‹ Les encyclopedistesChapitre 9 sur 11 · FRANÇAISE · texte numérisé non relu

FRANÇAISE

On peut ne pas reconnaître le mérite scientifique et littéraire des Encyclopédistes ; mais ce qu'il est impossible de nier et ce qui n'a jamais été contesté par leurs adversaires, c’est l'influence qu’ils exercèrent sur la société contemporaine, dont ils devinrent, pour ainsi dire, les instituteurs et les maîtres.

Voltaire, Rousseau et Montesquieu, sans parler des autres écrivains de ce temps, agirent puissamment sur le dix-huitième siècle ; c’est

un fait incontestable. Mais ils n'avaient à leur service, les uns comme les autres, que leur force individuelle. D'un autre côté, par la nature de leur talent comme par le caractère de leurs ouvrages, ils ne pouvaient guère avoir de prise que sur un certain nombre d’esprits. Voilà pourquoi leur action, si puissante qu’elle fût, devait être nécessairement limitée.

Toutes ces forces, toutes ces influences se groupèrent et s’unirent dans Y Encyclopédie, qui eut en quelque sorte la puissance d’une institution et qui, ne laissant rien en dehors du cercle qu’elle embrassait, put étendre partout son empire. A la verve de Diderot Y Encyclopédie associa la science de d’Alembert ; Voltaire lui prêta son esprit, Rousseau sa passion, Montesquieu son intelligence politique. Tous les talents, toutes les idées, toutes les aspirations y aboutirent comme à un centre commun. Ce n’était plus un seul homme, marchant isolément à l'assaut des abus ou des préjugés qui dominaient de toutes parts : c’était une légion qui entrait en campagne et livrait bataille au passé. Comment n’aurait-elle pas exercé une grande influence?

En outre, jamais aucun livre ne s’était en- /core produit dans des circonstances aussi favorables. D’abord, tout avait été préparé par les éditeurs pour lui assurer la faveur du public et surtout de cette société d’élite, dont le suffrage est toujours si puissant : ensuite, et c’est là surtout ce qu'il importe de remarquer, l’ouvrage venait à propos. La France se détachait de plus en plus du passé; le présent lui déplaisait, et elle regardait du côté de l’avenir. Elle se donnait en quelque sorte d’avance aux réformateurs dont elle attendait l’avénement avec impatience.

Dernière cause de succès. L 'Encyclopédie fut poursuivie, condamnée et proscrite ; toutes les haines du passé, qui se sentait menacé dans ses intérêts et dans son existence, se liguèrent contre elle pour l’écraser et la détruire. C’était un livre martyr. Les sympathies’, qu’il avait éveillées dès le début, n’en devinrent que plus vives et plus profondes. On eut recours à toutes sortes de ruses et de stratagèmes pour obtenir ou conserver l’ouvrage. Le roi, qui avait retenu lui-même les exemplaires destinés aux principaux personnages de la cour, se vit

presque obligé de les rendre (1). En même temps, comme le privilège des éditeurs n’existait plus, la contrefaçon s’empara du livre et

(1) Voltaire écrivait à ce sujet eu 1774, trois ans après la publication (lu dernier volume :

« Un domestique de Louis XV me contait qu’un jour le roi son maître soupant à Trianon en petite compagnie, la conversation roula d’abord sur la chasse et ensuite sur la pondre à tirer. Quelqu’un dit que la meilleure poudre se faisait avec des parties égales de salpêtre, de soufre, de fer et de charbon. Le duc de La Vallière, mieux instruit, soutint que, pour faire de la bonne poudre à canon, il fallait uno seule partie de soufre et une partie de charbon sur cinq parties de salpêtre, bien filtré, bien évaporé, bien cristallisé.

a — 11 est plaisant, dit le duc de Nivernais, que nous nous amusions à tuer des perdrix dans le pare de Versailles, et quelquefois à tuer un homme et à nous faire tuer sur la frontière, sans savoir avec quoi l’on tue.

