‹ Les enfans peints par eux-mêmes: sujets de composition donnés a ses élèvesChapitre 25 sur 32 · FILS DU CULTIVATEUR · texte numérisé non relu

FILS DU CULTIVATEUR

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pris en général, c'est-à-dire tel quUl se présente neuf fois sur dix.

Ses travaux seront, en miniature, les travaux dé son père, et sa vie prendra la couleur de la sienne. Jusqu'à l'âge de sept ou huit ans, il se traîne dans la ferme , patauge dans les étables , court et flâne dans les champs ; loin d'être utile à sa fa mille , il lui est bien plutôt un embarras et une gêne continuelle ; car il exige encore de la part de sa mère une surveillance et des soins assidus ; mais il s'est familiarisé avec les aspects de la campagne ; il connaît très-bien les animaux, et déjà s'est habitué, à l'exemple de son père ou de sa mère, à marcher parmi eux, à leur imposer l'empire de sa volonté ; il n'a jamais rien fait, ou bien peu de chose encore , mais il sait ce qu'il faut faire , parce que cela s'est fait mille fois sous ses yeux. Il sait quelle nourriture convient aux chevaux , quelle aux vaches , quelle aux cochons , quelle aux poules , etc. Il sait à quelle heure et comment on la leur donne, et comment on la leur prépare ; il distingue déjà par leurs noms particuliers tous les instrumen:s aratoires : ceci €st une houe^ et cela un soc de charrue ^ et cet autre une binette ; déjà, il vous dira tout ce qui compose le harnachement des <>hevaux de son père: la bride j le mors y V œillère y le trait , etc.; il ne demandera pas à quel temps on sème, à quelle époque on moissonne, ni le moment de la vendange, etc. Toutes ces connaissances lui sont familières. Né dans la ferme , élevé au milieu des occupations qui doivent un jour être les siennes, il les connaît aussi parfaitement que le fils d'un menuisier, élevé dans l'atelier de son père, peut connaître ses outils et leurs usages. Mais le voici arrivé à l'époque où ses services peuvent acquérir une valeur réelle.

Pour fixer davantage l'esprit sur l'emploi qu'il doit faire de ses premières connaissances, de son temps et de ses forces, prenons-le à l'âge de treize ou quatorze ans. Il est généralement fort et robuste ; la vie du grand air, et des occupations , presque toujours matérielles, ont développé et assuré sa constitution physique beaucoup plus que son intelligence : dans nos villes où le contraire ne se présente que trop souvent, on lui donnerait

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seize ou dix* aept ans. U peut donc être employé avec profit par sa fomille, et sa vie commence à être occupée comme celle de son père, c'est-à^-dire sans relâche.

Mais, comme ses travaux, bien qu'assez uniformes, ne se renferment pas tous dans un même cercle , et qu'ils varient sui* vant les saisons et suivant les lieux, nous sentons la nécessité de partager notre travail d'après ces circonstances. Il est em^ ployé au dehors ou au dedans de la ferme ; au dedans, ses oc* cupatious sont presque toujours les mêmes ; levé à cinq heures du matin , son premier soin est de visiter les étables, de les net* toyer, de s'assurer qu'aucune bête n'est malade, et enfin de renouveler leur litière et leurs provisions ; il aide ensuite sa mère à préparer la soupe des garçons de ferme et des ouvriers ; il fait cuire les pomâies de terre, et les porte aux cochons ; il ira tirer de l'eau au puits, ou en ira chercher soit à la fontaine, soit à la rivière; il balaie la cour de la ferme,, le devant de la porte ; c'est à lui qu'appartient le soin d'enchaîner les chiens de basses cour^ de les désenchaîner le soir, de leur donner leur piUince; aussi les g;ros dogues, gardiens fidèles de la ferme, le connaissent^ ils bien, et c'est plaisir de les voir bondîr avec joie autour de lui, et lui demander humblement une caresse. Les vaches aussi con* naissent sa voix et son pas ; quand, dès le matin, il vient leur rendre visite, elles l'accueillent par leurs mugissemens, s'agir tent dans l'étable, et tournent vers lui leurs gros yeux hébétés ; les plus récalcitrantes se laissent traire par lui sans résistance ; le gros limonier de son père hennit à son approche, et frappe du pied la terre ; il lui parle, et le cheval l'entend, le suit hors de l'écurie sans longe et sans bride , se laisse bonnement étriller et harnacher par cet enfant de douze ans , sans témoigner jamais la moindre indocilité ; il le fait, à la voix, se placer dans les brancards de la charrette, juste au point où il peut être attelé. N'ayez pas peur que le cheval se fâche ou s'emporte ; il s'irriterait peut-être contre un homme ^ mais il se laissera docilement mener par un enfant ; car ce n'est plus un joug qu'on lui impose, mais une autorité qu'il accepte. Si la ferme de son père est située près d'une grande ville , il aura au moins une

