‹ Les enfans peints par eux-mêmes: sujets de composition donnés a ses élèvesChapitre 24 sur 32 · POUR LES DÉBUTS DE M. BATISTE · texte numérisé non relu

POUR LES DÉBUTS DE M. BATISTE

BYRONA L'ÉCOLE D^HARROW,

Vauderille en un acte et en prose.

M. BATISTE remplira le rôle d'OLlVIER.

LES HOHIIIES DE QUilZE AISp

Comédie-Tanderille en un acte.

L'affiche contenait encore d'autres détails sur plusieurs pièces qui se jouaient ce soir-là même; car vous savez que le directeur du théâtre n'épargne pas le plaisir à ses jeunes spectateurs; mais je vous avoue que je ne vis qu'une seule pièce et qu'un seul nom : — V École d'Harrow, — Batiste Gnirot. — C'était assez pour exciter au plus haut degré chez moi le désir d'aller ce soir au théâtre. — Voyez donc^ mon cher oncle, m'écriai-je, le petit Saltimbanque, dont je vous ai entretenu, débute ce soir au Théâtre-Comte, dans le rôle d'Olivier de Y École d'Harrow. Est-ce que vous ne seriez pas bien curieux de le voir? — Moins

que toi sans doute, mon cher Jules, me répondit-il en souriant, comme il fait toujours quand il voit que je veux obtenir quelque chose de lui. — C'est vrai, mon oncle; mais assez néanmoins pour que cela ne vous contrarie pas trop d'assister avec moi à cette représentation. — Mais, cher enfant, tu sais bien que j'ai l'habitude de me coucher de très-bonne heure. — Oui, cher oncle, mais vous vous levez aussi tous les jours dès le grand matin. — Eh! bien ? — Eh ! bien, ne pourriez- vous pas, pour une fois, vous lever un peu plus tard ; cela ne nuirait pas à votre santé; vous ne vous en apercevriez pas, et vous me rendriez bien heureux. -— Eh ! bien , monsieur Jules , nous ferons ce que vous voulez, puisqu'il faut toujours qu'il en soit ainsi. — Vous êtes si aimable , si bon pour moi, mon oncle. — Allons ! voilà qui est dit; mais, comme nous demeurons fort loin, et qu'il serait un peu tard pour la pièce, s'il nous fallait retourner à la maison , nous allons entrer au restaurant Bifi ; nous y dînerons, et nous serons presque tout portés pour ne pas courir le risque d'arriver trop tard. — C'est ainsi qu'est mon oncle ; quand il se met en frais, ce n'est pas pour un peu, et il est rare qu'avec lui un plaisir marche seul ; il ne fait pas les choses à demi. Je ne vous parlerai pas du dîner, pendant lequel mon oncle prit un malin plaisir à exciter mes craintes sur le résultat des débuts de ce pauvre JSati^te, qui m'intéressait si fort. U me fit trembler pour lui, et me rendit cent fois plus impatient encore de le voir, sur la scène. Le dîner fut ce que sont tous les dîners chez un restaurateur ; c'est-à-dire une suite de plusieurs dîners, ou, si vous l'aimez mieux, un dîner en plusieurs éditions. L'intervalle d'un plat à un autre donnant fort agréable-^ ment le temps d'avoir digéré le premier quand paraît le second , et ainsi du second au troisième et des autres. Je ne sais si cette manière de diner plaît et convient aux grande person^ nés; quant à moi , je ne saurais mieux comparer l'ennui qu'il me donna , qu'à celui que peut éprouver Tbomme dégoût assistant à la représentation d'un ouvrage intéressant, et dont le dénouement semble sans cesse s'éloigner de lui dans des entr'actes interminables. Nous sortîmes enfin de chez Bifi, et nous nou»

