HISTOIRE DE SA PUBLICATION
C'est en 1751 que parut le premier volume de Y Encyclopédie ; le dernier ne fut publié qu'en 1771 , c'est-à-dire vingt ans après. La publication fut interrompue deux fois. Suspendue d'abord en 1757, elle ne fut reprise (jue l'année suivante. Frappée de nouveau en 1%57, elle dut attendre près de huit ans pour pouvoir reparaître. Il fallut, pour la mener à terme, toute la persévérance de Diderot, soutenu et secondé par de puissantes influences.
Toutes les mesures avaient été prises pour
assurer le succès de l'ouvrage et aplanir les obstacles qu'il pouvait rencontrer sur sa route.
Dès l'année précédente, Diderot avait lancé son prospectus qui fut tiré à un très-grand nombre d'exemplaires, et qui circula non-seulement en France', mais clans une grande partie de l'Europe. Quatre mille souscripteurs y répondirent : chiffre énorme pour l'époque, surtout si l'on songe au prix du livre, qui devait coûter cent pistoles, comme on disait alors , c'est-à-dire mille francs. Parmi ces souscripteurs figuraient de grands personnages; la cour avait fourni les siens. C'étaient autant de défenseurs promis à l'œuvre.
D'un autre côté, les éditeurs avaient obtenu des lettres patentes du roi. La propriété littéraire, qui a mis tant de temps à conquérir ses titres, et qui n'est pas encore complètement reconnue, n'existait pas à cette époque : elle ne pouvait se produire que sous la forme d'un privilège, et le privilège, comme toujours, était conféré par le pouvoir, qui en était le dispensateur et l'arbitre (1).
(1} C'est sous le règne de Louis XII, en 1507, que ce privilège se montra pour la première fois. Il y eut depuis plusieurs
Jamais ouvrage ne s'était produit sous des auspices plus favorables, et l'on ne rencontre même rien de semblable dans l'histoire des lettres avant cette époque.
Le premier volume parut : tout ce qu'il y avait d'esprits généreux et indépendants l'accueillit avec une sorte d'enthousiasme; il fut suivi de près par le second, qui rencontra le ae accueil. Les défauts, presque inévitables d'un pareil ouvrage, ne devaient point échapper aux regards de ce public d'élite, qui l'entourait de tant de faveur; ses auteurs euxmêmes étaient les premiers à les reconnaître; mais on était généralement frappé de la hardiesse de l'entreprise, et ce qui pouvait manquer dans les détails était compensé aux yeux des lecteurs par la grandeur .de l'œuvre elle-même.
Ce succès ne fit qu'irriter les haines qu'avait dû provoquer déjà une publication de cette nature et en précipiter l'explosion. Les cabales et les intrigues commencèrent; on se
on arrêts qui en réglèrent les conditions et les formalités. Le dernier datait de 17i>3. li était en vigueur quand l'Ency~ irut.
rua contre l'ouvrage : les plus ardents furent les jésuites et les jansénistes, qui avaient cherché vainement à s'y introduire pour y glisser leur esprit, et qui suspendirent tout à coup leurs querelles, pour s'entendre contre l'ennemi commun.
On ne pouvait guère s'en prendre d'une manière sérieuse aux deux volumes qui venaient d'être publiés; ils étaient écrits avec la plus grande modération, et les articles consacrés aux questions religieuses semblaient défier tous les scrupules théologiques. Mais cette modération même, dont le temps faisait une nécessité, et qui pouvait passer pour un calcul , donna lieu à toutes sortes d'attaques : elle fut taxée d'hypocrisie. Les articles, si orthodoxes en apparence, qui figuraient dans les deux volumes, n'étaient, disait-on, qu'un piège tendu à la bonne foi du public et du gouvernement. Ils renvoyaient à d'autres articles, qui devaient paraître dans les volumes suivants et qui seraient inspirés par un tout autre esprit. Les tendances de l'ouvrage étaient, au fond, mauvaises, détestables, contraires aux principes sociaux; c'était con-
tre ces tendances qu'il fallait se prémunir.
Ces accusations, répétées sous toutes les formes, avec l'ardeur et la persistance qui ne manquent jamais au fanatisme, ne tardèrent pas à triompher. Un arrêt frappa l'ouvrage, et la publication, qui venait à peine de commencer, se trouva suspendue.
Diderot et ses amis ne se découragèrent point. L'amour de la science et de la vérité est aussi une passion qui ne recule pas facilement devant les obstacles. Cette passion les servit, et, pour mieux vaincre leurs adversaires, ils gagnèrent à leur cause une femme toute-puissante sur l'esprit du roi.
Ce n'est pas la moindre honte de ces temps de despotisme, où le bon plaisir remplace tous les droits, que de forcer le talent et le génie à recourir à une favorite, quelquefois même à une courtisane, pour avoir la faculté de se •produire. Spectacle vraiment douloureux, mais en même temps bien instructif pour les peuples ! La liberté étant morte ou n'ayant jamais existé, c'est dans les mystères d'une alcôve que se règlent les droits les plus sacrés d'une nation : le sort de la pensée dépend d'un sou-
rire ou d'une caresse, et il faut qu'une Plirvné intervienne, pour sauver un livre qui peut être le point de départ d'une révolution des plus utiles ,et des plus fécondes.
La femme qui prit le parti des Encyclopédistes s'appelait madame de Cliâteauroux ; elle appartenait à cette honnête et vertueuse famille de Nesle, qui, a}rant déjà fourni deux maîtresses à Louis XV, devait se croire trois fois noble, sans parler de ses autres titres de noblesse (1).
