LE RAPIN
< Ce n^est qu'à force d^eflbrls et d^assiduité que Ton parvient à la perfection ; alors, on peut mériter le nom de grand peintre ou celui d^homme de génie ; mais ce n^est pas sans peines et sans sacrifices que Ton atteint ce but glorieux. Aussi, bien peu y parriennent : néanmoins, il est toujours beau d'y prétendre, et d'avancer autant que Ton peut dans cette carrière. La préférence vers un art ou une science , s'appelle simplement le goût ; uni avec la persévérance , il produit la supériorité, qui devient du génie.
» De tous les arts, le plus difficile peut-ôtre est celui de peindre : il entraîne avec lui des études longues, sérieuses, et si peu lucratives, qu'il faut, pour arriver, être décidé à subir toutes les privations et toutes les fouffrances, quand on l'entreprend sans fortune. »
(M"« DE MoNTOLiEu Ludovxco,)
t ELEVE ES PETÎJTîi
La RAPixr.
HvBEK* Ijandbv à aon «ml, liioii eniBoux.
Rouen, 15 juillet 18«.
ÉciDÉMENT, mon cher Léon, je fais partie de l'atelier de M. Survilly ; je suis élève de ce grand maître; c'est une bonne fortune pour ton ami, et une iaveur fort briguée et rarement accordée.
Je t'écris dans le ravissement de la joie et du bonheur. Oh! que ne peux-tu les partager! J'avais peu de dispositions, comme tu sais, pour les sciences, et ma famille craignait qbe je ne manquasse d'intelligence; mais, depuis que je suis ici, je l'ai sentie grandir, et se développer tout-à-coup en moi. Comment, en effet, mon àme ne s'esalte-
rait-elle pas à la vue des chefe-d'œavre de nos grands maîtres ! Si tu entendais M. Survilly ! Avec quelle éloquence entraînante , il nous en fait sentir les beautés ! Sa parole vive, colorée et pleine de poésie, me laisse toujours étonné de sa puissance, et de la facilité avec laquelle je le comprends ! Tu désires, sans doute, que jeté raconte un peu la vie que nous menons ici, que je te fasse la description de mes études et de mes travaux. Quoique depuis peu de jours encore, je suive les cours de M. Survilly, j'ai cependant assez observé pour te mettre un peu au courant.
Nous sommes une douzaine à l'atelier : c'est ainsi que ie nomme la salle où nous nous réunissons pour travailler; je suis le plus jeune de tous, et pour cela , et aussi à cause de mon titre de dernier venu, M. Survilly m'a averti que je devais me montrer complaisant envers les plus anciens, et me faire un plaisir de leur rendre tous les petits services qu'ils pourraient réclamer de moi. Tu penses bien que j'ai trouvé la chose assez naturelle, et n'ai pas fait d'observations à cet égard. Du reste, mes camarades en usent sobrement, et sont de si bons enfans , que je me sentirais disposé à les obliger, lorsmême que M. Survilly ne me l'eût pas recommandé, et puis, au milieu de mon travail, j'avoue que je ne suis pas fâché d'avoir quelquefois à me déranger un peu ; c'est une distraction qui délasse. Ne te figures pas' cependant que nous soyons silencieux et toujours immobiles pendant le travail... Oh I pas du tout ; ici, on cause, on rit, on chante même quand on veut, on dit des bons mots ; mes camarades sont surtout très forts sur ce chapitre; moi, je ne comprends pas toujours; mais cela ne m'empêche pas d'en rire , et je crois que cela leur fait plaisir ; car ils se regardent entre eux, et rient encore plus. Je crois qu'ils sont tous très habiles ici. Tu sais cette belle tête d'Andromaque, qui, l'année dernière, m'a valu le prix de dessin à la pension, je la leur ai montrée, croyant bien mériter des éloges, mais point: ils l'ont tvo\i\ée .léchée (cela veut dire tatonnée, et faite à petits coups de crayons); puis, ils ont ajouté, que je n'étais qu'une vraie galette (un maladroit^ je présume),
