LE PETIT SALTIMBANQUE
oici une de ces existences tellement multiples et variées , que Fou ne sait comment procéder pour en feire un tableau un peu complet : sous quel point de vue prendrons-nous le petit saltimbanque , qui ne laisse échapper mille accidens de sa vie ? Comment représenterons-nous bien les catastrophes continuelles de cette existence nomade, où l'abondance touche sans cesse à la disette, la joie à la doaleur, le repos à la fatigue? Là, tout est mouvement, vicissitudes, anomalies étranges. Pour être heureux de cette incertitude de toutes choses , pour s'y plaire, il &ut avoir reçu de la nature un de ces caractères précieux que le malheur trouve toujours résignés sans abattement, et chez qui le plaisir ^t toujours
là
accueilli^ quand il se présente comme un ami dont on supporte l'oubli sans lui en vouloir, disposé que l'on est à se montrer reconnaissant de la première visite qu'il voudra bien vous faire. Malheur donc à l'enfant que le hasard ou la volonté de sa famille aurait jeté dans cette carrière de peines certaines et de joies incertaines, s'il n'a pas en lui cette &cilité de désirs^ cette souplesse morale dont nous parlions tout-à-l'heure , ses jours seront abreuvés de misères sans compensations ; car ce qui ferait la joie de son camarade, fera son malheur à lui. Vous dirai-je tous les ennuis de son éducation, car il faut qu'il apprenne son état de saltimbanque, et cette éducation lui coûte, croyez-moi, autant de plaintes et de larmes que les thèmes , les versions et les grammaires grecque ou lutine, ou française, ou anglaise, en peuvent coûter au plus mauvais écolier. Mais, de plus que celui-ci, il court des dangers réels et renaissans, dont le moindre est de sentir, sur son dos ou plus bas, la canne du maître ou la pointe de sa botte , car ici messieurs les professeurs ne se (ont point scrupule, à la première faute, de gratifier messieurs leurs élèves d'un nombre plus ou moins pluriel de coups de pied. . . , où il est reçu qu'on donne des coups de pied. Comme moyen d'encouragement, les professeurs en question ne s'interdisent nullement l'usage de la cravache, dont le jeu vigoureux est assaisonné d'expressions énergiquement encourageantes. — Allons, drôle, la tête en bas et les pieds en l'air. . . Bien ; marche sur tes mains à présent, — encore... Allons, fainéant , le saut périlleux, le saut de carpe. — A présent, les pieds à terre ; courbons*nous en arrière jusqu'à toucher la terre avec la tête. Passons au chandelier ; maintenant, l'équilibre sur une main. . .
Vous présumez bien que l'élève saltimbanque n'arrive que par degrés à tous ces exercices, et non sans retomber plus d'une fois sur les reins , non sans se fouler les mains , sans se froisser les membres , sans de rudes contusions à la tête ou ailleurs. Après une soirée passée en exercices fetigans , le saltimbanque novice , harassé , courbaturé , épuisé, a le droit de prendre un morceau de pain sec , quand il y en a, et d'aller
s'étendre sur une mauvaise paillasse y le tout pour se refaire de ses fatigues du jour, et pour se préparer à celles du lendemain. En manière de consolation^ le professeur débite doctoralement alors à son malheureux élève des sentences dans le genre de celles-ci : Vois-tu, fainéant, ce n'est qu'en s'habituant de bonne heure à la fatigue et aux privations > qu'on se rend capable de les braver un jour sans danger. J'ai commencé comme cela, moi qui te parle, et je m'en suis bien trouvé.
Et ils disent vrai, ces pauvres gens; nul homme , à moins d'y avoir été rompu dès ses plus jeunes années , ne pourrait, sans danger pour sa vie, endurer la rude existence qu'ils mènent. Je ne vous ferai pas l'histoire de l'éducation du petit saltimbanque; elle dépend de la spécialité qu'il veut embrasser, car son art se subdivise à l'infini. Sera-t-il hâtonistey banquiste, escamoteur y Jocrisse dans les foires. Hercule du Nord? Attirera-t-il la foule en lui montrant le spectacle d'un homme qui joue avec des serpens ou des lions? — Dansera-t-il sur la corde avec ou sans balancier? — Avalera-t-il des couteaux, des épées, des barres de fer? — ou portant enfin plus haut son ambition , le verrons-nous un jour chez les frères Boutor , rival des écuyers du Cirque-Olympique , debout, sur un coursier, ordinairement peu fougueux, ou, plus hardi encore, se livrer au grand écart sur deux chevaux? Le choix de la spécialité qu'il embrassera un jour dépend de sa constitution , de ses prédispositions. Il est bien évident que, s'il est chétif et débile, i 1 ne sera pas Hercule du INord ; s'il est timide , il ne sera pas écuyer chez Boutor ou autre, non plus que dompteur de bêtes féroces ; s'il est maladroit, il ne sera ni escamoteur^ ni 6dtoniste, ni acrobate; il devra renoncer à faire partie de l'aristocratie saltimbanque , et se contenter modestement d'être banquiste ; là , a vec des quahtés moins rares , des dons moins précieux, il pourra encore espérer de fournir une carrière qui ne sera pas sans gloire et sans profit. Le banquiste est charlatan, ou , proprement dit , banquiste-saltimbanque.
