LES ADVERSAIRES DE L ENCYCLOPEDIE ET LEURS ÉCRITS
Toutes les victoires se payent, celles Je l'esprit aussi bien que les autres et plus encore peut-être : c'est une loi de l'humanité. Le succès de Y Encyclopédie coûta cher à ses auteurs. Que de luttes n'eurent-ils pas à soutenir avant de conquérir l'opinion publique et de la refaire à leur image ! Ils eurent contre eux les jésuites, les jansénistes, le clergé, le Parlement; une grande partie de la cour et de la noblesse, en un mot tous les corps privilégiés. Aucune persécution ne leur fut épar-
gnée ; et ce qu'il y eut de plus pénible encore, on lança contre eux tout un essaim de pamphlétaires, qui leur prodiguèrent, pendant plus de vingt ans, toutes sortes de calomnies et d'injures.
Parmi ces écrivains qui se déchaînèrent contre Y Encyclopédie, on peut citer d'abord le jésuite Berthier.
Il s'était fait connaître par la publication de quelques volumes sur l'histoire de l'Église gallicane, qui font suite à l'ouvrage du P. Brumoy. Les chefs de la Compagnie lui trouvèrent du talent et lui confièrent la rédaction du Journal de Trévoux. Il la garda pendant seize ans, de 1745 à 1761, c'est-àdire jusqu'au moment où l'Ordre fut supprimé. Il devint alors précepteur des enfants du Dauphin; mais le bannissement des jésuites, qui eut lieu trois ans après, le conduisit en Allemagne. Après un séjour de dix ans au delà du Rhin, il rentra en France où il s'éteignit dans l'obscurité.
Berthier commença sa campagne contre les Encyclopédistes dès le début même de leur publication. Il s'en prit d'abord au prospectus,
qu'il attaqua avec une sorte de violence. Sa critique devint plus vive à mesure que l'ouvrage avançait, et elle n'épargna aucun des volumes qui parurent, jusqu'au moment où il fut atteint lui-même par l'arrêt qui frappa la Compagnie.
Le fougueux jésuite ne se contentait pas de signaler dans Y Encyclopédie les fautes et les erreurs qui se rencontrent toujours dans les ouvrages de ce genre. Il s'en prenait aux écrivains eux-mêmes; il attaquait leur esprit, leurs opinions, leurs tendances, et il les dénonçait ouvertement comme autant de perturbateurs du repos public.
Ses attaques ne s'arrêtaient pas à Diderot et à ses collaborateurs. Le Journal de Trévoux devint entre ses mains un réquisitoire permanent contre la philosophie du dix-huitième siècle. Voltaire servit surtout de but à ses invectives. Le grand écrivain ne resta pas muet: on peut voir dans ses lettres à d'Alembert ce qu'il pensait de Berthieret de ses critiques. Il n'en parle qu'avec mépris (1). Cette ven-
(1) « J'ai besoin de savoir, mon cher et grand philosophe, écrit-il un j nbert, si frère lierthier, de la Société-
geance ne lui suffit point : il écrivit contre son adversaire un opuscule satirique, qui fit rire le public. Il lui avait donné pour titre : Maladie, confession, mort et apparition du jésuite Berthier.
Il manquait à Berthier ce qui fait la force et la puissance de la critique, c'est-à-dire cette vivacité d'esprit, qui est la meilleure armé de 1" écrivain. Ses observations n'étaient pas toujours dépourvues de fondement; mais la haine qu'il éprouvait pour les philosophes l'aveugla plus d'une fois, et il ne sut jamais trouver dans la passion cette verve de stjle qui entraine le public.
Les Encyclopédistes eurent dans Fréron un adversaire plus redoutable.
Fréron, commeBerthier, appartint à l'ordre
de Jésus, continue encore à farcir sa menstrue de Trévoux d'injures et de sottises contre d'honnêtes gens qui ne pensent point à lui. » Et d'Alembert lui répond : « Il y a plus de six ans, mon cher et illustre maître, que je ne lis point les sottises menstruelles du Garasse de Trévoux; mais j'entends dire qu'elles n'ont point dégénéré. Ce que je sais, c'est que frère Berthier et ses complices n'osent paraître actuellement dans les rues, de peur qu'on ne leur jette des oranges de Portugal à la tête. »
des jésuites; mais il ne tarda pas à s'en séparer. Il fut, s'il faut en croire Voltaire,
De Loyola chassé pour ses fredaines.
