‹ Les enfans peints par eux-mêmes: sujets de composition donnés a ses élèvesChapitre 11 sur 32 · LE RABOT ENCHANTÉ · texte numérisé non relu

LE RABOT ENCHANTÉ

A Ispahan vivaient il y a une centaine d'années, deux apprentis menuisiers : Âssan-Ben-Âssan et Ibrahim Igalouf s'instruisaient sous le même patron; mais il s'en fallait de beaucoup que Messer Muley-Issaran fut également satisfait de ses deux ap* prentis. Autant Ben-Assan se montrait docile et laborieux, autant Ibrahim était entêté, indocile et paresseux ; vous pensez bien qu'Assan était souvent loué et encouragé par son maître, tandis qu'Ibrahim ne recevait le plus souvent que des réprimandes. Au lieu de se rendre justice^ Ibrahim accusait son maître de partialité, et se demandait pourquoi Assan en était mieux traité, et ce qu'il faisait de mieux que lui. Il s'aveuglait sur son propre compte, et laissait une basse et indigne jalousie s'emparer de son cœur. Assan faisait semblant de ne pas s'en apercevoir, et continuait à rendre à son camarade tous les petits services qui étaient en son pouvoir. Ibrahim l'accusait de perfidie, et sentait augmenter sa haine; il allait jusqu'à murmurer tout haut, quand son patron encourageait Assan, et prétendait que celui-ci n'avait attiré l'intérêt de son maître, que par son intrigue et en le fiattant. Vous voyez que, dans son envieux aveuglement, Assan ne ménageait personne. Un soir, il s'en retournait après sa journée, plus triste et plus chagrin que de coutume; au détour d'une mosquée, un pauvre derviche, avec une longue barbe aussi blanche que la neige, et la tête enveloppée dans un ample burnous, lui demande l'aumône. L'insensibilité n'était pas un des dé&uts d'Ibrahim ; il donna le peu qu'il avait sur lui : qu'Allah vous bénisse et vous vienne en aide, lui dit le derviche; plusieurs jours de suite, le vieillard reparut au même endroit, toujours demandant l'aumône à Ibrahim, qui la lui faisait toujours. Un soir cependant, le saint homme lui dit d'une voix tremblante et

cassée par la vieillesse : Mon fils, Allah a bcnî votre miséricorde, il veut vous en récompenser. Cette nuit, Mahomet, le divin prophète, m'est apparu dans sa gloire, monté sur sa sainte jument, El-Borak ; il m'a ordonné de vous faire présent de ce que je trouverais à mon chevet en me réveillant, que c'était un don précieux, qui devait vous conduire à la fortune et au bonheur, si vous saviez vous en servir. Tu l'avertiras bien, a-t-il ajouté, pendant que j'étais prosterné à ses pieds , tremblant et confondu, tu l'avertiras bien, toutefois, que la vertu de ce talisman ne se &it sentir que lorsqu'il a été suffisamment échauffé par Vusage. La vision disparut, et, en m'éveillant, je trouvai ce rabot ^ le voici; sachez vous en servir, et remerciez Allah et son divin prophète. A ces mots, le derviche se retira, laissant Ibrahim étonné et ravi. Dès le lendemain, il voulut mettre son talisman à l'épreuve, et, docile à l'avis du prophète , il commença par l'échauffer par l'usage. — En effet, à peine s'en fut-il servi avec ardeur pendant une heure, qu'il vit l'ouvrage s'aplanir devant lui, le dégoût s'effacer et faire place à la satisfaction ; le travail s'achevait comme par enchantement, et Ibrahim était au comble de la joie; à la fin de la journée, le patron examina son œuvre, et se montra étonné de sa perfection. L'apprenti se garda bien de lui dévoiler son secret. Il reçut des éloges, avec la certitude d'en avoir souvent, et de plus grands encore ; il y avait plaisir à voir Ibrahim à l'ouvrage, quand une fois il tenait son rabot enchanté ; il le faisait aller et venir sur le cèdre et sur le platane avec une infatigable activité. Enfin, au bout de quelques mois, il s'était distingué par des progrès sensibles. Un jour, dans son enivrement , il s'avisa de dire à son maître : Je sais bien pourquoi autrefois Assan réussissait si bien et moi si mal ; sans doute il était protégé par quelqu'enchantement; là-dessus il raconte à son patron l'histoire du derviche. Oui : tu as raison, Ibrahim, lui dit le maître après l'avoir écouté jusqu'au bout; oui, le ciel avait fait un présent magnifique à Assan ; mais aujourd'hui tu es aussi favorisé que lui, écoute :

