprit des lois, que ccs trois pouvoirs soient placés dans des mains différentes, pour échapper aux dangers qui résulteraient fatalement

de leur concentration, comme on peut s’en convaincre par l’histoire des Etats despotiques.

Il y a plusieurs formes possibles de souveraineté ; la monarchie, l’aristocratie et la démocratie; en d'autres termes, le gouvernement d’un seul, celui de plusieurs et celui du grand nombre ou de la majorité, c'est-à-dire le gouvernement populaire.

U Encyclopédie , comme Montesquieu, qui lui sert encore ici de guide, se prononce pour un gouvernement mixte, composé de ces trois éléments. Cette forme lui paraît répondre mieux que toute autre aux besoins sociaux que le pouvoir est appelé à satisfaire *, mais c’est surtout dans l’intérêt de la liberté qu’elle s’y rattache. « Le plus grand bien du peuple, ditelle, c’est la liberté. La liberté est au corps de l’Etat ce que la santé est à chaque individu. Sans la santé, l’homme ne peut goûter de plaisir; sans la liberté, le bonheur est banni des États (1). *>

Tout gouvernement est tyrannique , qui viole la liberté et foule aux pieds les droits du

(1) article Gonvemement.

peuple ; il se rend par là même indigne de la souveraineté, et il mérite de tomber sous le poids de la réprobation nationale.

A ce sujet, Y Encyclopédie pose la question suivante : « On demande si le peuple peut se soustraire à l’autorité d’un tyran qui maltraiterait ses sujets, les épuiserait par des impôts excessifs, négligerait les intérêts du gouvernement et renverserait les lois fondamentales (1)? »

Elle y répond en ces termes : « On est en droit d’arracher au tyran le dépôt sacré de la souveraineté (2). »

Dans un autre endroit, elle ajoute : « S’il arrive que ceux qui tiennent les rênes du gouvernement trouvent de la résistance, lorsqu’ils se servent de leur pouvoir pour la destructioq et non pour la conservation des choses qui appartiennent au peuple, ils doivent s’en prendre à eux-mêmes, parce que le bien public et l’avantage de la société sont les fins de l’institution du gouvernement (3). »

(1) Enryclop., article Tyrannie.

(2) Ibid.

(3) fbid., article Gouvernement.

Toutes ces idées, qui étaient restées inconnues au dix-septièrae siècle ou qui avaient soinmeillé au fond de quelques esprits, se retrouvent partout dans Y Encyclopédie. C’est une revendication fière et hardie de la dignité humaine, trop longtemps outragée par les institutions sociales. Il y a des droits antérieurs et supérieurs à tous les codes, i\ toutes les législations. Le peuple peut abdiquer dans un moment de défaillance ; les citoyens, entraînés par le désespoir ou la panique, peuvent concentrer la souveraineté dans les mains d’un seul homme : c’est la forme du pouvoir qui change; mais le fond reste toujours le même.

Né des besoins sociaux et appelé à les satisfaire, il n’existe que pour aider au développement des destinées humaines. « Quelque illimité que soit le pouvoir dont jouissent les souverains, il ne leur permet jamais de violer les lois, d’opprimer les peuples, de fouler aux pieds la raison et l’équité (1). »

Il y a un point fondamental auquel se rattachent les Encyclopédistes dans toutes ces

(1) Encyclop., article Pouvoir.

questions politiques : c'est que l’individu existe avant l’Etat, et que, si l’État existe, sous une forme ou sous une autre, ce n’est qfie pour protéger et garantir les droits individuels, sans lesquels l’homme, ai'raché à luimême, cesse de s’appartenir, pour devenir une sorte de bête ou de machine.

Par suite de cette conception, qui ne retranche de l’autonomie de chacun que ce qui est nécessaire au bien de tous, les Encyclopédistes échappent aux erreurs de Rousseau, de Mably et des autres écrivains du temps, qui ne voient que la communauté et qui ne sont que trop disposés à lui sacrifier toutes les forces individuelles. Ils évitent aussi généralement de tomber dans les écueils auxquels n’échappe pas toujours Montesquieu, qui, s’arrêtant avec complaisance à la raison historique des institutions, paraît oublier quelquefois la nature même de l’homme, que ces institutions méconnaissent. Ce n’est pas assez pour eux que les lois trouvent une justification ou une excuse dans le climat, dans le temps, dans le tempérament ou le caractère des peuples qu’elles prétendent diriger ; il faut quelles soient d’ac-

cord avec ce droit primordial, immuable et imprescriptible, qui a ses racines dans la nature humaine. C’est ce droit qui est le maître des hommes et des dieux, comme disait l’antiquité, et c’est à lai qu’il appartient de gouverner le monde, parce qu’il peut seul assurer, par de sages institutions, l’équilibre des intérêts et des volontés.

SES DOCTBINES ÉCONOMIQUES

L’économie politique, comme on sait, est une science toute moderne ; elle n’existait guère, comme corps de doctrine, avant l’apparition des Encyclopédistes, à moins qu’on ne veuille donner ce nom à cet ensemble de notions, généralement fausses, que l’école mercantile avait jetées dans le monde. Adam Smith n’avait pas encore publié son grand ouvrage, qui ne devait paraître qu’en 1776, c’est-à-dire plusieurs années après. Quant aux physiocrates qui le précédèrent et qui lui ou-

vrirent la voie, comme il le reconnaît luimème, ils ne s’étaient pas montrés encore.

C’est seulement en 1756 que leur chef, Quesnay, jeta les bases de son système, et ses idées, comme on l’a vu, se produisirent d’abord dans V Encyclopédie, qui le comptait au nombre de ses écrivains.

Il y avait trois écueils à craindre pour les Encyclopédistes, en abordant ces questions économiques, si nouvelles encore à leur époque.

Le premier, c’était dé rester avec Forbonnais, dans les liens du système mercantile, dont les principes commençaient à être ébranlés, mais qui prévalait encore dans les lois et les institutions.

Le second, c’était de se jeter avec Rousseau, leur collaborateur, dans des déclamations plus généreuses que sensées contre le mouvement naturel de la richesse au sein des sociétés humaines.

Le troisième enfin, et le plus à redouter peut-être, c’était de trop s’attacher ci Quesnay, qu’ils avaient aussi accueilli dans leurs rangs, et de suivre jusqu’au bout les physiocrates, qui devaient mêler plus d’une erreur

iES ENCYCLOPÉDISTES lil

aux idées justes et fécondes qu’ils commençaient à propager avec toute l’ardeur d’une foi nouvelle.

Ces écueils, presque inévitables, les Encyclopédistes surent les éviter en partie ; on doit reconnaître néanmoins qu’ils y tombèrent plus d’une fois.

Il est difficile, sinon impossible, de ramener à un corps de doctrine, véritablement scientifique, les idées de V Encyclopédie sur les divers sujets qui constituent l’économie politique de nos jours. Elle aborde tour à tour, à mesuVe que les mots se présentent, l’agriculture, l’industrie et le commerce, ces trois domaines de la vie économique des nations. Mais sa marche n’est pas toujours bien assurée ; elle se sent en général moins ferme sur ce teri’ain que sur celui de la philosophie ou de la politique, qui semble lui être beaucoup plus familier.

Toutefois, malgré les hésitations et les tâtonnements d’une pensée plus ou moins incertaine, il y a un principe auquel X Encyclopédie se rattache avec une sorte de constance.

