SES DOCTRINES ECONOMIQUES
L'économie politique, comme on sait, est une science toute moderne : elle n'existait guère, comme corps de doctrine, avant l'apparition des Encyclopédistes, à moins qu'on ne veuille donner ce nom à cet ensemble de notions, généralement fausses, que l'école mercantile avait jetées dans le monde. Adam Smith n'avait pas encore publié son grand ouvrage, qui ne devait paraître qu'en 177»', c'est-à-dire plusieurs années après. Quant aux physiocrates qui le précédèrent et qui lui ou-
vrirent la voie, comme il le reconnaît luimême, ils ne s'étaient pas montrés encore. C'est seulement en 1756 que leur chef, Quesnay, jeta les bases de son système, et ses idées, comme on l'a vu, se produisirent d'abord dans Y Encyclopédie, qui le comptait au nombre de ses écrivains.
Il y avait trois écueils à craindre pour les Encyclopédistes, en abordant ces questions économiques, si nouvelles encore à leur époque.
Le premier, c'était de rester avec Forbonnais, dans les liens du système mercantile, dont les principes commençaient à être ébranlés, mais qui prévalait encore dans les lois et les institutions.
Le second, c'était de se jeter avec Rousseau, leur collaborateur, dans des déclamations plus généreuses que sensées contre le mouvement naturel de la richesse au sein des sociétés humaines.
Le troisième enfin, et le plus à redouter peut-être, c'était de trop s'attacher à Quesnay, qu'ils avaient aussi accueilli dans leurs rangs, et de suivre jusqu'au bout les phvsiocrates, qui devaient mêler plus d'une erreur
aux idées justes et fécondes qu'ils commençaient à propager avec Toute l'ardeur d'une foi nouvelle.
Ces écueils, presque inévitables, les Encyclopédistes surent les éviter en partie ; on doit reconnaître néanmoins qu'ils y tombèrent plus d'une fois.
Il est difficile, sinon impossible, de ramener à un corps de doctrine, véritablement scientifique, les idées de YEncyclop'clie sur les divers sujets qui constituent l'économie politique de nos jours. Elle aborde tour à tour, à mesure que les mots se présentent, l'agriculture, l'industrie et le commerce, ces trois domaines de la vie économique des nations. Mais sa marche n'est pas toujours bien assurée : elle se sent en général moins ferme sur ce terrain que sur celui de la philosophie ou de la politique, qui semble lui être beaucoup plus familier.
Toutefois, malgré les hésitations et les tâtonnements d'une pensée plus ou moins incertaine, il y a un principe auquel Y Encyclopédie se rattache avec une sorte de constance.
Qu'il soit question d'agriculture, d'industrie
ou de commerce, elle repousse également les restrictions, les monopoles et les privilèges, qui lui semblent contraires non-seulement au droit commun, mais encore au développement de la prospérité publique, arrêtée et paralysée par toutes ces entraves. Elle insiste surtout pour la libre circulation des produits, de ceux principalement qui s'adressent au peuple, c'est-à-dire à la grande masse des, consommateurs. Elle réclame, comme les physiocrates, mais sans s'enchaîner à leur doctrine, c'est-àdire à sa manière et pour le compte de ses propres idées, cette liberté commerciale, qui, malgré tant de progrès et de réformes, n'a pu encore jusqu'aujourd'hui échapper complètement aux étreintes du protectionisme (1).
(1) La liberté des échanges, qui a provoqué de si grands débats dans ces dernières années, n'est pas, comme on l'a dit souvent, d'origine anglaise. C'est une conception de l'esprit français, qui n'avait pas attendu le livre de Smith pour en faire une des bases essentielles de l'ordre économique. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à jeter un coup d'œil sur. les écrits des physiocrates. Les disciples de Quesnay ne se contentèrent pas de fonder la liberté commerciale sur l'intérêt réciproque des individus et des peuples. Ils l'appuyèrent aussi sur le droit naturel qui précède et domine toutes les institutions. L'homme, en vertu de ce droit, est maître de sa por-
L'immobilisation du sol par la main-morte, cette plaie toujours renaissante de nos sociétés modernes, n'a pas eu d'adversaires plus décidés que les Encyclopédistes. Non contents d'en attaquer le principe par la voix de Turgot à propos des fondations, ils en signalent avec vigueur les tristes résultats économiques.
« Ce n'est pas, disent-ils, que les biens qui appartiennent aux gens de main-morte soient absolument perdus pour le public, puisque leurs terres sont cultivées et qu'ils en dépensent le produit dans le royaume ; mais l'Etat y perd prodigieusement, en ce que ces terres ne contribuent pas dans la proportion des autres, et en ce que, n'entrant plus dans le partage des familles , ce sont autant de moyens de moins pour accroître ou conserver les populations. On ne saurait donc veiller trop attentivement à ce que la masse de ces biens ne s'accroisse pas (1). »
sonne et de ses facultés ; il doit l'être, au même titre, des produits de son travail, et il lui appartient d'en disposer comme il le juge convenable.