C'est avec Desfontaines qu'il fît ses premiers essais littéraires (1). Puis, il publia luimême un petit journal consacré à la critique. Ce journal se composait d'une série de lettres que Fréron écrivait sous le masque d'une comtesse, et où il passait en revue les livres de l'époque. A ce journal en succéda un autre, inspiré par le même esprit, et qui avait pour titre : Lettres sur qv.etqv.es écrits de ce temps.
L'écrivain dans ces deux publications montre déjà ce qu'il doit être. Il y attaque X Encyclopédie, dont les premiers volumes ont paru : mais il y déclare surtout la guerre aux philosophes, et ce qui semble le préoccuper le moins dans ses critiques, c'est le respect de la justice et de la vérité.
(1) L'abbé Desfontaines publiait à cette ùpoquc une feuille
qui portait pour titre : Observations sur les écrits modernes, et
qui fut bientôt remplacée par une autre sous le titre suivant :
rient» sur quelque» ouvragée nouveaux. Fréron fut pondant
quelque temps son collaborateur.
Son Année littéraire, dont le souvenir est plus vivant et qu'on peut considérer comme son œuvre principale, ne date que de 1754. Il la continua jusqu'au moment de sa mort, c'est-à-dire jusqu'en 1776, ce qui ne l'empêcha pas de prendre part, en passant, à la rédaction du Journal étranger, qui n'eut qu'une existence éphémère (1).
Si l'on veut connaître entièrement Fréron, il faut surtout le chercher dans Y Année littéraire. Il s'y montre l'ennemi acharné des Encyclopédistes, qu'il poursuit sans cesse de ses critiques et parfois même de ses injures. L'écrivain qu'il maltraite le plus, c'est Voltaire ; il déchire la plupart de ses ouvrages, et il pousse sa haine si loin, qu'il va jusqu'à nier les qualités les moins contestables de ce merveilleux esprit. C'est ce qui nous a valu la comédie le Café ou V Écossaise (2), dans laquelle Fréron
(1) L'Année littéraire, qui fut suspendue dans les derniers jours de Fréron, ne tarda pas à reparaître, et elle dura jusqu'en 1790. Il y avait une livraison tous les dix jours. Ces livraisons, à la fin de l'année, formaient huit petits volumes. On en compte 290 dans la collection.
(2) D'Alembert écrivait à Voltaire, le 3 août 1760: « L'Ecossaise a eu un succès prodigieux. On dit que Fréron avait
joue un rôle si peu flatteur sous le nom de Frelon, remplacé plus tard par celui de Wasp, sur l'ordre de la police.
Fréron fut un écrivain infatigable. Il eut plus de passion que de talent, Lien qu'il ne fût pas dépourvu de mérite. Il aspirait à la gloire, mais il ne recueillit que du bruit. Ce bruit qui se fît autour de son nom a rempli une partie du dixliuitième siècle. Qu'en reste-t-il maintenant?
Il n'est pas rare de rencontrer, dans l'histoire des lettres, de ces écrivains bruyants qui essayent d'attirer la foule par le fracas de leurs invectives ou de leurs paradoxes. Mais leur succès n'est jamais de longue durée. Tel a été le sort de Fréron. Il se montra plus injuste, dans ses emportements littéraires, que beaucoup de ses émules. Pendant qu'il s'acharnait à rabaisser les grands esprits de l'époque, il ne rougissait pas de prodiguer des éloges à de
prouvé, il y a quinze jours, dans une feuille, que cette pièce ne devait pas réussir. Je ne l'ai point encore vue, et quand on m'en a demandé la raison, j'ai répondu que si un décrotteui m'avait insulté et qu'il tut mis au carcan à ma porte, J8 ne me presserais pas de mettre la tête à la fenêtre. »
médiocres écrivains qu'il cherchait vainement à tirer de leur obscurité. Il essaya de s'en justifier en disant qu'il avait dû céder à de puissantes influences. C'est là, sans contredit, la plus misérable des excuses. Tout écrivain doit la vérité au public, et il lui doit son silence quand il n'a pas le courage de dire la vérité.
Palissot rivalisa avec Fréron et Berthier dans leur haine contre les Encyclopédistes.
Très-jeune encore, il donnait une pièce de théâtre, intitulée le Cercle, et qui avait pour but de faire rire aux dépens des idées nouvelles ou de leurs représentants. Rousseau, par exemple, y jouait un rôle ridicule.
L'année suivante, en 1750, il publiait ses Petites Lettres contre de grands p7iilosop7ies. Diderot, entre autres, y était fort maltraité.
