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avoir un frère I Heureux ceux
en sont pas privés! Un frère,
d des plus jeunes années, avec qui ivez balbutié les premiers mots,
>nig si doux de la famille Les
de père et de mère... Ce confident de vos premières impressions, de , , - ^ emières pensées ; qui , depuis qu'il sait comprendre, et avant même qu'il sût comprendre, pleurait de vos larmes , et riait de vos joies ; qui a partagé les caresses et les baisers de votre mère , et vos jeux eafantins , et vos petits chagrins; qui preaait sur son compte votre faute pour vous en éviter la punition, et tous pcurtait en cachette la moitié de son déjeuner, en voua disant , avec une larme éclairée d'un sourire et avec cette bonne douce voix si pénétrante , qu'un frère seul
sait trouver : « Tieas, Henri, prends, j'en avais trop^ » délicieux mensonge, ruse touchante, employée pour vous faire accepter, sans regret) son gentil sacrifice !.... Un frère, miroir fidèle de vos bons et de vos mauvais momens ; clair et limpide comme Feau d'une source pure, ou bien troublé et inquiet comme Fonde du torrent, suivant que votre regard s'empreint de contentement ou de tristesse. Oh ! comme j'aurais aimé mon frère , moi, si j'avais eu le bonheur d'en avoir un ; mais je n'ai qu'un frère de lait, que j'aime bien, il est vrai ; toutefois, ce n'est pas la même chose : un frère de lait remplace un frère à peu près aussi bien qu'un tuteur remplace un père; c'est-à-dire, justement assez pour vous en bien faire sentir la différence; ou bien encore, c'est la lumière du gaz et celle du soleil ; elles éclairent toutes deux , mais la dernière seule échauffe et féconde la terre. Un frère de lait peut embellir vos premières années, adoucir vos petits chagrins, et faire de votre plus jeune enfance une douce aurore; mais là s'arrête son influence; il éclaire et n'échauffe pas ; il ne fera pas éclore dans votre âme cette belle fleur qui s'appelle sensibilité ; son cri de douleur, tout en vous émouvant, n'amènera pas à vos yeux cette sueur amère du cœur qu'on appelle des larmes ; son attachement pour vous n'aura jamais ce caractère sublime , qui a fait donner à l'affection d'un frère le nom d'amour ; car on dit l'amour d'un frère, comme on dit l'amour de Dieu! Un frère de lait est donc un peu plus qu'un ami, et beaucoup moins qu'un frère.
La bonne Louise, la mère de Frédéric , m'a nourri de son lait, et a pris les plus grands soins de moi pendant mon enfance. Quand j'étais tout petit, elle s'amusait à me faire rire, en me faisant sauter sur ses genoux; si je riais, elle riait aussi; maintenant encore , elle n'est jamais si heureuse que lorsqu'elle me voit content: aussi je lui suis reconnaissant et bien attaché, et , à cause d'elle , j'aime Frédéric ; mais comme dès ses plus jeunes années, il a montré un caractère plein de douceur et de sensibilité, j'aime aussi Frédéric à cause de lui-même. L'année dernière seulement, nous nous sommes séparés. J'avais douze ans, et lui treize à peine; nous venions de faire no-
tre première communion ensemble; son père qui est concierge du mien, lui annonça qu'il fallait faire choix d'un état, et mon père me déclara à moi qu'il était temps de songer sérieusement à mes études, et que j'allais entrer pensionnaire chez M. de S..., où je n'avais encore été qu'externe. Bien qu'elle ne me plut pas infiniment, j'accueillis cette détermination de mon père avec calme; j'en sentais toute la sagesse. J'obtins cependant qu'elle n'aurait son effet qu'à l'époque où Frédéric entrerait en apprentissage. Son père lui avait donné trois mois pour faire son choix ; nous avions donc quatre vingt-dix jours devant nous, et il fut bien convenu que, lors même que son choix serait fait auparavant, il aurait soin de ne le déclarer que