Charlatan y vous avez pu le voir sur les places publiques, dans les fêtes des villages ou des petites villes, la figure enlumi-
née , et entourée d'un collier de favoris noir» , la lèvre couverte d'une épaisse moustache qui n'a rien de bien guerrier, et portant sur la tète le bicorne obligé ; emprisonné dans un habit rouge couvert de dorures sur toutes les coutures ; jabot exubérant^ manchettes luxueuses^ pantalon rouge^ collant, brodé sur les cuisses comme celui d'un tambour^major ; bottes à revers ; il a la voix éclatante^ le timbre vibrant, et articule énergiquement tous les mots ; il revient toujours de la Perse, de la Turquie, peut*étre bien delà Chine; enfin, il ne vend pas son baume merveilleux, son élixir supérieur, sa poudre extraordinaire qui guérit tous les maux , toutes les douleurs , peut-être aussi tous les chagrins : il la donne , il la donne, . . . Messieurs, pour deux , quatre ou six sous..., car il ne veut que le bien de l'humanité, le grand philosophe, le divin philantrope ; et, pour deux sous, il va faire votre bonheur!.... Vous ne pouvez pas vous y refuser.... On a vu des charlatans se retirer des afiaires avec une jolie aisance, acquise à faire ainsi le bonheur de tous les honnêtes garçons qui avaient pour âO ou 30 centimes de confiance en leurs pompeuses promesses.
Si le saltimbanque brille d'un éclat plus modeste, il n'en est pas moins digne de tout notre intérêt, surtout en le prenant à l'époque où ses malheurs ont encore pour excuse l'inexpérience et la faiblesse de son âge.
Nous avons assisté à sa première éducation j voyons-le maintenant augmenter ses petits talens et se préparer des succès pour l'avenir : il saura bientôt donner du cor, racler quelques ritournelles sur le violon ; s'il le faut, il risquera même un petit air de clarinette pour attirer le public, ou encourager les exercices de ses collègues. Je ne vous parle pas des cymbales et de la grosse caisse : ces instrumens lui reviennent de droit.
Tenez, voici une petite troupe de saltimbanques qui passe , là, sur le Pont de la Concorde. ... Us se dirigent sans doute vers les Champs-Elysées ; suivons-les, s'il vous plaît, et, chemin faisant, remarquons leur costume et leur démarche. En avant, voici le chef de la troupe qui porte sur sa tête une table de bois blanc et quelques vieux tapis ; en marchant , il fume une pe-
tite pipe très-courte, c'est une distraction qui abrège la route et diminue la fatigue. Derrière lui, sa femme porte des chaises d'une main, tandis que de l'autre elle soutient la marche d'un enfant de trois à quatre ans ; à côté d'elle, un garçon de dix à douze ans porte sur son dos la grosse caisse, où sont attachées les cymbales ; et sa sœur, jeune fille de dix à onze ans, le suit, le violon à la main.