et que mon professeur de dessin n'était qu'une perruque , un classique fossile f . . . M. D. . . ! une perruque ! C'est bien fort cela , Cependant, je n'ai pas voulu les contrarier, et j'ai gardé le silence, me promettant bien de ne leur plus montrer de mes anciens travaux. C'est la première fois que j'ai eu à me plaindre de leur politesse ; d'ordinaire, ils sont très complaisans avec moi, et c'est à qui m'aidera ou me donnera de bons conseils. Si l'un d'eux possède quelque livre amusant , quelque album remarquable ou plaisant , il est à toutle monde, et chacun s'en sert à son gré ; de même, une fois par semaine à déjeuner, c'est à chacun son tour de régaler les autres , et c'est une véritable fraternité. Tu t'imagines bien que je ne me suis pas fait tirer l'oreille. En partant de Paris, j'avais une dixaine de francs de mes économies sur mes menus-plaisirs ; comme ils en étaient, m'ont-ils dit, à recommencer le tour, cela me tombait heureusement, et j'ai bien fait les choses ; nous avons assez bien déjeuné ; mes camarades paraissent m'aimer beaucoup. Ils m'ont répété, plusieurs fois, que j'étais un bon garçon^ que j'avais d'heureuses dispositions, et que j'irais loin. Je t'avoue que ces paroles m'ont fait plaisir. Je suis rentré chez mon parrain Duroncey , où je demeure, heureux et satisfait de ma journée. Oui : je crois qu'ils ont dit vrai ; je me sens capable de quelque chose. La peinture, mon cher Léon, la peinture ! Oh I sublime talent d'animer la toile, et de lui faire exprimer les passions les plus terribles comme les plus douces ! Oh 1 Michel-Ange , Titien , Véronéze , Caravage! Grands hommes! Génies sublimes ! Oh ! si je pouvais un jour voir mon nom briller à côté... Mais je divague, tant je suis heureux ! Une seule chose manque à mon enchantement : mon ami Léon pour en être témoin et pour le partager ! Adieu, souviens-toi de moi et écris-moi.
Ton affectionné ,
Hubert Landry.
l4]B01f QVBBOITX A HVBBBT liABIDBY.
Paris» 20 juillet 1840.
Ta lettre m'a causé autant d'étonnement que de plaisir, mon bon Hubert. D'après ce que j'avais ouï dire dans le monde , je ne pensais pas que les abords de la carrière que tu entreprends fussent si riants et si faciles ; s'il en est autrement , j'en suis ravi pour toi, et tu n'en doutes pas ; mais es-tu bien sûr de tout ce que tu m'as écrit? As-tu assez étudié le caractère et les habitudes de tes nouveaux camarades, pour en parler avec tant d'assurance?... Tu sais que tu t'engoues facilement; ton imagination, vive et impressionnable, revêt de ses propres couleurs les objets qui te séduisent. Que la peinture soit un art merveilleux, je le veux bien; mais il me semble que c'est une raison pour qu'il soit très-difficile d'y réussir, et tu me semblés aller vite en besogne, quand tu penses déjà voir ton nom mêlé à celui des Rubens et des Le Poussin! Peut-être était-ce un peu l'effet de ton déjeuner ?. . .