dirigeâmes vers le Pa$$age ChoimU. La queue était assez longue pour nous âiire espérer un public nombreux ; nous attendons une demi-heure environ ; enfin, les bureaux s'ouvrent, et nous voici assis au premier rang des premières galeries. D^instant en instant, la salle se remplit de spectateurs ; enfin les galmes sont pleines, Fordbestre et le parterre n'offrent plus qu'un océan de têtes, avec ou sans chapaaux, en casqueUes, en cheveux ou en bonnets, qui s'agitent et ondulent sous nos yeux; je me figure Batiste y au lever de la toile, voyant ces mille regards fixés sur lui ; je -sens qu'à sa place le courage me manquerait, et je tremble pour le débutaUrti. Je confie mes cràintes-à mon oncle, qui me fait comprendre que les acteurs, entraioës par leur rôle, ne peu* vent.qu'à peine jeter un coup-d'ceil sur les galeries', et que , quand au parterre, les rayons qui s'élèvent de la rampe ailcN mée, leur.en dérobent à peu près la vue; ensuite, il me fitconsi* dérer que Batiste était habitué depuis long^teraps à parattre^en public, et par conséquent n'avait point contre lui la timi** dite et l'émotion que doit nécessairement inspirer à tout dé* butant la certitude d'avoir là, devant soi^ une foule silencieuse, attentive à vos moindres paroles, à vos gestes même, et toute prête à la première hésitation, à la première faute , à vous faire comprendre bruyamment votre sottise; Le public devant lequel Batiste a joué jusqu'à présaat était aussi vulgaire que celui-ci est choisi, mais enfin c'était un public. Je savais encore que, dans presque toutes les pièces de ce théâtre, il se trouve des couplets chantés, et le p«i que j'avais entendu de la voix deBa* tiste ne m'avait pas assez charmé pour que je ne fosse pas encore inquiet à ce sujet. On jouait une autre pièce avant ceileci^ leê Hommes de Quinze Ans ^ je crois; mais bien que mon oœle la trouvât charmante et fort spirituelle, je ne l'écoutai pas avec assez d'attention pour vous en parler : je* ne pensais 4]p'à V École d^Hurrow. L'entr'acte se passe enfin ; à m^ grande joie, voici la toile qui se lève. Les écoliers sont révoltés; il ne s'agit^ de rie& moins que d^obtenir un changement de composition. Parmi les plus mul&ns> Olivia n'est pas le moins ttirbulent, le moins criard; à l'enteiidre, il va tout abattre, anéan-

— tus —

lir toute résistance ; il sait où sont placés de vieilles hallebardes, et c'est lui qui armera la révolte,... vous allez voir.... Jusqu'à présent Batiste, car c'est lui, et je l'ai de suite reconnu etdgnalé à mon oncle, Batiste s'est assez bien tiré d'affaire : il n'a paru ni contraint, ni embarrassé, ni timide ; il est vrai qu'il était appuyé par les autres, et comme perdu dans la foule.... Mais, pendant qu'il est allé chercher les armes en question, un bon élève, un jeune homme qui depuis fut un grand homme et un écrivain de génie, Byron, a apaisé la révolte... En revenant sur la scène, Olivier se trouve seul, réduit à ses propres et uniques forces... J'ai peur pour lui... 11 a semblé un peu intimidé , et mes craintes redoublent. . . . Emporté par l'intérêt qu'il m'inspire, j'applaudis, je ne sais trop pourquoi, à moins que ce ne soit pour lui inspirer du courage ; beaucoup de personnes dans la salle paraissent avoir compris mon intention, et, dans le même but sans doute, elles applaudissent aussi. — Ces encouragemens bienveiUans produisent sur Batiste un ^effet magique : il s'anime , il s'éehauffe, il est tout à son rôle , et il y est bien. De nombreux et vigoureux applaudissemens. l'interrompent 3 mais, cette fois, ils sont mérités. La pièce marche, et s'achève au milieu de la satisfaction générale , et OHvier-^Batiste tst redemandé et applaudi. Je ne vous dirai pas ma satisfaction, vous Ja devinez sans doute, et vous la par-tagez ; car je ne présume pas que vous ayez pu lire sans attendrissement ce qui regarde le pauvre débutant. Jusqu'à présent tout cela était • fort Inen , ^ maïs cela ne suffisait pas pour faire le numéro que je m'étais presque engagé à vous fournir.

