QUELLE PEUT ÉTBE AUJOURD’HUI LA VALEUR DE
l’encyclopédie, et quel est le jugement qu’on en doit porter.
«• Vous lisez donc V Encyclopédie! *» me disait, il y a quelques années, un homme d’esprit et de sens, que j’avais rencontré en Suisse et que j’ai pu compter au nombre de mes amis. C’était un vieillard aimable, instruit, familiarisé avec les principaux monuments de notre langue et de notre littérature. Il possédait une belle propriété sur les coteaux qui bordent le Léman et il y menait la vie d’un philosophe. J^habitais moi-même dans le voisi-
li'O LES ENCYCLOPÉDISTES
nage, à deux pas de la charmante retraite qui reçut Voltaire au dernier siècle. Nos rapports étaient fréquents ; le sujet habituel de nos entretiens, c’étaient la France, ses écrivains, ses hommes d’Etat ou ceux qu’on appelle de ce nom, en un mot, son passé et son avenir. Il vint me voir un jour, et apercevant sur ma table un volume du Dictionnaire de Diderot et de d’Alembert ; « Vous lisez donc V Encyclopédie! » me dit-il.
— Je la lis, répondis-je, ou plutôt je la relis, et je suis étonné plus d’une fois de ce que j’y trouve.
— N’ètes-vous pas étonné aussi de ce que vous n’y trouvez pas?
— Pourquoi le serais-je? Il y a des lacunes, sans doute; mais il faut se reporter à l’époque où elle parut et ne pas y chercher ce qui ne peut pas y être. Si elle est incomplète pour nous, à cause des progrès qui se sont accomplis depuis sa publication, elle ne l’était pas ou elle l’était beaucoup moins pour le dix-huitième siècle.
— Nierez-vous aussi ses défauts?
— Je les reconnais volontiers. Ils ont été
signalés d’ailleurs avec une grande franchise par Diderot lui-môrae dans ce volume qui est là sous nos yeux (1).
— Diderot, avec sa sincérité et sa bonne foi, a oublié d’indiquer le plus grand de tous et le plus irrémédiable.
— Que voulez-vous dire ?
— La vieillesse : ne vous semble-t-il pas que l’ouvrage a bien vieilli ?
— C’est le sort des livres, comme des hommes, à part quelques chefs-d’œuvre, qui sont comme autant d’incarnations du beau et qui semblent participer à son éternelle jeunesse. h' Encyclopédie toutefois n’a pas vieilli autant que vous paraissez le croire. La plupart des articles de d’Alembert et de Diderot semblent avoir été écrits de nos jours, et je ne vois guère de rides, s’il y en a, dans ceux qui ont été fournis par Voltaire. Je pourrais citer bien des ouvrages dont la date est plus récente et qui ont un autre air de vieillesse.
(1) Le septième volume, qui contient l’article Encyclopédie, où Diderot, comme on peut le voir, a jugé sévèremenl son Dictionnaire.
D’ailleurs, que Y Encyclopédie ait vieilli plus ou moins, peu m’importe.
— Vous voilà en train d’aimer les vieilles choses ; prenez-y garde ! c’est une passion
— Que je n’ai pas à craindre, vous le savez bien, et voilà pourquoi je puis lui sacrifier en passant, comme les Athéniens au Dieu inconnu. J’aime donc Y Encyclopédie, toute vieille qu’elle est, et je l’aime surtout pour les souvenirs qu’elle me rappelle.
— De quels souvenirs parlez-vous ?
— Ne connaissez-vous pas quelqu’un de ces musées où l’on garde avec un sorte de culte les armes d’autrefois?
— J’en ai visité plusieurs. Mais où voulezvous me conduire?
— Rassurez-vous ; je ne sors pas de Y Encyclopédie. Vous avez vu dans ces musées des armes dont il serait assez difficile maintenant de faire usage. Pourquoi les conserve-t-on avec tant de soin? Est-ce pour leur richesse?
— Ce n’est pas vraisemblable.
— Pour leur solidité ?
— Je ne le pense pas.
— N’est-ce pas pour les souvenirs qui s’y
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rattachent et qui donnent du prix, pour ainsi dire, à la rouille même qui les recouvre?
— Évidemment.
— Ces armes peuvent être inutiles aujourd’hui : mais elles ont rendu autrefois de grands services. C’est avec elles qu’on a livré des batailles et remporté des victoires. Il en est de même de V Encyclopédie. Encyclopédie aussi fut une arme et une arme puissante entre les mains de nos pères, qui s’en servirent avec bonheur pour faire la guerre au passé et préparer le triomphe de la société moderne.