J'ai voulu te convaincre qu'il dépendait dç toi seul de réussir

dans ton travail ; mais, pour cela y il feUait frapper toa imagination. Je nie suis donc permis (qu'ÂlIah me le pardonne 1) de prendre la figure et l'habit d'un derviche. Je savais que^ malgré tes défauts, tu avais un bon cœur, et que tu ne me refuserais pas Taumône. Je t'avais d'avance destiné une récompense^ et le talisman que je t'ai donné était fait huit jours à l'avance; la manière extraordinaire dont il devint ta propriété te fit croire à sa puissance. Tu sais qu'il t'était reconmiandé de t échauffer par Vusage^ si tu voulais en éprouver l'effet; tu travaillais donc avec courage pendant la première heure; puis, comme le plus difficile est de se mettre à Touvrage avec ardeur, tu continuais bien parce que tu avais bien commencé ; ton ouvrage s'accomplissait ainsi sans dégoût pour toi , et tu t'imaginais ne devoir qu'à un pouvoir cabalistique les succès qui n'étaient dus qu'à tes efforts. Maintenant , tu es habitué au travail, tu l'aimes, et t'en acquittes avec plaisir. Je puis donc, sans danger, te faire connaître la vérité. Oui : tu as acquis aujourd'hui le même pouvoir qui protégeait Âssan ; car l'activité et la persévérance sont deux talismans dont la vertu opère tous les jours des merveilles !

Le père Muiron finit ainsi son histoire, où le voile de l'allégorie était assez transparent pour que chacun de nous y recpnnût ce qui lui était adressé. Mes^camarades comprirent la leçon qui les fit rougir un peu ; mais , depuis ce temps , ils travaillent avec ardeur, méritent souvent des éloges de notre bon patron , et nous sommes les meilleurs amis du monde.

LE PETIT BUCHERON

LE PETIT BUCHERON

« C^est au bois des forêts que nous devons nos maisons, nos vaisseaux, notre chauffage, et mille meubles, mille ustensiles utiles et commodes : il contient la principale matière, ou Taliment le plus naturel du feu, sans lequel nous ne pourrions ni apprêter notre nourriture la plus commune, ni fabriquer la plupart des choses les plus nécessaires , ni conserver notre santé I...

» Les forêts fondent un des plus beaux tableaux que la nature présente à nos yeux »

(Stdrh, Œuvres de Dieu,)

LE PETIT BUCHERON

PELONs-Nous un toslaut les lectures

noit premières années, quand nous

rions lire à peine; ces premiers récits

li nous attachaient sifort, et que, tout

tits, nous demandions à nos bonnes

;res, le soir sur leurs genoux, avant

nous mettre au lit. Tu le sais, Jules

3unier, toi, qui dernièrement en-

w^re prenais tant de plaisir à voir la

profonde attention avec laquelle Arthur , Ernest , et tous les

petits élèves de la dernière classe t'écoutaient , le jour où tu

leur disais avec ton air le plus grave , et tes intleiions de voix

les plus attachantes , le conte du Petit Poucet : « // était ime

» fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfans » qui les incommodaient beaucoup j parce qu'ils étaient bien » pauvres , etc. »