Qu’il soit question d’agriculture, d’industrie

OU de commerce, elle repousse également les restrictions, les monopoles et les privilèges, qui lui semblent contraires non-seulement au droit commun, mais encore au développement de la prospérité publique, arrêtée et paralysée par toutes ces entraves. Elle insiste surtout pour la libre circulation des produits, de ceux principalement qui s’adressent au peuple, c’est-à-dire à la grande masse des consommateurs. Elle réclame, comme les physiocrates, mais sans s’enchaîner à leur doctrine, c'est-àdire à sa manière et pour le compte de ses propres idées, cette liberté commerciale, qui, malgré tant de progrès et de réformes, n’a pu encore jusqu’aujourd’hui échapper complètement aux étreintes du protectionisme (1).

(1) Lft liberté des échanges, qui a provoqué de si grands débats dans ces dernières années, n’cst pas, comme on l’a dit souvent, d’origine anglaise. C’est une conception de l’esprit, français, qui n’avait pas attendu le livre de Smith pour en faire une des bases essentielles do l’ordre économique. On n’a, pour s'en convaincre, qu'à jeter un coup d’oeil sur les écrits des physiocrates. Les disciples de Quesnay ne se contentèrent pas de fonder la liberté commerciale sur l’intérêt réciproque des individus et des peuples. Ils l'appuyèrent aussi sur le droit naturel qui précède et domine toutes les institutions. L’homme, en vertu de ce droit,' est maître de sa per-

L’immobilisation du sol par la main-morte, cette plaie toujours renaissante de nos sociétés modernes, n’a pas eu d’adversaires plus décidés que les Enc 3 'clopédistes. Non contents d’en attaquer le' principe par la voix de Turgot à propos des fondations, ils en signalent avec vigueur les tristes résultats économiques.

« Ce n’estpas, disent-ils, que les biens qui appartiennent aux gens de main-morte soient absolument perdus pour le public, puisque leurs terres sont cultivées et qu’ils en dépensent le produit dans le royaume ; mais l’Etat y perd prodigieusement, en ce que ces terres ne contribuent pas dans la proportion des autres, et en ce que, n’entrant plus dans le partage des familles , ce sont autant de moyens de moins pour accroître ou conserver les populations. On ne saurait donc veiller trop attentivement à ce que la masse de ces biens ne s’accroisse pas (1). »

sonne et de ses facultés ; il doit l’être, au même titre, des produits de son travail, et il lui appartient d’en disposer comme il le juge convenable.

(1) Encyclop., article Main-morte. Voyez aussi l’article Fondation.

Mi LES ENCYCLOPÉDISTES

Après avoir ainsi combattu raccapareraent des terres par les corporations l'eligieuses, les Encyclopédistes s’élèvent contre le monopole, non moins funeste, des corporations industrielles.

- Les maîtrises, disent-ils, sont censées établies pour constater la capacité requise dans ceux qui exercent le négoce et les arts, et encore plus pour entretenir parmi eux l'émulation, l’ordre et l’équité; mais, au vrai, ce ne sont que des raffinements de monopoles, vraiment nuisibles à l’intérêt national, et qui n’ont, du reste, aucun rapport nécessaire avec les sages dispositions qui doivent régler le commerce d’un grand peuple (1). »

« C’était trop peu que les riches et les grands eussent envahi les fonds, les terres, les maisons; il fallait aussi établir les maîtrises; il fallait interdire au faible, au déshérité, l’usage si naturel de son industrie et de ses bras (2). »

Quant aux abus qui résultent d’un pareil

(1) Encyclop., article Maîtrise.

(2) IbiJ.

régime, “ on ne pourra jamais les déraciner qu’en introduisant la concurrence et la liberté dans chaque profession (1). »

Les Encyclopédistes annonçaient en ces termes les résultats heureux qu’on devait attendre d’une pareille réforme : « Plus de gens travailleront; l’émulation ou plutôt l’envie du^ succès fera sortir le génie et le talent; la concurrence diminuera le prix de la maind’œuvre ; les villes et les provinces se rempliront successivement d’ouvriers (2). »

Ce que les maîtrises sont pour l’industrie et la main-morte pour l’agriculture, les péages le sont pour le commerce, qu’ils paralysent et dont ils sucent la substance. On le voit, dit V Encyclopédie, qui emprunte ici le langage passionné de Linguet, « se débattre sous les efforts d’une multitude d’oiseaux de proie, appelés buralistes, receveurs, péagers; il n'échappe de leurs serres qu’en y laissant une partie de sa dépouille, et comme à chaque pas la même scène se renouvelle , il arrive

(1) Encyclop., article Maîtrise.

- (2) Ibùl., article Maîtrise. Voyez aussi les articles Jurandes et Corporations.

]4ü LES ENCVCLOPKDISTKS

expirant au terme de son voyage. 11 vaut mieux ne point ouvrir des routes que de les voir infestées par les harpons des péagers, ces pirates privilégiés, qui rançonnent les passants sans autre arme que des parchemins (1). »

La doctrine des Encyclopédistes sur la monnaie, cet instrument universel d’échange, ek déjà celle de notre temps. On peut trouver, sans doute, que leur langage n’est pas aussi exact et aussi rigoureux qu’il devrait l’ètre, quand ils disent que « la monnaie est un signe qui représente la valeui’, » ou « la mesure de tous les effets d’usage. » Mais les explications qui suivent, enlevent a cette définition ce qu’elle peut avoir d incomplet et par là même de dangereux.

« Nous distinguons très-nettement, disentils, la dénomination ou valeur numéraire de la

(1) Ennjdop., article Péage. Cette citation est empruntée à un Mémoire do Linguet aux États d’Artois. On trouve ce Mémoire dans l’ouvrage publié par Linguet, sous ce titre : les Canaux nai-ignbles. Tout le livre est écrit avec la même vivacité : c’était le Ion de Linguet, un des auteurs les plus passionnés du dix-lmitième siècle. Il périt plus tard sur l’écliâfaud pour avoir lancé un pamphlet sur le pain, où U avait, disait-on, calomnié la nourriture ilu peuple.

monnaie, qui est arbitraire, la valeur intrinsèque, qui dépend du poids et du degré de finesse, et la valeur accidentelle, qui résulte des circonstances du commerce dans l’échange qu’on fait des denrées avec la monnaie (1). ” Des idées fausses, trop longtemps propagées par l’école mercantile ou monétaire, circulaient encore à ce sujet dans le public. Il n'y avait pas bien longtemps qu’un fonctionnaire public, Boizard, avait déclaré, dans un livre assez répandu, que la monnaie recevait sa valeur du gouvernement qui la fabriquait et la marquait à son effigie (2). \S Encyclopédie répond à cette erreur par les paroles suivantes : « La monnaie ne reçoit point sa valeur de l’autorité publique : l’empreinte marque son poids et son titre ; elle fait connaître que la pièce est composée de telle quantité de matière de telle finesse ; mais elle ne donne pas la valeur ; c’est la matière qui en fait la valeur (3). »

Plus loin la même idée est reproduite dans

(1) Enctjclop., article Monnaie.

(2) Traité des monnaies, par Boizard, 2* édit. Paris, 1723t

(3) Sncyclop,, article Jloiin.iie.

des termes analogues, et X Encyclopédie ajoute que « la valeur de la monnaie est plus ou moins forte selon que la quantité est proportionnelle à la demande (1). «

C’est au nom de ces principes, adoptés depuis par tous les économistes, qu’elle combat l’affaiblissement ou le surhaussement de monnaies dont l’histoire des derniers siècles n’offrait que trop "d’exemples. Elle repousse tous ces expédients au nom de la science, comme au nom de la justice et de l’humanité.