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fois par semaine une nuit toute entière à consacrer à la préparation des objets qu'il doit porter à la ville. Ne vous imaginez pas que le cultivateur apporte au marché ses légumes et ses fruits tels qu'il les a récoltés. Non: il faut nettoyer les pommes de terre de la terre qui les recouvre encore ; il faut en edlever la tige et les bourgeons; les plus belles sont séparées des autres ^ celles d'une meilleure qualité mises à part; les carottes devront être réunies par bottes; il y aura des bottes de carottes à 6 sous et d'autres à 3; les ognons ne sont pas les légumes qui lui coûtent le moins de peine ; vous savez la singulière propriété qu'a ce légume de dégager une odeur qui irrite le sens olfacteur, et fait pleurer celui qui l'épluche j eh bien! il faut qu'il en épluche, lui, des milliers dans sa nuit ; aussi ses yeux pleurent-ils pendant tout ce travail, et restent-ils rouges et fatigués long- temps après. Vous concevez que les fruits demandent plus de soins encore. Ici ce sont les poires qu'il faut ranger par espèce, et, dans chaque espèce, choisir les plus belles; les raisins qu'il faut mettre en paniers, de manière à ce qu'ils ne s'écrasent pas, et les cerises, et les abricots, etc. Quand il a passé toute la nuit dans ce travail, à trois heures du matin, il charge la charrette, y atlèle le cheval, et, accompagné de sa mère (le père doit rester à surveiller les travaux de la ferme), il se dirige vers la ville. Mais, comme il est accablé de fatigue, ainsi que sa mère, il arrive souvent que, tombant de sommeil , il lâche les guides, et le cheval va à sa volonté ; mais la bonne bête n'en abusera pas ; il connaît son chemin, et le suivra bien tranquillement jusqu'au bout, n'en allant ni plus vite, ni plus doucement; le pauvre garçon ne se réveille qu'à la barrière, ou, par habitude, le cheval s'arrête de lui-même , les douaniers venant régulièrement visiter la voiture, pour s'assurer qu'elle n'introduit pas frauduleusement dans la ville les marchandises qui doivent payer un droit d'entrée. A moins d'avoir voyagé de la sorte , on ne peut se figurer les peines qu'un tel moyen de transport fait éprouver en hiver: la voiture n'est couverte que d'une toile légère; elle est ouverte à tous les vents, et il faut y rester deux ou trois heures sans

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mouvement; les extrémités du corps sont presque gelées quand on arriveau marché, et tellement engourdies par le froid, qu'on peut à peine se tenir sur ses pieds. A la Halle, la vente se fait rapidement, et, à sept heures du matin, les voitures s'en retournent vides ; mais, au marché, où les denrées se vendent plus avantageusement du reste, la vente prend la journée entière . L'un veut plusieurs boisseaux, ou un sac de pommes de terre ; l'autre une quantité de carottes ou de navets ; il lui fout quelqu'un pour les porter. Le fils du cultivateur n'est pas avare de ses peines, et, pour un modique salaire, il va prendre sur son dos un sac de pommes de terre ou une hottèe d'autres légumes, et les porter à l'autre bout de la ville.