Tu ne pouvais toi-même t'empêcher d'éprouver une certaine émotion en arrivant à cette phrase : « Ils s^en altèrent » dans une forêt épaisse ^ où, à di(c pas de distance , on ne se » voyait pas tun Vautre. Le bûcheron se mit à couper du bois, et » les enfans d ramasser des broutilles pour faire des fagots ; le » père et la mère les voyant occupés à travailler y etc., etc. » A cet endroit, tu fis très bien comprendre à nos petits camarades que les enfans des pauvres gens (et quel plus pauvre état que celui de bûcheron?) ne peuvent pas comme nous, être, nonseulement inutiles , mais encore à charge à leurs familles jusqu'à Tâge de 18 ou 20 ans ; tu expliquas clairement à tes auditeurs, que ces pauvres enfans, sitôt qu'ils ont la force de porter un fardeau ou de lever un outil , doivent prendre part, chacun suivant sa force, aux fatigues du père et de la mère, et contribuer à son existence. Tu nous fis bien voir ces pauvres petites créatures , accablées d'un dur et pénible travail en entrant dans la vie, et ne devant avoir d'autre repos que celui que promet la mort; ils te comprenaient bien, nos petits amis, car le sourire habituel s'était effacé de leur bouche, et je vis même des larmes poindre dans les yeux bleus de ton ficère Arthur. Moimême , je pris ma part de tes touchantes réflexions, et je me demandai si, avec un pareil sujet, il ne serait pas possible d'intéresser? Je me dis que le charmant conteur y avait joint la fiction , parce qu'il ne voulait que distraire et amuser, que s'il avait voulu intéresser, il nous eût peint la vie réelle d'un petit bûcheron, et quel succès lui était réservé ! Je me rappelai à ce moment la l)eUe fable de La Fontaine :

« Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans , Gémissant et courbé, marchait à pas pesans, Et tâchait de gagner sa chaumière enfumée. »

Un homme d'esprit et un homme de génie avaient pris tous

deux le bûcheron coiunae rexpression la plus complète de la misère humaine : j'ai dû croire avec eux que le sujet était intéressant. Je vais donc tâcher de dire le moins mal possible les occupations et les misères du petit bûcheron.

Rien n'est plus triste et plus misérable que le ^jays qu'habite sa famille, si ce n'est la chaumière qui lui sert d'abri. Les pays, couverts de vastes forêts, sont presque tous pauvres et mal habités. De temps à autre, quelques chaumières éparses , méritant à peine le nom d'habitation , à qui l'on donne pompeusement le litre de villages, des routes désertes et mal^entretenues, des communications difficiles, et qui rendent le commerce presqu'impossible , voilà, en général, l'état des pays %)restiers; ce n'est qu'à une assez grande distance de la forêt qu'on commence à apercevoir des traces de civilisation. Tels sont les environs des Ardennes, de la forêt du Morvan, et même de Compiègne; la forêt de Fontainebleau est une heureuse exception.

Ces pauvres gens ignorent, je ne dis pas les objets de luxe, mais les meubles les plus simples, que nous voyous tous les jours avec dédain , feraient long-temps l'objet de leur admiration; leur intelligence est donc généralement bornée, leur ignorance complète , et leur caractère sombre comme les lieux qu'ils habitent ; où voudriez-vous qu'ils prissent des idées riantes ? Serait-ce dans la profondeur de cette vieille et ombreuse forêt, toute pleine d'arbres gigantesques, parmi lesquels se pressent les chênes séculaires dont le feuillage épais forme une voûte impénétrable aux rayons du soleil? Dans les douces campagnes qu'arrose la Loire, les aspects variés de la nature , les suaves couchers du soleil , les mille accidens de la lumière sur les coteaux, dans le vallon, sur le fleuve qui ondule gracieusement comme un vaste ruban argenté , tout cet ensemble animé forme de charmantes harmonies qui contribuent à adoucir le caractère des habitans , à éclairer leur inteUigence. Mais chez nos pauvres bûcherons, la nature a toujours le mén^e aspect triste et mélancolique ; c'est toujours la forêt avec ses tableaux graves, ses ravins profonds, ses taillis impénétrables.