Nous ne pouvons rien dire encore de leurs costumes , puisqu'ils sont cachés par des blouses et des redingotes qui les laissent à peine deviner. — Bon , les voici arrivés aux Champs-Elysées : le père pose sa petite table à terre ; chacun se débarrasse de son fardeau, et procède à sa toilette ; il va y avoir grande représentation en plein vent ; les arbres et le ciel serviront de décorations ; il ne manquera ni un orchestre, ni un public ; car voici déjà deux gamins qui s'arrêtent à distance respectueuse , bien décidés à se garder les premières places à la galerie. Attendez un peu, voici des soldats de la ligne, des bonnes, des en&ns ; le cercle s'augmente de tous les flâneurs qui passent, race toujours si nombreuse dans les grandes villes, gens qui ne savent comment passer le temps, et à qui tout moyen est bon, s'il tue sans trop de peine une heure de leur journée. — Pendant ce temps, leur toilette s'est achevée ; ils ont dépouillé leurs vieux habits, et les voici dans toute leur splendeur. N'admirez-vous pas surtout ce petit garçon qui portait la grosse caisse ; débarrassé de sa lourde et grossière casquette, il a roulé ses cheveux blonds dans ses deux mains, et sa chevelure flotte en boucles légères sur ses épaules. Il porte une espèce de basquine de velours noir, ornée de paillettes d'or, et retenue par des bandes de la même étofife croisées sur la poitrine et sur le dos : regardez sa jupe blanche qui entoure sa taille de ses plis ondoyans; son grossier pantalon a fait place à un autre de mousseline à larges plis , retenu et serré à la cheville par une coulisse , à la manière des Turcs. Ses pieds sont chaussés de jolis brodequins rouges : c'est le héros de la troupe ; sur lui repose depuis deux ans déjà l'espérance d'une bonne recette ; espérance rarement trompée. Mais chaque jour lui enlève une partie de sa
force et de sa fraîcheur : voyez comme ses joues sont pâles, et les traits de sa figure fatigués; la lassitude perce à travers son air résigné, et ses mouvemens en commençant sont lents et dif* ficiles; mais le pauvre enfant est tellement habitué à celte vie, qu'il n'y pense même pas, et déjà, pendant que je vous parle, il s'est animé; le sang est remonté à ses joues; ses yeux sont devenus plus vifs et plus briilans ; il a recouvré sa souplesse, sa vigueur d'hier, comme il recouvrera demain celle d'aujourd'hui. Le bruit des cymbales et les sons retentissans de la grosse caisse semblent lui inspirer une énergie nouvelle. Qui le verrait en ce moment^ le croirait plein de vigueur et de santé. Hélas I dans quelques mois peut-être, il sera couché mourant sur un lit d'hôpital. Plaignons-nous donc maintenant, écoliers paresseux, et comparons sa vie avec la nôtre. Le pauvre enfant, le voilà pourpre du sang qui lui est descendu dans la tête, il s'est tenu trop long-temps les pieds en l'air, et son front est couvert de sueur! Maintenant, voyez avec quelle résignation il va faire le tour de la société, tenant à la main la petite sébille où chacun pourra laisser tomber sou offrande. Qui pourrait la lui refuser! Donnons-lui quelque chose aussi, et ne demeurons pas plus long-temps à ce spectacle attristant. ISe croyez pas toutefois qu'ainsi finisse la journée du petit saltimbanque; non : après avoir pris quelque repos, il va se remettre en marche pour un autre endroit , où ses exercices recommenceront , et ainsi plusieurs fois dans la journée. — Aujourd'hui encore, il a gagné à ses sœurs, à sa mère, le pain qui doit les nourrir: combien de fois encore le leur gagnera-t-il ?
Âh! plus heureux cent fois le petit saltimbanque qui fait partie d'une troupe nombreuse; là, au moins le travail est mieux organisé, mieux réparti. La troupe n'attend pas, du travail d'un seul, de quoi la faire vivre tous les jours : là, chacun a sa partie* Celui-ci danse sur la corde ; celui-là excelle dans les tours d'équilibre ; un troisième se fait admirer par sa force herculéenne. Il y a aussi une amazone qui fait des armes comme un spadassin, et offre l'assaut à tous les braves guerriers en pantalons garance, qui font l'honneur de l'armée française;
à ce8 éléniens de succès^ joignez un orchestre composé de \;inq ou six trompettes, que soutiennent cinq ou six trompettes, soutenues elles-mêmes par cinq ou six autres trompettes; car le public des saltimbanques raffole de trompettes , de grosses caisses et de cymbales; plus il y en a dans l'orchestre, plus ils font du bruit, et plus le spectacle doit être magnifique. Tout en causant ainsi, nous avons traversé le bois de Boulogne, et nous voici arrivés au village qui porte ce nom ; mais voilà bien du monde et bien du bruit; des paysannes endimanchées font admirer à tous les yeux leurs tabliers neufs et leurs robes blanches fraîchement repassées du matin ; remarquez-vous la blancheur éclatante de leurs bonnets , de leurs robes et de leurs fichus, tout cela est blanchi, plissé et repassé avec un soin exquis. On serait