A propos, je ne m'explique pas bien la circonstance extraordinaire qui met ton tour juste la semaine de ton arrivée... Je reconnais, au reste, ton franc et généreux caractère à l'empressement avec lequel tu as saisi l'occasion de te montrer bon camarade. Je ne conçois pas bien non plus, comment tu peux travailler en causant et en riant. J'avais cru jusqu'alors qu'une grande application en toutes choses, même en peinture, commandait le silence et le recueillement ; je m'étais sans doute trompé, et l'état que tu as choisi fait exception. C'est d'autant plus commode I Je ne suis pas si heureux, et mes mathématiques me demandent toujours un travail soutenu. Cependant, j e t'apprends que j'ai été le troisième en composition cette semaine. Ce petit succès a redoublé mon courage , et je me sens prêt à endurer avec résignation de nouvelles peines , et à franchir de plus grands obstacles que ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici. Je te dis tout ceci, parce que je sais que tu m'aimes
et que tu t'intéresses à tout ce qui peut m'advenir. Aucun de nos camarades n'est resté indiBérent à ta lettre; ils ont tous voulu la voir. Edouard Jarry, Adolphe Le Sèble, Edgard Badia et Jules Mounier^ me chargent de te dire qu'ils sont toujours tes amis ; j'espère bien pourtant qu'aucun d'eux n'a le droit de se dire autant que moi
Ton tout dévoué,
Léon Guéroux.
P. 'S. — Si tu veux en croire mon amitié^ tu te méfieras un peu de ton imagination et des apparences.
HVBBBT liAMDBV A lilÊOIf QvlîBOlJX.
Rouen, 28 juillet 1840.
Oui ; j'aurais dû me méfier de mon imagination et des apparences l Comme ils m'ont trompé ! Quel désenchantement ! J'ai le cœur rempli de tristesse et d'amertume, mon cher Léon, et, dans mes chagrins, ma première pensée a été pour toi. Je viens de relire ta lettre ; comme elle est juste et bien pensée; oh! oui, j'aurais dû me méfier des apparences; mais je veux te raconter mes mésaventures , et te parler à cœur ouvert, comme à mon meilleur, à mon seul ami. Oh ! tu ne me tromperais pas ainsi, toi, si loyal, si franc, si fidèle. Dès le lendemain de notre déjeuner, la conduite de mes camarades changea à mon égard : ils commencèrent à me demander beaucoup plus de petits services qu'à l'ordinaire ; je m'y prêtai de bonne grâce, quoiqu'un peu étonné de leur multiplicité ; ils n'étaient plus aussi prévenans, et supprimaient toutes les politesses qui faisaient, des services que je leur rendais , plutôt des actes de complaisance que d'obligation. Ce n'était plus : — Hubert, fais-moi le plaisir de m'aller acheter telle couleur;—^ mais : — Hubert, vas m'acheter ceci ou cela. — Quand ils causaient entreeux, et que je voulais y
placer mon mot :— Tais-toi, tu n'as pas la parole; — bientôt même, ils poussèrent si loin leur exigence, que je commençai à m'en fatiguer. — Hubert, nettoie ma palette; — Hubert, vas me chercher à déjeuner;— Hubert, vas m'acheterdu carton Bristol ; ou bien lave mes pinceaux; — vas reporter le modèle. — Cela n'en finissait plus ; j'avais à peine le temps de faire une esquisse sans me déranger vingt fois. Un jour, lassé de tant de découragemens, je feignis de ne pas entendre ce que me demandait un d'entre eux. — Est-ce que le rapin n'est pas là ? dit l'un ; le rapin est sourd, répliqua l'autre ; non, le rapin dort, ajouta un troisième. — Il faut le réveiller. Holà l hé 1 rapin ! ■— Comme je ne répondais pas, un hourra général s'éleva contre moi; je me levai alors, et leur dis, que jusqu'alors j'avais