et ce silence désolé qui n'est interrompu la nuit que par les^ hurlemens des loups, ou les rafales des vents qui s'engouffrent en mugissant sous ses voûtes sonores ; et leur chétive habitation I Jusqu'à hauteur d'appui , l'enceinte en est formée par un mur eiL pierres brutes , cimentées avec de la terre ; sur ce mur descend y en cône prolongé , un toit formé de branches d'arbres entrelacées, recouvertes de chaume; une porte si basse, qu'il faut presque ramper en entrant, conduit sous ce déplorable abri. Le dedans répond au-dehors: point de lit; dans un coin, un tas de paille ou de feuilles sèches ; pour tous meubles, une table grossière en bois blanc, et quelques escabelles. Les cognées du bûcheron sont le seul ornement de ce lieu; une large pierre, assez profondément creusée, est placée au centre : c'est autour de cette pierre, où brûlent la tourbe et les racines , qu'ils s'asseyent dans les grands froids de l'hiver ; la fumée sort par un trou pratiqué au haut du toit, et par les courans d'air que laissent passer les cloisons mal jointes; autrement, ils étoufferaient bientôt. Un pain d'orge à peine cuit , des pommes de terre , des racines que produit un carré de terre mal cultivée ; la chair des animaux tués en braconnant, et celle des oiseaux pris aux pièges, telle est la grossière nourriture de la pauvre famille !... Et quelles fatigues, quels durs travaux, quelles peines ne lui faut-il pas endurer pour se la procurer?

Le petit bûcheron, dès que le jour parait, s'arrache au sommeil, et, à la suite de son père, va partager ses durs travaux ; il lui faut parcourir la forêt, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre , traverser sans crainte les clairières solitaires et silencieuses ; les arbres, que la cognée a abattus, ont laissé de profondes racines qu'il faut chercher sous la terre en la creusant ; souvent elles résistent aux plus violens efforts, et ne cèdent qu'à des coups cent fois répétés. Le petit bûcheron, trop feible pour ce métier fatigant, en fait cependant l'apprentissage en s'exerçant sur des racines moins fortes, ou bien il les retaille pour les mettre en tas , qu'il lie ensuite avec des cordes ou de jeunes branches flexibles, afin d'en rendre le transport plus facile. A défaut de mieux , il amasse les broussailles d'épines et de ronces, au ris-

que de s'écorcher cent fois les mains et de se les mettre en sang; avec ces broussailles, il fora des bourrées ^ car il ne dédai* gne rien , le pauvre enfant! Et ces hauts tas de bois qu'il vient d'amasser avec tant de fatigues fourniront à peine à sa nourriture d'un jour ; il ramasse aussi les menues branches d'arbre brisées par la foudre, ou par la force du vent ; avec celles-là, il fera des fagots. Remarquez qu'il ne doit s'emparer que des racines , des broussailles, et des branches mortes. C'est l'aumône du riche au pauvre ; c'est ce que lui abandonne l'État. Tout ce qui est sur pied doit lui être sacré ; il encourrait des peines très sévères , s'il se permettait la moindre infraction à cette loi. Quelquefois aussi le petit garçon va seul à la découverte des racines qu'il doit signaler à son père; il est souvent obligé de s'aventurer assez loin : qu'il prenne garde de s'égarer Personne n'est là pour lui indiquer la route qu'il aura

perdue. La forêt est vaste, les sentiers étroits s'y croisent en tous sens ; il faut, pour retourner, qu'il distingue celui qu'il a pris pour venir. La nuit tombe vite dans les forêts.... Qu'il n'y reste donc pas trop tard , car les loups sont nombreux, et c'est surtout pendant la nuit qu'ils cherchent leur proie.

Quand son père a le bonheur de posséder un âne et une charrette, c'est le petit bûcheron qui va vendre le bois au prochain bourg , où quelques pièces de monnaie paient toute sa voiture. Avec cet argent, il achète les objets les plus nécessaires qu'il doit rapporter Iç soir. C'est encore lui qui veille la nuit le bois qui brûle sous une couche de gazon pour faire du charbon. Ce bois ne doit jamais flamber , mais se réduire peu à peu en charbon par l'action du feu tempéré par la fraîcheur de la terre ^ qu'il ne s'endorme donc pas, quelle que soit l'envie qu'il en éprouve , car le feu pourrait ouvrir une route à l'air ; le bois flamberait et tout serait perdu.