(1) Encyclop., article M:iin-morte. Voyez aussi l'article Fondation.
Après avoir ainsi combattu l'accaparement des terres par les corporations religieuses, les Encyclopédistes s'élèvent contre le monopole, non moins funeste, des corporations industrielles.
« Les maîtrises, disent-ils, sont censées établies pour constater la capacité requise dans ceux qui exercent le négoce et les arts, et encore plus pour entretenir parmi eux l'émulation, l'ordre et l'équité; mais, au vrai, ce ne sont que des raffinements de monopoles, vraiment nuisibles à l'intérêt national, et qui n'ont, du reste, aucun rapport nécessaire avec les sages dispositions qui doivent régler le commerce d'un grand peuple (1). »
« C'était trop peu que les riches et les grands eussent envahi les fonds, les terres, les maisons; il fallait aussi établir les maîtrises; il fallait interdire au faible, au déshérité, l'usage si naturel de son industrie et de ses bras (2). »
Quant aux abus qui résultent d'un pareil
(1) Encyclop., article Maîtrise.
(2) Ibid.
régime, - on ne ponrra jamais les déraciner
dans chaque profession (1). „
Les Encyclopédistes annonçaient en ces ter- *es les résultats heures qu'on devait attendre d une pareille réforme : « PIu8 de gens bailleront; l'émulation ou plutôt Ternie dU SUCCGS fera sorti' le génie et le talent; la concurrence diminuera le prix de la maind œuvre; les villes et les provinces se rempliront successivement d'ouvriers (2). »
Ce que les maîtrises sont pour l'industrie et a main-morte pour l'agriculture, les péages e sont pour le commerce, qu'ils paralysent et dont ils sucent la substance. On le voit dit encyclopédie, qui emprunte ici le langage passionné de Linguet, « se débattre sous les efforts d'une multitude d'oiseaux de proie appelés buralistes, receveurs, péagers; il n'échappe de leurs serres qu'en y laissant une partie de sa dépouille, et comme à chaque pas la même scène se renouvelle , il arrive
(1 Enajclop., article Maîtrise Tbid., arti ' et • 'orporations
. . j-T.] «mue .'junrise.
8) Ibid., article Maîtrise. Voyez aussi les articles Jurandes rporations.
expirant au terme de son voyage. Il vaut mieux ne point ouvrir des routes que de les voir infestées par les harpons des péagers, ces pirates privilégiés, qui rançonnent les passants sans autre arme que des parchemins (1). »
La doctrine des Encj^clopédistes sur la monnaie, cet instrument universel d'échange, est déjà celle de notre temps. On peut trouver, sans doute, que leur langage n'est pas aussi exact et aussi rigoureux qu'il devrait l'être, quand ils disent que « la monnaie est un signe qui représente la valeur, » ou « la mesure de tous les effets d'usage. » Mais les explications qui suivent, enlèvent à cette définition ce qu'elle peut avoir d'incomplet et par là même de dangereux.
« Nous distinguons très-nettement, disentils, la dénomination ou valeur numéraire de la
(1) Ennjdop., article Péage. Cette citation est empruntée à un Mémoire de Linguet aux États d'Artois. On trouve ce Mémoire dans l'ouvrage publié par Linguet, sous ce titre : les Canaux navigables. Tout le livre est écrit avec la même vivacité : c'était le ton de Linguet, un des auteurs les plus passionnés du dix-huitième siècle. Il périt plus tard sur Péchafaud pour avoir lancé un pamphlet sur le pain, où il avait, disait-on, calomnié la nourriture du peuple.
LES EN( \< LOPÉDISTKS 1 il
monnaie, qui est arbitraire, la valeur intrinsèque, qui dépend du poids et .du degré de finesse, et la valeur accidentelle, qui résulte des circonstances du commerce dans réchange qu'on fait des denrées avec la monnaie (1). «
Des idées fausses, trop longtemps propagées par l'école mercantile ou monétaire, circulaient encore à ce sujet dans le public. Il n'y avait pas bien longtemps qu'un fonctionnaire public, Boizard, avait déclaré, dans un livre assez répandu, que la monnaie recevait sa valeur du gouvernement qui la fabriquait et la marquait à son effigie (2). L' Encyclopédie répond à cette erreur par les paroles suivantes :
« La monnaie ne reçoit point sa valeur de l'autorité publique : l'empreinte marque son poids et son titre; elle fait connaître que la pièce est composée de telle quantité de matière de telle finesse ; mais elle ne donne pas la valeur : c'est la matière qui en fait la valeur (3). »
Plus loin la même idée est reproduite dans
(1) Encyclop., article Monnaie.
