‹ Les Encyclopédistes (volume 2)Chapitre 4 sur 31 · ÉTAT POLITIQUE ET MORAL DE LA FRANCE AU .MOMENT OU ELLE PARUT · texte numérisé non relu

ÉTAT POLITIQUE ET MORAL DE LA FRANCE AU .MOMENT OU ELLE PARUT

La France, vers le milieu du dix-huitième siècle, ne ressemblait guère à ce qu'elle avait été dans la seconde moitié du siècle précédent. Un grand changement s'était accompli : tout était transformé : les idées, les croyances, les mœurs et plus encore la littérature, qui est toujours, comme on l'a dit, l'expression plus ou moins fidèle de la société. Les institutions, il est vrai, étaient encore les mêmes ; c'est que les institutions ne meurent pas en un jour et qu'elles restent longtemps

debout, lors même que la vie s'est retirée d'elles, à moins que quelque violente secousse ne les déracine brusquement du sol et ne disperse au loin leurs débris.

On sait ce que fut le règne de Louis XIV, qui a été si vanté et si décrié tour à tour : une imposante et formidable discipline au profit de la religion et de la royauté , liées l'une à l'autre , comme deux brandies du même arbre, et vivant, pour ainsi dire, de la même vie. Cette discipline avait pénétré partout ; elle avait envahi toutes les parties du corps social; et, comme elle avait su revêtir une forme brillante, elle donnait une sorte de grandeur à la servitude universelle des esprits et des caractères. On eut ainsi une double dictature, politique et religieuse, qui courbait à la fois toutes les volontés.

Les lettres qui devraient être si fières, mais qui, depuis Virgile jusqu'à nos jours, n'ont été trop souvent que les complaisantes d'Auguste et les servantes de sa fortune, pliaient sous la loi commune et ne jouissaient d'aucune indépendance. Elles se contentaient de faire partie de la suite royale. C'était comme un ap-

pendice de Versailles, une sorte de nouveau is bâti à la gloire du maître. D'ailleurs, satisfaites de la perfection qu'elles s'étaient donnée , en faisant du patois informe de Villon un des plus beaux instruments de la pensée humaine, elles vivaient, tranquilles et sereines, dans la contemplation du présent. Si elles en sortaient quelquefois, ce n'était guère que pour faire des excursions dans l'antiquité, qui leur avait fourni de si beaux modèles. Elles n'avaient aucune idée, ^tucun pressentiment de l'avenir, ou du moins elles ne s'en inquiétaient pas. La Salente de Fénelon, ce doux et charmant esprit, n'était qu'un rêve solitaire, tourné d'ailleurs vers l'antiquité. Les idées de Bois-Guillebert et de Vauban avaient un caractère plus moderne, mais elles se renfermaient dans des questions spéciales et elles ne devaient trouver aucun écho.

Il y avait, pour parler la langue de nos jours, une force autrement révolutionnaire dans la Méthodu de Descartes, ce chef de conjures (1), comme l'appelle si heureusement

(i Encyclop., Discours préliminaire.

d'Àlembert. Malheureusement, Descartes n'avait pas cru prudent ou utile de rester en France. Deux parts avaient été faites de sa doctrine : Bossuet s'était emparé de l'une pour en faire, autant que possible, un nouvel instrument d'autorité, et Malebranche, ce poëte de l'idée, avait égaré l'autre dans les nuages de la métaphysique. Il dépendait d'un autre esprit aussi grand que Descartes, et plus grand peut-être, de Pascal, d'ouvrir quelque brèche plus ou moins large à travers les murs de cet édifice dans lequel la royauté , de concert avec la religion, tenait la France emprisonnée. Quel critique, quel publiciste et quel tribun, s'il avait voulu, dans tout l'éclat de sa force et de son talent, s'en prendre aux institutions, comme il s'en prit aux jésuites! Et quelle trouée il aurait pu faire dans cette foule d'abus, d'erreurs ou de préjugés que Louis XIV abritait sous son faste royal! Mais le temps n'était pas venu de pareilles attaques. D'ailleurs, malgré tout son génie, Pascal était entraîné clans le flot de ses contemporains. Il tomba un jour dans les bras de la religion, comme Renaud dans ceux d'Armide. et tris-

tement victime du vertige qui l'entraînait, il s.- noya dans des terreurs plus énervantes encore que les plus molles voluptés.