Le petit bûcheron a su trouver encore d'autres industries : en été , il cueille les fraises sauvages , va chercher en haut des arbres, dans leurs nids , les œufs des oiseaux; il en fera de déU-^ cieuses omelettes , ou bien il prendra les petits , soit pour les manger, soit pour les élever, et les vendre plus tard j ce n'est plus

alors un passe-temps ^ mais un véritable travail qui lui demande encore beaucoup de soins et d'adresse. En automne, il vendra également les noisettes et les châtaignes qui sont les fruits de la foret. Les châtaignes font sa nourriture la plus habituelle, ia plus succulente et la plus saine ; le chàtaigner est la richesse du pauvre habitant des forêts. A ces différentes ressources, le bûcheron joint quelquefois une vache et une chèvre, dont la surveillance est confiée au plus jeune de ses fils , à celui qui ne peut encore se livrer à de plus rudes travaux. Alors , il est regardé comme riche et devient pour les autres un objet d'envie. Quand les neiges rendent la forêt inabordable, il saura encore occuper ses journées ; dans plusieurs endroits , il file ainsi que sa femme ^ ou il fait de la dentelle , non pas cette belle dentelle que nous voyons à nos mères et à nos sœurs : leurs mains alourdies par les forts ouvrages ne peuvent produire que des dentelles grossières et imparfaites , mais qui font encore la joie et l'orgueil des filles simples et naïves du pays.

Voilà une triste existence, monotone s'il en fût, toujours la même! Pour eux, le jour qui fuit ressemble à celui qui vient de s'écouler, et celui de demain ressemblera à celui d'hier : pour eux, l'année forme un cercle uni, dont le premier jour se réunit au dernier, sans qu'on en puisse voir le point de réunion, tant ils sont tous semblables.

Ne croyez pas cependant que leur vie se passe toujours aussi triste et aussi sombre. Non : c'est une nuit que viennent souvent éclairer de doux rayons de joie et de bonheur ; car, en créant l'homme, Dieu n'a pas voulu que dans quelque position qu'il pût être , un seul eût le droit de maudire la vie qu'il lui aurait donnée, tant malheureuse fût-elle. Ne lui a-t-il pas fait don d'un cœur sensible, d'une âme intelligente, sources inépuisables de joie et de bonheur ! Ils sont pauvres , bien pauvres ; mais ils s'aiment les uns les autres ; ils sont heureux l'un par l'autre : le père d'une caresse de son fils , le fils d'un encouragement , d'un geste de contentement de son père , ou d'un baiser de sa mère. Leur oreiller «8t bien dur: mais le soir, ils y posent un front

tranquille ; ils y goûtent un sommeil que nul remords ne vient agiter; d'heureux songes, que ne trouble pas l'ambition^ les caressent durant leur repos , et s'ils n'ont que des biens et des ressources bornés, leurs désirs et leurs besoins sont bornés aussi. Après une journée bien fatigante^ le petit bûcheron trouve encore qu'il peut remercier Dieu , et, tranquille, il se repose sur lui de son existence du lendemain.

Aux petits des oiseaux, il donne la pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

Oui , Dieu prend soin de ses créatures, et à celles qui semblent le plus abandonnées, il sait encore prodiguer des joies et des consolations, souvent inconnues aux riches et aux grands de la terre. Voyez plutôt le bûcheron du sublime La Fontaine , dans un moment de peine et de désespoir, il invoque la mort ; mais comme il reconnaît vite que la vie vaut encore la peine d'être estimée! Comme il se hâte de lui donner le change et de lui répondre, quand elle lui demande ce qu'il faut faire.... : « Que tu m^ aides d recharger ce bois.... »

A Test du Nivernais (département de la Nièvre) , se trouve une vaste et profonde forêt, nommée forêtdu Morvan. Château- Chinon est la capitale du pays ; elle compte quinze cents habitans ; jugez, par le peu d'importance de la capitale , de la richesse du pays. C'est une vieille et noire forêt où les bûcherons abondent.