presque tenté de les croire un peu coquettes ; ce serait une erreur ; elles ne sont que repasâeu.ses et blanchisseuses^ et si elles apportent tant de soins dans les détails de leur modeste toilette, ce n'est que comme échantillon de leurs talens. Suivons la foule qui nous porte sur la place de rËglise, que nous n'admirerons pas, parce qu'elle est assez laide. Quel tumulte, mon Dieu ! Quel ensemble discordant de toutes sortes de bruits ! Quel crescendo étourdissant! Comment rien distinguer dans ce chaos infernal, où les voix humaines se mêlent aux bruyans accords de l'orchestre du bal, où des pétards se font entendre ici, tandis que, plus loin, des marchands crient leurs marchandises, et que des paysans, attablés sous la tonnelle d'un marchand de vin , chantent de joyeux refrains ; mais par dessus tout, et dominant tous les autres vacarmes, n'entendezvous pas le bruit strident des trompettes , des grosses caisses et des cymbales. Avançons de ce côté; car je devine... Oui : ce sont des saltimbanques. . . Mais non de pauvres saltimbanques au petit pied, comme ceux que nous avons rencontrés aux Champs- Elysées. — Ce sont des artistes qui entreprennent en grand, et se sont emparés du monopole delà partie. C'est donc ici, surtout, qu'il faut regarder, écouter et observer; en conséquence, si cela vous amuse, nous allons nous arrêter quelques instans devant les tréteaux qui devancent le théâtre ambulant, et tous
eosemble^ nous regarderons, écouterons et observerons. Ah ! voici la nuit qui tombe, quel dommage! le spectacle va sans doute perdre de son charme. Rassurez- vous, les saltimbanques sauront trouver dans la nuit même un nouveau moyen d'attirer le public ; voyez plutôt ; . . . le théâtre et les tréteaux s'illuminent de la clarté rougeâtre de trente lampions disposés de manière à bien éclairer les vastes toiles où sont peintes les merveilles qui se voient au-dedans. Peintures souvent exagérées, mais piège infaillible, où viendront toujours se prendre les tourlourouXy lesenfans, les paysans et les cuisinières. Faites attention, la musique a cessé, et hi parade va commencer; croyez-moi, le spectacle que les saltimhanques donnent gratis au dehors, vaut au moins celui qu'ils font payer au dedans.
Yoici M. Jocrisse : c'est un garçon de douze ou quatorze ans , qui fait souvent ce rôle ; remarquez celui-ci ; malgré sa perruque de filasse rouge, et son tricorne, pointe devant, il ne laisse pas d'avoir l'air éveillé et malin ; il sait fort bien tirer parti de son vaste habit à la française, dans les basques duquel il trouve une contenance en y fourrant ses mains. Ne pensez pas que ce rôle soit le plus facile, c'est peut-être, au contraire, celui qui demande le plus de vivacité dans l'esprit. Écoutez-le : quoiqu'on lui dise, il ne restera jamais en arrière de réparties ; vous rirez même souvent de ses saillies , de la justesse et de l'à-propos de ses épigrammes; où cet enfant a-t-il pris l'esprit qu'il dépense si prodigalement tous les jours?... Car, ne croyez pas que la parade ait été préparée et écrite.. . Ah ! bien oui ! ils ont bien le temps de composer une parade. . . Quand ils ont mis tout-à-l'heure le pied sur le tréteau*, ils ne se doutaient pas de ce qu'ils allaient se dire l'un à l'autre... Cependant, la comédie improvisée va son train, au milieu des rires de la galerie et des soubresauts que lui font faire nos deux interlocuteurs... C'est une sorte de duel entre un homme et un enfant... Aussi, voyez,... quand abusant du droit de dire, l'enfant aiguise trop vivement l'épigramme dont il va piquer l'homme, celui-ci, souvent pris au dépourvu , et, n'ayant pas la riposte au bout de la langue, la met au bout du bras ou du pied... Vous
SALTMBAHÇnE,
croyez que Jocrisse est frappé pour rire, et vous riez... Détrompez-vous, Jocrisse est payé d'une plaisanterie trop bien appliquée. . . Et souvent, la parade devient une arène, où les deux champions se soulagent de leur aversion mutuelle , et se ven* gent à qui mieux , l'un, par des railleries que vous ne comprenez pas toujours , mais qui vont bien à leur adresse, soyez-en sûrs, et l'autre, par des claques ou des coups de pied. — La parade terminée, vient l'annonce obligée des curiosités diverses et des merveilles dont vous pouvez vous procurer la vue pour dix ou quinze centimes : Entrez , Messieurs, Mesdames,... vous crie d'une voix de Stentor le bateleur chargé de chauffer le public... Entrez, suivez le monde. Si vous avez une demi-heure à consacrer d votr^ instruction , et quinze centimes dans votre poche , nous allons accéder à l'obligeante invitation qui nous est £aite, et nous suivrons le monde. Le théâtre est encore enveloppé de pénombres, qui ne traduisent rien à l'œil que sa profondeur, et vous commencez à regretter la vive lumière des lampions du dehors. Ce ne sera pas la dernière fois que vous aurez occasion de regretter Jocrisse et ses grosses saillies, et les trompettes, et les cymbales.