(2) Traité des monrtaies, par Boizard, 2' édit. Taris, 1723;
(3) £/ic-|/'Vo})., article Monnaie.
des termes analogues, et Y Encyclopédie ajoute que « la valeur de la monnaie est plus ou moins forte selon que la quantité est proportionnelle à la demande (1). »
C'est au nom de ces principes, adoptés depuis par tous les économistes, qu'elle combat l'affaiblissement ou le surhaussement de monnaies dont l'histoire des derniers siècles n'offrait que trop d'exemples. Elle repousse tous ces expédients au nom de la science, comme au nom de la justice et de l'humanité. Voici ses paroles :
« Le surhaussement des monnaies n'en augmente pas le prix. On a été longtemps dans cette erreur que la même quantité d'espèces surhaussées ferait le même effet que si la quantité avait été augmentée. Ces surhaussements font que les espèces valent plus de livres; mais c'est en rendant la livre moins valable. Le prince est obligé, en justice et en honneur envers ses sujets et les étrangers qui trafiquent avec eux, de ne point faire de changement dans les monnaies (2).
(1) Encyclop., article Monnaie.
(2) Ibid.
Un souvenir, tiré de l'antiquité, résume en quelques mots toute cette doctrine. « Les* Anciens, dit l'Encyclopédie, estimaient la monnaie sacrée : elle était fabriquée dans les temples (1). »
C'est avec le même bon sens et la même netteté d'esprit et de langage que X Encyclopédie se prononce sur une autre question, qui se lie à celle de la monnaie, le prêt à intérêt ou l'usure. Elle ne voit dans le lover de l'argent, attaqué alors plus qu'aujourd'hui par les théologiens et même par les jurisconsultes, qui se sont avisés quelquefois de déraisonner avec la théologie (2), qu'une opération parfaitement rationnelle et légitime. A ses yeux, comme aux nôtres, l'argent prêté est une force que le capitaliste met au service de l'emprunteur. Quoi de plus naturel et de plus
(1) Encyclop., article Monnaie.
(2) Potliier, entre autres, combat la légitimité do l'intérêt en s'appuyant sur saint Thomas. Voyez son Traité des contrats de bienfaisance. Le Mémoire sur les prêts d'argent, par Turgot, qui fut écrit en 176Ï», n'avait pas encore paru, quand la question fut traitée par l'Encyclopédie. Il est vrai que Turgot avait déjà dit quelques mots très-sensés à ce sujet dans son ouvrage sur la Formation et la distribution des richesses, qui est antérieur de quatre années.
juste que de lui faire payer l'usage de cette force, qui va devenir entre ses mains un instrument plus ou moins puissant de production?
"L'Encyclopédie, à ce propos, réfute les arguments de diverses natures que la théologie et la jurisprudence ont reproduits tant de fois pour combattre l'intérêt de l'argent. Il n'est pas vrai que l'argent soit stérile ; il n'est pas vrai qu'il rentre complètement dans la classe des choses fongibles ; car, s'il se consomme, c'est « comme les grains dans une terre qui les reproduit avec avantage. »
Qu'opposer d'ailleurs à ces paroles? « L'emprunteur profite des années de travail et d'épargne, qui ont enfanté les sommes qu'on lui a livrées et qui ont rendu fructueuse une industrie insuffisante, elle seule, pour les grandes entreprises : réflexion qui découvre le peu de fondement des reproches que Grégoire de Nazianze faisait à l'usurier en lui objectant qu'il recueille où il n'a point semé, colligens ubi non seminârat. Celui-ci peut répondre avec beaucoup de justesse et de vérité qu'il sème dans le commerce son industrie et celle de ses ancê-
LBS ENCYCLOPÉDISTES 151
très, en livrant des sommes qui en sont le fruit tardif et pénible (1). »
Non-seulement l'intérêt de l'argent est légitime, mais il devrait être libre et dépendre uniquement de la volonté des contractants. Le taux légal n'est qu'un vice de la législation. C'est parce que les gouvernements se croient appelés à tout faire, « qu'au lieu de laisser une entière liberté sur le commerce de l'argent, comme sur le commerce de la laine, du beurre et du fromage, et de se reposer à cet égard sur l'équilibre moral, déjà bien capable de maintenir l'égalité entre les contractants, ils ont cru devoir faire un prix annuel pour la jouissance de l'argent d'autrui(2). »
Les idées des Encyclopédistes au sujet de l'impôt peuvent également être acceptées.