le dernier jour du dernier mois. Nous n'avions pas besoin de faire cette supposition, car les hésitations de Frédéric furent telles , qu'à peine se décida-t-il à temps ; nous sentions, lui et moi, l'importance d'un tel choix ; nous en parlions sans cesse ; nous examinions tous les états l'un après l'autre ; mais nous n'étions guères plus avancés, car nous en connaissions bien peu les désavantages et les agrémens. Frédéric avait plusieurs camarades de classe qui étaient alors apprentis; je lui conseillai d'aller les voir l'un après l'autre, de leur demander ce qu'ils faisaient, s'ils étaient contens de leur état, s'il était trop fatigant, etc. , etc. Mais chacun lui vantait son état comme le plus excellent, le plus lucratif, le moins fatigant; à entendre nos apprentis, leur condition était ce que l'on pouvait inventer de mieux pour le bonheur du genre humain en général, et de l'ouvrier en particulier ; ils lui donnaient, bien entendu, le pas sur toutes les autres : c'était le fin du fin, la perfection du perfectionnement, l'alpha et l'oméga de l'industrie française. Si bien qu'après les avoir entendus, nos incertitudes redoublaient, et, au milieu d'une série d'états dont chacun était le paradis terrestre, nous ne savions où planter notre tente, tellement nous craignions que le champ voisin ne renfermât quelques délices de plus que celui où nous camperions. C'était véritablement l'embarras du choix. Nous avions pourtant bien souvent joué tous deux à Bonjour y maître , de quel métier veux -tu être ? avec la longue énumération du
tous les attributs de l'état choisi ^ toujours sous la formule : « Pour un bon tapissier^ ou pour un bon serrurier^ ou pour un bon boulanger y tire-ly-fàut y tire-ly-'faut un bon marteau y une bonne enclume , un bon pétrin ; » mais nous ne songions qu'à éviter de dire le mot secrètement défendu , et non à nous instruire des détails de chaque état, ce qui nous eût été cependant très utile.
Aussi , quand son père l'interrogeait pour savoir s'il aimait mieux tel état que tel autre ^ Frédéric eût volontiers répondu comme un enfant à qui son père demandait ce qu'il préférait d'une pomme ou d'une poire : « J'aime nneux une pomme et une poire. » Mais la difficulté était encore plus insurmontable, car mon frère de lait ne pouvait pas en même temps se faire apprenti serrurier et apprenti tapissier. Il fallait à toute force choisir; un mois déjà s'était écoulé, que nous n'étions pas plus avancés que le premier jour. Je donnai alors l'idée à Fré^ déric d'aller plusieurs jours de suite dans le même atelier, de bien examiner ce qui s'y passerait , et de me rapporter chaque fois le résultat de ses observations; il adopta cet avis. Cepen* dant, comme il eût été beaucoup trop long de faire cette étude sur tous les états, nous arrêtâmes ainsi qu'il suit ceux qui , au premier abord, plaisaient le plus à Frédéric , et qu'il devait prendre pour sujet de ses recherches. -^ Veux-tu être boulanger? — Ma foi, non ! On a toujours la figure toute blanche de farine^ ça a l'air trop drôle. — < Oui , mais les habits ne leur coûtent pas cher. — Ça, c'est vrai, puisqu'ils sont presque toujours en jupon; mais moi, je n'aime pas ça. -* Préfères-tu être pâtissier ? — Non, c'est trop tachant, et puis je n'aime pas déjà tant les brioches ; j'ai lu dans les Enfans peints par euxmêmes que tu m'as prêtés, Y Élève pâtissier y et j'aurais trop peur d'être appelé comme l'autre : Patronet? — Eh bien! horloger, hein? — C'est trop ennuyeux de rester toujours assis, une loupe à l'œil , à manier de petites pièces qui vous glissent dans les doigts à chaque instant, et qu'il faut ensuite se baisser pour chercher parterre. — Et maçon 7 — Je ne suis pas Limousin.... •<— C'est pour rire que je te disais ça... ? Et tailleur? — Ah !