. Une pauvre et honnête &mille de bûcherons l'habitait de père en fils depuis long-temps. Cette famille se composait du père, de la mère et de deux garçons; Pierre qui était l'ainé et pouvait avoir douze ans, se faisait remarquer par le tendre attachement qu'il portait à son jeune frère Jérôme, moins âgé que lui de quatre ans. Cette amitié entre les deux frères faisait l'admiration de tous ceux qui en étaient les témoins ; ils vivaient donc tous quatre, sinon dans l'aisance, du moins dans la paix. Un jour vint où cette paix fût troublée par un événement fatal, qui devait coûter bien de larmes aux pauvres gens. Le père, en abattant un gros chêne, donna à faux un coup de sa cognée ; et se

blessa gravement à la jambe ; je ne vous peindrai pas la désolation de Pierre , quand il entendit l'exclamation que la douleur arrachait à son père, et qu'il vit le sang couler de la blessure. Il accourut rapidement et pansa la plaie avec sa grosse chemise qu'il déchira pour cela ; puis^ quand son père futremis^ il lui prêta l'appui de son épaule pour le ramener à la chaumière. La plaie , quoique assez large , n'était pas dangereuse ; mais le repos le plus absolu était nécessaire au malade^ qui dut rester plusieurs jours sans pouvoir se livrer à ses travaux habituels. Cependant, on était en automne , époque où les travaux sont plus faciles et plus lucratifs ^ où l'hiver qui s'approche oblige les bûcherons à se livrer avec d'autant plus d'ardeur au travail, que, pendant plusieurs mois, il doit être interrompu. Quelle désolation dans la pauvre chaumière l Comment fournira t-elle à ses besoins y pendant ces jours tristes et si longs , où le travail est impossible et les besoins plus nombreux et plus grands ? Pierre cherchait en vain à consoler son père et sa mère. Tous deux, plus expérimentés que lui, restaient tristes et désolés. L'amour filial suggère enfin à Pierre une résolution qui devait calmer un peu les craintes de la famille. — Eh bien, Père, s'écria notre bon garçon , je suis grand et fort pour mon âge, je suis sûr, qu'avec un peu de bonne volonté, j'achèverai ton travail, et nous aurons de quoi vivre cet hiver. — Tu es un brave garçon , Pierre, mais tu es trop jeune, tu ne pourras pas... — Que si, va, Père, j'y mettrai plus de temps que toi , voilà tout : mais j'en viendrai à bout. — Je te dis , mon garçon, que tu te blesseras, et alors ce sera encore pis; car, au lieu d'un malade chez nous, il y en aura deux. — Que non. Père, faut avoir bon espoir, le bon Dieu me protégera. — Le père pleurait de joie d'avoir un fils si bon et si courageux : le lendemain, fidèle à sa résolution, dès que le jour parut, Pierre mit un gros morceau de pain sous son bras, et, prenant la cognée de son père, il sortit, mais il ne put le faire sans réveiller le petit Jérôme. — Où tu vas donc. Frère? — - Travailler à la forêt. — Sans moi? •^— Oui : faut que tu restes près de notre père, tu le soigneras. — Mais puisque Mère y est. — Elle sort quelquefois. — Tu sais bien

que non, depuis que Père est malade. D'ailleurs, je veux faire comme toi , et travailler pour gagner notre pain de cet hiver.

— Mais je ne veux pas t'emmener sans la permission de notre père. — Emmène-le, petit Pierre , puisqu'il veut aller avec toi , dit de son lit le père qui avait entendu cette conversation, quoique tenue à voix basse; il a raison de ne vouloir pas rester à la maison à ne rien faire quand tu vas travailler pour nous tous : il t'aidera.

Pierre ne demandait pas mieux que d'emmener avec lui son cher petit frère. Ils embrassèrent tous deux leur père et partirent, joyeux de pouvoir faire quelque chose d'utile et d'agréable à leurs parens. Ils s'encourageaient l'un l'autre au travail ; le petit disait souvent à l'aîné : — Repose-toi donc un peu, Frère, tu es tout en sueur , tu te fatigues trop. — Il faut bien que j'en prenne un peu plus qu'à ma force, sans cela je n'en finirais pas.