Voici ses paroles ;

« Le sufhaussement des monnaies n’en augmente pas le prix. On a été longtemps dans cette erreur que la même quantité d’espèces surhaussées ferait le même effet que si la quantité avait été augmentée. Ces surhaussements font que les espèces valent plus de livres; mais c’est en rendant la livre moins valable. Le prince est obligé, en justice et en honneur envers ses sujets et les étrangers qui trafiquent avec eux, de ne point faire de changement dans les monnaies (2).

(1) Encyclop., article Monnaie.

(2) Ibid.

Digilized by GocJgle

Un souvenir, tiré de l’antiquité, résume en quelques mots toute cette doctrine. « Les Anciens, dit Y Encyclopédie , estimaient la monnaie sacrée : elle était fabriquée dans les temples (1). »

C’est avec le même bon sens et la' même netteté d’esprit et de langage que ÏEncyclo- 2 )édie se prononce sur une autre question, qui se lie à celle de la monnaie, le prêt à intérêt ou l’usure. Elle ne voit dans le lo 3 ’er de l’argent, attaqué alors plus qu’aujourd’hui par les théologiens et même par les jurisconsultes, qui se sont avisés quelquefois de déraisonner avec la théologie (2), qu’une opération parfaitement rationnelle et légitime. A ses yeux, comme aux nôtres, l’argent prêté est une force que le capitaliste met au service de l'emprunteur. Quoi de plus naturel et de plus

(1) Encyclop., article Monnaie.

(2) Potliier, entre autres, combat la légitimité de l’intérêt en s’appuyant sur saint Thomas. Voyez son Traité des contrais de bienfaisance. Le Mémoire sur les prêts d'argent, par Turgot, ■qui fut écrit en 1769, n’avait pas encore paru, quand la question fut traitée par l'Encyclopédie. Il est vrai que Turgot avait déjà dit quelques mots très-sensés h ce siÿet dans son ouvrage sur /a Fonnation et la distribution des richesses, qui est antérieur de quatre années.

juste que de lui faire payer l’usage de cette force, qui va devenir entre ses mains un instrument plus ou moins puissant de production?

1,' Encyclopédie, à ce propos, réfute les arguments de diverses natures que la théologie et la jurisprudence ont reproduits tant de fois pour combattre l’intérêt de l’argent. Il n’est pas vrai que l’argent soit stérile; il n’est pas vrai qu’il rentre complètement dans la classe des choses fongibles ; car, s’il se consomme, c’est « comme les grains dans une terre qui les reproduit avec avantage. »

Qu’opposer d’ailleurs à ces paroles? « L’emprunteur profite des années de travail et d’épargne, qui ont enfanté les sommes qu’on lui a livrées et qui ont rendu fructueuse une industrie insuffisante, elle seule, pour les grandes entreprises : réflexion qui découvre le peu de fondement des reproches que Grégoii'e de Nazianze faisait à l’usurier en lui objectant qu’il recueille où il n’a point semé, coilligens uli non seniinârat. Celui-ci peut répondre avec beaucoup de justesse et de vérité qu’il sème dans le commerce son industrie et celle de ses ancô-

très, eu livrant des sommes qui en sont le fruit tardif et pénible (1). »

Non-seulement l’intérêt de l’argent est légitime, mais il devrait être libre et dépendre uniquement de la volonté des contractants. Le taux légal n'est qu’un vice de la législation. C’est parce que les gouvernements se croient appelés à tout faire, « qu’au lieu de laisser une entière liberté sur le commerce de l’argent, comme sur le commerce de la laine, du beurre et du fromage, et de se reposer à cet égard sur l’équilibre moral, d^jà bien capable de maintenir l’égalité entre les contractants, ils ont cru devoir faire un prix annuel pour la jouissance de l’argent d’autrui (2). «

Les idées des Encyclopédistes au sujet de l’impôt peuvent égaleriient être acceptées.

Sur cette matière, comme sur bien d'autres, ils se rattachent à Montesquieu, dont ils reproduisent en partie la pensée et même le langage. Cependant, comme il ne s’agit pas pour eux d’expliquer ce qui est , mais de montrer

(1) Encyclop., article Usure.

(2) JOid., article Usure.

ce qui doit être, ils échappent aux contradictions qui peuvent se remarquer dans l'Esprit des lois, et, sans être aussi complets que va 1 être bientôt Adam Smith, ils indiquent assez nettement les règles qui doivent présider à . l’assiette, à la répartition et à la perception des taxes publiques.

Ils admettent le principe de l’impôt qui est nécessaire à l’entretiendu gouvernement. « Car ce n’est que par des subsides qu’il peu t procurer la tranquillité des citoyens, et pour lors, ils n’en sauraient refuser le payement raisonnable sans trahir leurs propres intérêts (1). «

Mais pour que l’impôt soit juste, il faut qu’il ne soit pas excessif, qu’il n’entrave pas les progrès de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, et qu’il n’offre rien d’arbitraire dans la manière dont il est assis, distribué ou perçu.

Ces conditions ne se rencontraient guère, malheureusement, dans la taille (2), les ai-

(1) Ëncyclop., article Impôt.

(2) La taille désignait l’impôt direct soùs l’ancienne monarchie. On la divisait en taille personnelle et taille réelle ; mais elle ne frappait, d’après les idées du temps, que la personne et les biens des roturiers.

des (1) et les gabelles (2), qui formaient encore, vers le milieu du siècle dernier, les trois sources principales de revenus publics ou, comme nous dirions aujourd’hui, les trois grandes branches du budget de l’Etat,

Aussi, les Encyclopédistes, d’accord avec Boii-Guillebertet Vauban, demandent-îls la réforme de ces contributions qui sont autant d’obstacles à la prospérité nationale (3). Ce qu’ils attaquent surtout, c’est l’inégalité des charges, qui en résulte pour les citoyens, les pauvres payant trop souvent pour les riches, et le fisc exigeant plus de la misère que de la fortune ou de l’opulence.

Ils ne s’élèvent pas seulement contre les impôts, tels qu’ils sont établis ; ils demandent.

(1) Ou ne comprenait sous le nom d'aides, à la fin «lu dernier siècle, que les taxes perçues sur les boissons, sauf dans quelques localités où le mot, conservant son ancienne signification, était aussi appliqué à d’autres impôts.

(2) Il y avait eu primitivement plusieurs contributions appelées également du nom do gabelle; mais ce mot ne désignait plus avant la Révolution que l’impôt du sel.

(:i) Voyez dans les écrits de Bois-Guillebert en particulier, toutes les iniquités de ce régime fiscal. C’est pour remédier à ces excès que.Vauban, qui sut être un grand citoyen dans nu siècle de servitude, imagina la Dime royale.

ils réclament un autre mode de perception.

On sait que la France, à cette époque, était abandonnée au bon plaisir des traitants. Une grande partie des recettes avait passé dans leurs mains, et grâce à d’habiles complaisances, ils étaient devenus à peu près les maîtres de la fortune publique. Ces publicains, comme les appelle Montesquieu, avaient ressuscité à leur profit les procédés odieux de l’antique fiscalité romaine. Ils appauvrissaient et ruinaient à la fois les citoyens; ils poursuivaient surtout cette partie du peuple qui n’avait ni assez d’influence ni assez de crédit pour s’assurer leurs bonnes grâces (1).

Les Encyclopédistes repoussent la ferme des impôts et demandent qu’on lui substitue la régie, c’est-à-dire que les impôts soient perçus exclusivement au profit de l’État par l’État lui-même, avec la plus grande économie possible pour le Trésor. C’est l’unique moyen d’adoucir les taxes qui doivent être conservées.