Les vieilles forces avaient disparu ou tendaient de plus en plus à disparaître ; les nouvelles n'existaient pas encore. La noblesse, oubliant ses traditions, achevait de s'effacer dans les splendeurs de la cour ; la bourgeoisie croissait dans l'ombre, mais elle n'avait pas encore la conscience du rôle qui lui était destiné. Le peuple, traité en bête de somme, sans appui et sans défenseur, était perdu dans ces bas-fonds où semblait l'avoir relégué pour toujours une organisation sociale fondée sur le privilège (1). Louis XIV dominait et écrasait tout du poids de sa grandeur. Merveilleux spectacle , en vérité , si l'humanité n'existait que pour servir, tous les deux ou trois siècles, de piédestal à quelque despote, sottement transformé en demi-dieu !

Nous voici au dix-huitième siècle. La physionomie des hommes et des choses n'est plus

(1) On peut voir à ce sujet le Faelum et le Détail de la France, par Bois-Guillebert. Voyez aussi le passage de La Bruyère sur les paysans.

la même : tout a changé d'aspect ; on pourrait presque se demander si c'est le même peuple ou si la scène n'a pas été transportée ailleurs.

Les dernières années du g ranci règne , comme on a dit avec complaisance, viennent de s'écouler au milieu de tous les désastres. Louis XIV meurt; la Régence lui succède : c'est déjà plus qu'un changement, c'est une sorte de révolution; car l'avènement de la régence, avec le duc d'Orléans, est la négation même de cette autorité dont le poids naguère écrasait tout. Et combien d'autres changements n'apporte-t-ellepas avec elle! LaRégence n'a pas le goût de la gravité ; elle aime le rire et elle rit de tout, sans en excepter elle-même, ce qui est assez juste. Elle semble vouloir consoler la France des ennuis mortels de ce régime qui lui a été si longtemps imposé; elle passe sous ses yeux comme une brillante orgie. Louis XV arrive, et le roi ne tarde pas à imiter le régent : l'orgie, un instant suspendue, recommence. La roj'auté, qui s'est gênée en gênant les autres, veut aussi se mettre à l'aise; elle descend de Versailles à

Trianon ; elle ira munie ailleurs; et ce nouveau règne, si différent de celui qui l'a précédé , remplira une grande partie du dixhuitième siècle ; il ne finira qu'en 1774 , c'est-à-dire après une cinquantaine d'années. Que de transformations dans cet intervalle !

si une métamorphose universelle. Le respect a disparu; l'Eglise et la monarchie, qui se donnent toujours la main, ont perdu la plus grande partie de leur prestige et de leur autorité; tous les liens se relâchent, et. dans cette décomposition, chaque jour plus sensible, du vieil ordre social, un esprit nouveau se glisse partout. Les lettres, qui ont changé d'allures et qui marchent de plus en plus vers l'indépendance, lui servent d'organe; elles le propagent et le répandent sous toutes les formes.

Combien nous sommes loin du dix-septième siècle! Qu'est devenue cette discipline qui lui servait de règle et qui lui donnait, au moins en apparence, une sorte de sérénité majestueuse? Autre temps, autres mœurs, autres idées : la société a changé complètement de face.