— Oui : mais lu sais que papa t'a défendu de trop travailler, et, si tu ne t'arrêtes pas, je le lui dirai. L'aîné embrassait son petit frère, et se reposait un instant pour lui faire plaisir ; puis il recommençait de plus belle. C'étaient deux bons petits cœurs, et deux braves enfans! Cela dura ainsi pendant plusieurs jours; le père et la mère étaient émerveillés du travail que faisait Pierre, qui leur disait en les embrassant : — Tu vois bien. Père, que j'ai grandi de six pouces ! Quand on a beaucoup de courage , on a toujours assez de forces !

La saison avançait, le froid se faisait déjà sentir, les jours devenaient plus courts , et la nuit tombait brusquement dans la forêt avant qu'on l'eût prévue. Un soir que Pierre était allé travailler assez au loin dans le bois, entraîné par son ardeur, il attendit un peu plus tard que d'habitude. Il aurait cependant eu le temps de regagner la chaumière avant la nuit, si, tout-à-coup, un orage terrible n'eût répandu une obscurité complète sur toute la forêt. C'est en vain qu'ils se hâtent tous deux; déjà , les grands arbres frémissent et se courbent sous les e^rts de la tourmente , comme de faibles arbrisseaux ; déjà de larges gouttes de pluie percent le feuillage touffu , la foudre roule en grondant sur toute la forêt ; elle éclate, et, rebondissant d'échos

ea ikbos, va se perdre dans la profondeur des ravins. Une nuit épaisse enveloppe la forêt comme d'un voile, que déchire d'instans en instans la lueur rougeàtre des éclairs ; leur lumière éblouissante et rapide n'illumine tout-à*coup les ténèbres, que pour les faire paraître bientôt plus horribles et plus profondes. Inquiets et troublés , nos pauvres petits bûcherons précipitent leurs pas ; ils se heurtent à tout moment contre les arbres qui garnissent la route ; leurs mains sont ensanglantées par les épines ; ils vont sans réfléchir, sans examen ^ fuyant devant l'orage qui bientôt va les devancer !

Enfin, voici un rocher! Quelques énormes blocs de pierre suspendus en voûte leur offrent un abri : ils s'y blottissent tous deux , dans l'espoir que le terrible orage va finir et qu'ils reprendront le chemin de leur chaumière. Mais l'orage se prolonge , les heures se passent, la fatigue et le sommeil appesantissent les paupières du. petit Jérôme, il s'endort dans les bras de son frère. La pluie a rendu la nuit plus froide. Pierre regarde avec compassion son pauvre petit frère qui grelotte pendant son sommeil. Que fait-il? Se dégageant avec précaution, il quitte sa blouse et son surcot, les étend doucement sur lui, et, le couvrant de son corps, il le réchauffe de sa propre chaleur. Pierre a bien froid ; mais, en pensant qu'il sauve peut-être la vie à son frère bien-aimé , il ne sent plus sa souffrance. Pendant toute cette longue nuit, Pierre eut l'œil ouvert, l'oreille aux aguets^ la main sur sa cognée de peur des loups, et toujours prêt à les combattre pour défendre son petit frère. Enfin, l'orage se dissipe au matin; le jour renaît et éclaire la forêt dévastée. Ils se remettent en route ; mais , oh ! terreur nouvelle ! Us se sont égarés ! . . . Plus de chemins battus. . . Plus de sentiers connus. . . Ils marchent... marchent toujours... Us vont au hasard... Déjà le soleil est au milieu de sa course, et ils n'ont fait que s'égarer davantage. Le jour tombe, la nuit revient... Leurs forces sont épuisées : Pierre a donné à son frère le seul morceau de pain qui lui restait. — Faudra-t-il donc mourir ici? devenir la proie des loups!... Allons! Frère, un peu de courage. Essayons encore!... Us vont... Mais les voilà sur la lisière du bois; une