Il y a des impôts qui sont mauvais 'par

(1) Encycloi>., article Traitant.

eux-mêmes , quelles que soient les règles qui « président à leur perception ou à leur établissement. Les Encyclopédistes en réclament la suppression. « Le souverain, disent-ils, doit ôter tous les impôts qui sont vicieux par leur nature, sans chercher à en réprimer les abus, parce que la chose n’est pas possible.

Lorsqu’un impôt est vicieux par lui-même, .

comme le sont tous les tributs arbitraires, la forme de la régie, toute bonne quelle est, ne change que le nom des excès, mais elle n’en corrige pas la cause (1). »

Ce qui préoccupe les Encyclopédistes dans ces idées de réforme, c’est moins le bien de l’État, qui ne les laisse pas toutefois indifférents, que le soulagement des citoyens et surtout de la classe populaire. Les plans n’avaient pas manqué, depuis les dernières années du règne de Louis XIV, pour assurer la prospérité de l’État, comme si l’État pouvait être prospère lorsque le peuple souffre et que la tyrannie des institutions, plus impitoyable encore que celle des princes, semble le condamner à

(1) F-ncyrIop., article Impôt. Voyez aussi les articles Taille,

Aides et Gabelle.

une misère irrémédiable ! Les Encyclopédistes songent avant tout à Tindividu qu’on a trop oublié. « Il y a cent projets, disent-ils, pour rendre l’État riche, contre un seul dont l’objet soit de faire jouir chaque particulier de la richesse de l’État. Gloire, grandeur, puissapce d’un royaume," que ces mots sont vains et vides -de sens auprès de ceux de liberté, aisance et.bonheur des sujets (1) ! «

Tels sont donc les principes économiques des Encyclopédistes ; plus de privilège, plus de monopole, plus de classe favorisée aux dépens des autres classes; aussi peu de main-morte que possible, dans l’intérêt de la population et de l’agriculture que la main-morte paralyse; affranchissement de l’industrie et du commerce par la suppression des maîtrises et des douanes intérieures ; fixité de la monnaie , arrachée à la sottise et à la cupidité du prince ; légitimité et liberté de l’intérêt ou du loyer de l’argent, se réglant sur l’état du marché comme le prix des autres marchandises; réforme générale de l’impôt, ramené à des règles plus équitables et plus rationnelles (1) Eucyclop., article Impôt.

et perçu par l’Etat au profit de tous, sans jamais porter atteinte aux forces productives, qui peuvent seules assurer, par leur développement, le bien-être et la prospérité des empires.

Si V Fiicyclopèdie ne fut pas scientifiquement aussi originale qu’elle 'aurait pu l’être dans cette partie du. vaste domaine quelle avait embrassé, elle eut du moins Je mérite de répandre des idées généralement justes et de les opposer aux fausses notions qui dominaient encore dans la plupart des esprits. Ce mot même à' Économie politiq^ue, qui devait servir de titre à la nouvelle science, lui doit d’être connu ou du moins vulgarisé. Il avait été employé pour la première fois par un écrivain insignifiant des premières années du dixseptième siècle (1) ; mais, après cette époque, était à peu près tombé dans l’oubli. Les Encyclopédistes le reprirent et le jetèrent dans la circulation. On doit regretter qu’ils ne lui aient pas préféré le mot Economique, qui au-

(1) Antoine de ^lontclirétieu , qui publia en 1615 un écrit intitulé : Traiclé de VEcm^omie poUlique, dont tout le mérite est dan» le titre.

rait eu le mérite d’étre plus simple et dont il eût été moins facile d’abuser. Ils avaient assez de crédit et de puissance pour l’introduire avec succès dans la langue, où il pouvait remplir si 'utilement sa place.

■ Digitteed

INFLUEN'CE DE L EXCYCLOPÉDIE SUE LE DIX- HUITIÈME SIÈCLE ET SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE.

On peut ne pas reconnaître le mérite scientifique et littéraire des Encyclopédistes ; mais ce qu'il est impossible de nier et ce qui n’a jamais été contesté par leurs adversaires, c’est l’influence qu’ils exercèrent sur la société contemporaine, dont ils devinrent, pour ainsi dire, les instituteurs et les maîtres.

Voltaire, Rousseau et Montesquieu, sans parler des autres écrivains de ce temps, agirent puissamment sur le dix-huitième siècle ; c’est

un fait incontestable. INIais ils n'avaient leur service, les uns comme les autres, que leur force individuel le. D'un autre côté, par la nature de leur talent comme par le caractère de leurs ouvrages, ils ne pouvaient guère avoir de prise que sur un certain nombre d’esprits. Voilà pourquoi leur action, si puissante qu’elle fût, devait être nécessairement limitée.

Toutes ces forces, toutes ces influences se groupèrent et s’unirent dans V Encyclopédie, qui eut en quelque sorte la puissance d’une institution et qui, ne laissant rien en dehors du cercle qu'elle embrassait, put étendre partout son empire. A la verve de Diderot \ Encyclopédie associa la science de d’Alembert ; Voltaire lui prêta son esprit, Rousseau sa passion, Montesquieu son intelligence politique. Tous les talents, toutes les idées, toutes les aspirations y aboutirent comme à un centre commun. Ce n'était plus un seul homme, marchant isolément à l'assaut des abus ou des préjugés qui dominaient de toutes parts ; c’était une légion qui entrait en campagne et livrait bataille au passé. Comment n’aurait-elle pas exercé une grande influence?

En outre, jamais aucun livre ne s’était encore produit dans des circonstances aussi favorables. D’abord, tout avait été préparé par les éditeurs pour lui assurer la faveur du public et surtout de cette société d’élite, dont le suffrage est toujours si puissant : ensuite, et c’est là surtout ce qu’il importe de remarquer, l’ouvrage venait à propos. La France se détachait de plus en plus du passé ; le présent lui déplaisait, et elle regardait du côté de l’avenir. Elle se donnait en quelque sorte d’avance aux réformateurs dont elle attendait l’avénement avec impatience.

Dernière cause de succès. V Encyclopédie fut poursuivie, condamnée et proscrite ; toutes les haines du passé, qui se sentait menacé dans ses intérêts et dans son existence, se liguèrent contre elle pour l’écfaser et la détruire. C’était un livre martyr. Les sympathies, qu’il avait éveillées dès le début, n’en devinrent que plus vives et plus profondes. On eut recours à toutes sortes de ruses et de stratagèmes pour obtenir ou conserver l’ouvrage. Le roi, qui avait retenu lüi-même les exemplaires destinés aux principaux personnages de la cour, se vit

«presque obligé de les rendre (1). En même temps, comme le privilège des éditeurs n’existait plus, la contrefaçon s’empara du livre et

(1) Voltaire écrivait à ce sujet en 1774, trois ans après la ‘ publication du dernier volume :

« Un domestique de Louis XV me contait qu’un jour le roi MU maître soupant à Trianon en petite compagnie, la conversation roula d’abord sur la chasse et ensuite sur la poudre à tirer. Quelqu’un dit que la meilleure poudre se faisait avec des parties égales de salpêtre, de soufre, de fer et de charbon.

Le duc de La Valliëre, mieux instruit, soutint que, pour faire de la bonne poudre à canon, il fallait une seule partie de soufre et une partie de’ charbon sur cinq parties de salpêtre, bien filtré, bien évaporé, bien cristallisé.

« — 11 est plaisant, dit le duc de Nivernais, que nous nous amusions à tuer des perdrix dans le parc de Versailles, et quelquefois à tuer un homme et à nous faire tuer sur la frontière, sans savoir avec quoi l’on tue.