oui, cciui-là me va assez. — Eh bien! je pente comme toi
Et peintre en décors? — Ah! encore mieux, je veux bien! — Et de deux, et coutelier ?— Bon , c'est toujours la même chose ; canife, couteaux, ciseaux , et puis ciseaux , couteaux , canife , pour changer. J'aimerais mieux serrurier-mécanicien, c'est un bel état , où il ne faut pas être bête pour réussir. — Eh bien ! en voilà trois ; par lequel vas-tu commencer? — Par le premier; je connais Auguste Lambly qui est apprenti depuis un an chez M. Bermot, un fameux tailleur. Nous nous séparâmes, et il fut arrêté qu'il viendrait le lendemain soir me rendre compte de sa visite.
Première Holrëe. — li'EnvMOiiSKASiiiK
J'attendis le soir avec impatience; enfin, le jour baissa, et j'entendis sonner la fin de l'étude. Mon père était venu lui-même me chercher, et, cette fois, je ne le retardai pas en flânant dans la rue. Frédéric monta de suite dans ma chambre. — Eh bien? lui criai-je d'un air curieux , du plus loin que je le vis. — Eh bien , me dit-il , c'est un fameux état que celui de tailleur ! — Saîs-tu au moins ce que c est? — Je crois bien, j'ai passé presque toute ma journée chez M. Bermot. — Que fait l'apprenti? — Presque rien ; il apprend à tenir son aiguille. — Voilà tout? — Ah ! mais il paraît que c'est déjà une chose très difficile que de bien tenir son aiguille... Il faut replier les doigts d'une certaine façon qui demande beaucoup d'habitude, et Auguste Lam-. bly me disait qu'il s'était piqué plus d'une fois avant d'y parvenir. 11 m'ajouta que l'apprenti était chargé de découdre les habits à réparer ou à retoucher. — Cela doit-être ennuyeux à la longue? — Oui: s'il ne faisait que cela; mais il va chercher les draps chez le décatisseur, les différentes étoffes chez les marchands ; ces petites courses le reposent en le distrayant. Après quoi , il fait les boutons de drap, unit et aplatit les couturei
— 6î — sous le carreau, dont la chaleur doit être essayée auparavant, de peur de brûler la marchandise. Au bout de quelque temps^ on lui confie les ceintures de pantalon, les doublures de manches, les coutures de pantalon; plus tard, il coud les manches^ puis enfin pique les revers et les coUete. Dès la première semaine, si vous avez bien travaillé, vous pouvez gagner trente ou quarante sous ; c'est agréable pour foire le garçon le dimanche, et puis tu ne sais pas, ajouta Frédéric d'un air d'enthousiasme, presque tous les tailleurs font fortune; vois plutôt Berchut, qui a payé, dit-on, 1,500,000 fr. le château du cardinal Fesch; Berthelan, qui roule voiture aujourd'hui; Forgeasse, qui a vendu à Stayn sa clientelle 300,000 fr. , et SchtvarlZj et Ham et Gossauer !... Et quel agrément, quand il a fini son temps, l'apprenti voyage; il fait son tour de France, comme on dit; il voit du pays; car, avec son aiguille, un tailleur gagne sa vie partout. Décidément , je me fais tailleur ! Je vais de suite déclarer ma résolution à mon père. — Tu sais bien qu'il est convenu , qu'avant de prendre une décision , tu retournerais plusieurs fois dans la même maison; puisque rien ne te presse, attends à demain soir, il n'y aura rien de perdu. — Je le veux bien : mais c'est uniquement pour te faire plaisir, tant je suis décidé.
Je laissai Frédéric dans ses illusions, et nous fûmes nous coucher. Je suis sûr qu'il aura rêvé du château du cardinal Fesch et de l'équipage de Berthelon.
Deuxième Soirëe. — Ijk D^siiiiiVsioiiMKiiKNT.