Madame de Cliâteauroux obtint de son royal amant que l'arrêt fût révoqué, et la publication put reprendre son cours. Elle continua sans autre interruption pendant quatre ans, c'est-à-dire de 1753 à 1757, Aux deux volumes déjà parus vinrent s'ajouter successivement cinq autres volumes, où X Encyclopédie se présentait au public avec une force
(1) Les deux tilles aînées du marquis de Xesle s"appelaient madame de Mailly et madame de Yintimille. Elles régnèrent quelque temps sur le cœur du roi. Puis, leur sœur, la duchesse de Cliâteauroux, recueillit leur succession, qui devait tomber bientôt après dans les mains de madame de Pompadour, une simple bourgeoise, pour descendre plus tard jusqu'à la Dubarry. . •
nouvelle , le nom éclatant de Voltaire.
Le succès de l'ouvrage paraissait assuré, et, grâce à l'activité de Diderot, qui ne se reposait point, il allait marcher plus rapidement encore , quand il fut assailli par un autre orage, plus terrible que le premier. C'étaient les jésuites et les jansénistes qui revenaient à la charge avec une ardeur nouvelle. Ils reprirent leurs anciennes accusations. L'archevêque de Paris, à son tour, Christophe de Beaumont, lança un mandement. Une dénonciation fut adressée, sous forme de mémoire, à l'avocat général Joly de Fleury, et le Parlement intervint. U Encyclopédie fut jugée, condamnée et suspendue pour la deuxième fois. Ce qu'il y eut de plus grave, c'est qu'un arrêt du conseil retira le privilège aux éditeurs, qui se virent exposés en même temps à toute sorte de menaces.
A ces rigueurs du pouvoir, qui se faisait l'instrument et le complice des passions haineuses du clergé, vinrent s'ajouter les injures d'une foule de pamphlétaires, qui estimaient - doute qu'ils n'avaient rien à perdre à cette oppression de l'esprit. On renouvela,
pour mieux les accabler, la comédie antique. Diderot et ses amis furent injuriés et bafoués clans une pièce de théâtre, qui voulait être aristophanesque , mais où manquait l'esprit d'Aristophane (1). C'était une explosion de fureurs et de haines, comme il s'en est rarement produit à l'occasion d'un livre , même dans les temps les plus agités.
Au milieu de cette tempête qui grondait autour de lui, Diderot eut la douleur de se voir abandonné par d'Alembert, qui ne paraissait plus croire à l'avenir de l'entreprise, et dont le caractère moins énergique, malgré sa fermeté naturelle, se refusait aune plus longue lutte. D'autres amis, qui lui étaient moins chers, mais dont l'appui pouvait lui être utile, se retirèrent aussi à l'écart, ou gardèrent le silence. Il se trouvait seul, ou presque seul, contre tant d'adversaires.
Voltaire, qui ne se lassa jamais de combattre l'intolérance, fut du petit nombre de ceux qui ne l'abandonnèrent pas. Retiré sur les bords du Léman , où il était allé chercher la
(1) La comédie des Philosoplies, par Palissot.
liberté, sous la double protection des Alpes et des institutions helvétiques, il écrivit à Diderot pour l'encourager et le soutenir. Mais, comme il n'ignorait point les dangers de sa situation, il le conjurait en même temps d'abandonner la France et d'aller achever sur une terre plus libre le monument philosophique qu'il avait commencé. La Russie était prête, s'il le fallait, à lui offrir un asile, et il pourrait y continuer en paix ses travaux sous les auspices d'un gouvernement ami des sciences et des lettres. Diderot, fortement attaché à la France, refusa de suivre ce conseil.
Alors Voltaire recourut à un autre moyen. Il lui adressa une espèce de mémoire anonyme où il lui peignait, sous les couleurs les plus vives, tous les périls dont il était menacé. L'intolérance, qui triomphait, était avide de persécutions. Il n'y avait pas si longtemps que le chevalier de La Barre lui avait été sacrifié. Le monstre cherchait de nouvelles victimes. Diderot n'était déjà que trop désigné par les injures et les outrages qu'on lui prodiguait tous les jours. Les moments étaient précieux , tout retard pouvait être mortel. Il fallait,
sans hésiter, se dérober à l'orage. C'était peutêtre l'unique moyen de sauver sa vie.
On a conservé la réponse que fit Diderot à cet écrit. C'est une lettre pleine de cette émotion, presque toujours éloquente, qui caractérise son style. Diderot avait reconnu dans le mémoire les idées et le langage de Voltaire. Mais il feint d'abord d'ignorer le nom de l'auteur et il répond en ces termes :
« Je sais bien que quand une bête féroce a trempé sa langue dans le sang humain, elle ne peut plus s'en passer. Je sais bien que cette bête manque d'aliments, et que n'ayant plus de jésuites à manger (1). elle va se jeter sur les philosophes; je sais bien qu'elle a jeté les yeux sur moi et que je serai peut-être le premier qu'elle dévorera; je sais bien qu'il peut arriver avant la fin de l'année que je me rappelle vos conseils et que je m'écrie : 0 Solon, Solon ! »
Abordant alors ce projet de fuite, qui lui était suggéré, il disait : « Que voulez-vous que
(1) Les jésuites venaient d'être frappés eux-mêmes par ce Parlement dont ils avaient provoqué les rigueurs contre les Encyclopédistes.