« — Hélas ! nous en sommes réduits là sur toutes les choses de ce monde, répliqua madame de Pompadour ; je ne sais de quoi est composé le rouge que je mets sur mes joues, et onm’embarrasserait fort si on ms demandait comment on fait les bas de soie dont je suis chaussée.

« — C’est dommage, dit alors 1e duc de La Vallière, que Sa Majesté ait confisqué nos Dictiomuiires Encyclopédiques, qui nous ont coûté chacun cent pistoles ; nous y troiu’erions bientôt la décision de toutes nos questions.

« Le roi justifia sa confiscation. Il avait été averti que les vingt et un volumes in-folio, qu’on trouvait sur la toilette de toutes les dames, étaient la chose du monde la plus dangereux pour le royaume de France, et il avait voulu savoir par luimême si la chose était vraie, avant de permettre qu’on lût ce livre. Il envoya, sur la fin du souper, chercher un exemplaire

le propagea. Cinq ou six éditions parurent coup sur coup dans les diverses parties de TEu-

par trois garçons de la clmmbre, qui apportèrent chacun sept volumes avec bien de la peine.

« On vit, à l’article Poudre, que le duc de La Vallière avait raison, et bientôt madame de Pompadonr apprit la différence entre l’ancien rouge d’Espagne, dont les dames de Madrid coloraient leurs joues, et le rouge des dames de Paris. Elle sut que les dames grecques et romaines étaient peintes avec de la poudre qui sortait du murer, et que par conséquent notre écarlate était la pourpre des anciens ; qu’il entrait plus de safran dans le ronge d’Espagne et plus de cochenille dans celui de France. Elle vit comme on lui faisait ses bas au métier, et la machine de cette manœuvre les saisit d’étonnement.

« — Ah ! le beau livre ! s’écria-t-elle. Sire, vous avez donc confisqué ce magasin de toutes les choses utiles pour le posséder seul et pour être le seul savant du royaume?

(( Chacun se jetait sur les volumes, comme les filles de Lycomède sur les bijoux d’Ulysse ; chacun trouvait à l’instant tout ce qu’il cherchait. Ceux qui avaient des procès étaient surpris d’y trouver la decision de leur affaire. Le roi y lut tous les droits de là couronne..

« — Mais vraiment, dit-il, je ne sais pourquoi on m’avait dit tant de mal de ce livre.

« — Eh ! ne voyez-vons pas, sire, lui dit le duc de Nivernais, que c’est parce qu’il est fort bon? On ne se déchaîne contre le médiocuB et le plat en aucun genre. Si les femmes cherchent à donner du ridicule à une nouvelle venue, il est sûr qu’elle est plus jolie qu’elles.

« Pendant ce temps on feuilletait, et le comte de Coigny dit à son tour:

« — Sire, vous êtes trop heureux qu’il se soit trouvé sons votre règne des hommes bapables de connaître tous les arts et de les transmettre à la postérité. Tout est ici, depuis la manière de

rope. Autant de lecteurs, autant de partisans. On avait voulu tuer le livre, il s’était multiplié, et sou action, en s’étendant, était devenue plus redoutable (1).

faire une épingle jusqu’à celle de foudre et de pointer nos' canons, depuis l’inünimcut petit jusqu'à l’infiniment grand. 11 faut que les autres peuples achètent l’Encyclopédie ou qu’ils la contrefassent. Prenez tout mon bien si vous voulez; mais rendez-moi mon Encyclopédie.

« — Ou dit pourtant, répartit le roi, qu’il y a bien des fautes dans un ouvrage si nécessaire et si admirable.

« — Sire, reprit le comte de Coigny, il y avait à votre souper deux ragoûts manqués. Nous n’en avons pas mangé et nous avons fait très-bonne chère. Auriez-vous voulu qu’on jetât tout le souper par la fenêtre à cause de ces deux ragoûts?

« Le roi sentit toute la force de la raison. Chacun reprit son livre; ce fut un beau jour. »

Après ce récit, 'Voltaire ajoute ;

• L’envie et l'ignorance ne se tinrent pas pour battues. Ces deux sœurs immortelles continuèrent leurs cris, leurs cabales et leurs persécutions. »

' (1) Une première contrefaçon de l'Encyclopédie commença à paraître à Lucques en 1758, et elle était achevée en 1771 ; elle se composait de vingt-huit volumes in-fobo, comme l’édition originale. lŸ s’en publiait une autre à Livourne en 1770, de trente-trois volumes, même format. Puis vint l’édition de Genève en 1777, trente-neuf volumes in-quarto, et à sa suite celles d'iverdun et de Lausanne, la première en 1778, cinquante-huit volumes in-quarto, et la seconde en 1780, quatrevingt-six volumes in-octavo. Cette dernière édition eut un grand succès, et beaucoup d’exemplaires furent placés en France. S’il faut en croire Voltaire, les étrangers gagnèrent ii •e commerce 1 million 800 raille écus.

V Encyclopédie ne s’adressait et ne pouvait guère s’adresser qu’à la bourgeoisie et à la noblesse. Elle ne convenait pas au peuple, qui ne lisait pas encore et qui maintenant à peine commence à lire. Les lecteurs appartenaient donc aux classes dominantes, à la haute société. Quelques-uns pouvaient rechercher la partie scientifique du recueil. D’autres, en plus grand nombre, s’attachaient peutêtre à la partie des beaux-arts ou à celle des arts industriels. Mais la plupart, ainsi que l’observe Diderot, recherchaient dans le Dictionnaire les articles qui renfermaient des idées' nouvelles, et qui par là même devaient plaire davantage à des esprits déjà travaillés par des désirs et des besoins de réforme (1).

C’est ainsi que X Encyclopédie gagna chaque jour du terrain ; elle ne datait que de quelques années, et le dernier volume n’avait pas même encore paru qu’elle avait déjà fait de nombreuses conquêtes.

On peut suivre pas à pas dans les écrits du

(1) « Ce qu’on y a recherché et ce qu’on y recherchera, disait Diderot à Lebreton dans sa fameuse lettre, c’est la philosophie ferme et hardie de quelques-uns de vos travailleurs. »

dix-huitième siècle la marche de son influence. Plusieurs écrivains la citent et en reproduisent des passages. D’autres s’en servent en oubliant de la citer. Elle est toujours attaquée, toujours combattue par les ennemis de la raison et du progrès; les amis de la philosophie, de leur côté, ne cessent de la défendre; c’est autour d’elle que se livre la grande bataille intellectuelle du siècle, et en attendant, grâce aux doctrines qu’elle propage, elle s’empare de plus en plus de l’opinion publique.

Tout changement dans les idées amène tôt ou tard un changement dans les faits. Les Encyclopédistes avaient réclamé la liberté du commerce des grains; cette liberté est proclamée en 1764 ; elle sera combattue encore ; mais qu’importe? Elle est déjà entrée dans la législation.

Des événements plus considérables se préparaient. Turgot, trois ans auparavant, avait été nommé à l’intendance de la généralité de Limoges. Il allait administrer au nom du roi, mais au profit de Y Encyclopédie, c’est-à-dire des idées qu’elle représentait. Voilà pourquoi Voltaire lui écrivait à cette occasion les lignes

suivantes : « Un de vos confrères vient de m’écrire qu’un intendant n’est propre qu’à faire du mal ; j’espère que vous prouverez qu’il peut faire beaucoup de bien. »

L’intendance de Turgot, qui commence en 1761, ne finit qu’en 1774, à la mort de Louis XV. Turgot consacre ces quatorze années à toutes sortes de réformes; il améliore les anciennes routes et il en crée de nouvelles ; il supprime, autant que possible, les barrières fiscales, qui entravent dans sa province la libre circulation des j>roduits ; il abolit les réquisitions militaires, si funestes à l’agriculture ; il cherche à introduire la justice dans l’impôt : autant de mesures qui ont été déjà réclamées par V Encyclopédie.