Yoici cependant la toUe qui se lève : le premier personnage qui frappe votre vue, c'est Jocrisse, ou plutôt ce n'est plus Jo-^ crisse, bien que ce soit toujours le même individu ; mais il a dépouillé sa ridicule veste à la française et ses bas bleus, son tricwne et sa crinière de filasse rouge. Le voici bien coiffé, les joues couvertes de fard^ en maillot rose et en justeaucorps à paillettes d'or et d'argent; il est charmant Voyez avec quelle légèreté, il se balance et entre-chasse sur la corde tendue; il est ici dans son élément ; s'il fait un faux pas , ou un mouvement à faux, vous Iç voyez rougir de honte et de colère, et chercher ensuite à réparer par un trait brillant, l'échec qu'il vient d'essuyer. Si par hasard il vient à tomber et même à se blesser, il aura le ' courage de comprimer sa douleur; il ne jettera pas un cri, ne versera pas une lalrme; vous verrez à peine sur sa figure un signe de souffrance, et, à moins que la blessure ne soit des plus graves, vous le verrez, maître de lui-même, s'élancer de
nouveau sur la corde et recommencer ses exercices^ comme s'il ne lui était presque rien arrivé. Bel exemple à proposer à ceux de nos camarades ) qui, pour une piqûre d'épingle du la moindre chute, pleurent^ gémissent et se lamen^nl, comme s'il leur était arrivé un accident vraiment grave I ' .
Jocrisse sur les tréteaux a bien pu endurer, sans se plaindre et sans murmurer ; les perfides et sournoises vengeances du. bateleur; mais ici, il faut les apjplaudissemens du public au jeune saltimbanque ; il y est habitué, et le plus léger coup de si£Qet, la moindre marque de désapprobation ferait à son orgueil une large blessure, que ses larmes ne suffiraient pas à cicatriser ; il rougirait d'être surpassé par un de ses rivaux. Ohl allez, il a du cœur ce garçoil-là, et, si au lieu d'être un vil« saltimbanque, il eut eu le bonheur d'être le fils heureux du père de Tua d'entre nous, je gage qu'il eût toujours été àia tête de ses condiscir pies; mais telle est l'injustice de la fortune; teV écolier, saiia cœur, sans aptitude, coûtera des sommes énormes à sa famille, et restera toujours un être incapable, psopre au plus à 'devenir, je ne dis pas le Jocrisse , mais le paillasse imbécile d'une troupe de saltimbanques , tandis que tel saltimbanque, à bien meilleur marché , fut devenu l'honneur et la joie de sa famille. Les individus ne sont donc pas toujours placés suivant leurs mérites:
Après lui, voici un autre enfant qui fait le double saut sur le tremplin, et d'autres tours de forcé, ensuite viendront et la Géante de six pieds six pouces , et le Nain de trente-trois pouces, et V Hercule qui porte une pièce de canon à bras tendu, et le Sauvage qui digère de la viande crue et des cailloux; vous remarquerez néanmoins que cette nourriture, peu substantielle, ne paraît pas nuire au susdit sauvage, car il jouit d'un fort agréable embonpoint; je lui trouve même l'air unt peu bonhomme, et je suis convaincu qu'en pantalon avec des sôus^ pieds et en redingote, il doit avoir quelque peu la tournure d'un jovial Bourguignon, à qui une bonne bouteille ne fait pas peur.
