LE MENDIANT
rir Tindigence ! Des commissaires de charité sont chargés de s'assurer des besoins des indigens , et ^ suivant leur rapport , ils sont inscrits au contrôle. Ces comnûssaires ne sont pas payés ; c'est une place d'honneur. — Oui, vraiment d'honneur I car il est beau de rechercher les souffrances de son semblable pour les adoucir!... Ce n'est pas sans peine, sans risque, sans dégoûts, qu'ils accomplissent leur sainte mission. Que d'aspects révoltans, que de choses repoussantes s'offrent à leurs yeux! — Ici, au dernier étage d'une rue sale et sombre, il leur faut monter par une échelle de corde dans une chambre infecte, où se roulent sur de la paille, vieiUe et hachée par l'usage^ des enfans en haillons, que ronge la misère! Pauvres petits, que leur figure est maigre, pâle et défaite; que leurs regards sont abattus, leurs membres chétifs et tremblans ! Car, il fait froid , bien froid ! leur misérable réduit est ouvert à tous les vents... Il n'y a pas même un poêle , pas une bûche ; le vent siffle à travers les jointures de la porte, les toits sont couverts de givre. — Et ils n'ont pas . de vétemens , pas de couvertures ! — La mère cherche en vain à réchauffer sur son sein le dernier, le plus jeune de ses enfans; il pleure, le pauvre petit, il pleure, car il a faim , et sa mère ne peut lui répondre que par des larmes ; elle n'a plus rien à vendre pour lui donner du pain ! — Mais le bureau de bienfaisance!... Une mauvaise honte les retient; il faut aller inscrire son nom sur le registre des pauvres ! Ce nom y restera toujours ; cette idée est accablante 1 Le père demande en vain du travail; il n'en peut trouver... Alors, le plus âgé des engins sort tout seul...
Yous l'avez rencontré dans la rue sous mille formes, tantôt il se glisse à vos côtés, et vous demande un sou... Tantôt il vous ofiEre un bouquet de fleurs, qu'il sait bien que vous n'accepterez pas, tout en lui en donnant le prix... D'autres fois , il cherche à vous intéresser en faisant danser sous vos yeux un singe qui vous tend une soucoupe de ferblanc. Le singe demande l'aumône pour l'enfant qui rougit un peu moins. D'autres fois, à l'approche du nouvel an , il vous présente unalmanach, que vous paierez dix fois sa valeur. — Vous l'avez encore vu ouvrir
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la portière d'une voiture, et ea abaisser le marche-pied, ou, une boite de décrotteur à la main , vous supplier de lui laisser cirer vos bottes pour un sou! Pour un sou^ il va se mettre à vos pieds, enlever! la boue de votre chaussure et lui rendre tout son éclat ! — Vous le trouvez encore accroupi au coin d'une borne, grelottant de froid et de faim ; il attend en silence la main généreuse qui le relèvera ... Il suit en courant la diligence qui vous emporte, et, d'une voix entrecoupée par la course, implore encore votre bienfaisance. — Vous dirai-je toutes les humiliations que lui prodiguent les âmes dures ou grossières, toutes les injures sous lesquelles il baisse silencieusement la tête ; car il est pauvre, et celui qui l'insulte est riche ; car il est faible, et l'autre est puissant ! Celui-ci le rudoie durement, celui-là le menace 1 Menacer un pauvre enfant ! . . . Non, je me suis trompé, . . . personne n'aurait le cœur assez dur pour eela... Mais on le brusque, on le renvoie , on le chasse, on à hâte de s'en débarrasser I . . . Oh ! quelquefois il pleure... Il se perd dans ses sanglots;... mais sa pauvre petite sœur a froid, son pauvre petit frère a faim. -^ Du pain. Monsieur, pour ces pauvres petits, vous leur sauvez peut-être la vie. Du pain. Monsieur! — Mais non; on ne l'a pas ent|^ndu. — Il faut faire la même prière à un second, puis à un troisième, puis à dix , à vingt, à cent, avant de recevoir un misérable sou ! C'est que le monde est égoïste et indif* férent, et que sans la religion et la loi, deux saintes choses qui les protègent , les pauvres pourraient souvent mourir sans se-r CQurs sur la paille de leur humide mansarde, ou sur le sale pavé de la rue! Bénissons la religion et la loi!.... Vous ne donnez rien au petit mendiant ; mais pitié au moins , pitié pour son jeune âge , pour sa faiblesse , pour sa pauvreté ! Mais, va donc, misérable enfant ! cours au bureau de charité , là , tu trouveras des secours offerts avec politesse , avec bienveillance 1 La porte est toujours ouverte , pousse-là donc , entre , et dis-leur, à ces hommes respectables qui t'attendent: — Messieurs, nous sommes quatre enfans, notre père est sans ouvrage, ma mère est malade, nous avons faim, nous avons froid, et je. viens à vou& sans honte et sans crainte , parce que je sais que vous êtes af-
fables et bons ! Un jour arrive cependant ^ où vous ne voyez plus le petit mendiant dans les rues. — C'est que le commissaire de charité est monté jusqu'à la déplorable famille. — Et voilà qu'elle a désormais du pain assuré, de la viande, du bouillon, des légumes, desyétemens, des couvertures et du bois pour se chauffer. Tout cela n'est pas l'aisance ; mais c'est la possibilité de passer, sans de trop grandes souffrances, les mauvais jours. — Revienne le printemps et le travail , la famille infortunée pourra goûter encore quelques douceurs I Et le petit mendiant, si vous voulez le revoir, mais relevé de ses humiliations, allez à la salle d'asile, ou à l'école communale; il s'instruit aujourd'hui, toujours sous les auspices de la Commune ; elle lui fournira des habits neufs le jour de sa première communion ; elle paiera son apprentissage chez un maître dont elle connaîtra bien la conduite et les principes , et, sous ses yeux , le petit mendiant pourra devenir un bon , honnête et laborieux ouvrier, qui rendra l'aisance à sa famille. — Que serait-il devenu sans le bureau de charité? — Un vagabond, un mauvais sujet, peut-être! Il deviendra par lui un membre utile et honorable de la société.