« — Ilélas ! nous en sommes réduits là sur toutes les choses de ce monde, répliqua madame de Potnpadour ; je ne sais de quoi est composé le rouge que je mets sur mes joues, et on m’embarrasserait fort si on me demandait comment on fait les bas de soie dont je suis chaussée.

* — C’est dommage, dit alors le duc de La Vallière, que Sa Majesté ait confisqué nos Dictionnaires Encyclopédiques, qui nous ont coûté chacun cent pistoles ; nous y trouverions bientôt la décision de toutes nos questions.

« Le roi justifia sa confiscation. Il avait été averti que les vingt et un volumes in-folio, qu’on trouvait sur la toilette de toutes les dames, étaient la chose du monde la plus dangereuse pour le royaume - de France, et il avait voulu savoir par luimême si la chose était vraie, avant de permettre qu’on lût ce livre. Il envoya, sur la tin du souper, chercher un exemplaire

le propagea. Cinq ou six éditions parurent coup sur coup dans les diverses parties de l’Eu-

par trois garçons de la chambre, qui apportèrent chacun sept volumes avec bien de la peine.

« On vit, à l’article Poudre, que le duc de La Yallière avait raison, et bientôt madame de Pompadour apprit la différence entre l'ancien rouge d’Espagne, dont les dames de Madrid coloraient leurs joues, et le rouge des dames de Paris. Elle sut que les dames grecques et romaines étaient peintes avec de la poudre qui sortait du murex, et que par conséquent notre écarlate était la pourpre des anciens ; qu'il entrait plus de safran dans le rouge d’Espagne et plus de cochenille dans celui de France. Elle vit comme on lui faisait ses bas au métier, et la machine de cette manœuvre les saisit d’étonnement.

« — Ah ! le beau livre ! s’écria- t-elle. Sire, vous avez donc confisqué ce magasin de toutes les choses utiles pour le posséder seul et pour être le seul savant du royaume?

« Chacun se jetait sur les volumes, comme leS filles de Lvcomède sur les bijoux d'Ulysse ; chacun trouvait à l’instant tout ce qu’il cherchait. Ceux qui avaient des procès étaient surpris d’y trouver la décision de leur affaire. Le roi y lut tous les droits de la couronne.

« — Mais vraiment, dit-il, je ne sais pourquoi on m’avait dit tant de mal de ce livre.

« — Eh ! ne voyez-vous pas, sire, lui dit le duc de Nivernais, que c'est parce qu’il est fort bon? On ne se déchaîne contre le médiocre et le plat en aucun genre. Si les femmes cherchent à donner du ridicule à une nouvelle venue, il est sûr qu’elle est plus jolie qu’elles.

« Pendant ce temps on feuilletait, et le comte de Coiguy dit à son tour:

« — Sire, vous êtes trop heureux qu’il se soit trouvé sous votre règne des hommes capables de connaître tous les arts et de les transmettre à la postérité. Tout est ici, depuis la manière de

rope. Autant de lecteurs, autant de partisans. On avait voulu tuer le livre, il s’était multiplié, et son action, en s’étendant, était devenue plus redoutable (1).

faire une épingle jusqu’à celle de foudre et de pointer nos canons, depuis l’infiniment petit jusqu’à l’infinimcnt grand. II faut que les autres peuples achètent l 'Encyclopédie ou qu’ils la contrefassent. Prenez tout mon bien si vous voulez; mais rendez-moi mon Encyclopédie.

« — Ou dit pourtant, répartit le roi, qu’il y a bien des fautes dans un ouvrage si nécessaire et si admirable.

« — Sire, reprit le comte de Coigny, il y avait à votre souper deux ragoûts manqués. Nous n’en avons pas mangé et nous avons fait très-bonne chère. Auriez-vous voulu qu’on jetât tout le souper par la fenêtre à cause de ces deux ragoûts?