Mais nous en avons assez vu pour nos quinze centimes; nous pouvons chercher d^autres distractions. Toutefois, avant de
•r<îpreiidre la suite de notre voyage pittoresque à travers la foire de Boulogne^ nous ne ferionâ peut-être pas mal de songer à nous restaurer . légèr^oieat. Gomment faire? U n'y a que deux restaurateurs un peu distingués à Boulogne, et ils ont déjà plus de monde qu'ils n'en peuvent contenir; mais à la guerre comme à la guerre : voici un marchand de vin traiteur qui me paraît assez convenable pour la situation présente ; il y a peu de monde, entrons. Nous prendrons uja cal]|inet où nous serodds seuls» — Je ne vous conseille pas d'élever beaucoup la voix , si vous avez des confidences à me faire , car il y a du moiide dans le cabinet à côté du nôtre, et nous ne gommes séparés que par une légère cloison. Chut!.., U .me semble avoir déjà entendu les deux voix qui dialoguent à côté de nous.... Ecoutons 1
. — Oui, mon garçon, j'ai été satisfait de toi à la parade ^e ce soir; tu. t'es surpassé, et jç t'offre mes complimens. — • J[c vous remercie, père. Micou ; mais j'aimerais mieux être privé de vos cpmplimens, si cela me privait en même temps de vo^ coups de pied et de vos claques; car vous n'y allez pas de mainmorte, père Micou! — Que veux-tu, garçon? faut ça, pour chauffer le public. .,
— C'est le jeune Jocrisse de la parade et le bateleur. Je c/rois que , sans être indiscrets , nous pouvons écouter la suite ; de leur conversation. .
— Dites plutôt, père Mipou^.que vous avez été vexé, quand j'ai dit que j'avais un patron capable à,e nourrir ,, pend^^nt troi^ jours, trois personnes siveç deux articbauts. (Rire générai chez les convives qui semblent applaudir au jeune saltimbanque. ) -^ Plaît-il? messieurs, vous voulez me faire croire que j'ai pri« ces sottes plaisantmes pour moi , mais il n'en est rien. Je suis aurdessus de cela. — • Pourquoi doajC alors, -père Micou, que vous m'avez si fort tiré l'oreille à ce moment-là? Comme aussi, quand je vous ai dit que mon patron était l'homme du monde le plus fécond en ressource, ^chant tiret parti de tout, bénéficier sur tout , et capable au besoin de tondre un œuf. {Nouveau rire général) — Le pbre Micou : On veut donc décidé-
ment que je prenne pour moi ce que dit cet imbécile? Eh bien L soit : au surplus^ ceox qui ne seront pas contens peuvent chercher ailleurs. {Silence général.) — Eh bien! père Micou, c'est justement ce que je veux faire. Depuis quatre ans que je suis avec vous , je travaille comme un nègre ; je fais Jocrisse sur les tréteaux y je danse sur la corde dans la salle , je range l'établissement , je brosse vos habits, j'ai soin des chevaux et je
cire (quand il y a du cirage), je cire vos bottes. Bien que je
n'ai que quatorze ans, je vous rapporte plus qu'aucun de vos associés; et, pour cela, je reçois, quoi?... des coups de pied et des claques à la parade, où vous jouez votre rôle d'une manière abusivement exagérée ; de plus les souliers , les pantalons, les chemises et les chapeaux dont vous ne voulez plus; or, chacun sait ce que peut valoir un objet dont l'usage vous est devenu impossible; enfin, et pour couronner la multitude infinie d'agrémens dont je jouis sous votre direction , vous me couchez plus mal qu'Azor, votre caniche, que voilé, puisqu'il couche sur le pied de votre lit, et vous me nourrissez plus mal que lui , car je ne connais guère de votre table que le fromage d'Italie et le fromage de Gruyère, ou, pour changer, le fromage de Gruyère et le fromage d'Italie... A ce prix-là, et avec la peine que je me donne, je trouverai toujours bien quelqu'un qui voudra de moi, et je suis décidé à vous quitter. — Me quitter!... Mais que veux-tu donc, gamin? — D'abord, je ne veux plus que vous m'appeliez gamin: puisque je gagne ma vie comme un homme, je veux être traité comme un homme ; ensuite, je veux être couché au moins aussi bien qu'Azor, enfin je veux être admis au nombre des sociétaires. — Au nombre des sociétaires ! Mais tu n'as pas l'âge voulu par nos règlemens. — Ai-je l'âge de me faire applaudir du public et de lui plaire?. .. — Oui : eh bien? — Eh 1 bien alors, j'ai l'âge d'être sociétaire. — Impossible: tu ne le seras pas. — Alors, père Micou, je vais aller chercher mes bardes ; car je suis décidé à vous quitter. — Ton père t'a confié à moi, et tu ne me quitteras pas. — Mon père m'a confié à vous pour trois ans, et voilà trois ans révolus que je mange de la vache enragée à votre suite; j'en ai as-
sez, j'en ai même beaucoup trop, je n'en veux plus, et, comme je ne peux pas trouver pis, je vous quitte....