Sur cette matière, comme sur bien d'autres, ils se rattachent à Montesquieu, dont ils reproduisent en partie la pensée et même le langage. Cependant, comme il ne s'agit pas pour eux d'expliquer ce qui est, mais de montrer
1, Bncycïcp.f article Usure.
(2) Ibid., article Usure.
ce qui doit être, ils échappent aux contradictions qui peuvent se remarquer dans V .Esprit des lois, et, sans être aussi complets que va l'être bientôt Adam Smith, ils indiquent assez nettement les règles qui doivent présider à l'assiette, à la répartition et à la perception des taxes publiques.
Ils admettent le principe de l'impôt qui est nécessaireàl'entretiendu gouvernement. « Car ce n'est que par des subsides qu'il peut procurer la tranquillité des citoyens, et pour lors, ils n'en sauraient refuser le pavement raisonnable sans trahir leurs propres intérêts (1). »
Mais pour que l'impôt soit juste, il faut qu'il ne soit pas excessif, qu'il n'entrave pas les progrès de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, et qu'il n'offre rien d'arbitraire dans la manière dont il est assis, distribué ou perçu.
Ces conditions ne se rencontraient guère, malheureusement, dans la taille (2), les ai-
(1) Encyclop., article Impôt.
(2) La taille désignait l'impôt direct sous l'ancienne monarchie. On la divisait en taille personnelle et taille réelle ; mais elle ne frappait, d'après les idées du temps, que la personne et les biens des roturiers.
des (1) et les gabelles (2), qui formaient encore, vers le milieu du siècle dernier, les trois sources principales de revenus publics ou, comme nous dirions aujourd'hui, les trois grandes branches du budget de l'Etat.
Aussi, les Encyclopédistes, d'accord avec Bois- liiillebert et Yauban, demandent-ils la réforme de ces contributions qui sont autant d'obstacles à la prospérité nationale (3). Ce qu'ils attaquent surtout, c'est l'inégalité des charges, qui en résulte pour les citoyens, les pauvres payant trop souvent pour les riches, et le fisc exigeant plus de la misère que de la fortune ou de l'opulence.
Ils ne s'élèvent pas seulement contre les impôts, tels qu'ils sont établis : ils demandent,
On ne comprenait sous le nom d'aides, à la fin du dernier siècle, que les taxes perçues sur les boissons, sauf dans quelques localités où le mot, conservant son ancienne signification, était aussi appliqué à d'autres impôts.
(2) 11 y avait en primitivement plusieurs contributions appelées également du nom de gabelle; mais ce mot ne désignait plus avant la Révolution que l'impôt du sel.
(H) Voyez dans les écrits <le Bois-Guillebert en particulier, toutes les iniquités de ce régime fiscal. < !'est p"iir remédier h ces excès que Yauban, qui sut être un grand citoyen dans un siècle de servitude, imagina la fHme royale.
ils réclament un autre mode de perception.
On sait que la France, à cette époque, était abandonnée au bon plaisir des traitants. Une grande partie des recettes avait passé dans leurs mains, etgrâceà d'habiles complaisances, ils étaient devenus à peu près les maîtres de la fortune publique. Ces publicains, comme les appelle Montesquieu, avaient ressuscité à leur profit les procédés odieux de l'antique fiscalité romaine. Ils appauvrissaient et ruinaient à la fois les cito}rens; ils poursuivaient surtout cette partie du peuple qui n'avait ni assez d'influence ni assez de crédit pour s'assurer leurs bonnes grâces (1).
Les Encyclopédistes repoussent la ferme des impôts et demandent qu'on lui substitue la régie, c'est-à-dire que les impôts soient perçus exclusivement au profit de l'Etat par l'Etat lui-même, avec la plus grande économie possible pour le Trésor. C'est l'unique moyen d'adoucir les taxes qui doivent être conservées.
Il y a des impôts qui sont mauvais par
(1) Encyciop., article Traitant.
eux-mêmes , quelles que soient les règles qui président à leur perception ou à leur établissement. Les Encyclopédistes en réclament la suppression. « Le souverain, disent-ils, doit ôter tous les impôts qui sont vicieux par leur nature, sans chercher a en réprimer les abus, parce que la chose n'est pas possible. Lorsqu'un impôt est \icieux par lui-même, comme le sont tous les tributs arbitraires, la forme de la régie, toute bonne qu'elle est, ne change que le nom des excès, mais elle n'en corrige pas la cause (1). ■
Ce qui préoccupe les Encyclopédistes dans ces idées de réforme, c'est moins le bien de l'État, qui ne les laisse pas toutefois indifférents, que le soulagement des citoyens et surtout de la classe populaire. Les plans n'avaient pas manqué, depuis les dernières années du règne de Louis XIV, pour assurer la prospérité de l'État, comme si l'Etat pouvait être prospère lorsque le peuple souffre et que la tyrannie des institutions, plus impitoyable encore que celle des princes, semble le condamner h
H Encyclop., article Impôt. Voyez aussi les articles Taille, Aides et Gabelle.