Nous avons dit que ses travaux yariaient encore pendant les saisons; parmi ceux du printemps ^ nous devons citer le soin qu'il partage avec son père d'émonder les arbres, de les tailler, de bêcher le jardin potager, de planter le.s légumes/dé les arroser quand il est nécessaire , d'en arracher les mauvaises herbes ; il va piquer les pommes de terre et les betteraves , c'est-à-dire relever la terre à leur pied; quelquefois aussi il fait, à cette époque, la semaille des blés de mars.

Uété lui amène la fenaison ; c'est-à-dire qu'à cette époque on va faucher les herbes des prés; ce travail exigeant une grande habitude de la faulx^ et plus de force que n'en pourrait avoir un jeune homme de cet âge, les hommes seuls en sont chargés ; mais aux enfans on donne le soin de faner; pour cela, ils retournent avec une fourche tous les tas de foin préparés par les faucheurs , afin que la chaleur du soleil les puisse sécher plus promptement; le fils du fermier, parvenu à l'âge où nous l'avons pris, saura aussi botteler; c'est-à-dire mettre les herbes en bottes égales et les attacher avec des liens de foin tordu. Pour ce travail, qui n'est pas le plus facile, et exige une aptitude particulière, l'ouvrier, toujours sur ses genoux, les protège par des genouillères en cuir ; pour tordre le foiii en liens , il se sert d'une cheville de bois, taillée pour cet usage. Puis, viennent les cerises ; il faut grimper sur les cerisiers , et notre garçon n'en donnerait la commission à personne; d'autant qu'il lui

est permis de s^en régaler à son aise , tout en remplissant les paniers qui, suspendus par une corde à la plus grosse branche, montent et descendent, à mesure qu'ils sont remplis en baiitet vidés en bas. Les abricots et les pêches ne le verront pas non plus livré à la paresse. C'est à lui qu'est réservée la cueillette des fraises qui parent nos tables du mois de mai au mois de septembre. Ce travail est plutôt un plaisir qu'une fatigue, et se renouvelle presque chaque jour. Quand il n'a rien de mieux à faire , il se tient armé d'une gaule, dans les blés de son père, et les protège contre l'avidité des poules du pays et des pigeons des voisins. Mais voici la moisson qui arrive , époque nouvelle de fatigues et de peines. S'il est d'âge à travailler avec les moissonneurs , vous le verrez confondu parmi eux , ne s'en distinguant que par ison activité, dès l'aube matinale jusqu'au coucher du so*leil , le dos courbé ibous un soleil sans ombre qui le brûle, poignées par poignées, scier le blé parvenu à sa maturité ; c'est un des travaux les plus importans de l'année, et qui doit s'accomplir avec une grande rapidité, par la raison que, si une pluie abondante survenait lorsque le blé, coupé sur pied, est encore étendu sur lés sillons, l'humidité pourrait le gâter du lé pourrir, et ce serait la ruine du cultivateur. Aussi, on se hâte, on ne prend que le repos lé plus absolument indispensable ; la moisson ne saurait aller trop vite. Si le fermier est riche et généreux , il fera la përt du glaneur^ que , dans leur simple langage, ils appellent la pari du bon Dieu; et, le lendemain, vous verrez de pauvres femmes et de faibles enfans, venir dans les sillons dépouillés , ramasser un à un les rares épis tombés de la gerbe opulente; courbés vers la terre, les pauvres gens , à chaque épi qu'ils trouvent, bénissent le maître du champ qui le leur a laissé ; cette bénédiction du pauvre au riche ne sera pas vaine, croyez-le , c'est, de tous les moyens de se concilier le ciel , le plus sûr; et malheur au fermier riche et avare qui ordonne à ses moissonneurs de ne rien laisser au pauvre glaneur 3 Dieu ne bénira pas ses moissons; car le pauvre ne les aura pas bénies 1