Le père Micou, (fwne voix pleine de colère : Et moi, je te dis que tu ne me quitteras pas, et que si tu fais un pas en avant, je te vais traiter de la bonne manière. — Père Micou , nous ne sommes pas ici sur les tréteaux, vous ne me battrez pas, et je sortirai. — Ah ! tu sortiras 1 c'est ce que nous allons voir : pan ! paf! pif! Ahl tu me quitteras... Tiens! mauvais chenapan. — Au secours, au secours !!!...
— Le pauvre enfant! Sortons, il faut le tirer des mains de ce brutal; mais il me semble entendre ouvrir le cabinet^ quelqu'un nous a sans doute devancé dans notre bonne intention.
Une troisième voix grave et bienveillante : Pourquoi maltraitez-vous cet enfant? — Pourquoi? Cela ne vous
regarde pas... Mêlez-vous de vos affaires.
La même voix grave : Qui vous dit que je ne m'en mêle pas?. . . D'ailleurs, il appartient toujours à un honnête homme de protéger la faiblesse contre la force oppressive; je prends cet enfant sous ma protection, je l'emmène avec moi, je m'en charge, et j'en rendrai compte, s'il le faut, à la police et à son père.
— Je vous dis que vous ne l'emmènerez pas, moi ! . . .
Une voix qui paraît venir de lame : Voici le commissaire de police ; on accuse les saltimbanques d^avoir volé dans le pays! . . . (Peste! voilà une parole magique, chacun d'eux s'enfuit de son côté et le bateleur, le premier, sans plus songer à son Jocrisse.)
— Mais, Monsieur, je ferai peut-être bien de me sauver aussi ; car, si l'on me prend, bien qu'innocent, je passerai sans doute plusieurs jours en prison. — Rassurez-vous, mon petit ami; il n'est pas question de commissaire de police ; c'est moi qui ai jeté ce cri d'alarme pour mettre les saltimbanques en fuite. ' — Vous, Monsieur ! Mais la voix paraissait venir de la rue. — Oui , mon enfant, cela se fait par une manière particulière de parler, que l'on nomme ventriloquie. — Ah! Monsieur, c'est merveilleux, cela ; est-ce que vous m'apprendrez à parler ainsi?
— Nous verrons, mon ami; maintenant, si vous voulez venir
avec moi dans le cabinet à côté, je serai bieh aise d'entendre votre histoire. — Volontiers , Monsieur , je suis prêt à vous suivre...
Comme ce cabinet se trouve encore par hasard de Tautre côté du nôtre^ nous allons apprendre aussi l'histoire de ce petit saltimbanque. Nous en savons déjà assez pour écouter le reste, sans nous rendre coupable d'une bien grave indiscrétion : d'ailleurs^ je ne sais si vous partagez mon sentiment, mais je me sens pris d'un trop vif intérêt en faveur dé ce pauvre abandonné, pour renoncer à connaître les causes qui ont pu le pousser dans la triste carrière où il se trouve aujourd'hui. Nos voisins ont eu le temps de s'asseoir et de se préparer; écoutons encore.
— D'abord, Monsieur^ je m'appelle Baptiste Guirot ; je suis né à Falaise, où mon père exerce le pauvre métier de tailleur de pierre. Il m'envoya de bonne heure à l'école, où, je Tavoue à ma honte, je n'ai jamais rien appris, qu'à lire assez passablement et à écrire assez mal. J'avais pourtant dix ans ; mais j'aimais beaucoup mieux jouer la comédie avec mes camarades, que d'apprendre mes leçons, et de seconder mon père dans ses travaux. Cette manie, à laquelle on me laissa trop me livrer, acquît un tel développement qu'elle devint une passion, une frénésie... Je chipais tous les lambeaux de comédies tjui me tombaient sous la main, j'en lisais, j'en composais (quelles comédies, mon Dieu!), j'en jouais toute la journée; c^était une idée fixe. A cette époque, les saltimbanques, dont vous m'avez délivré, passèrent dans le pays , où ils jouèrent quelques mauvaises parade» que je trouvai délicieuses, et qui achevèrent d'enflammer nia pauvre tête. Je priai lepèreMicou, leur chef, dem'admettre au nombre de ses acteurs (tel était le titre dont je les revêtais) ; mais le père Micou était un citoyen trop instruit et trop bien élevé pour se mettre sous le coup de la loi, en enlevant un enfanta sa femiile ; il vint trouver mon père, lui vanta mes dispositions précoces, et promit de faire de moi un bon acteur ; je ne sais s'il ne dit pas un acteur célèbre. — Mon père, peu sensible à cette perspective glorieuse, résistait; mais je priai, je suppliai tant
et si bien , que mon trop faible père consentit enfin : il eut toutefois la précaution d'exiger que Micou lui ferait connaiti*e les endroits qu'il parcourrait, lui donnerait de mes nouvelles, au moins tous les mois, et me laisserait écrire à ma famille , quand , et comme bon me semblerait ; vous verrez bientôt ce que devint le droit que me laissait mon bon père, et comment Micou tint ses engagemens; d'autres conditions furent convenues , écrites et signées entre eux , je les ignore.