Ce fut quatre ans après, en 1760, qu'il fit représenter sa comédie des PJiilosopJies, qui rappelait, bien plus que le Cercle, toutes les libertés de la scène antique et qui dut à sa hardiesse aristophanesque la vogue passagère qu'elle obtint.
« Lorsqu'on juge cette pièce en dehors de
Paris, écrivait Grimm, on doit être bien t'tonné du brait qu'elle a fait. On n'y trouve ni plan, ni intrigue, ni conduite, ni caractère, ni plaisanterie, ni force, ni légèreté, ni rien de ce qu'on est en droit d'exiger d'une pièce de théâtre. On n'y voit qu'une copie misérable des situations de la comédie du Méchant et des Femmes savantes. Pas une scène; rien qui montre d'autre talent que celui de la méchanceté et de la fureur de nuire. Le seul trait théâtral, le moment où le valet vole son maître en conséquence de sa morale, ce trait est tiré de Timon le Misanthrope. Toute la finesse et tout le sel de la comédie des Philosophes consistent à dire que philosophe et fripon sont synonymes, à attaquer les mœurs de M. Diderot, de M. Helvétius et d'autres personnes, à les traduire sur la scène comme des scélérats et de mauvais citoyens, et à faire marcher J.-J. Rousseau sur quatre pattes (1). »
L'auteur ajouta une préface à sa pièce. Il y
(1) Grimm, Correspondance littéraire, t. III, p. 30. Voyez aussi à ce sujet une lettre de d'Alembert, rendant compte à Voltaire de la première représentation.
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déclarait que X Encyclopédie était devenue la honte de la nation, et il citait, pour le prouver, quelques passages de La Mettrie, qui n'avaient rien de commun avec le Dictionnaire.
Cette injurieuse comédie ne resta pas sans réponse. Elle suscita plusieurs écrits, dont le plus remarquable sans contredit fut la Vision de Charles Palissot, due à la plume de Morellet. Diderot, qui avait tant à se plaindre, vengea ses propres injures dans le Neveu de Hameau, qui date de cette époque. Il y accable Palissot de ses invectives.
On a encore de Palissot un poëme satirique contre les Encyclopédistes. Il est postérieur de quatre ans à la comédie des Philosophes. L'auteur lui donna le titre de Danciade, qu'il emprunta à Pope(l). Ce poëme, à l'origine, se composait de trois chants : Palissot plus tard les a portés au nombre de dix, parce qu'il a fait entrer dans son cadre les principaux personnages de la Révolution française, qui avaient,
(1) Voyez les lignes que Grimm, dans sa Correspondance, a consacrées à la Dunciade, t. IV, p. 50.
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comme les philosophes, une foule de titres pour lui déplaire.
Il y avait plus de culture littéraire dans Palissot que dans ses deux prédécesseurs. On peut dire aussi qu'il était moins passionné, malgré la vivacité qu'il mit dans quelques-uns de ses écrits. Il avait maltraité d'Alembert dans ses Petites Lettres ; il se montra plus juste [ i >ur lui dans sa Dwaciaàe. Il respecta toujours Voltaire. Craignait -il des représailles qui n'auraient pas manqué? Aimait- il trop les lettres pour, ne pas admirer, malgré tout, un écrivain qui avait à son service toutes les ressources de l'esprit? On peut admettre l'une ou l'autre de ces explications. Les deux sont peut-être vraies. Quoi qu'il en soit, il n'attaqua jamais Voltaire, qui lui en tint compte, tout en lui exprimant le regret de le voir en guerre avec ses amis.
A la suite de ces écrivains, il faut en citer un autre qui est moins connu, mais qui joua cependant l'un des rôles les plus actifs dans cette guerre implacable des vieilles idées contre les doctrines encyclopédiques. Je veux parler de Chaumeix.
C'était une sorte d'aventurier littéraire, dont la vie présente plus d'un côté obscur. Il commença, dit-on, par être janséniste et il figura plus tard parmi les convulsionnaires.
Le premier ouvrage qu'il fit paraître se composait de huit petits volumes qui étaient intitulés : Préjugés légitimes contre V Encyclopédie. Puis vint un autre livre de lui sous le titre suivant : Sentiment d'un inconnu sur l'oracle des nouveaux priai osophes. Enfin, il publia un dernier écrit qui s'appelait : les Philosophes aux abois.
On accusa Chaumeix d'avoir dénoncé Técole philosophique au Parlement. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'avocat général Joly de Fleury cita son nom comme une autorité, quand il poursuivit Y Encyclopédie.