A l'été brûlant, succède Y automne ; après la moissoo^ voici

la vendange et la récolte des fruits; le temps s'est rafraicht, et le soleil ne brûle plus la terre; aussi le travail s'allège; il devient presque un plaisir; regardez les gais vendangeurs qui viennent remplir leurs hottes d'un raisin mûr et sucré ; les plus belles grappes, les plus fraîches , les plus appétissantes, seront mises à part pour être vendues avantageusement à la ville, ou suspendues par la queue au plafond de la chambre aux provisions, elles serout servies pendant la froide saison sur la table du fermier, et lui rappelleront l'été au milieu de l'hiver; le reste sera porté à la cuve où il subira les préparations nécessaires à faire du vin avec le suc qu'il contient. Voici venir les récoltes des pommes, des poires, des noix et des noisettes. On gaule les pommes et les poires qui doivent servir à faire du cidre ; c'est-à-dire qu'on les fait tomber de l'arbre en les frappant d'en bas avec une gaule assez longue pour les atteindre. Les noix se récoltent de même ; aussi, dit-on , qu'on va abattre des noix. Les pommes et les poires , qui doivent être servies sur les tables, sont cueillies à la main de la même manière que les cerises , et je n'ai pas besoin de dire que le fils du cultivateur n'en laisse le soin à personne. Voici le temps de labourer la terre. Trop jeune encore et trop inexpérimenté pour ce rude et difficile travail, le fils du cultivateur suivra néanmoins son père dans les guérêts ; il apprendra sous lui l'art de creuser un sillon, de soulever à propos le soc de la charrue, sans blesser les bœufs ou les chevaux qui la tirent, à peser sur elle quand la terre est trop lourde, etc. Un fouet à la main, il excite ou retient Tattelage, suivant les ordres de son père; il apprendra aussi sous lui , à cette époque, l'art d'ensemencer les sillons creusés par la charrue, et de leur confier, avec prudence, l'espoir de la moisson de l'année suivante.

Mais l'air devient plus froid , les prairies sont dépouillées de gazon, les champs n'offrent plus à l'œil attristé que la terre nue, les arbres laissent tomber de leur front leur dernière couronne de verdure; le triste hiver s'avance ; bientôt la neige couvrira la campagne, alors ses occupations changeront encore, et se renfermeront presque entièrement dans la ferme. Le blé est rentré

dans la grange; mais il fout battre les épis, pour en faire sortir les grains qui y sont renfermés ; vous le retrouverez donc encore dans la grange, armé d'un fléau , et faisant de son mieux pour égaler par son courage la force des hommes faits : ce travail accompli, il préparera les provisions de la saison. Remarquez bien qu'en vous disant : il fait ceci ou cela , je ne prétends pas vous dire qu'il agisse d'après sa seule volonté; je suppose toujours qu'il n'agit que d'après les ordres du chef de la famille , et presque toujours sous ses yeux ; mais enfin il se livre à tous les travaux que je viens de vous décrire sommairement.

C'est aussi pendant l'hiver que se perfectionne l'éduôation du fils du cultivateur; ses occupations étant moins nombreuses pendant cette saison, il a plus de temps à donner à son instruction; dans les villages populeux, il fréquente l'école communale; dans les petits bourgs, il s'instruit sous le magister de l'endroit. Son instruction n'est jamais ni bien profonde , ni bien variée ; quand il sait lire , écrire et faire les quatre règles de l'arithmétique , il passe pour très-avancé, et ne va pas plus loin.