En 1774, Louis XVI monte sur le trône, et il appelle Turgot au ministère. C’est un nouveau théâtre qui s’ouvre devant lui; il y poursuit la route qu’il s’est tracée; mais ses réformes ne sont plus circonscrites dans une province : elles embrassent toute la France.

Après avoir détruit plusieurs monopoles, qui * étaient aussi contraires à l’intérêt public qu’au droit commun, il supprime les maîtrises et les'

jurandes, dont les Encyclopédistes avaient signalé les abus, et il proclame la liberté du travail, en prêtant à la loi le plus beau langage quelle ait jamais parlé parmi les hommes (1).

Toutes ces innovations, dans lesquelles on ' retrouve l’esprit de \ Encyclopédie, soulèvent les colères des partisans du passé. Le, Parlement embrasse leur querelle. Un de ses membres, le fougueux et irascible d’Épremesnil, accuse les novateurs de pousser à la ruine de l’Etat, et le roi est prié de mettre un terme aux débordements éco^iomiques. Une intrigue honteuse se forme dans le sein même de la cour ; Louis XVI en devient l’instrument, et Turgot est renvoj'^é comme un valet.

On chasse les hommes, mais on ne chasse pas les idées. Turgot s’efface et, quelques années après, la mort l’enlève. Cependant la royauté, qui porte le poids des deux règnes précédents autant que de ses propres fautes,

(1) Turgot avait marqué sou avénemeut au pouvoir par une lettre au roi, dans laquelle il indiquait les principes qui devaient le diriger et les mesures qu’il avait en vue. Voltaire, après avoir lu cette lettre, se hâtait d’écrire a d’Àlembert :

• Je viens de lire le chef-d’œuvre de Turgot ; il me semble que voilà de nouveaux cieux et une nouvelle terre. •

se trouve en proie à toute sorte d’embarras.

Necker, Galonné et Bpienne, qu’elle a successivement appelés dans ses conseils, n'ont fait que multiplier les difficultés autour d’elle. Pour échapper à cette position désastreuse, elle prend le parti de convoquer les États- Généraux dont le souvenir était presque perdu, grâce au triomphe du despotisme, c’est-à-dire de s’adresser à la nation. Les trois ordres se rassemblent, pour discuter et formuler les vœux qui doivent servir de règle à leurs mandataires.

Rien n’est plus intéressant que l’étude de ces cahiers, qui contiennent les plaintes et les réclamations de la France (1). Quelle concordance, quelle unanimité de sentiments et de vues ! Les mêmes idées semblent se reproduire partout, et, chose remarquable, surtout quand on songe à la diversité des populations, ces idées sont exprimées à peu près dans le même langage. C’est là l’œuvre de V Encyclopédie ; elle s’est emparée de l’esprit

(1) Voyez le livre intéressant que M. Chassin a publié sur ce sujet.

de la France, et elle inspire plus ou moins les orateurs des trois ordres, quand ils élèvent la voix au nom de la nation qui a été si longtemps condamnée au silence.

L’heure des tempêtes approche. On a cherché de nos jours à établir que ces tempêtes pouvaient être évitées. Ce point de vue accuse plus d’honnêteté que d’intelligence. Il y a des moments où le passé, qui se sent encore vivant, refuse obstinément de céder la place.

Comment triompher de sa résistance? Il n’y a guère qu’un moi^en, assez désagréable pour lui, on doit le reconnaître ; c’est de le battre impitoyablement. Les révolutions se chargent de la besogne : de là leur caractère violent et parfois tragique ; mais de là aussi leur légitimité.

A peine les États- Généraux étaient-ils réunis, qu’entraînés eux-mêmes par l’esprit nouveau, ils mettaient de côté les anciennes distinctions pour ne former qu’un seul corps, et se constituaient en Assemblée nationale.

C’est la voix même de V Encyclopédie, qu’on croit entendre souvent dans ces débats, d’où sortira bientôt le droit moderne. Cette forte

génération de patriotes, d’orateurs ou d’iioinmes d’Etat, qui vient d’entrer dans la vie publique, s’est nourrie de ses doctrines avant de paraître sur la scène. Mirabeau se contente souvent de la traduire, même dans ses emportements oratoires, et nous retrouvons sa trace dans les plus béaux passages de cette LèclaroAion des droits, qui restera, quoi qu’on en dise, l’un des plus beaux monuments de la sagesse humaine.

LES ADVERSAIRES DE l’eXCTCLOPÉDIE ET LEURS ÉCRITS

Toutes les victoires se payent, celles de l’esprit aussi bien que les autres et plus encore peut-être : c’est une loi de l’humanité. Le succès de V Encyclopédie coûta cher à ses auteurs. Que de luttes n’eurent-ils pas à soutenir avant de conquérir l’opinion publique et de la refaire à leur image ! Ils eurent contre eux les jésuites, les jansénistes, le clergé, le Parlement, une grande partie de la cour et de la noblesse, en un mot tous les corps privilégiés. Aucune persécution ne leur fut épar-

LKS ENCYCLOPÉDISTES

gnée ; et ce qu’il y eut de plus pénible encore, on lança contre eux tout un essaim de pamphlétaires, qui leur prodiguèrent, pendant plus de vingt ans, toutes sortes de calomnies et d’injures.

Parmi ces écrivains qui se déchaînèrent contre Y Encyclopédie, on peut citer d’abord le jésuite Berthier.

Il s’était fait connaître par la publication de quelques volumes sur l’histoire de l’Église gallicane, qui font suite à l’ouvrage du P. Brumoy. Les chefs de la Compagnie lui trouvèrent du talent et lui confièrent la ré- - daction du Journal de' Trévoux. Il la garda pendant seize ans, de 1745 à 1761, c’est-àdire jusqu’au moment où l’Ordre- fut supprimé. Il devint alors précepteur des enfants duDauphin; mais le bannissement des jésuites, qui eut lieu trois ans aprèd, le conduisit en Allemagne. Après un séjour de dix ans au delà du Hhin, il rentra en France où il s’éteignit dans l’obscurité.

Berthier commença sa campagne contre les Encyclopédistes dès le début même de leur publication. Il s’en prit d’abord au prospectus,

qu’il attaqua avec une sorte de violence. Sa critique devint plus vive à mesure que l’ouvrage avançait, et elle n’épargna aucun des volumes qui parurent, jusqu’au moment où il fut atteint lui-même par l’arrêt qui frappa la Compagnie.

Le fougueux jésuite ne se contentait pas de signaler dans V Encyclopédie les fautes et les erreurs qui se rencontrent toujours dans les ouvrages de ce genre. Il s’en prenait aux écrivains eux- mêmes; il attaquait leur esprit, leurs opinions, leurs tendances, et il les dénonçait ouvertement comme autant de perturbateurs du repos public.

Ses attaques ne s’arrêtaient pas à Diderot et à ses collaborateurs. Le Journal de Trévoux devint entre ses mains un réquisitoire , permanent contre la philosophie du dix-huitième siècle. Voltaire servit surtout de but à ses invectives. Le grand écrivain ne resta pas muet: on peut voir dans ses lettres à d’Alembert ce qu’il pensait de Berthieret de ses critiques.