Le soir vint et me ramena mon cher Frédéric : en le voyant paraître, je me doutai bien de quelque changement dans ses idées; il avait l'air embarrassé , un peu confus, et ne répondit pas d'abord à mes premières questions; mais son naturel simple et franc reprit bientôt le dessus , et il s'écria en riant : Eh l bien, tant pis si tu te moques de moi, je ne veux plus être
tailleur. — Mais le château et l'équipage? — • Oui, raille-moi, je l'ai mérité par la facilité avec laquelle je me suis engoué; mais tu ne m'y prendras plus. — Encore, pour quelles raisons ne veux-tu plus de cet état ? — Pourquoi ? Pour mille raisons. *— Voyons-les. — D'abord, parce qu'il faut être assis toute la journée, les jambes croisées sous soi. — L'habitude te fera paraître cette position moins gênante. — Oui, mais l'habitude me plierait les jambes en dehors, et je ne veux pas être bancal ; puis on travaille dans cet état-là les dimanches et les fêtes , cela ne me va pas ; ensuite, il faut être à la besogne de six heures du matin à huit heures du soir, en tout quatorze heures, ce qui est très peu gentil. Enfin l'apprenti est , en quelque sorte, le domestique de tous les ouvriers. C'est lui qui nettoie la boutique en dehors et en dedans, et range rétabli. C'est d'ailleurs un état où l'on est peu soigneux de sa tenue. Â voir les ouvriers flambanSy le dimanche, on croirait qu'ils sont toujours curieux d'une mise convenable; eh bien! ils sont dégoûtans les jours de travail. Et, ce qui me contrarie au moins autant, il y a encore un surnom pour l'apprenti , et moi je déteste les sobriquets. L'apprenti, c'est le tortare. Tarlare , viens ici ; lartare , fais cela ; et , par dessus tout, je ne veux pas d'un apprentissage où l'on n'a pour maître que l'ouvrier qui vous adopte; et sitôt que vous êtes en état de faire quelque chose, vous accable de travail, à son profit, et vous fait confectionner sa besogne , tandis qu'il va se promener : c'est une trop grande duperie, et je n'en veux pas. — Les raisons de Frédéric n'étaient pas mauvaises, et il fut résolu que, dès le lendemain, il visiterait un atelier de serrurerie.
Vrolslème Solrëe. *- IjBS Pbkcavtkoiws.
Frédéric alla donc voir un de ses camarades de catéchisme, de première communion , François Dura, apprenti serrurier, chez
M. Batelier^ rue des Martyrs. Le soir, il vint comme d'halntude me trouver et me dit : « Cette fois, j'espère que tu n'accuseras pas ma prudence, et que tu ne me diras pas que je ne vois jamais que le beau côté des choses; avant d'aller voir François, je m'étais bien posé les questions que je devais lui faire ; je les avais même écrites, et voici comme il y a répondu :
D. Combien de temps dure l'apprentissage ?
R. Pour un garçon intelligent, il dure de deux à trois ans.
D. L'apprenti est-il libre le dimanche?
R, Oui; mais il faut qu'à huit heures du matin, il vienne ranger et mettre en ordre l'atelier.
D. Combien de temps travaille-t-il par jour 7
R. De cinq heures du matin à six heures du soir ; mais il a une heure pour déjeûner le matin, de neuf à dix, et une heure pour dîner, de deux à trois.
D. Faitril des commissions pour les ouvriers?
R. Non , il ne fait que les commissions de l'atelier, chez les pratiques, chez les marchands , les quincaillers , par exemple; cela Uii apprend à connaître les noms des objets et leur quidité.
D, Quelles sont les occupations de l'apprenti serrurier?