Bien que chacune des quatre saisons offre ses plaisirs et ses fêtes aux habitans des campagnes, l'hiver est pour eux le temps le plus fertile en plaisirs. La Nativité de Jésus- Christ y le fameux jour de Noély est ia plus brillante de leurs solennités ; chacun s'y prépare long-temps à l'avance , et , à son occasion, le village est en joie ; puis, viennent le Jour de F An y les Rois , que l'on fête en famille, et où l'on crée un monarque du festin. Royauté modeste et bienveillante , toute de joie et d'abandon, qui, au contraire des autres royautés , ne coûte de larmes et de sang , ni au monarque, ni aux sujets; enfin , les jowrs gras, où l'oie réservée vient embellir la table rustique et exciter l'appétit des convives. Les dimanches sont ses jours ordinaires de fête et de repos. Il ne manquerait pas la grand*messe le matin , et le cabaret le soir ; les jeux de quilles ou de siam, les boules ou le tir d Voie, Vous vous étonnez peut-être de ne pas voir figurer ici les longues veillées champêtres où l'auditoire ignorant s'épouvante aux contes de revenanset de fantômes; mais, hélas !

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c'est qu'elles n'existent plus guères que dans les livres, ces veillées de f hiver. Aujourd'hui le peuple des campagaes ne croît plus guères aux revenans , ne s'intéresse guères aux contes dn soir. La civilisation qui, en marchant, broie sous ses pas bien des préjugés et bien des erreurs grossières , a aussi détruit bien des plaisirs. On chercherait en vain aujourd'hui dans la plupart des campagnes cette aménité de mœurs , cette simplicité de caractère , ces habitudes de bon voisinage qui , il y a cinquante ans à peine, séparaient d'une manière si tranchée le villageois du citadin. Toul s'est fondu dans le vaste creuset dee révolutions, tout s'est nivelé; aujourd'hui rien ne distingue plus la plupart des habitans des campagnes des habitans des villes , que la nature de leurs travaux. A peu de chose près, leur costume est semblable, et leur langage niéme diffère peu; cependant il leur reste encore quelques traits particuliers qui peuvent mettre sur la voie de ce qu'ils étaient autrefois ; bientôt , sans doute , ils auront entièrement perdu le peu qui leur reste de leur individualité, qui, s'effaçant chaque jour, tend, comme chaque chose , à s'absorber dans la couleur générale de l'époque. Saisissons donc ce que leur caractère offre encore de saillies à l'observation.

Courbé autrefois sous un joug oppresseur, le paysan, n'osant résister ouvertement , empruntait des ressources à l'esprit de ruse et de fourberie. De là , il resta rusé et traître. Comme il avait san^ cesse à redouter quelque piège tendu sous ses pas ; comme il avait, en outre, la conscience de son ignorance, il devint méfiant et ombrageux; par un abus odieux des privilèges accordés à ses seigneurs , il se voyait souvent dépouillé du fruit de ses travaux ; il apprit donc à attribuer à l'argent une valeur d'autant plus grande à ses yeux , d'autant plus inappréciable, qu'elle seule lui offrait un peu de liberté, qu'il lui était plue pénible de s'en procurer, enfin, que ses maîtres s'en montraient plus avides, il devint avare; rendu, par l'habitude autant que par le défaut de sentiment de ses droits et de sa dignité morale , faible et sans énergie , et bientôt humble et rampant 4evant eux, il n'éiait pas sans maudire quelquefois leur ty-