Nous étions sortis , mon oncle et moi , pour prendre l'air un moment, et, à la fenêtre du foyer de droite, nous causions de la pièce qui venait d'être jouée , des acteurs, et bien entendu de Batiste , dont je me faisais le diampion , lorsque je me sentis, frapper légèrement sur l'épaule ; je me retournai , c'était M. Comte ; cette rencontre était justement ce qu'il me fallait; à quelle source pouvais-je mieux puiser mes renseignemens? Je me proposai bien de-ne pas laisser échapper l'occasion, et, eu

attendant, je me disposai à écouter le Directeur-Fondateur du Théâtre des Jeunes Élèves.

— C'est M. Comte, dis-je à mon oncle. — Vous me connaissez^ mon jeune ami. — Oui, monsieur, et j'ai fait votre connaissance d'une façon assez singulière ; c'était à la fête de Boulogne; j'étais dans le cabinet voisin de celui où dînaient les saltimban* nues et Jocrisse...

— Alors vous connaissez aussi tous les antécédens de notre débutant. — Oui^ Monsieur^ et c'est précisément ce qui me rend si curieux de savoir le reste.

— Vous prenez intérêt à ce qui regarde ce jeune garçon ? — Beaucoup, et à double titre; d'abord, comme tout être sensible et raisonnable doit le faire, ensuite comme son bistorien.

— Son bistorien? — Là-dessus, il me fallut lui dire comme quoi j'avais l'bonneur d'écrire dans les Enfans peints par euxmêmes , et la nécessité où je me trouvais de parler un peu en détail de Yélève de son théâtre. — Rien de plus facile , mon jeune auteur; descendez avec moi dans mon cabinet; avant qu'il soit un quart-d'beure, Batiste viendra vous y trouver; voua causerez avec lui, et il vous apprendra tout ce que je ne pourrais vous dire d'une manière impartiale. — Je remerciai, et nous suivîmes le Pbysicien du Roi dans son cabinet; après quelques instans , nous vîmes y entrer Batiste ; nous eûmes de la peine à le reconnaître d'abord , tant il était beureusement cbangé. Ce n'était plus ce pauvre enfant maigre et bave, malproprement tenu et grotesquement affublé dans des habits trop longs pour sa taille , et des souliers trop larges pour ses pieds ; il était proprement vêtu d'une jolie redingote noire, qui faisait avantageusement ressortir sa taille svelte et gracieuse ; le reste de sa toilette était à l'avenant , et la métamorphose était complète. Il se présenta sans embarras et sans hardiesse ; nous eûmes bientôt fait connaissance, et, après lui avoir expliquée en peu de mots comment nous étions instruits de sa vie et de sa rencontre avec M. Comte, nous ]e fébcitâmes des dispositions qu'il venait de déployer dans la pièce où il jouait pour ]a pre-

un . M PO rreres ,1-. KicJier . 7 .

mière fois; enfin nous lui demandâmes s'il était satisfait de sa nouvelle position.

— Mille fois plus que vous ne pourriez le penser et que je ne pourrais l'exprimer (nous répondit-il aussitôt); il faut, pour bien comprendre le bonheur dont je jouis aujourd'hui , connaître quelles étaient mes tribulations de saltimbanque; mais puisque vous les connaissez déjà , je ne veux pas vous en faire de nouveau le tableau. Quelle différence, mon Dieu ! et combien je remercie tous les jours la Providence de m'avoir placé sous les pas de M. Comte. Ici j'ai trouvé ^ avec la plus douce bienveillance , les soins les plus éclairés et tous les avantages de la vie. Ce n'est plus cette existence nomade et avilissante, où j'étais obligé, pour exciter la gaîté d'un public grossier, de débiter mille folies que me suggéraient, et la haine de mon patron et le désir de me faire applaudir d'un auditoire peu difficile ; je n'ai plus à craindre , tel que l'esclave Esope , cette alternative d'être battu , si je dis trop bien, et battu encore si je dis mal. Ici nous sommes sûrs , au contraire , de l'éloge , quand nous le méritons, comme du blâme, quand nous l'avons encouru. Ici le public n'est plus le même; bien élevé^ choisi et plus lettté y il se montre avec raison difficile , et sur les pièces qu'on lui présente et sur la manière dont les acteurs comprennent et rendent leurs rôles. Aussi, pour conquérir ses suffirages, quelles peines ne nous imposons-nous pas , et quels soins nos chefs sont obligés de prendre? car vous comprenez facilement que nous sommes trop jeunes encore pour saisir les intentions du dialogue, pour les rendre par les inflexions de la voix , pia* la pose, le geste et le jeu de la phyrîonomie. C'est aux excellens guides , aux professeurs expérimentés que nous a donnés M. Comte, à M. Duffaud, régisseur du théâtre, auteur lui-même d'un grand nombre de pièces représentées avec succès sur notre scène, à M. Brun, à Madame Gamas, artiste du Théâtre-Français ; c'eiBt à leurs leçons éclairées et patientes, à leur persévérance, que ne sauraient rd)uter ni l'indifférence, ni l'incapacité , ni la légèreté de plusieurs d'entre nous ; c'est à eux que nous devons la faveur de pouvoir paraître enfin devant le pu-^