une misère irrémédiable ! Les Encyclopédistes songent avant tout à l'individu qu'on a trop ' oublié. « Il y a cent projets, disent-ils, pour rendre l'Etat riche, contre un seul dont l'ob-' jet soit de faire jouir chaque particulier de la richesse de l'État. Gloire, grandeur, puissance d'un royaume, que ces mots sont vains et vides de sens auprès de ceux de liberté, aisance et bonheur des sujets (1) ! »
Tels sont donc les principes économiques des Encyclopédistes : plus de privilège, plus de monopole, plus de classe favorisée aux dépens des autres classes ; aussi peu de main-morte que possible, dans l'intérêt de la population et de l'agriculture que la main-morte paralyse; affranchissement de l'industrie et du commerce par la suppression des maîtrises et des douanes intérieures ; fixité de la monnaie , arrachée à la sottise et à la cupidité du prince ; légitimité et liberté de l'intérêt ou du loyer de l'argent, se réglant sur l'état du marché comme le prix des autres marchandises; réforme générale de l'impôt, ramené à des règles plus équitables et plus rationnelles
(1) Encyclop., article Impôt.
et perça par L'Etat au profit de tous, sans jamais porter atteinte aux forces productives, qui peuvent seules assurer, par leur développement, le bien-être et la prospérité des empires.
Si Y Encyclopédie ne fut pas scientifiquement aussi originale qu'elle aurait pu l'être dans cette partie du vaste domaine qu'elle avait embrassé, elle eut du moins le mérite de répandre des idées généralement justes et de les opposer aux fausses notions qui dominaient encore dans la plupart des esprits. Ce mot même d'Economie politique, qui devait servir de titre à la nouvelle science, lui doit d'être connu ou du moins vulgarisé. Il avait été employé pour la première fois par un écrivain insignifiant des premières années du dixseptième siècle (1) ; mais, après cette époque, était à peu près tombé dans l'oubli. Les Encyclopédistes le reprirent et le jetèrent dans la circulation. On doit regretter qu'ils ne lui aient pas préféré le mol Économique, qui au-
(1) Antoine de Montchrétien , qui publia en 1615 un écrit intitulé : Traictè de l'Economie politique, dont tout le mérite est dans le titre.
rait eu le mérite d'être plus simple et dont il eût été moins facile d'abuser. Ils avaient assez de crédit et de puissance pour l'introduire avec succès dans la langue, où il pouvait remplir si utilement sa place.
INFLUENCE DE L ENCYCLOPEDIE SUR LE DIX- HUITIÈME SIÈCLE ET SUR LA REVOLUTION FRANÇAISE.
On peut ne pas reconnaître le mérite scientifique et littéraire des Encyclopédistes; mais ce qu'il est impossible de nier et ce qui n'a jamais été contesté par leurs adversaires, c'est l'influence qu'ils exercèrent sur la société contemporaine, dont ils devinrent, pour ainsi dire, les instituteurs et les maîtres.
Voltaire, Rousseau et Montesquieu, sans parler des autres écrivains de ce temps, agirent puissamment sur le dix-huitième siècle ; c'est
un fait incontestable. Mais ils n'avaient à leur service, les uns comme les autres, que leur force individuelle. D'un autre côté, par la nature de leur talent comme par le caractère de leurs ouvrages, ils ne pouvaient guère avoir de prise que sur un certain nombre d'esprits. Voilà pourquoi leur action, si puissante qu'elle fût, devait être nécessairement limitée.
Toutes ces forces, toutes ces influences se groupèrent et s'unirent dans Y Encyclopédie, qui eut en quelque sorte la puissance d'une institution et qui, ne laissant rien en dehors du cercle qu'elle embrassait, put étendre partout son empire. A la verve de Diderot l'Encyclopédie associa la science de d'Alembert ; Voltaire lui prêta son esprit, Rousseau sa passion, Montesquieu son intelligence politique. Tous les talents, toutes les idées, toutes les aspirations y aboutirent comme à un centre commun. Ce n'était plus uri seul homme, marchant isolément à l'assaut des abus ou des préjugés qui dominaient de toutes parts : c'était une légion qui entrait en campagne et livrait bataille au passé. Comment n'aurait-elle pas exercé une grande influence ?
En outre, jamais aucun livre ne s'était encore produit dans des circonstances aussi favorables. D'abord, tout avait été préparé par les éditeurs pour lui assurer la faveur du public et surtout de cette société d'élite, dont le suffrage est toujours si puissant : ensuite, et c'est là surtout ce qu'il importe de remarquer, l'ouvrage venait à propos. La France se détachait de plus en plus du passé; le présent lui déplaisait, et elle regardait du côté de l'avenir. Elle se donnait en quelque sorte d'avance aux réformateurs dont elle attendait l'avénement avec impatience.