R. U doit aider, suivant sa force, les ouvriers dans leurs travaux. Il tire le soufflet de la forge, a soin des fers qui y sont exposés, tempère ou augmente l'intensité du feu, soit en y jetant de l'eau, soit en ajoutant du charbon de terre. Il doit avoir soin des outils; on lui fait percer les trous dans les charnières, les plaques , etc. Cela se fait à la machine avec un foret ; il apprend aussi à faire les soudures, à ouvrir une porte avec le rossignol; et, à mesure qu'il s'instruit et que ses forces physiques augmentent, on lui confie des travaux plus importans et plus difficiles. Sitôt qu'il se rend utile à la maison, il reçoit un petit salaire à titre de récompense et d'encouragement ; au bout de huit jours, il peut gagner ; cela dépend de son aptitude au travail et de sa bonne volonté.
Tu vois, ajouta Frédéric, que voilà des renseignemens complets, et que je n'ai pas agi étourdiment. — Ainsi, l'état de serrurier te plaît? — Oui, et dès ce soir, je vais prier mon père
LjUt Riào Trei-eâ.r Richer 7
de me placer cliez un serrurier. — Très bien ; au résumé, c'est un état fort utile et très lucratif.
En me quittant, Frédéric déclara sa résolution à son père, et celui-ci enchanté lui promit de le placer dès le lendemain chex M. Batelier; malheureusement, Tatelier se trouvait au grand complet, et ne pouvait recevoir un nouvel apprenti ; son père le plaça chez un sM-rurier du quartier, et, de ce jour même. Frédéric commença son apprentissage.
J'attendis avec une vive impatience le soir qui devait noue réunir. Enfin l'heure sonna, Frédéric se précipita dans ma chambre , et se laissa aller sur une chaise , plutôt qu'il ne s'as- «it. —Qu'as-tu? lui dis-je, effrayé de son abattement. L'appi'entissage du serrurier aerait-il encore pire que celui du tailleur?
— Ne plaisante pas. Je suis le garçon le plus malheureux du monde ; il s'agit de bien autre chose ici que de porter des pantalons et des gileu à la pratique, et, entre ces deux états, je préférerais le premier. Tu sais les précautions que j'ai prises dans mesrenseiguemens; eh bieul ce n'est plus cela. — Est-ce que François t'a menti? — Non: il n'en savait pas plus j ce qu'il m'a dit était la vérité pour lui; parce que c'est ainsi que M. Batelier traite ses apprentis, qui sont fort heureux sous sa direction j
il ne savait pas que dans beaucoup d'autres maisons , les apprentis serruriers sont très malheureux. Imagine-toi qu'aujourd'hui, ils m'ont fait traîner la charrette pleine de ferraille : tu sais que je suis assez vigoureux y néanmoins j'en suais à grosses gouttes : ensuite on m'a fait frcupper devant. Voici ce que c'est : dans ce travail , le forgeron a les deux mains occupées : l'une , armée de fortes pinces, tient le fer rouge sur l'enclume, l'autre applique, sur le fer, la tranche qui doit le déchirer ou le pénétrer, suivant qu'il est besoin, et l'apprenti frappe sur cette branche avec un énorme marteau ; je pouvais à peine le soulever ; aussi, ce soir, je suis tout courbaturé, et n'y veux plus retourner ; d'autant qu'ils m'ont dit que dès demain on m'apprendrait à tarauder : j'ignore ce que c'est, mais rien qu'à voir la machine dont je dois me servir , je suis sur que c'est encore . pire que tout le reste ; c'est à faire trembler ! . . . . Je ne sais comment le dire à mon père , qui va sans doute se fâcher contre moi. Ah ! que j'ai donc du malheur I
Frédéric avait vraiment l'air très fatigué , et je lui promis de parler à son père. Je descendis, et trouvai le bonhomme dans sa loge; je lui dis de suite ce qui m'amenait. D'abord, il s'emporta, accusa son fils de le faire tourner comme une girouette; enfin il se calma, se rendit à mes prières, et permit à mon frère de lait de prendre un autre état, l'avertissant toutefois de bien choisir, car ce serait pour tout de bon , et sans espoir de changer de nouveau. Frédéric était enchanté d'être débarrassé de l'énorme marteau, de la charrette et du taraud, et il se promit bien d'être plus réfléchi dans sou troisième choix. Le hasard s'en chargea pour lui , voici comment : voulant rendre un de ses appartemens plus à sa convenance, mon père y avait mis les menuisiers depuis plus de quinze jours, et Frédéric passait sa vie avec eux , rendant service à celui-ci , portant un outil à celui-là ; et , comme il avait le talent de se faire aimer de chacun, il fut bientôt Tami de tous les ouvriers. Déjà plusieurs fois, il m'avait dit : Sais-tu que c'est un joli état que celui de menuisier ? — Pourquoi ne le prends-tu pas ! — C'est que l'apprenti y a encore un surnom. — Vraiment ! — Oui : Potd-Colle.