LE PETIT ACTETTR

resta la bouche close : Mais allez donc y petit sol^ lui dit enfia^ le souffleur assez haut pour être entendu du malheureux. — Allez donc, petit sot, répète tout haut celui-ci, sans réfléchirque le mot s'adressait personnellement à lui ; et le parterre de rire à gorge déployée.

Mais comment peut-on obtenir si promptement des résultats aussi complets d'enfans jeunes encore? si j'en juge par la difficulté que nos maîtres éprouvent à obtenir même de légers efforts de la plupart de leurs élèves ; je m'imagine qu'ici la difficulté doit être bien plus grande encore. — Vous êtes dans l'erreur, et les deux enseignemens ne peuvent se comparer que bien imparfaitement. Vous autres, MM. les écoliers, vos études sont sérieuses, abstraites, et n'offrent pour la plupart aucun attrait à votre imagination ; outre ces motifs , vous ne pouvez l'attendre le résultat de vos études , que pour un avenir encore trèséloigné, vous en comprenez donc d'autant moins l'importance qu'elle est beaucoup moins immédiate ; vos récompenses sont petites et restreintes, l'honneur que vous pouvez en retirer ne dépasse guère le cercle de votre famille ou les murs de votre classe. Mais ici votre récompense est immédiate : le jour où, après bien des travaux et bien des études , nous avons enfin saisi l'esprit d'un rôle, nous avons fait quelque chose de fini, de complet, qui va prendre le soir même son existence, et nous attirera, non-seulement le suffrage de nos maîtres une fois, mais tous les jours les applaudissemens de plus de huit cents personnes; notre nom est livré à toute une ville, toute une grande ville; on s'y occupe de nous; aussi posséder un rôle un peu élevé, est-il une faveur que nos maîtres n'accordent qu'à ceux qui s'en montrent dir gnes ; tm de nous paraît-il faible dans son jeu, aussitôt un autre le remplace et se glorifie de faire mieux que lui ; c'est pour cela que plusieurs élèves étudient le même rôle, afin que l'adr ministration puisse toujours choisir, et soit par le même moyen à l'abri des maladies, des mauvaises volontés et des petits calculs qui interrompraient les représentations.

— C'est un puissant levier, je le conçois, que votre amourpropre ainsi excité et mis enjeu; mais ce moyen ne doit-il

pas quelquefois dépasser le but et exciter parmi vous des rivalités ardentes, capables de dégénérer en jalousies, et qjéme en inimitiés profondes. -^^Oui: cela se voit quelquefois ; mais le plus heureux remède, exagéré dans son application^ ne peut* il pas devenir mortel?» . . C'est à nos che£s à n'employer ce moyen qu'avec les restrictions que leur dicte leur sagesse ; aussi, ces cassont^ils rares; cependant, ils arrivent quelquefois, et alors il se joue sur la scène une double pièce; c'est un petit drame dans un autre drame, un duel ou chacun s'efforce de triompher de son rival, non par une noble concurrence, mais par de lâches et petits moyens. Tantôt l'un des deux interlocuteurs donne mal la réplique à l'autre, et le met dans un grand embarras ; tantôt il manque la riposte, et en fait une à laquelle son rival n'étant pas préparé, ne peut répondre. Ces petits guet-à-pens trouvent toujours leur punition ; mais le coup est porté, l'effet est produit, et comme c'était tout ce que voulait le concurrent jaloux, il subit sa punition. avec résignation.