Dernière cause de succès, h"1 Encyclopédie fut poursuivie, condamnée et proscrite ; toutes les haines du passé, qui se sentait menacé dans ses intérêts et dans son existence, se liguèrent contre elle pour l'écraser et la détruire. C'était un livre martyr. Les s)'mpathies, qu'il avait éveillées dès le début, n'en devinrent que plus vives et plus profondes. On eut recours à toutes sortes de ruses et de stratagèmes pour obtenir ou conserver l'ouvrage. Le roi, 4111 avait retenu lui-même les exemplaires destinés aux principaux personnages de la cour, se vit
presque obligé de les rendre (1). En même temps, comme le privilège des éditeurs n'existait plus, la contrefaçon s'empara du livre et
(1) Voltaire écrivait à ce sujet en 1774, trois ans après la publication du dernier volume :
« Un domestique de Louis XV me contait qu'un jour le roi sou maître soupant à Trianou en petite compagnie, la conversation roula d'abord sur la cbasse et ensuite sur la poudre à tirer. Quelqu'un dit que la meilleure poudre se faisait avec des parties égales de salpêtre, de soufre, de fer et de charbon. Le duc de La Vallière, mieux instruit, soutint que, pour faire de la bonne poudre à canon, il fallait une seule partie de soufre et une partie de charbon sur cinq parties de salpêtre, bien filtré, bien évaporé, bien cristallisé.
« — Il est plaisant, dit le duc de Nivernais, que nous nous amusions à tuer des perdrix dans le parc de Versailles, et quelquefois à tuer un homme et à nous faire tuer sur la frontière, sans savoir avec quoi l'on tue.
« — Hélas ! nous en sommes réduits là sur toutes les choses de ce monde, répliqua madame de Pompadour ; je ne sais de quoi est composé le rouge que je mets sur mes joues, et on m'embarrasserait fort si on me demandait comment on fait les bas de soie dont je suis chaussée.
« — C'est dommage, dit alors le duc de La Vallière, que- Sa [Majesté ait confisqué nos Dictionnaires Encyclopédiques, qui nous ont coûté chacun cent pistoles : nous y trouverions bientôt la décision de toutes nos questions.
« Le roi justifia sa confiscation. Il avait été averti que les vingt et un volumes in-folio, qu'on trouvait sur la toilette de toutes les dames, étaient la chose du monde la plus dangereuse pour le royaume de France, et il avait voulu savoir par luimême si la chose était vraie, avant de permettre qu'on lût ce livre. Il envoya, sur la fin du souper, chercher un exemplaire
le propagea. Cinq ou six éditions parurent coup sur coup dans les diverses parties de l"Eu-
par trois garçons de la chambre, qui apportèrent chacun sept volumes avec bien de la peine.
m vit, :i l'article Poudre, que le duc de La Yallière avait raison, et bientôt madame de Pompadonr apprit la différence entre l'ancien rouge d'Espagne, dont les dames de Madrid coloraient leurs joues, et le rouge des dames de Paris. Elle sut que les dames grecques et romaines étaient peintes avec de la poudre qui sortait du murex, et que par conséquent notre écarlate était la pourpre des anciens ; qu'il entrait plus de safran dans le rouge d'Espagne et plus de cochenille dans celui de France. Elle vit comme on lui faisait ses bas au métier, et la machine de cette manœuvre les saisit d'étonnement.
« — Ah ! le beau livre! s'écria-t-elle. Sire, vous avez donc confisqué ce magasin de toutes les choses utiles pour le posséder seul et pour être le seul savant du royaume?
« Chacun se jetait sur les volumes, comme les filles de Lycomède sur les bijoux d'Ulysse ; chacun trouvait à l'instant tout ce qu'il cherchait. Ceux qui avaient des procès étaient surpris d'y trouver la décision de leur affaire. Le roi y lut tous les droits de la couronne.
« — Mais vraiment, dit-il, je ne sais pourqttoi on m'avait dit tant de mal de ce livre.
« — Eh ! ne voyez-vous pas, sire, lui dit le duc de Nivernais, que c'est parce qu'il est fort bon? On ne se déchaîne contre le médiocre et le plat en aucun genre. Si les femmes cherchent à donner du ridicule à une nouvelle venue, il est sûr qu'elle est plus jolie qu'elles.