été complaisant avec eux, parce qu'ils s'y prenaient honnêtement; mais que dorénavant je me croirais dispensé de leur être utile, quand ils se croiraient dispensés d'être polis avec moi. Cette réponse les irrita au plus haut degré, et sans doute une scène violente allait avoir lieu dans l'atelier, quand un des plus anciens, imposant silence aux autres , me prit par la main , et m'emmena avec lui. Voici comme il me parla : « Tu te crois encore >» au collège où tous les rangs sont égaux; tu te trompes, mon >) garçon ; ici, le dernier venu n'est pas traité comme un élève, « bien qu'il le soit en effet ; il fait V apprentissage de Vatelier ; » j'ai vu que tu croyais ne nous devoir que des complaisan- »> ces, c'est une erreur ; tu nous dois tes services. — Quoi donc I » Suis-je votre domestique? — Non : tu es notre rapin. — Ra- » pin 1 Qu'est-ce que cela veut dire? — Cela veut dire que nous »» avons le droit d'exiger de toi tous les services , toutes les « courses, toutes les démarches, tous les soins qui regardent » spécialement l'atelier ; ainsi tu dois nettoyer nos palettes , la- ») ver nos pinceaux, préparer nos chevalets et nos toiles, ranger >» nos boites et nos couleurs, mettre en ordre l'atelier ; pour » cela, tu dois être arrivé avant, et partir après nous. Tu nous » dois de la docilité et de la soumission, comme à tes anciens. »» Tu ne peux pas te permettre de prendre part à nos conver- V sations, si nous ne t'y autorisons pas. En hiver, tu feras , dès
» le matiii^ le feu dans le poêle; tu auras soin de mettre devant n chacun de nous son modèle; il t'appartient encore d'aller chez » les marchands de couleurs^ ou les papetiers, pour nos besoins; » d'aller chercher nos déjeuners; de tenir la caraffe propre et » pleine d'eau ; c'est encore à toi d'aller ouvrir quand on sonne, » d'aider, celui qui te le demande, à baisser ou à élever son che- » valet; il est aussi de tradition, que c'est l'affaire du rapin de » bourrer les pipes des élèves, de les déboucher quand le tuyau » e;st obstrué, de leur acheter leur tabac ; ne trouver même pas )» trop extraordinaire que l'on te fasse brosser les habits le soir, » avant le départ ; cela se pratique aussi. — Mais c'est unesujé- » tion fort pénible et très humiliante. — Elle ne te parait ») ainsi que parce que tu n'y es pas habitué; d'ailleurs, mainte- ») natit on te la rend plus pénible, en effet, parce qu'on veut » t'éprouver, et te former le caractère; comme nous disons, ta » condition n'est point humiliante, puisque tous nous avons » été rapins, et que de. grands peintres ont ainsi commencé ; » c'est le premier degré de l'échelle, vois-tu. — Et si je ne » voulais pas vous obéir. — Tu serais bientôt forcé de t'y ré- » soudre, ou de quitter l'atelier, autrement tu deviendrais le » jouet, le plastron^ la bête noire des élèves ; il n'est sorte de )) farces, et de mauvaises plaisanteries qu'ils ne te fissent en- » durer. Il y a un proverbe qui dit : Avoir raison contre tout le » monde^ c'est avoir le plus grand tort : et tu sens que tu serais » la dupe de la raideur de ton caractère. — Mais où trouverai- » je le temps de travailler. — Tu dessineras peu , il est vrai ; » mais à force d'entendre raisonner peinture, de voir tes ca- >• marades effacer, corriger, étudier leurs travaux, tu appren- » dras à réfléchir, à comparer, à critiquer; tu connaîtras une «•grande partie de la théorie avant d'arriver à la pratique; et, » le jour où tu te livreras enfin à celle-ci, tu seras étonné de la » force de ta conception , de ta facilité d'exécution ; tu auras » plus acquis en voyant travailler, qu'en travaillant beaucoup, » toi-même ; d'ailleurs, un jeune homme de ton âge a le juge- » ment encore trap peu formé , pour profiter beaucoup dans. » une étude qui demande un jugement parfait; dans l'atelier,