— Mais la discipline , comment la maintient-on parmi ce grand nombre d'enfans légers et joueurs?

— Tous les élèves sont rétribués ; ils reçoivent depuis 5 francs jusqu'à 100 francs et plus par mois; sur cette somme, sont prises les amendes que peuvent encourir les élèves indisciplinés : en outre , comme punition , jios chefs ont la suppression de rôles, et enfin les congés. On a rarement lieu d'en venir à cette extrémité déshonorante pour celui qui en est l'objet ; car chacun de nous sait que c'est une faveur réelle d'être admis au nombre des élèves du théâtre, et, par conséquent, fait tous les efforts nécessaires pour conserver un avantage qu'il ne pourrait trouver ailleurs. On n'a donc généralement à nous reprocher que des fautes légères, provoquées plus souvent par la légèreté naturelle aux enfans, ou à certains caractères, que par de mauvaises intentions. Cette légèreté qui existe toqjours chez nous, sefiedt moins remarquer dans certaines circonstances que dans d'autres : les jours des répétitions générales que doiv^it suivre la première représentation, par exemple. Ce jour-là, chacun est à son poste, sérieux et préoccupé ; préoccupation bien concevable chez des

enfans qui ont tous un intérêt plus ou moins direct à se faire bien venir du public ; ensuite, ils revêtent un costume nouveau, ou bien prennent un rôle dans lequel ils ne se sont pas encore montrés. Parmi eux, tel qui n'avait jamais eu que des bouts de rôle , se trouve en avoir un plus important , celui-ci sait qu'à tel acte, il va se trouver seul en scène ; c'est le moment critique pour lui , puisque personne ne partagera avec lui l'attention des spectateurs; s'il est applaudi, les éloges lui seront bien personnels; mais aussi, s'il est mal accueilli, toute excuse lui devient impossible; il ne peut faire retomber sur personne l'insuccès de la soirée. Tout lui appartient en propre, et les éloges et le blâme. Sa préoccupation est donc bien naturelle ; il repasse son rôle; il ne saurait être trop sûr de lui-même ; ces jourslà peuvent se comparer pour l'acteur aux jours de bataille pour le soldat. Les premières représentations sont en quelque sorte de nouveaux débuts pour nous, leur importance est presque égale à celle de ceux-ci, et, vous n'ignorez pas que plus d'un début a frappé de mort la carrière d'un artiste dramatique...

— Je ne conçois même pas que vous ayez le courage de vous présenter ainsi sur la scène , devant tant de monde , dont les regards sont attachés sur vous. Il me semble que je me troublerais entièrement, et deviendrais incapable de prononcer un mot.

— C'est l'effet aussi que la vue du public produit sur tous les acteurs dans les premiers temps -, mais on a soin de les y habituer par degrés ; d'abord, en les introduisant comme figurans sur le théâtre ; c'est-à-dire, seulement pour occuper une place dans un groupe, qui n'est là que pour l'effet. Ensuite on leur fait dire quelques mots ; comme :

Monsieur, c'est une lettre ,

Qu'une dame tantôt m'a dit de vous remettre.

.... Puis, suivant qu'ils ont plus ou moins de dispositions, on agrandit tous les jours leurs rôles, jusqu'à ce qu'habitués entiè-»

rement au public , ils n'en reçoivent plus cette vive impression, qui, d'abord, paralysait leurs facultés.

Je fis encore à Batiste plusieurs questions sur les mœurs générales de ses condisciples, sur les traits les plus généraux de leur caractère ; mais il était depuis trop peu de jours à même de faire des observations à ce sujet, il m'engagea à les faire moimême ; mon oncle pria donc M. Comte de m'autoriser à assister aui leçons et aux répétitions de ses élèves , afin que je pusse en parler avec une plus grande connaissance , et d'après le résultat de mes propres observations. M. Comte, avec son obligeance habituelle, accéda à notre désir, et engagea même son nouveau débutant à me servir de Cicérone dans les études que je me proposais.

La Rampe. — Le Trou du SouflOeur. — Les Coulisses. — Les machines. — Les PréCentionk — Les Loges des Acteurs. — Les Deux LuueUes delà Toile. — Le Dessous du Théâtre.