Plaignez le pauvre , aidez-le quand vous le pouvez , et gardezvous surtout de jamais l'insulter! La nature, la religion, la loi vous l'ordonnent, et on ne leur désobéit pas impunément. A ce propos, je me rappelle une vieille tradition liégeoise que je veux vous conter. Liège est bâtie dans un fond; la Meuse qui la baigne, la grande Chartreuse qui la domine, les prés Mativas qui l'entourent, le bois de Chèvremont qui l'abrite des vents, de grands ponts en dehors de la ville , une grande et forte citadelle, de puissans remparts, en font une des cités les plus pittoresques des Pays-Bas. Il y a peu d'endroits où la foi chrétienne se soit autant maintenue dans sa simplicité primitive. Le Liégeois est bon, charitable , obligeant sans intérêts ; religieux surtout; il ne manquerait pas la messe un dimanche sans les raisons les plus graves , et les exercices religieux qui pèsent si fort aux autres hommes, lui paraissent agréables et faciles. C'est qu'il a encore cette foi vive, cette foi qui aplanit les difficultés^
adoucit les peines , émousse les douleurs ! Ne nous scandalisons donc pas, si, aux croyances communes^ ces braves gensf mêlent un peu de superstition^ et acceptent, comme certaines, des traditions dont Fauthenticité n'e^t peut-être pas bien rigoureuse* ment prouvée. Admirons , envions même leur bonne et heureuse ingénuité^ et si, dans Tévènement que je vais vous raconter, tout ne vous parait pas d'une certitude formelle, acceptezen du moins la morale ; car elle est , sans aucun doute , bonne à savoir, excellente à pratiquer!
Sur la place Verte , se voyait , il y a environ deux cents ans , une boutique peinte en vert, avec une enseigne ainsi conçue : Au grand saint Eloi , Guetirety orfèvre. -— C'était un des marchands les plus riches et les plus estimés de la ville que ce Gueurel; aussi sa vie eût-elle été aussi heureuse qu'il est possible, s'il n'eût pas eu le malheur d'avoir un fils. Oui, ce qui fait habituellement la joie et la consolation des familles , était le désespoir de celle-ci. C'est, qu'en effet, il était impossible de voir un enfant plus méchant, plus entêté, plus ingrat, plus endurci, que ce petit Mathieu Gueuret. Tout ce que son imagination pervertie pouvait lui suggérer de mal était exécuté aussitôt que conçu. C'était un enfant qui ne respectait rien ; il se fut attaqué , dans ses folles inventions, aussi bien à un vieillard qu'à un enfant , aussi bien à son père qu'à un étranger. — C'était vraiment un détestable petit garçon! Tous les jours, dans ses prières, le bon Gueuret demandait à Dieu de changer son fils ; il n'épargnait dans cette vue , ni les aumônes , ni les bonnes œuvres d'aucune espèce.