« Pendant ce temps on feuilletait, et le comte de Coigny dit à son tonr :
« — Sire, vous êtes trop heureux qu'il se soit trouvé sous votre
régne des hommes capables de connaître tous les arts et de les
lettre à la postérité. Tout est ici, depuis la manière de
rope. Autant de lecteurs, autant de partisans. On avait voulu tuer le livre, il s'était multiplié, et son action, en s'étendant, était devenue plus redoutable (1).
faire une épingle jusqu'à celle de foudre et de pointer nos canons, depuis l'iutiniment petit jusqu'à l'infiniment grand. Il faut que les autres peuples achètent l'Encyclopédie ou qu'ils la contrefassent. Prenez tout mon bien si vous voulez ; mais rendez-moi mon Encyclopédie.
« — On dit pourtant, répartit le roi, qu'il y a bien des fautes flans un ouvrage si nécessaire et si admirable.
« — Sire, reprit le comte de Coigny, il y avait à votre souper deux ragoûts manques. Nous n'en avons pas mangé et nous avons fait très-bonne chère. Auriez-vous voulu qu'on jetât tout le souper par la fenêtre à cause de ces deux ragoûts?
« Le roi sentit toute la force de la raison. Chacun reprit son livre: ce fut un beau jour. »
Après ce récit, Voltaire ajoute :
« L'envie et l'ignorance ne se tinrent pas pour battues. Ces deux sœurs immortelles continuèrent leurs cris, leurs cabales et leurs persécutions. »
(1) Une première contrefaçon de V Encyclopédie commenta à paraître à Lucques en 1758, et elle était achevée en 1771; elle se composait de vingt-huit volumes in-folio, comme l'édition originale. Il s'en publiait une autre à Livourne en 1770, de trente-trois volumes, même format. Puis vint l'édition de Genève en 1777, trente-neuf volumes in-quarto, et à sa suite celles d'Iverdun et de Lausanne, la première en 1778, cinquante-huit volumes in-quarto, et la seconde en 1780, quatrevingt-six volumes in-octavo. Cette dernière édition eut un grand succès, et beaucoup d'exemplaires furent placés en France. S'il faut en croire Voltaire, les étrangers gagnèrent à. «e commerce 1 million 800 mille écus.
L'Encychpèdie ne s'adressait et ne pouvait guère s'adresser qu'à la bourgeoisie et à la noblesse. Elle ne convenait pas au peuple, qui ne lisait pas encore et qui maintenant à peine commence à lire. Les lecteurs appartenaient donc aux classes dominantes, à la haute société. Quelques-uns pouvaient rechercher la partie scientifique du recueil. D'autres, en plus grand nombre , s'attachaient peutêtre à la partie des beaux- arts ou à celle des arts industriels. Mais la plupart, ainsi que l'observe Diderot, recherchaient dans le Dictionnaire les articles qui renfermaient des idées nouvelles, et qui par là même devaient plaire davantage à des esprits déjà travaillés par des désirs et des besoins de réforme (1).
C'est ainsi que Y Encyclopédie gagna chaque jour du terrain ; elle ne datait que de quelques années, et le dernier volume n'avait pas même encore paru qu'elle avait déjà fait de nombreuses conquêtes.
On peut suivre pas à pas dans les écrits du
(1 Ce qu'on y a recherché et ce qu'on y recherchera, disait Diderot à Lebreton dans sa fameuse lettre, c'est la philosophie ferme et hardie de quelques-uns de vos travailleurs. •
dix-huitième siècle la marche de son influence. Plusieurs écrivains la citent et en reproduisent des passages. D'autres s'en servent en oubliant de la citer. Elle est toujours attaquée, toujours combattue par les ennemis de ]a raison et du progrès; les amis de la philosophie, de leur côté, ne cessent de la défendre; c'est autour d'elle que se livre la grande bataille intellectuelle du siècle, et en attendant, grâce aux doctrines qu'elle propage, elle s'empare de plus en plus de l'opinion publique.
Tout changement dans les idées amène tôt ou tard un changement clans les faits. Les Encyclopédistes avaient réclamé la liberté du commerce des grains; cette liberté est proclamée en 1764 ; elle sera combattue encore ; mais qu'importe? Elle est déjà entrée dans la législation.
Des événements plus considérables se préparaient. Turgot, trois ans auparavant, avait été nommé à l'intendance de la généralité de Limoges. Il allait administrer au nom du roi, mais au profit de Y Encyclopédie, c'est-à-dire des idées qu'elle représentait. Voilà pourquoi Voltaire lui écrivait à cette occasion les lignes
suivantes : « Un de vos confrères vient de m'écrire qu'un intendant n'est propre qu'à l'aire du mal ; j "espère que vous prouverez qu'il peut faire beaucoup de bien. »
L'intendance de Turgot , qui commence on 1701, ne finit qu'en 1771, à la mort de Louis XV. Turgot consacre ces quatorze années à toutes sortes de réformes; il améliore les anciennes routes et il en crée de nouvelles ; il supprime, autant que possible, les barrières fiscales, qui entravent dans sa province la libre circulation des produits ; il abolit les réquisitions militaires, si funestes à l'agriculture; il cherche à introduire la justice dans l'impôt : autant de mesures qui ont été déjà réclamées par X Encyclopédie.