Telle était mon impatience de profiter des avantages qui venaient de m'être offerts, que le lendemain me parut d'une longeur interminable; enfin, le jour baissa, et nous nous acheminâmes vers le passage Choiseul; nous y arrivâmes assez avant le lever de la toile, pour commencer de suite notre exploration. Batiste se montra toujours aussi complaisant, et c'est à ses soins que je dois les détails que je vais tâcher de vous transmettre .

L'aspect intérieur de la scène et de ses alentours, me frappa d'abord désagréablement; je ne retrouvai plus rien des charmantes perspectives qui de loin m'avaient enchanté; mais des peintures grossières sur du bois ou sur de la toile tendue , des

arbres feuillus en devant; mais dont le côté opposé n'of irait que le bois nu^ ou la toile grise ; des maisons, qui, du parterre, me paraissaient se perdre derrière un bosquet, se terminaient ici brusquement, à deux pas dans la coulisse. La montagne, qui me semblait se confondre dans l'éloignement avec le ciel, je la touchais du doigt, et la dépassais de la tête; cette rose si fraîche que vous admirez de là-bas, moi je Tai touchée, et je vous assure qu'alors j'étais loin de partager votre admiration. Les effets de lumières ne sont plus aussi les mêmes derrière la toile; l'intérieur de la scène est sombre, mal éclairé ; les objets n'y sont pas dans leur jour; j'étais complètement désenchanté, et, à chaque pas, j'étais tenté de m'écrier : Ce n'est que cela?... Je m'en voulais presque de mon admiration passée. Mon oncle me fit comprendre que ces arbres, ce ciel, ces maisons, ces montagnes, étant faits pour être vus de loin, ne pouvaient avoir des perfections que dans leur ensemble, et par leur effet général : que les teintes qui, de près, me paraissaient grossières et heurtées, se fondaient Tune dans l'autre, et s'harmonisaient par la distance; que devant être vues à la lumière delà lampe, dont la clarté a le pouvoir d'absorber certaines nuances, les couleurs devaient donc être très-vives et très-foncées, pour réaliser l'effet qu'a cherché le décorateur. Je compris que l'art, qui consiste à faire un tableau complet de sept ou huit cents pieds , devait exiger d'autres moyens et d'autres études que le tableau de trente ou quarante pieds, fait pour être vu à petite distance. Comme il me faisait ces réflexions, j'appliquai mon œil à l'une des lunettes par lesquelles on voit de la scène ce qui se passe dans la salle. Vous avez dû voir, plus d'une fois, un regard, partant de ce rond, parcourir toute la salle, depuis les banquettes de l'orchestre jusqu'aux dernières loges, et à la dernière galerie. Je cherchais quel pouvait être l'usage de ces lunettes, je ne tardai pas à l'apprendre par moi-même. Les trois coups de marteau, signal du lever de la toile, se firent entendre : la scène fut vide dans un moment, et la toile se leva lentement ; de la coulisse où je m'étais retiré, mes yeux furent éblouis de la lumière ardente de la rampe^ qui succéda tout-

à-coup à la demi-obscurité à laquelle mon regard était déjà presque accoutumé^ et je vis que, pardessus cette barrière de lumière, l'œil ue pouvant plus rien distinguer dans la salle, on ne pouvait, de la scène^ s'assurer des dispositions du public et de son nombre, que par les lunettes dont j'ai déjà parlé. Le premier effet de cette vive lumière, produite par les quinquets de la rampe , fut de rendre aux décorations Fcclat qui leur manquait; et l'harmonie des teintes, dont le défaut m'avait choqué un instant auparavant, se trouva rétablie au même instant. La peinture en décorations est donc un art qui a d'autres règles que la peinture ordinaire, et des moyens différens. Dans le nouvel aspect qui s'ouvrait devant moi , ce qui me frappa le plus , fut la tête du souffleur passant à travers son trou, et soutenant à demi- voix la mémoire des interlocuteurs. Je ne fus pas non plus médiocrement surpris de voir les acteurs quitter la coulisse où je me tenais, et entrer en scène, comme s'ils venaient de la rue ou de la campagne, quand le dialogue le supposait. Je ne sais s'il en est partout de même , mais ici, le meilleur ordre régnait dans les coulisses , où chacun attendait en silence que son tour vint d'entrer en scène. Je voulus cependant visiter les loges où se travestissaient les acteurs. Batiste me conduisit à une loge destinée à cet usage, et servant à plusieurs élèves. Ici, la scène était plus plaisante. Cette chambre ne renfermait qu'une glace de médiocre grandeur, que se disputaient les élèves. L'un prétendait en user pour faire ses moustaches , l'autre pour ajuster sa per^ ruque qu'il craignait de mettre ridiculement de travers, celuici voulait y voir le nœud de sa cravate, et cet autre, la forme de son gilet. Pauvre glace 1 Comme elle était ce soir-là un sujet de dispute et de jalousie. Je crus remarquer dans plusieurs un peu de coquetterie ; sans doute, ils se trouvaient assez gentils sous leur costume nouveau. Oh 1 vanité... De là, je passai 5011$ le théâtre : cet endroit ressemble assez à une construction sur pilotis : les poutrelles et les poutres, les potences et les madriers, s'y croisent en tout sens. On conçoit aisément que la scène ne peut pas être plafonnée, puisque d'un jour à l'autre, il