— IW —
» tu t'acclimateras pour ainsi dire à l'art^ qui deviendra ainsi » ton élément naturel^ parce que tu y auras vécu avant que » d'en vivre. Etudie-toi, dès aujourd'hui, à vaincre un orgueil » mal placé; sois complaisant, souple, d'un caractère fecile, » et bientôt les persécutions feront place à la bienveillance et » à l'amitié. »
Ces conseils étaient raisonnables ; mais moi, je ne le fus pas assez pour les mettre à profit ; je ne sus pas dompter les révoltes de mon orgueil, et ma vie était devenu intolérable. Les élèves se sont acharnés à me former le caractère j comme le disait Auguste. Il n'est pas de cruelles plaisanteries dont je ne sois chaque jour la victime. L'un m'envoie à l'autre bout de la ville à une adresse supposée, et, quand je rentre, un sceau plein d'eau, placé au-dessus de la porte, se renverse sur moi , quand je la pousse ; les interpellations les plus injurieuses me sont prodiguées. — Tantôt, je suis rat, ou ropm, tantôt mêaum^^ m^outard, gamin; le tout, assaisonné d'épithètes peu flatteuses. Je n'ai pas besoin de te dire que le déjeuner que chacun devait payer à son tour, n'existait que pour moi. Je ne regretterais pas cet argent, si mes camarades étaient plus complaisans avec moi , et me prêtaient ce dont j'ai besoin ; mais rien . Je ne puis toucher à une boîte, qu'aussitôt je n'entende une voix me crier : — Que feit le rat ? — Moutard^ veux-tu bien laisser ma boîte ! . . . Je n'ai donc absolument à ma disposition, que le papier et le crayon que me donne mou oncle, qui ne veut pas me fournir autre chose, et prétend que c'est bien assez. Je serais pourtant si heureux de manier yn peu la couleur, de faire autre chose que du noir sur du blanc. Oh ! voilà pourquoi je regrette mes dix francs I — Peinture! art sublime! il faut bien t'aimer pour aller jusqu'à toi à travers de si rudes épreuves! Il y a dans la vie que je mène ici de quoi tuer la vocation la plus prononcée; il y a de quoi abrutir la plus noble intelligence. Oh ! je ne sais si je pourrai l'endurer, cette vie absurde, mélange de domesticité et d'ennuis révoltansi Je sens tous les j ours s'éteindre ma passion pour Fart. Oh! Rubens, Lesueur, David, Murillo, vous êtes perdus pour moi , et les rayons de
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votre gloire ne peuvent déjà plus percer qu'à peine le nuage épais dont mon àine est entourée! Plains-moi, cher Léon; car je suis dégoûté de tout, et ne crois plus qu'à une seule chose , à ton amitié.
Tout à toi ,
H. Landry.
Ij^OII OVKIIOIJX A HVBKIIV IiAMORT
15 août 1840.
Oh ! que ta lettre nous a fait de peine y cher ami 1 Tu souffres, et je ne suis pas là pour prendre ma part de tes chagrins, comme autrefois je prenais ma part de tes joies I Tu souffres, et je ne puis rien pour toi, que te plaindre, et te plaindre inutilement! Oh! vas, j'ai bien compris ton découragement, et, dans le premier moment, j'étais tout irrité contre tes mauvais camarades, et j'aurais voulu être là pour prendre ton parti et te venger, comme autrefois à la pension. Cependant, le lendemain, mes réflexions avaient apaisé mon indignation, et ils me paraissent aujourd'hui moins coupables. En