Il n’en parle qu’avec mépris (1). Cette ven-

(1) « J’ai besoin de savoir, mon cher et grand philosophe, écrit-il un jour à d’Alembert, si frère Berthier, de la Société

geance ne lui suffit point : il écrivit contre son adversaire un opuscule satirique, qui fit rire le public. Il lui avait donné pour titre ; Maladie, confession, mort et apparition du jésuite BertJiier.

Il manquait à Berthier ce qui fait la force et la puissance de la critique, c’est-à-dire cette vivacité d’esprit, qui est la meilleure arme de l’écrivain. Ses observations n’étaient pas toujours dépourvues de fondement; mais la haine qu’il éprouvait pour les philosophes l’aveugla plus d’une fois, et il ne sut jamais trouver dans la passion cette verve de style qui entraîne le public.

Les Encyclopédistes eurent dans Fréron un adversaire plus redoutable.

Fréron, commeBerthier, appartint à l’ordre

<le Jésus, continue encore à farcir sa menstrue de Trévoux d’injures et de sottises contre d’honnêtes gens qui ne pensent point à lui. • Et d’Alembert lui répond : « Il y a plus de six ans, mon cher et illustre maître, que je ne lis point les sottises menstruelles du Garasse de Trévoux; mais j’entends dire qu’elles n’ont point dégénéré. Ce que je sais, c’est que frère Berthier et ses complieJfes n’osent paraître actuellement dans les rues, de peur qu’on ne leur jette des oranges de Portugal à la tête. »

des jésuites; mais il ne tarda pas à s’en séparer. Il fut, s’il faut en croire Voltaire,

De Loyola chassé pour ses fredaines.

C’est avec Desfontaines qu’il fît ses premiers essais littéraires (1). Puis, il publia luiraème un petit journal consacré à la critique. Ce journal se composait d’une série de lettres que Fréron écrivait sous le masque d’une comtesse, et où il passait en revue les livres de l’époque. A ce journal en succéda un autre, inspiré par le même esprit, et qui avait pour titre : Lettres sur quelques écrits de ce temps.

L’écrivain dans ces deux publications montre déjà ce qu’il doit être. 11 y attaque Y Encyclopédie, dont les premiers volumes ont paru ; mais il y déclare surtout la guerre aux philosophes, et ce qui semble le préoccuper le moins dans ses critiques, c’est le respect de Injustice et de la vérité.

(1) L’abbé Desfontaines publiait à cette époque une feuille qui portait pour titre : Obiervalions sur les écrits modernes, et qui fut bientôt remplacée par une autre sous le titre suivant : Jugements sur quelques ouvrages nouveaux. Fréron fut pendant quelque temps son collaborateur.

Son Année littéraire, dont le souvenir est plus vivant et qu’on peut considérer comme son œuvre principale, ne date que de 1754. Il la continua jusqu’au moment de sa mort, c’est-à-dire jusqu’en 1776, ce qui ne l’empècha pas de prendre part, en passant, à la rédaction du Journal étranger, qui n’eut qu’une existence éphémère (1).

Si l’on veut connaître entièrement Fréron, il faut surtout le chercher dans V Année littéraire. Il s’y montre l’ennemi acharné des Encyclopédistes, qu’il poursuit sans cesse de ses critiques et parfois même de ses injures. L’écrivain qu’il maltraite le plus, c’est Voltaire; il déchire la plupart de ses ouvrages, et il pousse sa haine si loin, qu’il va jusqu’à nier les qualités les moins contestables de ce merveilleux esprit. C’est ce qui nous a valu la comédie le Café ou V Écossaise (2), dans laquelle Fréron

(1) L'Année lilléraire, qui fut suspendue dans les derniers jours de Fréron, ne tarda pas à reparaître, et elle dura jusqu’en 1790. U T avait une livraison tons les dix jours, ('es livTaisons, à la fin de l’année, formaient huit petits volumes. On en compte 290 dans la collection.

(2) D'Alembert écrivait à Voltaire, le 3 août 1760 : « L'Écoslaise a eu un succès prodigieux. On dit que ï'réron avait

joue un rôle si peu flatteur sous le nom de Frelon, remplacé plus tard par celui de Wasp, sur r.ordre de la police.

Fréron fut un écrivain infatigable. Il eut plus de passion que de talent, bien qu’il ne fût pas dépourvu de mérite. Il aspirait à la gloire, mais il ne recueillit que du bruit. Ce bruit qui se fit autour de son nom a rempli une partie du dixhuitième siècle. Qu’en reste-t-il maintenant?

Il n’est pas rare de rencontrer, dans l’histoire des lettres, de ces écrivains bruyants qui essayent d’attirer la foule par le fracas de leurs invectives ou de leurs paradoxes.

Mais leur succès n’est jamais de longue durée. Tel a été le sort de Fréron. Il se montra plus injuste, dans ses emportements littéraires, que beaucoup de ses émules. Pendant qu’il s’acharnait à rabaisser les grands esprits de l’époque, il ne rou gissait pas de prodiguer des éloges à de

prouvé, il y a quinze jours, dans uno feuille, que cette pièce ne devait pas réussir. Je ne l’ai point encore vue, et quand on m’eu a demandé la raison, j’ai répondu que si un décrotteur m’avait insulté et qu’il fût mis au carcan à ma porte, je ne me presserais pas de mettre la tête à la fenêtre. »

médiocres écrivains qu’il cherchait vainement à tirer de leur obscurité. Il essaya de s’en justifier en disant qu’il avait dù céder à de puissantes influences. C’est là, sans contredit, la plus misérable des excuses. Tout écrivain doit la vérité au public, et il lui doit son silence quand il n’a pas le courage de dire la vérité.

Palissot rivalisa avec Fréron et Berthier dans leur haine contre les Encyclopédistes.

Très-jeune encore, il donnait une pièce de théâtre, intitulée le Cercle, et qui avait pour but de faire rire aux dépens des idées nouvelles ou de leurs représentants. Rousseau, par exemple, y jouait un rôle ridicule.

L’année suivante, en 1756, il publiait ses Petites Lettres contre de grands philosophes. Diderot, entre autres, y était fort maltraité.

Ce fut quatre ans après, en 1760, qu’il fit représenter sa comédie des Philosophes, qui rappelait, bien plus que le Cercle, toutes les libertés de la scène antique et qui dut à sa hardiesse aristophanesque la vogue passagère qu’elle obtint.

« Lorsqu’on juge cette pièce en dehors de

Paris , écrivait Griram , on doit être bien étonné du bruit qu elle a fait. On n’y trouve ni plan, ni intrigue, ni conduite, ni caractère, ni plaisanterie, ni force, ni légèreté, ni rien de ce qu’on est en droit d’exiger d’une pièce de théâtre. On n’y voit qu’une copie misérable des situations de la comédie du Méchant et des Femmes savantes. Pas une scène; rien qui montre d’autre talent que celui de la méchanceté et de la fureur de nuire. Le seul trait théâtral, le moment où le valet vole son maître en conséquence de sa morale, ce trait est tiré de Timon le Misanthrope. Toute la finesse et tout le sel de la comédie des Philosophes consistent à dire que philosophe et fripon sont synonymes, à attaquer les mœurs de M. Diderot, de M. Helvétius et d’autres personnes, à les traduire sur la scène comme des scélérats et de mauvais citoyens, et à faire marcher J. -J. Rousseau sur quatre pattes (1). »

L’auteur ajouta une préface à sa pièce. Il y

(1) Grimm, Correspondance littéraire, t. III, p. 30. Voyez aussi à ce sujet une lettre de d’Alembert, rendant compte à Voltaire de la première représentation.

déclarait que V Encyclopédie était devenue la honte de la nation, et il citait, pour le prouver, quelques passages de La Mettrie, qui n’avaient rien de commun avec le Dictionnaire.