Un jour, il fit le vœu de donner à saint Martin , son patron, une chape d'or, s'il obtenait de Dieu qu'il voulût bien changer son fils; mais rien n'annonçait aucune amélioration dans le caractère du mauvais enfant. A quelque temps de là, Mathieu, se livrant à toute la perversité de sa nature, poussa l'oubli de ses devoirs jusqu'à voler une somme d'argent assez considérable dans le comptoir de son père!.... Le lendemain, de grand matin, il partit avec une bande de petits vagabonds.... Ils se dirigèrent en riant , en criant , en insultant les passans
vers les portes de la ville; les voilà arrivés au bois de Chèvre* mont ; ils oat acheté des provisions , et se livrent à une folle joie. Mais Mathieu n'est pas sans quelques soucis; souvent ses camarades le surpi*ennent pensif et sérieux ; une voix intérieure lui crie qu'il s'est rendu coupable d'une action infâme^ et qu'il a mérité la colère des hommes et celle du ciel; en vain s'efforce*t*il de prendre part aux jeux de ses camarades, toujours l'image de sa faute se lève menaçante devant sa prisée , et vient empoisonner son plaisir I Cependant il parvient à la chasser un moment ^ et se livre avec une sorte de frénésie à toutes sortes de folies. Le soleil est déjà sur son déclin, ses camarades, moins déraisonnables encore que lui , sentent qu'il est temps de revenir à la ville , et l'engagent à les suivre. Mathieu repousse avec ironie leur proposition : — J'ai encore de l'argent, s'écrie-t-îl, et je ne veux revenir que quand je n'en aurai plus ; se$ amis le laissent seul dans le lK>is et se retirent. Yoilà notre garçon bien attrapé. A quel plaisir se livrera-t-il seul? quel usage fera-t-il de son argent? A ce moment, passe un pauvre aveugle qui, d'une voix triste et gémissante, lui demande son chemin en le priant de soulager sa misère. — Allez vous-en, vieux sot, répond le mauvais sujet, pensez*vous que j'aie le temps de m'ennuyer à vous remettre dans votre chemin ; croyezvous que mou argent «oit pour vous , je suis ici pour m'amuser et pour le dépenser ! — Dieu vous le rende, mon petit monsieur, dit Taveugle en s'éloignant, et Mathieu en est encore à se demander ce qu'il fera de son temps et de son argent, quand un pauvre boiteux, l'air bien souffrant et' les yeux en larmes, passe devant lui : Prenez pitié d'un pauvre estropié, mon bon petit monsieur; je vais me faire guérir à Notre-Dame de Chèvremont, voilà trois jours que je me traîne, je suis bien fatigué, prenez pitié de moi ! — Passez votre chemin, bonhomme.... Allez vous faire guérir où vous voudrez, et laissez-moi tranquille , dit, avec un air d'incrédulité railleuse , l'enfant insensible. — Dieu vous le rende ^ dit le boiteux en s'éloignant. Mathieu a beau réfléchir, il ne trouve pas encore d'emploi à son argent; il se désole, et se demande à quoi sert d'avoir de
l'argent? A ce moment, passe un vieillard avec une belle barbe blanche ; sa figure, pleine de majesté, respire la tristesse et le chagrin; il porte dans ses bras un enfant âgé tout au plus de trois ans. — Prenez pitié de la faiblesse d'un vieillard et d'un enfant, dit-il à Mathieu^ en le regardant fixement; notre chaumière a été incendiée, c'était notre seule ressource , prenez pitié de nous ! — Ah 1 ça , mais tous les mendians se sont donc donné rendez-vous ici , dit l'enfant d'un air de mauvaise hu* meur ; cet endroit est insupportable, il faut que je m'en éloigne.,.. — Tu ne t'en éloigneras pas, dit une voix sévère derrière lui; il se retourne étonné , et ne voit plus le vieillard, mais un guerrier à cheval, entouré d'un nuage resplendissant; il reconnaît saint Martin , ce soldat devenu Saint par sa charité si grande, qu'il ne savait jamais refuser un malheureux, au point . que le démon, sous la figure d'un pauvre, lui ayant demandé l'aumône, saint Martin, qui était dénué de tout, et n'avait rien autre chose à sa disposition , lui donna la moitié de son manteau 1
Enfant insensible et méchant, continua-t-il ; avant de te punir, j'ai voulu t'éprouver; — je t'aurais pardonné, si tu eusses été charitable. — La charité est de toutes les vertus la plus agréable à Dieu ; mais avec les mains pleines d'un argent dont tu ne savais que faire, tu as été dur et insolent pour un pauvre aveugle, et tu vas devenir aveugle toi-même. — Tu as été dur et insensible pour un pauvre boiteux, et tu vas devenir boiteux toi-même.
— Tu as été insensible pour un pauvre vieillard, et tes cheveux vont blanchir, ton dos va se voûter, et tes mains vont trembler.
— Tu ne pourras quitter la place où tu es en ce moment, et cet état durera jusqu'à ce que tu aies amassé, des aumônes que tu recevras , de quoi acheter la chape d'or que ton père a promise à saint Martin !