La religion est encore puissante , malgré

l'affaiblissement général des croyances, mais elle a perdu cette dictature des esprits, quelle exerçait naguère avec tant de hauteur. Elle ne sait plus retrouver le style austère de Bourdaloue, ni ces grands éclats d'éloquence que lui prêtait Bossuet dans son magnifique langage ; elle ne commande plus : elle discute, elle se défend. Massillon, ce rhéteur harmonieux, en fait une demi-philosophie et cherche à la rendre aimable , en la parant de toutes les grâces de la parole. Le peuple d'Israël, comme il le dit lui-même en empruntant cette image à la Bible , descend humblement chez les Philistins pour y polir ses armes. Ce qui reste d'esprit religieux, dans cet énervement de la foi, se réfugie dans le jansénisme ; mais le jansénisme est aux prises avec la Compagnie de Jésus, et leur querelle, qui amuse le siècle, porte un nouveau coup à l'autorité religieuse.

Le pouvoir royal reste debout : il a gardé tous ses droits, toute ses prérogatives, mais il ne les exerce pas avec le même ascendant. On voit qu'il a perdu une grande partie de sa force morale. Il travaille d'ailleurs à se dé-

traire lui-même par les excès auxquels il se livre. Louis XIV savait donner à ses plaisirs et même à ses vices un certain air de grandeur, qui sauvait la majesté du souverain. Il n'en est pas ainsi de Louis XV, dont l'âme est moins haute et moins fière, et qui se contente de jeter un vernis d'élégance sur ses voluptés, ("est assez pour le rendre aimable, plus aimable que son prédécesseur, ce qui n'était pas bien difficile ; mais la royauté y perd plus qu'elle n'y gagne; elle va d'ailleurs s'avilir bientôt par des débauches dont elle n'avait pas encore donné l'exemple, et se compromettre saus retour aux yeux de la nation.

Cet affaiblissement de l'autorité politique et religieuse ne peut que favoriser l'émancipation des esprits tenus si longtemps sous le joug. Des idées nouvelles commencent à se montrer, et la littérature les répand dans toute la France.

Les lettres ont subi aussi une véritable transformation : elles n'ont plus la grandeur sereine qu'elles avaient au dernier siècle , elles ont perdu de leur beauté; mais en s'éloignant de Versailles, où elles faisaient la cour

au roi , pour se rapprocher de la foule , elles ont conquis une liberté et une indépendance d'allures qui leur manquaient : elles sont déjà une puissance, ou du moins elles ne tarderont pas à le devenir. On parle des gens de lettres, nom encore tout nouveau, comme d'un des ordres de l'Etat. Le moment n'est pas éloigné où d'Alembert et Diderot, s'adressant au marquis d'Argenson, se serviront de ce terme ambitieux, mais que les événements semblent justifier chaque jour : la nation des gens de lettres (1).

Ce rôle social de la littérature, qui n'avait été jusqu'alors qu'une sorte de spectacle pompeux destiné aux plaisirs des grands, prépare et seconde l'avènement d'une opinion publique avec laquelle il faudra compter. L'infériorité des formes littéraires par rapport à celles du siècle précédent, qui sont plus correctes et plus achevées, contribue à rendre ce mouvement plus prompt et plus facile. Le livre est moins grave, moins solennel et moins parfait, il dégénère souvent en pamphlet;

(1) Encyclop., v. la Dédicace.

mais aussi sa marche est plus vivo ef plus rapide : c'est un meilleur messager des idées. L'art, d'ailleurs, n'a pas autant disparu qu'on pourrait le croire; seulement il s'est transformé, afin d'agir davantage sur les esprits. Quels merveilleux écrivains que Voltaire et Montesquieu, par exemple, sans parler de tant d'autres qui marchent à leur suite, s'ils ne les lent pas! Et comme ils s'emparent du public, justement séduit par tant de charmes! Voilà le milieu où Y Encyclop die va se prore. Elle doit y rencontrer naturellement des obstacles de toute sorte, parce qu'elle va s'attaquer à des passions, à des idées ou à des intérêts de castes et de sectes, qui se sentent menacés et qui ne veulent pas se laisser abattre. Mais qu'importent ces obstacles ? Ils ne sauraient l'arrêter. Le temps lui est favorable, et le terrain semble avoir été préparé tout exprès pour elle.

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