OBJET ET I>LAX DE L ENCYCLOPEDIE
h' Encyclopédie, dans la pensée de ses fondateurs et des écrivains' qui s'associèrent à leur entreprise, avait un double objet : elle devait d'abord, comme s'exprime d'Alembert, « exposer, autant que possible, l'ordre et l'enchaînement des connaissances humaines; »
elle devait ensuite , comme d'Alembert dit encore, « contenir sur chaque science et sur chaque art, soit libéral, soit mécanique, les principes généraux qui en sont la base, et les détails les plus essentiels qui en font le corps et la substance. »
C'était le seul moyen de répondre au double titre du livre et à l'idée qui l'avait conçu.
On trouve dans le discours qui sert de préface à l'ouvrage, et qui en est l'un des plus beaux ornements, la généalogie et la filiation de nos connaissances. D*Alembert y divise toutes les notions en deux classes, les notions directes qui nous viennent par les sens et qui entrent dans l'âme sans aucune intervention de la volonté, et les notions réfléchies que l'esprit acquiert en opérant, par un mouvement interne, sur les notions directes, qui sont comme les matières ou l'étoffe de toutes nos conceptions ultérieures.
Il s'agissait de retrouver cet ordre et cet enchaînement dans le cours même de l'ouvrage.
Rien de plus facile, si les auteurs avaient fait de chaque art et de chaque science un dictionnaire particulier. Mais cette méthode présentait des inconvénients qu'ils voulurent éviter : elle entraînait des répétitions plus ou moins fastidieuses, et elle devait être moins commode pour le lecteur qui, voulant faire des recherches, serait moins exposé à s'égarer s'il
avait sous la main un livre où toutes les questions s'offriraient à lui dans l'ordre alphabétique des mots.
D'un autre côté, en suivant une marche contraire, on s'exposait à rompre la liaison naturelle des idées et à n'offrir au public que les lambeaux d'un système dépourvu en apparence, sinon dans le fait même, de toute cohésion. Comment résoudre cette difficulté?
« Pour concilier l'ordre encyclopédique avec l'ordre alphabétique, dit d'Alembert, nous avons employé trois moyens : le système figuré qui est à la tête de l'ouvrage, la science à laquelle chaque article se rapporte, et la manière dont l'article est traité. On a placé pour l'ordinaire, après le mot qui fait le sujet de l'article, le nom de la science dont l'article fait partie. Il ne faut plus que voir dans le système figuré quel rang cette science y occupe pour connaître la place que l'article doit avoir dans Y Encyclopédie. »
Un peu plus loin, d'Alembert ajoute: « Trois choses forment l'ordre encyclopédique : le nom de la science à laquelle l'article appartient, le rang de cette science dans l'arbre,
les liaisons de cet article avec d'autres dans la même science ou dans une science différente. »
C'est ainsi que d'Alembert et ses amis ont su maintenir et rendre visible, dans ce désordre apparent, l'unité fondamentale de leur œuvre.
Il s'agit maintenant de voir la méthode qu'ils ont suivie pour donner sur les sciences et sur les arts soit libéraux, soit mécaniques, les principes et les détails qui les constituent.
Les traités sur les sciences et sur cette partie des arts, qui a le Beau pour objet, ne manquaient pas avant le dix-huitième siècle. La république des lettres , comme l'observait d'Alembert , en était même inondée. Mais combien peu exprimaient les vrais principes! Et combien d'autres mêlaient plus ou moins l'erreur à la vérité!
