‹ Les enfans du delire tableau populaire en un acteChapitre 6 sur 23 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

DANIEL, puis TÉLÉMAQUE.

DANIEL

Allons, allons, bien décidément, il y a du louche dans mes amours... Toinette rougit et baisse le nez quand je la regarde; quand je lui parle elle s’embarbouille, elle s'éclipsequandj’enlamciaquestion des reproches... d’où je conclus qu'il y a du louche dans mes amours... Oh ! minute, minute... il me faut une explication franche et définitive... Dans ces occasions-lA, l’homme qui prend des biais est un jobard, et je ne veux pas... *

Télémaque, sortant du cabaret en riant.

Au revoir, monsieur Vert-Vert... Qu'est-ce qu’il a donc, le teinturier ?... il grince des dents comme un crocodile... Quel drôle de paroissien ! {Apercevant Daniel.) Tiens, t'étais là, petit frère, et moi qui te faisais attendre... Eh bien! qu’cst-ce que t’as donc A ce matin?... t’as l'air tout chiffonné... est-ce que tu serais malade ?

DANIEL

Non, Pierre, non, je n'ai rien.

TÉLÉMAQUE

T’as pas l’air d’en être bien sûr?

DANIEL

Quand je te dis que je n'ai rien...

TÉLÉMAQUE

A la bonne heure... carça me coupait déjà la joie au milieu de l’estomac... Alors, si t’es pas triste, ris un peu que je voie... allons, rions un briu-. Allons donc !

MAGASIN THÊATRAL.

DANIEL, riant.

Que t’cs bête, va!

îftLftiion.

Déridé! bravo 1 ça y C’est que j’ peux

pas te voir chagrin, moi d’abord . (Lui posant son bras sur l'épaule.) Mon bon Daniel! toi le meilleur, la perle de la famille, toi, la crème des petits frères... Tiens, je me souviens encore, quand nous avons quitté le pays tous les deux... moi, pour joindre le régiment où un mauvais numéro m'envoyait... toi, pour venir chercher fortune & Paris 1a grand’ ville... J’avais une mauvaise tête, et d’abord je riais d’étre soldat, ça m’allait; mais quand il fallut prendre tous deux une route différente... toi, A gauche; moi, A droite... oh! alors, ça ne m’allait pus!

Au : Loin de nous A t’enrichir (Bérat).

K a nous voyant séparés ,

Te souvicns-tu, petit frère,

De qurllc douleur amère Noa «rurs furent déchirés ?

De loin, malgré la distance,

Non» faisant drs sigo’s d’adieu ;

Chaqu* pas doublait not’ soutira nre,

Et des pleurs mouillaient nos voua.

Pour noos, le bonheur, sur terre,

N"e xistait plus qu't demi ;

Ah I c’est qu'eu perdant son frère,

On perd son meilleur ami.

Quand je fus au régiment,

LA, je fia mille prouesses ,

J’eus des amis, des maltresses ,

Qui tous m’aimaient tendrement.

Mais ni la bruit ni l’ivresse Ifs faisaient fuir mes regrets t Malgré leur vive tendresse,

Bien souvent je soupirais.

C'est que le bonheur, sur terre,

Pour moi n’élait qult demi t C’est qu’il me manquait mon frère.

Mon frèr’, mon meilleur ami.

ftAMtBL.

Ohl moi non plus, je ne pouvais pas être heureux sans toi ; aussi maintenant nous ne nous quitterons plus !

TÉLÉMAQUE

Ne plus nous quitter 1 ma parole, ça me fait l’effet d’une histoire de contes... Ah çàl sais-tu, Daniel, qu’il faut que ça finisse? Depuis trois ans tu m’envoyais là-bas do quoi me repasser des foules de petits verres et de quoi faire le fendant ; et aujourd’hui c’est d’un remplaçant que tu veux me faire cadeau. Daniel, c’est trop! tu me combles!... Comment donc que jo te rendrai tout ça?... Je m'arriére, moi, et ça me contrarie.

DANIEL

C'est bon! plus tard, t'acquitteras la note; si je veux le racheter des trois ans que t’as encore h passer au régiment , c’est pas pour toi que je le fais.

TitftUAQTI.

Excusez! c’est pour la reine d’Angleterre, n'est-

ce pas?

DANIEL

Non ; mais c’est pour moi ! par égoïsme , là ! Voyous, Pierre, ne parlons plus de ça, tu me ferais de la peine... Tu sais que tu dois te trouver à neuf heures chez l’homme d’affaires pour le remplaçant ?

Télémaque, lui tapant dans la mai*.

Allons, adjugé !... v’Iâ ma signature... je vole chez lo marchand de lanciers qui doit nous fournir un Adonis pour me faire oublier là-bas ; et quand l'affaire sera bâclée, j'endosse la veste d’ouvrier, je choisis une amour de profession qui aille à mon physique et à mes moyens, nous faisons fortune le plus rapidement possible, et nous allons manger notre saint frusquin dans un petit pays vignoble. ..voilà l’ordre et la marche... c’csty ça ?

DANIEL

Très-bien... et dès aujourd’hui je te fais recevoir dans la corporation des Enfans du Délire, dont j’ai l’honneur d’étre membre... t‘ne partie de In société doit justement #c rendre ici, à ce matin, pour manger la soupe de ncut heures: je te propose, on t’accepte sur ma rccommandaiiou, et comme nous avons de tous les états , tu seras à même de choisir celui qui te conviendra le mieux.

TÉLÉMAQCE.

Bien touché... le travail d'abord, après quoi je songerai à mes plaisirs, à mes amours...

Daniel , riant.

Comment ? est-ce que t’aurais déjà fait une bonne amie?

TÉLÉMAQCB.

Une ou deux, selon mes vœux; je te conterai ça plus tard. Pour lo quart d’beurc, je vole au rendez-vous, chez le fabricant de remplaçons.

DANIEL

C’est ça. {On entend les ouvriers crier dans la coulisse : À U soupe! à la soupe!) Justement, j'entends les amis; c’ost le coup de neuf heures qui sonne. Dépéche-toi , afin de finir tout ça au. jourd'bui même.

Au du quadrille de C Ambassadrice.

C'est «lit : pour te plaire.

Avant peu, j’espère.

Tu verras l’ troupier En simple ouvrier.

Je dépose le bancal.

Aux combats je dis bonsoir.

Et eett’ tnoustacli’ sans égale Va tomber sous le rasoir.

Oui , c’est beau de fair’ la guerre!

El, j'en conviens franchement,

Bien n' vaut l’ctat militaire Quand on a son remplaçant.

Il sort ; tous les ottffiers e mirent.

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