« Le roi sentit toute la force de la raison. Chacun reprit son livre: ce fut un beau jour. »

Après ce récit, Voltaire ajoute :

« L’envie et l’ignorance ne se tinrent pas pour battues,. Ces deux sœurs immortelles continuèrent leurs cris, leurs cabales et leurs persécutions. »

(1) Une première contrefaçon de l'Encyclopédie commença il paraître à Lucques en 1758, et elle était achevée en 1771 ; elle se composait de vingt-huit volumes in-folio, comme l’édition originale. 11 s'en publiait une autre à Livourne en 1770, de trente-trois volumes, même format. Puis vint l’édition de Genève en 1777, trente-neuf volumes in-quarto, et à sa suite celles d’Iverdun et de Lausanne, la première en 1778, cinquante huit volumes in-quarto, et la seconde en 1780, quatrevingt-six volumes in-octavo. Cette dernière édition eut un grand succès, et beaucoup d’exemplaires furent placés en France. S’il faut en croire Voltaire, les étrangers gagnèrent à «e commerce 1 million 800 mille écus.

L ' Encyclopédie ne s’adressait et ne pouvait guère s'adresse!* qu’à la bourgeoisie et à la noblesse. Elle ne convenait pas au peuple, qui ne lisait pas encore et qui maintenant à peine commence à lire. Les lecteurs appartenaient donc aux classes dominantes, à la 'haute société. Quelques-uns pouvaient rechercher la partie scientifique du recueil. D’autres, en plus grand nombre, s’attachaient peutêtre à la partie des beaux-arts ou à -celle des arts industriels. Mais la plupart, ainsi que l’observe Diderot, recherchaient dans le Die-? tionnaire les articles qui renfermaient des idées nouvelles, et qui par là même devaient plaire davantage à des esprits déjà travaillés par des désirs et des besoins de réforme (1).

C’est ainsi que X Encyclopédie gagna chaque jour du terrain ; elle ne datait que de quelques années, et le dernier volume n’avait pas même encore paru quelle avait déjà fait de nombreuses conquêtes.

On peut suivre pas à pas dans les écrits du

(1) • Ce qu’on y a recherché et ce qu’on y recherchera, (lisait Diderot à Lebreton dans sa fameuse lettre, c’est la philosophie ferme et hardie de quelques-uns de vos travailleurs. »

dix-huitième siècle la marche de son influence. Plusieurs écrivains la citent et en reproduisent des passages. D’autres s’en servent en oubliant de la citer. Elle est toujours attaquée, toujours combattue par les ennemis de la raison et du progrès; les amis de la philosophie, de leur côté, ne cessent de la défendre; c’est autour d’elle que se livre la grande bataille intellectuelle du siècle, et en attendant, grâce aux doctrines quelle propage, elle s’empare de plus en plus de l’opinion publique.

Tout changement dans les idées amène tôt ou tard un changement dans les faits. Les Encyclopédistes avaient réclamé la liberté du commerce des grains; cette liberté est proclamée en 1764 ; elle sera combattue encore ; .

mais qu’importe? Elle est déjà entrée dans la législation.

Des événements plus considérables se préparaient. Turgot, trois ans auparavant, avait été nommé à l’intendance de la généralité de Limoges. Il allait administrer au nom du roi, mais au profit de Y Encyclopédie, c’est-à-dire des idées quelle représentait. Voilà pourquoi Voltaire lui écrivait à cette occasion les lignes

suivantes : « Un de vos confrères vient de m’écrire qu’un intendant n’est propre qu’à faire du mal ; j’espère que vous prouverez qu’il peut faire beaucoup de bien. »

L’intendance de Turgot , qui commence en 1761, ne finit qu’en 1774, à la mort de Louis XV. Turgot consacre ces quatorze années à toutes sortes de réformes; il améliore les anciennes routes et il en crée de nouvelles ; il supprime, autant que possible, les barrières fiscales, qui entravent dans sa province la libre circulation des produits ; il abolit les réquisitions militaires, si funestes à l’agriculture; il cherche à introduire la justice dans l’impôt : autant de mesures qui ont été déjà réclamées par Y Encyclopédie.

En 1774, Louis XVI monte sur le trône, et il appelle Turgot au ministère. C’est un nouveau théâtre qui s’ouvre devant lui ; il y poursuit la route qu’il s’est tracée; mais ses réformes ne sont plus circonscrites dans une province : elles embrassent toute la France.