Je partis donc; je quittai mon bon père et le village où j'étais né, où j'avais été si heureux jusque-là. Oh 1 si j'avais su pour quel sort je changeais mon tranquille bonheuf, comme j'aurais supplié mon père de me garder toujours près de lui. Pendant les premiers jours, et tant que mon nouveau patron put craindre que je ne lui échappasse,, il se montra bienveillant pour moi; les divers petits accidens inséparables d'un voyage, les lieux nouveaux que je parcourais, les villes par, lesquelles nous passions, tout fut pour moi un sujet de joie et de satisfaction ; puis je m'imaginais que je marchais à la fortune, à la gloire! Mes belles illusions durèrent peu, et Micou se montra bientôt* ce qu'il est : dur, brutal, égoïste et exigeant ; enfin,'au lien de m'apprendre à réciter, à dialoguer, à relever mes, paroles par le geste, le regard et la démarche; il m'apprit, non sans force coups, à danser sur la corde, à faire le saut du tremplin, etc., etc. ; en un mot, il fit de moi un scUtimbanque. achevé. Seulement, pour ne pas manquer tout-à-^fait à sos engagemens, il me faisait parader avec lui, et me soutenait que c'était ainsi que les plus grands acteurs avaient commencés Toutefois, cette école dramatique me convenait fort
peu, et ne me souriait que par la facilité que j'y trouvais de fouetter mon tyran avec des épigrammes qui le blessaient d'autant plus qu'il ne pouvait s'en venger que bien imparfaitement.
Plusieurs fois je voulus écrire à mon père, mais Micou qui me surveillait de près , et me tenait en charte-privée , surprit mes lettres, m'en fit changer le contenu, me força, par ses mauvais traîtemens, à dire le contraire de ce que je pensais,
et, pour long-temps, je dus renoncer à l'espoir d'être délivré de mon tyran.
Je passe sous silence mes souffrances et mes tribulations de toute espèce; vous les devinez, j'en suis sûr, et puisque vous avez entendu ma conversation tout-à-l'heure aveçMicou, vous en connaissez au moins une partie. . . Maintenant que vous savez mon histoire , permettez que je vous remercie de votre bienveillante intercession, et ne vous offensez pas , Monsieur, si je vous demande ce que vous voulez faire de moi? — Te faire jouer la comédie, Baptiste. — Ah! Monsieur, je sais bien que je sui» trop jeune. — Tu te trompes ; je veux te faire jouer la comédie, et la bonne comédie, et dans un véritable et assez joli théâtre, devant un public bien composé et avec un véritable orchestre. — Oh! ce serait vrai, Monsieur? — Oui, très- vrai,... et tu auras un maître de chant , un professeur de déclamation et d'autres maîtres encore. — Oh! mon Dieu! quel bonheur! Mais je vous ai dit de suite mon nom, moi, Monsieur... — Et tu voudrais savoir aussi le mien? cela est juste. Eh bien! je m'appelle Comte.
— C'est M. Comte ! venez, tâchons de lui parler un moment. . . Mais il est déjà trop tard, le vojlà qui monte avec Baptiste dans sou cabriolet... Us partent !... . Allons, il faut nous consoler; nous retrouverons probablement Baptiste' acteur du Théâ.tbe des Jeunes Elèves , et nous verrons dans un des numéros suivans ce qu'il devint entre les mains de cet ami de la jeunesse, qui, pour elle, sait si bien allier le plaisir et l'instruction , et à qui les grands théâtres de province, et même ceux de Paris, doivent plus d'un sujet distingué.
ABOXiPHZ XiSSSBXiZ.