rannie» et passant alors ^ ce qui se voit constamment, d'un excès à l'autre, d'humble il se fit insolent; il était donc, à cette époque déjà reculée, rusé et traître , méfiant et ombrageux , humblement adulateur à l'occasion, avare, ef, quand il le pouvait impunément, insolent. De ce qu'il était alors, on retroi^ve encore les traces aujourd'hui , avec les modifications qu'a dû opérer sur lui une civilisation nouvelle. Il est resté généralement cauteleux, méfiant, avare, bassement flatteur, suivant ses intérêts, souvent insolent et toujours entêté ; car il est encore trop ignorant pour savoir distinguer le meilleur entre deux avis, pour savoir le suivre. Mais, devenu plus policé, il sait dissimuler ses défauts sous un vernis de qualité; il n'est plus rusé, il est habile; sa méfiance, c'est de la prudence; son avarice, de Y économie. — L'argent est si difficile à gagner! vous dit-il sans cesse ; — son insolence n'est que de la dignité. — Il en vaut bien un autre, et il ne faut pas , parce qu'il n'est qu'un paysan, qu'on s'imagine lui faire la loi ; oui-dà ! — Ce reste d'exagération vient encore d'un sentiment d'infériorité contre lequel se révolte intérieurement son orgueil ; il n'est pas encore bien accoutumé à son indépendance, il n'est pas encore bien sur de ses droits ; et, comme il en doute, il s'assure de leur exercice par leur abus. Sous le costume du XIX^ siècle, vous voyez encore percer le paysan du XVII". Mais ceci s'effactTa bientôt ; bientôt il ne se distinguera plus des autres classes d'hommes , ni par ses défauts, ni par ses qualités. Si, comme dit un philosophe, l'homme a souvent les défauts opposés à ses qualités , et qui ne sont, pour ainsi dire, que l'exagération de celles-ci, nous devons dire que le paysan est prudent , rangé ,• économe ; il laisse toujours plus à ses enfans qu'il n'a reçu de son père , et rien n'est plus rare qu'un cultivateur qui se ruine par sa faute. Son costume varie suivant les départemens ; ceux qui sont demeurés les plus pittoresques, se voient dans les départemens du Nord et du Midi, dans l'ancien Roussillon, la Guyenne, la Bretagne, etc., comme on les retrouve partout , il est inutile d'en faire ici la description. Les départemens, à un rayon de pkis de cinquante lieues de Paris, n'offrent dans le costume de leurs

habitans aucune ou presqu'aucune différence avec ceux de nos ouvriers. C'est la blouse, les sabots et la casquette : les dimanches et les jours de fêtes, il endosse la veste^ le gilet et le pantalon de velours. Comme je ne veux pourtant pas vous laisser une trop fâcheuse impression du fils du cultivateur, je veux terminer en vous racontant une petite anecdote dont j'ai été le témoin et l'admirateur. Je vous la donne pour vraie , entièrement vraie , et vous prie de l'accepter comme telle.

Elle vous prouvera, d'abord, qu'il n'est pas de règle «ans exception; elle vous démontrera ensuite que les défauts, les plus signalés, peuvent, à force de volonté, se convertir en qualités précieuses ; et enfin que, quel que soit le degré de déviation morale, où un individu s'est laissé entraîner, il ne doit jamais désespérer de lui-même, et jamais les autres ne doivent désespérer de lui ; tant que, passant courageusement au travers de tous ses défauts, on peut rencontrer un bon cœur.

La famille Lemaire , riches cultivateurs, propriétaires des environs de Paris, se composait de sept individus : le père, la mère et cinq enfans. Certes, les époux Lemaire eussent été heureux, si leur fils aîné, Louis, n'eût troublé leur tranquillité par son détestable caractère; coureur, flâneur, paresseux au-delà de toute idée, emporté jusqu'à la fureur, d'une humeur farouche et atrabilaire, d'une indomptable indocilité, Louis faisait trembler sa famille pour son avenir, et le jeune homme de quinze ans n'annonçait que trop ce que serait l'homme fait; contre ce caractère sauvage, étaient venues se briser et les exhortations de sa mère, et les réprimandes du père, et même de sévères corrections; c'était à en désespérer.