Voltaire, qui avait été exposé plus que tout autre à ses invectives, ne manqua pas d'en tirer vengeance. On peut lire à ce sujet le Pauvre Diable et les Contes de Guillaume Vadè. Chaumeix y est voué à un éternel ridicule.
Une réponse, plus violente au fond, lui fut adressée dans un petit écrit anonyme qui fut
attribué dans le temps à Morellet, et qui avait pour titre : Mémoire pour Abraham Chaumeix contre les^ prétendus philosophes Diderot et d'Aïembert. C'est, sous une forme modérée, la satire la plus sanglante.
Après Chaumeix. on peut encore citer Moreau, qui ne fit guère moins de bruit dans cette grande croisade contre les Encyclopédistes.
C'était un avocat attaché obstinément au passé et fauteur de tous les despotismes. Il a vécu jusqu'au commencement de ce siècle, et dans cette longue- carrière, qui en a fait, pour ainsi dire, notre contemporain, il n'a guère cessé de poursuivre les idées modernes.
Il publia en 1757 ses deux petits volumes de Mémoires pour servir à X histoire des Cacouacs. qui furent signalés par Fréron à l'attention du public. C'était un libelle grossier contre Diderot, d'Aïembert et leurs amis. L'auteur y cherche à être plaisant, mais il n'est qu'injurieux. Il diffame et il calomnie. Ces Cacouacs dont il donne l'histoire, c'est-à-dire les philosophes et les Encyclopédistes, sont autant de
coupables, qui appellent toutes les rigueurs de la loi. Voilà l'esprit de Moreau.
Ce pamphlet fut suivi bientôt après de deux autres, qui parurent sous un titre analogue et dans lesquels respire la même passion. Il y eut même plus de violence dans le dernier, qui était intitulé : Catéchisme et décision des cas de conscience à l'usage des Oacouacs.
Le nom de Cacouac eut une vogue de quelques jours. Il devint synonyme d'encyclopédiste et de philosophe. Voltaire et ses amis l'adoptèrent en plaisantant, et on le retrouve plus d'une fois dans leur correspondance. Ce fut là, à peu près, tout le succès littéraire de l'écrivain.
Aux noms qui précèdent, il serait facile d'en ajouter d'autres. L' 'Encyclopédie souleva beaucoup de haines, et ces haines éclatèrent sous toutes les formes : le livre et le théâtre s'en firent l'écho. Ces fureurs et ces violences passèrent jusque dans les almanachs, qui sont, en général, des livres assez pacifiques. Il parut un de ces almanachs au fort de la dispute; on y retraçait l'histoire des querelles littéraires depuis l'antiquité, et ce petit livre était décoré
du titre «V É ' (rennes encyclopédiques. L'auteur était un teneur de livres. Giïmm ajoute : u Teneur de livres de sottises humaines ; il doit avoir un bien gros registre. «
C'est assez nous arrêter sur ces noms et sur ces écrits, qui n'honorent guère l'esprit humain. Ils sont à moitié perdus dans la poussière du dix-huitième siècle ; qu'ils y restent ensevelis. On risque, même en les flétrissant, de se faire leur complice. L'illustration du mépris public ne déplaît pas à certains écrivains : c'est la gloire honteuse de ces chercheurs obscurs de bruit et de renommée.
Diderot et ses amis s'étonnnèrent plus d'une fois de pareilles attaques (1): C'était montrer quelque simplicité pour des philosophes, h' Encyclopédie s'en prenait aux idées régnantes
(1) Nous- trouvons à ce propos dans Grimm quatre' ou cinq pages charmantes. C'est un discours que l'écrivain adresse à Diderot et à ses amis pour leur montrer qu'ils ont tort de se plaindre, et qu'ils ont reçu la récompense à laquelle ils pouvaient prétendre, puisque leurs services sont méconnus et qu'on répond par des persécutions ou des injures aux bienfaits qu'ils répandent sur le genre humain. Grimm a donné à ces observations, malheureusement trop justes, la forme d'un sermon qu'il est censé débiter du haut d'une chaire avec toute l'onction d'un prédicateur.
qu'elle prétendait remplacer par des idées nouvelles : elle portait une révolution dans ses flancs. Comment n'aurait-elle pas soulevé toute sorte de colères? Elle devait nécessairement rencontrer beaucoup d'ennemis. Ainsi le voulait la nature même des choses.
Il n'y avait qu'un insulteur public derrière le char qui portait les triomphateurs romains ; il y en a toujours une meute sur le passage des idées.