On a cherché dans.1' Encyclopédie à suivre les écrivains qui sont généralement reconnus pour les meilleurs. « C'est de là, dit d'Alembert, que les principes ont été tirés. A leur exposition claire et précise, on a joint des exemples ou des autorités constamment reçues. La coutume vul-
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gaire est de renvoyer aux sources ou de citer d'une manière vague, souvent infidèle et presque toujours confuse; en sorte que dans les différentes parties dont un article est composé, on ne sait exactement quel auteur on doit consulter sur tel ou tel point, ou s'il faut les consulter tous, ce qui rend la vérification longue et pénible. On s'est attaché, autant qu'il a été àble, à éviter cet inconvénient, en citant dans le corps même de l'article les auteurs sur le témoignage desquels on s'est appuyé, rapportant leur propre texte quand il est nécessaire, comparant partout les opinions, balançant les raisons, proposant des moyens de douter ou de sortir du doute, décidant même quelquefois, détruisant autant qu'il est en nous les erreurs et les préjugés, et tâchant surtout de ne les pas multiplier et de ne les point perpétuer, en protégeant sans examen des sentiments rejetés, ou en proscrivant sans raison des opinions reçues (1). »
Tel est le plan qui a été suivi pour les sciences et pour les arts libéraux.
(1) Enryrlop., Discours préliminaire.
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Quant aux articles consacrés aux arts mécaniques qui n'avaient pas eu jusqu'alors d'interprète, pour ainsi dire, ils sont conçus et traités d'une manière non moins large.
\ï Encyclopédie donne sur chaque art une idée de la matière qu'il exploite avec l'indication des lieux où elle se trouve, la manière dont on la prépare, ses bonnes et ses mauvaises qualités, ses différentes espèces et les opérations par lesquelles on la fait passer avant de l'employer ou pendant qu'on la met en œuvre. Elle indique ensuite les principaux ouvrages qu'on en fait, avec la manière de les faire. Enfin, on y trouve le nom, la description et la figure des outils et des machines, et pour rendre tous ces détails plus sensibles, on a retracé dans des planches les principales opérations de l'ouvrier ou de l'artiste.
D'Alembert dit à ce sujet : « Un seul art dont on voudrait tout représenter, fournirait des volumes de discours et de planches. On ne finirait jamais si l'on se proposait de rendre en figures tous les états par lesquels passe un morceau de fer avant que d'être transformé en aiguille. Que le discours suive le
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de l'artiste dans le dernier détail, à
la bonne heure : quant aux figures, nous les avons restreintes aux mouvements importants de l'ouvrier et aux seuls moments de l'opération qu'il est très-facile de peindre et trèsdifficile d'expliquer. Nous nous en sommes tenus aux circonstances essentielles, à celles dont la représentation , quand elle est bien faite, entraîne nécessairement la connaissance de celles qu'on ne voit pas. Nous n'avons pas voulu ressembler à un homme qui ferait planter des guides à chaque pas sur sa route, de crainte que les voyageurs ne s'en écartassent. Il suffît qu'il y en ait partout où il serait exposé à s'égarer (1). »
Vi\ ouvrage conçu et exécuté sur une pareille échelle devait être, pour ainsi dire, la bibliothèque même du temps. L'homme du monde, qui ne peut ni ne veut rien approfondir, pourrait le consulter sur toute espèce de sujets. Quant au savant ou à l'homme spécial, il y trouverait aussi ce qui lui est nécessaire dans tous les genres, excepté dans celui dont il a
• 1) Encyclof., Discours préliminaire.
fait son affaire personnelle et pour lequel il n'a pas besoin de recourir à un dictionnaire, quel que puisse être le mérite d'un pareil livre.
Du reste, les Encyclopédistes ne se dissimulaient pas que l'œuvre qu'ils publiaient serait nécessairement incomplète, qu'elle ne répondrait qu'à un moment donné de l'histoire, et qu'elle aurait besoin d'être constamment renouvelée, suivant la marche de la civilisation. Il n'y a pas, et il ne saurait y avoir d'encyclopédie définitive : c'est un monument qui a besoin du concours de tous les siècles. Commencé, il y a une centaine d'années, avec un éclat extraordinaire, il a été repris plus d'une fois depuis cette époque, et il le sera encore, mais il ne s'achèvera jamais.
Quoi qu'il arrive, il appartiendra toujours à Diderot et à ses amis d'en avoir jeté les fondements.