— Je ne pus m'empêcher de rire de cette appellation triviale de Fapprenti menuisier. Cependant je lui dis que cela ne faisait rien à l'état, et que d'ailleurs en n'y prêtant pas attention. . . — Comment veux-tu que je n'y fasse pas attention, quand toi-même tu viens d'en rire comme un fou? d'autres pourraient en faire autant: moi, cela me vexerait, et je me fâcherais; enfin, je ne peux pas souffrir les sobriquets,... Je crois que Frédéric n'eût peut-être jamais choisi de lui-même un état, sans l'aventure qu'il me raconta le lendemain soir.
CIniiulème Soirée.— Iib Choiik dkvimitiv
Sitôt que je fus seul , Frédéric entra dans ma chambre d'un air triomphant, et me prenant la main : Victoire ! victoire! s'écria-t-il ; j'ai mon affaire. — Ah ! bah ! — Oui. — Depuis quand? — Depuis cette après-midi. — Et quel état as-tu choisi? — Menuisier. ... — Et le surnom en question? — Cela ne me fait plus rien, et tu vas voir pourquoi : depuis que les menuisiers sont chez toi , tu sais que je passais mes journées avec eux ; leur état me convenait assez ; il n'est pas trop fatigant ni trop sa* lissant, puis ils ont d'assez bonnes journées; je me plaisais à les aider, tantôt à ajuster ceci ou cela, tantôt à mettre un clou ou une alèze; M. Muiron, le maître menuisier, disait quelquefois aux autres : Il n'est pas maladroit, le petit ; on pourrait en faire quelque chose. Souvent aussi il me disait :. Petit, pourquoi donc ne vas-tu pas en apprentissage; tu as l'âge pourtant. — Oui, M. Muiron, mais je ne peux pas me décider à choisir un état. — Pourquoi donc ça ? Est-ce que tu crains le travail ? — C'est pas précisément ça ; mais je ne veux pas servir de domestique aux ouvriers. — Tu es fier ? — Un peu trop, n'est-ce pas, M. Muiron? Mais c'est plus fort que moi ; et puis je ne puis pas souffrir le& surnoms» — Voyez-vous.