passant eux-mêmes par la condition dont tu te plains aujourd'hui, n^ ont-ils pas, en quelque sorte, acquis le droit d'en user avec toi comme leurs devanciers en ont usé avec eux, et toi-même n'acquiers-tu pas le droit d'en user de même avec celui qui te suivra dans l'atelier 7 Ils ont peut-être abusé de leur droit, mais c'était pour t'éprouver, pour te former le caractère ; et cela ne me parait pas encore si déplacé. Où prendrais-tu autrement cette élasticité de caractère, cette souplesse vigoureuse, qui n'est point de la faiblesse, mais qu'on pourrait comparer au ressort qui acquiert d'autant plus de force qu'il a été comprimé davantage ; cette souplesse, qui fait que l'âme ploie un instant sous l'adversité pour se relever bientôt plus fière et plus forte. Bien des gens prétendent à
tort que la pensiou est l'image du monde ^ et qu'en vivant entre nous y nous apprenons à vivre avec les hommes : tu sais bien que c'est une erreur. Il n'y a pas de hiérarchie parmi nous ; nous sommes tous égaux entre nous, et tous égaux devant le maître. L'art, auquel tu te livres, est tout rempli de déceptions et d'obstacles ; souvent le succès y cache un revers, et la gloire n'y est bien souvent que le fruit de l'arbre de la douleur. Tu sais que Shakespeare a dit : Le laurier ne s'élève et ne prospère qu'arrosé par les larmes. Il faut donc qu'il ait appris à souffrir, celui qui aspire à ceindre son front des palmes de la gloire. Mais je m'aperçois que j'anticipe sur mes études ; je fais de la rhétorique, et ne suis encore qu'en seconde ; l'art de bien dire n'est peut-être que la faculté de ressentir vivement. Parle-moi donc un peu de tes études , de tes progrès , du genre que tu voudrais embrasser ; car j'ai entendu dire que , pour réussir dans les arts , il fallait adopter une spécialité. Quelle sera la tienne?... Quel sera ton genre? Peindras-tu le paysage y le portrait y le» intérieurs y la marine , les grandes pages historiques? Je crois que la tête irait mieux à ta nature que tous les autres genres. Te rappclles-tu les bonnes charges que tu nous faisais? C'est qu'en vérité elles étaient parfois frappantes, et, plus d'une fois, tu as eu à déplorer d'avoir été trop habile dans tes pochades. Tout le monde ne les prenait pas en liant. M. Survilly a-t-il dqà vu quelques-unes de tes études ? Que t'en a-t-il dit? Je suis sûr qn'ilte trouvera de la fecilWé. Tâche 'd'attii*er son attention par quelque chose de travaillé ; ses éloges te feront du bien dans l'esprit des élèves, et pourront peut-éYre faire cesser leurs mauvaises plaisante|îeâ. Voilà' qui ^ï*aît une belle vengeance, et digne dé mon ami Hubert i faire mieux que îes anciens. C'est qu'alors tout en restant rapih de nom , ce serait les moins avancés qui le seraient de fait. Adieu , courage ! courage!
Toujours ton ami , ' r' '•'
Léon Gué^ou^-
P.^S. — Juleé Mouniei^ t'envoie un 'album par l'occasion de
ma lettre. U compte dans un an. te le redemander pour jBaire fortune. Adolphe Lesèble t'envoie des estampes et des crayons de couleurs. U dit qu'il y a dans le salon de son père deux places vacantes aux côtés de la cheminée, et qu'il a compté sur toi pour les remplir. Edouard Jarry^ Edgard Badia et moi, nous t'envoyons une boîte de çouleprs au grand complet^ avec des toiles de différentes grandeurs. Nous voulons, aux vacantces, voyager en Normandie, et en revenir chacun avec notre portrait que nous donnerons à nos mères.
. HvmBT liAMiimT à «Mi Àmmîm de peiistoii.
25 septembre 1840.