Cette injurieuse comédie ne resta pas sans réponse. Elle suscita plusieurs écrits, dont le plus remarquable sans contredit fut la Vision de Charles Palissot, due à la plume de Morellet. Diderot, qui avait tant à se plaindre, vengea ses propres injures dans le Neveu de Rameau, qui date de cette époque. Il y accable Palissot de ses invectives.

On a encore de Palissot un poëme satirique contre les Encyclopédistes. Il est postérieur de quatre ans à la comédie des Philosophes.

L’auteur lui donna le titre de Dimciade, qu’il emprunta à Pope(l). Ce poëme, à l'origine, se composait de trois chants : Palissot plus tard les a portés au nombre de dix, parce qu’il a fait entrer dans son cadre les principaux personnages de la Révolution française, qui avaient.

(1) Voyez les lignes que Griinra, dans sa Correspotuiattce, a consacrées à la Duiiciadf, t. IV, p. 50.

LES ENCYCLOPÉEISTES 183

comme les philosophes, une foule de titres pour lui déplaire.

Il y avait plus de culture littéraire dans Palissot que dans ses deux prédécesseurs. On peut dire aussi qu’il était moins passionné, malgré la vivacité qu’il mit dans quelques-uns de ses écrits. Il avait maltraité d’Alembert dans ses Petites Lettres; il se montra plus juste pour lui dans sa Dunciade. Il respecta toujours Voltaire. Craignait -il des représailles qui n’auraient pas manqué? Aimait -il trop les lettres pour ne pas admirer, malgré tout, un écrivain qui avait à son service toutes les ressources de l’esprit? On peut admettre l’une ou l’autre de ces explications. Les deux sont peut-être vraies. Quoi qu’il en soit, il n’attaqua jamais Voltaire, qui lui en tint compte, tout en lui exprimant le regret de le voir en guerre avec ses amis.

A la suite de ces écrivains , il faut en citer un autre qui est moins connu, mais qui joua cependant l’un des rOles les plus actifs dans cette guerre implacable des vieilles idées contre les doctrines encyclopédiques. Je veux parler dè Chaumeix.

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C’était une sorte d’aventurier littéraire, dont la vie présente plus d’un côté obscur. Il commença, dit-on, par être janséniste et il figura plus tard parmi les convulsionnaires.

Le premier ouvrage qu’il fit paraître se composait de huit petits volumes' qui étaient intitulés : Préjugés légilimes cmtre l'Encyclopédie. Puis vint un autre livre de lui sous le titre suivant ; Sentiment d'un inconnu sur l'oracle des nouveaux philosophes. Enfin, il publia un dernier écrit qui s’appelait : les Philosophes aux abois.

On accusa Chaumeix d’avoir dénoncé l’école philosophique au Parlement. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’avocat général Joly de Fleury cita son nom comme une autorité, quand il poursuivit \ Encyclopédie.

Voltaire, qui avait été exposé plus que tout autre à ses invectives, ne manqua pas d’en tirer vengeance. On peut lire à ce sujet le Pauvre Diable et les Contes de Guillaume Vadé. Chaumeix y est voué à un éternel ridicule.

Une réponse, plus violente au fond, lui fut adressée dans un petit écrit anonyme qui fut

attribué dans le temps à Morellet, et qui avait pour titre ; Mémoire pour Abraham Chaumeix contre les prétendus philosophes Diderot et d'Alembert. C’est, sous une forme modérée, la satire la plus sanglante.

Après Chaumeix, on peut encore citer Moreau, qui ne fit guère moins de bruit dans cette grande croisade contre les Encyclopédistes.

C’était un avocat attaché obstinément au passé et fauteur de tous les despotismes. Il a vécu jusqu’au commencement de ce siècle, et dans cette longue carrière, qui en a fait, pour ainsi dire, notre contemporain, il n’a guère cessé de poursuivre les idées modernes.

Il publia en 1757 ses deux petits volumes de Mémoires pour servir a X histoire des Cacouacs, qui furent signalés par Fréron à l’attention du public. C’était un libelle grossier contre Diderot, d’Alembert et leurs amis. L’auteur y cherche à être plaisant, mais il n’est qu’injurieux. Il diffame et il calomnie. Ces Cacouacs dont il donne l’histoire, c’est-à-dire les philosophes et les Encyclopédistes, sont autant de

coupables, qui appellent toutes les rigueurs de la loi. Voilà l’esprit de Moreau.

Ce pamphlet fut suivi bientdt après de deux autres, qui parurent sous un titre analogue et dans lesquels respire la même passion. Il y eut même plus de violence dans le dernier, qui était intitulé : Catéchisme et décision des cas de conscience a l'usage des Cacouacs.

Le nom de Cacouac eut une vogue de quelques jours. Il devint synonyme d’encyclopédiste et de philosophe. Voltaire et ses amis l’adoptèrent en plaisantant, et on le retrouve plus d’une fois dans leur correspondance. Ce fut là, à peu près, tout le succès littéraire de l’écrivain.

Aux noms qui précèdent, il serait facile d’en ajouter d’autres. V Encyclopédie souleva beaucoup de haines, et ces haines éclatèrent sous toutes les formes : le livre et le théâtre s’en firent l’écho. Ces fureurs et ces violences passèrent jusque dans les almanachs, qui sont, en général, des livres assez pacifiques.. Il parut un de ces almanachs au fort de la dispute; on y retraçait l’histoire des querelles littéraires depuis l’antiquité, et ce petit livre était décoré

du titre à'Étrennes encyclopédiques. L’auteur était un teneur de livres. Grimm ajoute :

<* Teneur de livres de sottises humaines ; il doit avoir un bien gros registre. »

C’est assez nous arrêter sur ces noms et sur ces écrits, qui n’honorent guère l'esprit humain. Ils sont à moitié perdus dans la poussière du dix-huitième siècle ; qu’ils y restent ensevelis. On risque, même en les flétrissant, de se faire leur complice. L’illustration du mépris public ne déplaît pas à certains écrivains : c’est la gloire honteuse de ces chercheurs obscurs de bruit et de renommée.

Diderot et ses amis s’étonnnèrent plus d’une fois de pareilles attaques (1). C’était montrer quelque simplicité pour des philosophes. Encyclopédie s’en prenait aux idées régnantes

(1) Nous trouvons à ce propos tlnns Grimm quatre ou cinq pages charmantes. C’est un discours que l’écrivain adresse à Diderot et à ses amis pour leur montrer qu’ils ont tort de se plaindre, et qu’ils ont reçu la récompense à laquelle ils pouvaient prétendre, puisque leurs services sont méconnus et qu’on répond par des persécutions ou des injures aux bienfaits qu’ils répandent sur le genre humain. Grimm a donné à ces observations, malheureusement trop justes, la forme d’un sermon qu’il est censé débiter du haut d’une chaire avec toute l’onction d’un prédicateur.

qu’elle prétendait remplacer par des idées nouvelles : elle portait une révolution dans ses flancs. Comment n’aurait-elle pas soulevé toute sorte de colères? Elle devait nécessairement rencontrer beaucoup d’ennemis. Ainsi le voulait la nature même des choses.

Il n’y avait qu’un insulteur public derrière le char qui portait les triomphateurs romains ; il y en a toujours une meute sur le passage des idées.

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