ça ; £aut prendre des mitaines pour te parler ? — Que voulezvous , ça me vexe, moi^ d'être appelé d'un sobriquet. — La conversation en restait là. Aujourd'hui^ j'étais dans la salle à manger^ où M. Muiron posait une alèze à la fenêtre, tout en haut ; tu sais que les parquets de toutes les salles sont cirés ici ; personne ne tenait Téchelle oti était monté M. Muiron ; voilà que, tout-à-coup, cette échelle se met à glisser sur le parquet^ si bien que le maître. menuisier allait peut-être tomber par la fenêtre ; moi, j'ai vu ça, et, au risque de me faire blesser, je me suis vite mis sous l'échelle que j'ai retenue en l'air en la prenant d'en haut; j'en avais ma charge, et sentais mes forces s'en aller.... Dam ! il est lourd ,... le père Muiron ! avec ça qu'il n'osait pas bouger du tout ; enfin, un ouvrier est arrivé à ses cris, et, à nous deux, nous avons tenu l'échelle, pendant que le patron, plus pâle que ma chemise , descendait tout doucement. — C'est un beau trait que tu as fait là, gamin y m'a-t-il dit, quand il a été tout-à-fait hors de danger; tu m'as sauvé la vie, et je veux faire quelque chose pour toi. — Ce n'est pas la peine, M. Muiron, tout autre en aurait fait autant à ma place. — Ce n'est pas sûr, cela ; en attendant, si tu veux entrer apprenti chez moi, je te donne de suite 15 francs par mois. — Et mes dimanches?. . . ai*je dit bien vite, en pensant que nous nous verrions ce jour-là chez ton père. — Tes dimanches, soit. — Y a-t-il une charrette à traîner? — Oui; mais tu ne la traîneras que quand tu auras quinze ans. — Faudra-t-il servir les ouvriers î — Non ; tu ne feras que les commissions de l'état. — Et le surnom ? — Ça , je ne peux pas l'empêcher ; mais tu seras bien traité, bien enseigné, bien payé, et, plus tard, ëh bien ! qui sait? je n'ai pas d'enfans , tu pourrais avoir mon fonds ; ça te va-t*il? — J'aurais été trop bête, à cause d'un petit surnom, de refuser tant d'avantages. J'ai accepté, et j'y entre demain. — Bravo ! mon bon Frédéric, lui dis-je, tout cela est fort heureux ; tâche de profiter de la chance ; et, si tu m'en crois, malgré le bonheur qui t'arrive, ne te repose plus sur le hasard du soin de ton avenir. Je pense que je ne te verrai pas avant dimanche prochain, à revoir donc jusque là, et bon courage.
~ 6*) — Slmlinie Soirée. — Ii. n^v a qidk i.k PBBmiiBB pas 9111 coutk
Le dimanche, Frédéric, après m'avoir embrassé, me dit : Je me trouve très heureux de mon choix, et très content surtout d'être chez le père Muiron, qui me traite comme son fils; et sa femme serait encore plus disposée que lui à me gâter, si je me laissais faire ; mais je ne le veux pas , parce que je sens que ce n'est pas en se mignardant, en se dorlotant, en s'en faisant accroire, qu'on devient un bon ouvrier. Aussi , excepté ce qui est dans nos conventions, je ne répugne à aucun ouvrage. Je porte très bien les outils de mon maître d'un bout de Paris à l'autre , ou bien un sac de copeaux à une pratique. Je ne me plains pas d'arranger l'atelier, et je le fais avec soin ; je nettoie même la devanture de la boutique ; je sais déjà faire une cheville, creuser une mortaise, blanchir une planche , ce qui, par parenthèse , n'est déjà pas si doux ; quand il faut pousser le rabot ou la verloppe peadant deux ou trois heures de suite, je te réponds que j'en ai assez dans les bras ;, mais, bah I ça fortifie, ça habitue à la fatigue. Je me connais à faire chauffer la colle à la sorbonne (c'est notre forge à nous) ; je commence même à savoir porter une planche ; car, ne t'imagine pas que ce ne soit rien que de porter une planche un peu forte, la manière fait tout ; cette planche qui m'eût extrêmement fatigué dans les premiers jours, ne me paraît plus rien aujourd'hui ; j'ai déjà manié la scie et le ciseau ; je puis même aussi passablement affûter mon fer; je prends goût à l'état. Je te dirai que, généralement, les apprentis doivent monter eux-mêmes tous leurs outils ; faire leurs rabots , les manches de leurs ciseaux, de leurs marteaux , etc. C'est une espèce de gloire à laquelle on tient; et moi, comme les autres, j'ai commencé , et j'espère bien les faire tous les uns après les autres : // n'y a que le premier pas qui coûte. Le patron m'encourage dans mes efforts ; mais ses louanges, tout*en me faisant plaisir, m'embarrassent quelquefois ; parce que mes camarades prétendent que je ne les dois qu'à sa partialité , et au service
que je lui ai rendu. Un soir, mon patron s'aperçut de cette disposition de ses autres apprentis à mou égard ^ et aussitôt il se mit à leur raconter Fhistoire suivante :