Ohl la bonne lettre que vous m'avez écrite par l'entremise de Léon. Oh I les bons amis que vous êtes ! Je ne puis vous dire le plaisir que m'ont fait vos jolis souvenirs et le courage qu'ils m'ont inspiré! Je n'ignore pas que, pour me les faire, vous vous êtes chacun privés , pendant plusieurs mois peutêtre, de tout.plaisirl... OKL cette idée me le» rend mille fois plus prédeux. Avec quelle délicatesse, avec quelle grâce vous me les avez offerts ! Mais vos intentions , que vous n'exprimez que pour rendre mon obligation plus légère , je les remplirai; j'y. mettrai du moins tous mes efforts. J'ai bien compris, Léon> ce que tu voulais me faire entendre; oui, je dois redoubler d/s travail et de persévérance; chaque jour doit. être marqué par un progrès nouveau. Comment parviendrais-je autrement à faire tpn portrait dans quelques mois? et l'album de Jules Mounier^ et les sujets qu'attend Adolphe Lesèble. Dès le lendemain du jour où je reçus ta lettre toute pleine de si bons conseils, je me mis à les suivre. J'en recueille déjà le fruit: mes camarades sont redevenus bienveillans à mon égard, depuis qu'ils me voient me livrer avec une ardeur nouvelle au travail. Je fais toujours les courses; mais ils m'en épargnent
le plus posdible^ et chacun tâche de se passer de mes services. J^ai montré mes études à M. Survilly ; il a bien voulu m'y indiquer les corrections, et me croît assez avancé pour commencer des études à Fhuile. Oh ! quelle joie ce fut pour moi , le jour où j'ouvris votre belle boîte pour m'en servir. Je tremblais de plaisir en préparant mes couleurs sur ma palette. Oh ! que de difficultés offre Fart de peindre ! Tantôt c'est la couleur qui est trop chaude et exagère les tons de la nature, tantôt elle est trop froide et reste au-dessous ; puis ce sont encore les combinaisons de la lumière et de la perspective, les demi-teintes, les clair-obscurs , obstacles sans cesse renaissans , et qu'avec des années d'étude on ne pourrait surmonter sans l'expérience du maître. Mais aussi quelle joie, quand on est parvenu à mettre sur la toile une image fidèle ! Quel triomphe , quand ce qui n'existait que dans l'imagination prend une forme , une figure sous le pinceau, s'anime et devient en quelque sorte vivant! — Tu me demandes quelle spécialité sera la mienne , je n'en sais rien encore. Aujourd'hui je me borne à étudier. Pour adopter un genre, il faut les connaître à peu près tous, savoir en apprécier les difficultés et les avantages, et surtout se connaître bien soi-même, avoir une juste idée de ses forces, afin de ne pas entreprendre plus ou moins qu'on ne pourrait exécuter. Tu vois que je suis encore loin de pouvoir faire un choix. D'ailleurs, les maîtres eux-mêmes sont très-partages, non-seulement sur les difficultés particulières à chaque genre, mais même sur la manière de composer dans le même genre. L'un donne tout à la forme, l'autre tout à la couleur; celui-ci croit que le beau doit toujours être l'expression de la nature telle qu'elle se présente ; celui-là pense que la peinture, comme la poésie, ne doit choisir dans la nature que ce qui est d'accord avec l'idée qu'on se forme généralement de la beauté. L'un fait du beau une chose absolue, et l'autre une chose relative. Je ne finirais pas, si je voulais te faire la description de tous les avis qui partagent les peintres en partisans de V École flamande^ de F École allemande^ de F École florentine , de l'École française j etc., etc. Je me borne à te dire que le champ qui s'ouvre devant moi s'agrandit tous les
jours à mes yeux, et devient incommensurable. Combien on se trouve ignorant^ quand on commence à savoir un peu quelque chose ! Mes camarades m^aident de tout leur pouvoir, et commencent à dire que le titre de rapin pourra bientôt convenir à un autre qu'à moi dans Tatelier. Ce qu'ils en disent n'est sans doute que pour m'encourager ; néanmoins, je leur en sais bon gré. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il ne me tombe plus de sceau d'eau sur la tête. Mes camarades ont même voulu fêter la bien-venue du rapirij et l'un d'eux a payé à déjeuner à tout l'atelier en mon honneur. Ils prétendent que je dois leur avoir obligation de ce qu'ils m'ont formé le caractère. Moi, je sais bien, mes bons amis^ à qui j'ai l'obligation d'avoir repris courage^ et vous n'ignorez pas que c'est vous seuls qui m'avez formé le carojctère. Votre amitié a été le talisman qui m'a rendu la bienveillance de mes nouveaux camarades et l'estime du maître. Adieu, je vous embrasse tous affectueusement.
Votre ami,
Hubert Landry.
P.-5.-- Peut-être, si vous venez aux vacances, trouverez-vous quelque chose sur vos toiles et sur vos albums : j'essaierai du moins . Dans tous les cas, vous me rendrez bien heureux.