ESPRIT GENERAL DE L OUVRAGE
Il ne faut pas voir seulement dans TiT/Jt'yctopédie un tableau plus ou moins complet des sciences, des lettres et des arts, c'est-à-dire une sorte de bilan intellectuel du dix-huitième siècle, dressé par ses meilleurs écrivains; il faut y voir encore, surtout aujourd'hui, l'esprit qui a dicté et qui anime cet immense recueil.
Cet esprit se montre déjà, comme il est facile de s'en convaincre , dans les premières pages du Dictionnaire. Le discours remarquable qui lui sert de préface est avant tout l'œuvre d'un philosophe , ami
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de la science, dévoué à la cause du progrès, parlant au nom de la raison, de la justice et de l'humanité.
D'Alembert ne se contente pas d'y esquis-' ser à grands traits la filiation naturelle et la marche historique de nos connaissances; il s'y élève à chaque instant contre les erreurs et les vices du passé. Ce ne sont guère, si l'on veut, que des observations jetées à la hâte, pour ainsi dire, et comme en passant. La pensée de l'écrivain était emprisonnée dans un cadre étroit, et les institutions ne lui laissaient qu'une partie de sa liberté. Mais au milieu même de tous ces obstacles, l'esprit philosophique, qui l'inspire, ne manque jamais de se produire; on le sent encore, quand il ne se montre pas. Une ligne, un mot lui suffisent pour venger la conscience, la morale et le droit des erreurs et des injustices si fréquentes dans l'histoire.
C'est ainsi, par exemple, qu'il flétrit « la superstition qui naît de l'ignorance et qui la reproduit à son tour (1). »
(1) Encyclop., Discours préliminaire.
* Il n'y a, dit-il aussi, que la liberté d'agir et de penser qui soit capable de produire de grandes choses, et elle n'a besoin que de lu-
' mière, pour se préserver des excès (1). »
Suivant lui, « la loi naturelle, antérieure à toutes les conventions particulières, est aussi la première loi des peuples, et pour être homme d'Etat, on ne doit point cesser d'être homme (2). »
* Les conquérants , ces destructeurs du genre humain, » semblent lui inspirer assez peu d'estime.
Il menace les chefs de gouvernement, indignes de leur rôle, des jugements de l'histoire. « C'est là, comme il le dit, qu'on apprend à n'estimer les hommes que par le bien qu'ils font et non par l'appareil imposant qui les environne : les souverains, ces hommes assez malheureux pour que tout conspire à leur cacher la vérité, peuvent eux-mêmes se juger d'avance à ce tribunal intègre et terrible : ce témoignage que rend l'histoire à ceux de leurs
] fifi yclop., Discours préliminaire.
2] Ibid.
prédécesseurs qui leur ressemblent est l'image de ce que la postérité dira d'eux (1). »
Sans disputer à la religion la part qui peut lui revenir dans la direction des esprits ou plutôt des consciences, il s'élève contre « le despotisme théologique » qui a cherché pendant des siècles à étouffer la liberté des esprits, et qui n'a pas.craint de recourir à. la force pour aboutira ce but. « C'est ainsi, ditil, que l'abus de la puissance spirituelle, réunie à la temporelle, forçait la' raison au silence, et peu s'en fallut qu'on ne défendit au genre humain de penser (2). »
Ami des sciences et des lettres, mais poursuivant le progrès dans toutes les sphères de l'activité humaine, il se plaint de l'espèce de mépris dans lequel on a laissé si longtemps les arts mécaniques, qui contribuent si puissamment au bien-être des peuples. Il les place hardiment à côté des arts libéraux. « La société , dit-il , en respectant avec justice les grands génies qui Féclairent, ne doit
(1) Encyclop., Discours préliminaire.
(2) Ibid.
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point avilir les mains qui la servent (1). » Il venue ainsi le travail de toutes les injures du passé, et l'utile, pour la première fois, prend place à côté du beau.
Ces sentiments et ces idées, qui donnent une portée si philosophique au Discours préliminaire, se retrouvent sous une autre forme dans le corps de l'ouvrage. La pensée des Encyclopédistes ne s'y montre pas toujours, il est vrai, d'une manière bien nette : elle semble parfois se dérober à demi, et on la voit moins de face que de profil. C'est une tactique des écrivains qui voulaient éviter de donner prise à la censure.
De là le ton réservé des deux premiers volumes. L'arrêt qui les frappa et qui suspendit pour quelque temps la publication, prouva bientôt que cette prudence n'était pas exagérée.
Les cinq volumes qui suivirent et qui furent publiés dans des conditions analogues, offrent à peu près la même physionomie. Cependant l'esprit du lhre s'y montre davantage. L'allure des écrivains est plus dégagée,
(1) Eneyclop., Discours prélimini
leur ton plus vif et plus hardi. Mais ce n'est pas, comme on pourrait le croire, dans les principaux articles, qui appellent les premiers l'attention, qu'il faut chercher cette hardiesse et cette. vivacité. La place était trop dangereuse ; elle était trop surveillée, et la pensée des novateurs, malgré tous les artifices de style, devait s'y trouver à découvert. Elle a cherché un refuge dans les articles insignifiants ou qui n'offrent qu'un intérêt secondaire. Un terme de grammaire, une question philologique, le problème le moins important en apparence, lui donnent l'occasion de se produire. Elle est là cachée, comme dans autant d'embuscades, et elle en sort plus d'une fois, pour tomber sur les idées, les institutions ou les usages qu'elle réprouve.
A partir du huitième volume, il y a moins de réserve, et la pensée des écrivains, dégagée d'une partie de ses entraves, se laisse voir davantage. Le privilège des éditeurs a été supprimé, mais l'ouvrage désormais échappe à la censure ; plus de ruses, plus de stratagèmes: toutes ces précautions ont cessé d'être nécessaires.
Malheureusement, le principal des éditeurs, Lebreton, qui préside à l'impression du livre, commence à le trouver trop hardi dans son propre intérêt, et il ne craint pas de porter en secret une main sacrilège sur les articles qui lui sont remis. Diderot, qui ne s'en aperçoit que trop tard, lui adresse des réclamations énergiques (1). Mais la griffe du lion est rognée, et ses rugissements sont inutiles.
Toutefois, malgré cette indigne mutilation. les derniers volumes du recueil accusent partout, avec la haine des abus et l'amour des réformes, un ardent désir de mettre un terme aux préjugés, aux erreurs et aux injustices de toute nature qui ont entravé si longtemps et qui entravent encore la marche des sociétés
(1) ■ Vous m'avez lâchement trompé deux ans Je suite, lui dit-il dans une lettre du 12 novembre 1764. Vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leur talent et leurs veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir de voir paraître leurs idées et d'en recueillir quelque considération. » 11 ajoute plus loin : Voici donc ce qui résulte de vingt-cinq ans de travaux, de peines, de dépenses de dangers, de mortifications de toutes espèces. Un impie, un ostrogoth détruit tout en un moment. » La plus grande partie de la lettre est écrite sur ce ton, et il y a plusieurs pages. C'est de l'indignation parfois éloquente.
humaines. Le ton des écrivains s'anime,* le livre lui-même semble frémir, et l'on sent courir à travers ses pages émues le souffle orageux des révolutions.
MI