En 177 1, Louis XVI monte sur le trône, et il appelle Turgot au ministère. C'est un nouveau théâtre qui s'ouvre devant lui; il y poursuit la route qu'il s'est tracée; mais ses réformes ne sont plus circonscrites dans une province : elles embrassent toute la France. Après avoir détrfiit plusieurs monopoles, qui étaient aussi contraires à l'intérêt public qu'au droit commun, il supprime les maîtrises et les
jurandes, dont les Encyclopédistes avaient signalé les abus, et il proclame la liberté du travail, en prêtant à la loi le plus beau langage quelle ait jamais parlé parmi les hommes (1).
Toutes ces innovations, dans lesquelles on retrouve l'esprit de Y Encyclopédie, soulèvent les colères des partisans du passé. Le Parlement embrasse leur querelle. Un de ses membres, le fougueux et irascible d'Epremesnil, accuse les novateurs de pousser à la ruine de TEtat, et le roi est prié de mettre un terme aux débordements économiques. Une intrigue honteuse se forme dans le sein même de la cour ; Louis XVI en devient l'instrument, et Turgot est renvoyé comme un valet.
On chasse les hommes, mais on ne chasse pas les idées. Turgot s'efface et, quelques années après, la mort l'enlève. Cependant la royauté, qui porte le poids des deux règnes précédents autant que de ses propres fautes,
(1) Turgot avait marqué son avènement au pouvoir par une lettre au roi, dans laquelle il indiquait les principes qui de- A'aient le diriger et les mesures qu"il avait en vue. Voltaire, après avoir lu cette lettre, se hâtait d'écrire à d'Alembert : « Je viens de lire le chef-d'œuvre de Turgot : il me semble que voilà de nouveaux cieux et une nouvelle terre. »
se trouve en proie à toute sorte d'embarras.
Necker, Galonné et Brienne, qu'elle a successivement appelés dans ses conseils, n'ont fait que multiplier les difficultés autour d'elle. Pour échapper à cette position désastreuse. elle prend le parti de convoquer les Etats- Généraux dont le souvenir était presque perdu, grâce au triomphe du despotisme, c'est-à-dire de s'adresser à la nation. Les trois ordres se rassemblent, pour discuter et formuler les vœux qui doivent servir de règle à leurs mandataires.
Rien n'est plus intéressant que l'étude de ces cahiers, qui contiennent les plaintes et les réclamations de la France (1). Quelle concordance, quelle unanimité de sentiments et de vues ! Les mêmes idées semblent se reproduire partout, et, chose remarquable, surtout quand on songe à la diversité des populations, ces idées sont exprimées à peu près dans le même langage. C'est là l'œuvre de Y Encyclopédie ; elle s'est emparée de l'esprit
(1) Voyez le livre intéressant que M. Chassai a publié sur ce sujet.
de la France, et elle inspire plus ou moins les orateurs des trois ordres, quand ils élèvent la voix au nom de la nation qui a été si longtemps condamnée au silence.
L'heure des tempêtes approche. On a cherché de nos jours à établir que ces tempêtes pouvaient être évitées. Ce point de vue accuse plus d'honnêteté que d'intelligence. Il y a des moments où le passé, qui se sent encore vivant, refuse obstinément de céder la place. Comment triompher de sa résistance? Il n'y a guère qu'un moyen, assez désagréable pour lui, on doit le reconnaître : c'est de le battre impitoyablement. Les révolutions se chargent de la besogne : de là leur caractère violent et parfois tragique; mais de là aussi leur légitimité.
A peine les Etats-Généraux étaient-ils réunis, qu'entraînés eux-mêmes par l'esprit nouveau, ils mettaient de côté les anciennes distinctions pour ne former qu'un seul corps, et se constituaient en Assemblée nationale. C'est la voix même de X Encyclopédie, qu'on croit entendre souvent dans ces débats, d'où sortira bientôt le droit moderne. Cette forte
génération de patriotes, d'orateurs ou d'hommes d'Etat, qui vient d'entrer dans la vie publique, s'est nourrie de ses doctrines avant de paraître sur la scène. Mirabeau se contente souvent de la traduire, même dans ses emportements oratoires, et nous retrouvons sa trace dans les plus beaux passages de cette Déclaration des droits, qui restera, quoi qu'on en dise, l'un des plus beaux monuments de la sagesse humaine.