Après avoir détruit plusieurs monopoles, qui étaient aussi contraires à l’intérêt public qu’au droit commun, il supprime les maîtrises et les

jurandes, dont les Encyclopédistes avaient signalé les abus, et il proclame la liberté du travail, en prêtant à la loi le plus beau langage quelle ait jamais parlé parmi les hommes (1).

Toutes ces innovations, dans lesquelles on retrouve l’esprit de Y Encyclopédie, soulèvent les colères des partisans du passé. Le Parlement embrasse leur querelle. Un de ses membres, le fougueux et irascible d’Épremesnil, accuse les novateurs de pousser à la ruine de l’État, et le roi est prié de mettre un terme aux débordements économiques. Une intrigue honteuse se forme dans le sein même de la cour ; Louis XYI en devient l’instrument, et Tùrgot est renvoyé comme un valet.

On chasse les hommes, mais on ne chasse pas les idées. Turgot s’efface et, quelques années après, la mort l’enlève. Cependant la royauté, qui porte le poids des deux règnes précédents autant que de ses propres fautes,

(1) Turgot avait marqué son avènement au pouvoir par une lettre au roi, dans laquelle il indiquait les principes qui devaient le diriger et les mesures qu’il avait en vue. Voltaire, après avoir lu cette lettre, se hâtait d’écrire à d'Alembert : « Je viens de lire le chef-d’œuvre de Turgot : il me semble que voilà de nouveaux cieux et une nouvelle terre. •

se trouve en proie à toute sorte d’embarras.

Necker, Calonne et Brienne, qu’elle a successivement appelés dans ses conseils, n’ont fait que multiplier les difficultés autour d’elle. Pour échapper à cette position désastreuse, elle prend le parti de convoquer les États- Généraux dont le souvenir était presque perdu, grâce au triomphe du despotisme, c’est-à-dire de s’adresser à la nation. Les trois ordres se rassemblent, pour discuter et formuler les vœux qui doivent servir de règle à leurs mandataires.

Rien n’est plus intéressant que l’étude de ces cahiers , qui contiennent les plaintes et les réclamations de la France (1). Quelle concordance, quelle unanimité de sentiments et de vues ! Les mêmes idées semblent se reproduire partout, et, chose remarquable, surtout quand on songe à la diversité des populations, ces idées sont exprimées à peu près dans le même langage. C’est là l’œuvre de Y Encyclopédie ; elle s’est emparée de l’esprit

(1) Voyez le livre intéressant que M. Chassin a publié sur ce sujet.

(le la France, et elle inspire plus ou moins les orateurs des trois ordres, quand ils élèvent la voix au nom de la nation qui a été si longtemps condamnée au silence.

L’heure des tempêtes approche. On a cherché de nos jours à établir que ces tempêtes pouvaient être évitées. Ce point de vue accuse plus d’honnêteté que d’intelligence. Il y a des moments où le passé, qui se sent encore vivant, refuse obstinément de céder la place.

Comment triompher de sa résistance? Il n’y a guère qu’un moyen, assez désagréable pour lui, on doit le reconnaître : c’est de le battre impitoyablement. Les révolutions se chargent de la besogne : de là leur caractère violent et parfois tragique ; mais de là aussi leur légitimité.

A peine les Etats-Généraux étaient-ils réunis, qu’entraînés eux-mêmes par l’esprit nouveau, ils mettaient de côté les anciennes distinctions pour ne former qu’un seul corps, et se constituaient en Assemblée nationale.

C’est la voix même de X Encyclopédie, qu’on croit entendre souvent dans ces débats, d’où sortira bientôt le droit moderne. Cette forte

génération de patriotes, d’orateurs ou d’hommes d’Etat, qui vient d’entrer dans la vie publique, s’est nourrie de ses doctrines avant de paraître sur la scène. Mirabeau se contente souvent de la traduire, môme dans ses emportements oratoires, et nous retrouvons sa trace dans les plus beaux passages de cette Déclaration des droits, qui restera, quoi qu’on en dise, l’un des plus beaux monuments de la/ sagesse humaine. ' /

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