QUELLE PEUT ETRE AUJOURD HUI LA VALEUR DE L'ENCYCLOPÉDIE , ET QUEL EST LE JUGEMENT QU'ON EN DOIT PORTER.
« Vous lisez donc X Encyclopédie! » me disait, il y a quelques années, un homme d'esprit et de sens, que j'avais rencontré en Suisse et que j'ai pu compter au nombre de mes amis. C'était un vieillard aimable, instruit, familiarisé avec les principaux monuments de notre langue et de notre littérature. Il possédait une belle propriété sur les coteaux qui bordent le Léman et il y menait la vie d'un philosophe. J'habitais moi-même dans le voisi-
nage, à deux pas de la charmante retraite qui reçut Voltaire au dernier siècle. Nos rapports étaient fréquents : le sujet habituel de nos entretiens, c'étaient la France, ses écrivains, ses hommes d'État ou ceux qu'on appelle de ce nom, en un mot, son passé et son avenir. Il vint me voir un jour, et apercevant sur ma table un volume du Dictionnaire de Diderot et de d'Alembert : « Vous lisez donc Y Encyclopédie! » me dit-il.
— Je la lis, répondis-je, ou plutôt je la relis, et je suis étonné plus d'une fois de ce que j'y trouve.
— N'ètes-vous pas étonné aussi de ce que vous n'}' trouvez pas ?
— Pourquoi le serai s-je? Il y a des lacunes, ,<:ms doute; mais il faut se reporter à l'époque où elle parut et ne pas y chercher ce qui ne peut pas y être. Si elle est incomplète pour nous, à cause des progrès qui se sont accomplis depuis sa publication, elle ne l'était pas ou elle l'était beaucoup moins pour le dix-huitième siècle.
— !\ierez-vous aussi ses défauts?
— Je les reconnais volontiers. Ils ont été
signalés d'ailleurs avec une grande franchise par Diderot lui-même dans ce volume qui est là sous nos yeux ^1).
— Diderot, avec sa sincérité et sa bonne foi, a oublié d'indiquer le plus grand de tous et le plus irrémédiable.
— Que voulez-vous dire ?
— La vieillesse : ne vous semlde-t-il pas que l'ouvrage a bien vieilli ?
— C'est le sort des livres, comme des hommes, à part quelques chefs-d'œuvre, qui sont comme autant d'incarnations du beau et qui semblent participer à son éternelle jeunesse. L' Encyclopédie toutefois n'a pas vieilli autant que vous paraissez le croire. La plupart des articles de d'Alembert et de Diderot semblent avoir été écrits de nos jours, et je ne vois guère de rides, s'il y en a, dans ceux qui ont été fournis par Voltaire. Je pourrais citer bien des ouvrages dont la date est plus récente et qui ont un autre air de vieillesse.
(1) Le septième volume, qui contient l'article Encyclo\ où Diderot, comme on peut le voir, a jugé sévèrement son Dictionnaire.
D'ailleurs, que X Encyclopédie ait vieilli plus ou moins, peu m'importe.
— Vous voilà en train d'aimer les vieilles choses: prenez-y garde! c'est une passion....
— Que je n'ai pas à craindre, vous le savez bien, et voilà pourquoi je puis lui sacrifier en passant, comme les Athéniens au Dieu inconnu. J'aime clone Y Encyclopédie, toute vieille qu'elle est, et je l'aime surtout pour les souvenirs qu'elle me rappelle.
— De quels souvenirs parlez-vous?
— Ne connaissez-vous pas quelqu'un de ces musées où l'on garde avec un sorte de culte les armes d'autrefois ?
— J'en ai visité plusieurs. Mais où voulezvous me conduire?
— Rassurez- vous : je ne sors pas de Y Encyclopédie. Vous avez vu dans ces musées des armes dont il serait assez difficile maintenant de faire usage. Pourquoi les conserve-t-on avec tant de soin? Est-ce pour leur richesse?
— Ce n'est pas vraisemblable.
— Pour leur solidité ?
— Je ne le pense pas.
— - N'est-ce pas pour les* souvenirs qui s'y
rattachent et qui donnent du prix, pour ainsi dire, à la rouille même qui les recouvre?
— Évidemment.
— Ces armes peuvent être inutiles aujourd'hui : mais elles ont rendu autrefois de grands services. C'est avec elles qu'on a livré des batailles et remporté des victoires. Il en est de même de Y Encyclopédie. L' Encyclopédie aussi fut une arme et une arme puissante entre les mains de nos pères, qui s'en servirent avec bonheur pour faire la guerre au passé et préparer le triomphe de la société moderne.