Mathieu se prosterna épouvanté en criant : Miséricorde ! mais il n'était plus temps î II cherchait en vain à reconnaître ce qui se passait en lui et autour de lui ; la lumière ne parvenait plus à ses yeux , il était aveugle ; au premier pas qu'il fit, il tomba , car il était boiteux; son dos s'était courbé, ses cheveux avaient
blanchi^ et ses mains tremblaient comme celles d'un vieillard. — Châtiment épouvantable, mais juste et mérité ! Cependant le père Gueuret inquiet, faisait partout chercher son fils; il sut qu'il était allé à la forêt de Chèvremont , et s'y transporta. Il passe devant son enfant , devenu méconnaissable, et lui demande des nouvelles de son fils ; celui-ci reconnaît la voix de son père , et se jette à tes pieds en sanglotant ; le bon Gueuret croit qu'il lui demande l'auknône et la lui fait abondamment, en lui recommandant de prier pour son fils ; les sanglots de Mathieu redoublent ; il aurait tant de joie de voir son père , mais il est aveugle I — Enfin, il lui dit qu'il est Mathieu, son fils, et veut lui conter son aventure; mais, à la première parole , le bon Gueuret le croit fou , et s'éloigne. Mathieu veut le suivre , et ne le peut ; il est boiteux ; il cherche à le rappeler en lui criant de l'écouter un instant; mais sa voix s'éteint dans sa poitrine , car il n'a que la force d'un vieillard, et son père, son bon père, s'éloigne pour toujours! — Après bien des prières inutiles et bien des sanglots, Mathieu se résigna , et se mit à demander l'aumône ; il apprit alors , par luimême, toutes les cruelles humiliations de la mendicité; il se vit aussi raillé par de mauvais cœurs , insulté par de petits polissons, par ses anciens amis, qui ne le reconnaissaient pas non plus. Combien de fois fut-il cruellement refusé, ou rudoyé?.... Son cœur saigna bien souvent des humiliations qu'il lui fallut endurer ; il comprit alors combien il avait été coupable, combien il avait fait de mal à de pauvres malheureux, combien il avait été injuste et cruel! et s'il pleura de ses propres souffrances, il versa aussi bien des larmes de repentir. C'est le propre du malheur de nous rendre sensibles aux maux des autres en nous les faisant comprendre par notre expérience, et par la: comparaison que nous pouvons sans cesse en faire avec les nôtres. Cependant il ne se ralentissait pas dans ses supplications, car il lui fallait bien souvent et bien long-temps demander l'aumône pour acheter la chape d'or à saint Martin, et la route de Chèvremont est solitaire et peu fréquentée. Deux ans déjà s'étaient écoulés, et il avait ramassé quelques écus, le tiers peut-
être du prix de la chape. Avec quelle joie, il voyait s'augmenter son petit trésor^ combien il appréciait aujourd'hui cet argent, fruit de tant de peines et d'humiliations ! Il y attachait sans doute le plus grand prix. Un jour des cris retentissent jusqu'à lui ; bientôt ils s'approchent, et enfin il entend devant lui un homme se lamenter et gémir. — Qu'avcz-vous donc , mon bon monsieur ? dit le petit mendiant, vous paraissez bien malheureux et bien affligé. — Hélas! hélas! répond la voix, c'est mon vieux père qu'on traîne en prison, le pauvre homme, déjà souffrant et ma* lade comme il est, il en mourra !... Ici le malheureux redouble de sanglots. — Et pourquoi le mène-t-on en prison? — Parce qu'il doit cinquante écus à un usurier. — Cinquante écus vous rendraient donc votre père. — Hélas , oui. — Eh ! bien consolez- vous , les voici. C'était juste la somme que contenait la bourse de Mathieu ; et il la donna au bon fils qui pleurait son père. Il la donna sans regret, sans pousser un soupir, cette bourse, espoir de sa guérison ; cet argent, plus précieux pour lui que des trésors immenses, puisqu'il provenait des aumônes des passans, suivant la condition expresse de saint Martin. Le bon fils l'accepta en bénissant mille fois le bon pauvre. Alors une voix fit entendre ces paroles : Regarde et vois , lève-toi et marche , reprends ta jeunesse et ta vigueur, Mathieu, car ta belle cha* rite t'a obtenu grâce devant Dieu , et les bénédictions de celui qui souffre sont un encens si pur et si doux qu'elles peuvent tout dans le ciel !
O! merveille! Mathieu voyait; il marchait droit; il avait repris sa jeunesse et sa vigueur ; il courut rapidement vers son père qui le pleurait encore. Un songe l'avait instruit la même nuit de ce qui était arrivé à Mathieu et de sa guérison prochaine; il accueillit son fils avec une joie infinie^ remercia saint Martin, et lui donna la chape d'or dont il avait fait vœu... Ai-je besoin de vous dire que le caractère de Mathieu était bien changé?