A cette époque, le père Lemaire, qui avait la funeste habitude de s'enivrer, s'égara une nuit en revenant à pied de la ville; plusieurs jours se passèrent sans que sa famille désolée en entendit parler; enfin, on retrouva son cadavre dans la rivière. Commentée malheur arriva-t-il? Personne ne pourrait l'expliquer, et moi pas plus qu'un autre; je n'invente pas, je raconte. Je ne vous peindrai pas la désolation de la famille ; Louis seul parut insensible; mais celte insensibilité n'était qu'à la

surface^ comme vous allez bientôt le voir : cette rude nature pouvait être frappée au dedans, mais jamais au dehors; or, un bouleversement s'était opéré dans son intelligence et dans son cœur. Louis ne pleura pas; il ne savait pas pleurer^ il ne l'avait jamais su; il ne fit aucune promesse, n'offrit aucune consolation à sa mère désolée, n'essaya d'aucune manière de tarir les pleurs de ses frères et de ses sœurs.... Il fit bien plus....

Le lendemain de cette nouvelle, il se leva avant Taurore , parcourut les étables et les écuries, alla donner à manger aux bétes; puis^ fut dans les champs surveiller ses ouvriers; seul, il allait vendre ses légumes à la ville, et en rapportait scrupuleusement le prix à sa mère ! Il voulut même placer en pension son plus jeune frère et sa sœur cadette. Il parlait aux ouvriers , et, à chacun , avec une autorité telle , qu'on n'osait ni répondre, ni résister. L'ordre le plus parfait , la discipline la plus sévère régnait dans la ferme ; les rentrées se faisaient régulièrement ; les paiemens étaient toujours prêts ; chacun s'étonnait, avec raison, de la nouvelle conduite de Louis ; sa mère voyait tous les travaux se faire et s'accomplir sous ses yeux, sans presque avoir à s'en occuper; d'une main ferme, et avec une activité infatigable , Louis protégeait les intérêts de sa famille ; et, sans la peine que celle-ci ressentait encore de la perte bien douloureuse du père Lemaire, elle n'eût pu s'apercevoir qu'il lui manquait un chef. La conduite de Louis ne se démentit jamais; ce qu'il était devenu en un seul jour, il le resta toujours ; il n'avait pas pleuré son père, lui ; mais en honneur de sa mémoire, par respect pour lui, d'un seul coup, il avait tranché jusque dans leurs racines les vices qui croissaient dans son cœur, et les avait remplacés, au même instant, par de nobles et grandes vertus. C'est que c'était un cœur bon et fort, voyez-vous , et qu'avec ces cœurs-là , on peut espérer de telles métamorphoses. Si vous voulez avoir le secret de la merveilleuse transformation qui s'opéra dans Louis, il est tout entier dans une réponse qu'il fit à sa mère, trois ans après le triste accident qui la rendit veuve.

— Comment donc^ as-tu fait^ lui disait-elle un soir, mon cher Louis, pour devenir comme ça, tout de suite, un si brave garçon, toi, qui ne valait rien du tout la veille? — Ne leur fallaitil pas un père, répond Louis, en regardant ses frères et ses sœurs silencieusement assis autour de lui , et attentifs à ses paroles, et qui donc leur en eût servi, si ce n'est moi?...

Ainsi , le merveilleux changement s'expliquait par rattachement qu'il portait à ses jeunes frères et à ses sœurs ; mais, croyezle aussi , Louis voulut alléger sa mère du poids immense que la mort de son père laissait peser sur elle. Il ne se dit pas : Cela est bien difficile d'être si laborieux ; cela est bien difficile de se priver des jeux et des plaisirs, auxquels je suis si bien habitué. Pion : il ne vit qu^une seule chose , la nécessité de changer sa conduite ; il ne se dit qu'un seul mot : J'étais mauvais sujet, et je deviendrai bon sujet , et non pas dans six mois ou danâ un an, mais demain. Vous avez vu comme il tint parole, et maintenant convenez d'une chose avec moi, c'est que rien n'est impossible à un bon cœur, soutenu d'une forte volonté.

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