vaste plaine s'ouvre devant eux ; et, bien loin, bien loin, des lumières. Le petit n'en peut plus... C^est pourtant là qu'il faut aller ; c'est là que sont les secours ! Pierre charge son frère sur ses épaules, et, à pas chancelans, il avance, le courageux enfant ! il marche toujours... La lumière augmente... Il y sera bientôt. . . Il n'en est plus qu'à cinquante pas ! Mais ses forces ne peuvent le porter au-delà ; il tombe privé de sentiment! Son frère l'appelle en vain... En vain il cherche à le faire revenir par ses embrassemens el ses larmes ! Tout-à-coup, il s'élance vers la maison; il a retrouvé ses forces pour sauver son frère; il comprend que c'est là qu'il faut aller. . .

C'est à peine si au milieu de ses cris, de ses sanglots , de ses paroles entrecoupées , on peut comprendre le danger de son frère. Cependant on le suit , on trouve le pauvre Pîerre étèfidu sans connaissance; on le transporte au château (car c'était un château), et, pendant qu'on lui prodigue les soins les plus empressés , son frère raconte l'histoire que vous venez d'entendre ; madame la comtesse de Saint-Brice , à qui appartenait le domaine, fut touchée jusqu'aux larmes du dévouement de Pîerre. Quand ses forces furent bien rétablies, elle lui offrît d'avoir soin de lui, s'il voulait rester avec elle; mais Pierre n'était pas de ces enfans ingrats qui préfèrent l'aisance à la tendresse de leur père et de leur mère. Il remercia poliment madame de Saint- Brice, en ajoutant : « QuHl aimait mieux mmiger au pain noir au milieu de sa famille , que des biscuits loin d'elle. » Madame de Saint-Brice loua ses bons sentimens , et le fit reconduire à son père , avec un médecin pour soigner le pauvre homme. Je ne vous dirai pas les larmes de bonheur et de joie <jue répandirent les bonnes gens en revoyant leurs enfans qu'ils avaient crus perdus , et leurs embrassemens sans nombre , et leurs caresses , et leurs mille questions. Le père pleura d'un noble orgueil en apprenant la belle conduite de Pierre et son refus de quitter sa famille. Madame de Saint-Brice, pleine d'admiration pour Pierre , a reporté sur le père l'intérêt que lui avait inspiré le fils. Elle leur a fait bâtir une maisonnette commode et agréable; elle a fait ensemencer leur champ, planter une vigne

dans leur enclos , et ^ par sa générosité , a mis pour toujours cette brave famille à l'abri du besoin.

N'admirez-vous pas avec moi combien les vues de la Providence sont impénétrables , et combien souvent le succès touche de près aux revers ? 11 semble qu'elle se plaise à faire mériter à ceux qu'elle favorise le bonheur qui leur est destiné. Si Pierre eût été moins bon fils , il ne fut pas allé travailler si jeune, et seul à la forêt; moins persévérant^ moins courageux , il eût peut-être péri pendant l'orage; moins bon frère ^ il ne se fût pas si vivement acquis l'estime et l'intérêt de madame de Saint-Brice. Ainsi, par un ordre inexplicable^ et toujours digne d'admiration dans ses résultats^ les événemens se succèdent entre eux , se tiennent et s'enchaînent par un lien imperceptible , qui lie les revers à la prospérité et la prospérité aux revers ; l'homme ignore la cause et ne voit que les effets i qu'il se confie donc humblement à celui qui dirige les soleils et les mondes Aimer $es parens et se montrer reconnaissant des soins qu'on a reçus d'eux ^ c'est un sentiment si simple et si naturel^ qu'on ne lui doit point d'éloges. — Y-a-t-il donc un enfant si mal né ^ qui puisse ne pas chérir et respecter ses parens?.... Mais savoir, comme Pierre, préférer leur amour à l'éclat de l'opulence; comme lui, déployer un dévouement et un courage bien au-dessus de son âge : voilà sans doute de beaux et nobles sentimens , bien dignes d'éloges et bien dignes des bienfaits que lui réservait le ciel.

ADHXBV BSXiAUVAT.

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