peut y avoir nécessité de trouer le plancher^ ou d'en efileyer une partie, suivant les décorations ; mais^ pendant que j'observais ainsi toutes ces choses nouvelles pour moi, le temps avait marché, sans que je m'en aperçusse, le spectacle était fini :.je souhai^tai le bonsoir à Batiste^ en le remerciant, et me retirai avec l'intention de revenir le lendemain.

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La Répétition. — Le Débit et le Geste. — Le Chant et la Danse» — Les Parole* et les Habits.

— Esquisse physiologique de TÂcteur.

Le lendemain, non plus le soir, mais à onze heures y je me rendis au Théâtre des Jeunes Élèves, et n'eus que la peine de décliner mon nom pour voir les portes s'ouvrir devant moi; je reconnus l'amabilité de M. Comte, et l'en remerciai à part moi. Me voici sur la scène ; mais Dieu ! quel silence, quelles ténèbres^ où suis-je7 Est-ce bien là cette salle^ hier si brillante , si animée?. . . J'avais peu goûté les effets de perspective théâtral^ vus de près ; mais j'ai lieu de les regretter, tant à cette heure tout est pêle-mêle et confus. Ici, un arbre à c6té d^une mony tagne qu'il surpasse de près de moitié, une tenture de salon au milieu d'un bois, etc. ; et tout cela éclairé par deux ou trois lampions fumeux, qui donnent une clarté à peine suffisante pour me laisser voir mon voisin, jeune garçon de douze ou treize ans, qui parle dans ce moment, mais d'une voix si morne qu'il y a, je vous prie de m'en croire, quelque mérite à l'écouter : - « — Oui , monsieur, l'honneur me fait un devoir de vous » refuser dorénavant ma maison.

« M. PuFFAUT, dont je reconnais /a vôtoo. — Appuyez donc » davantage sur les^ mots honneur et refuser. »

( Vélk>e r^^e d'tme vaHoo toujours monotone sur un ton trè^ élevée)

« M. DuFFAVT. — Je ne vous ai pas dit d'élever le ton d& n votre voix 9 mais seulement d'appayer davantage sur certain» » mots pour en faire ressortir le sentiment. »

Je ne vous répéterai pas toutes les observations auxquelles donne lieu le jeu de nos jeunes acteurs: celui-ci exagère le sentiment de sa phrase; celui-là n'en comprend pas la portée; les gestes de cet autre sont sans grâce, sa démarche embarrassée, sa tournure raide et guindée ; un quatrième ne sait pas sa réplique, il faut la lui soufQer; la répétition devient ainsi^ pour les chefs qui la dirigent, une leçon pénible et fatigante.

Lorsqu'il s'agit de chant ^ la répétition, pour n'en être pas plus amusante , devient plus curieuse peut-être à voir. Tous nos jeunes gens n'ont pas la voix juste; tantôt elle mue, et ils ont constamment un chat dans la gorge; ils s'efforcent en vain de le chasser, le maudit chat s'obstine à ne laisser sortir de leur gosier que des sons mats et voilés^ ou bien ils ne peuvent donner telle ou telle note , et chaque fois qu'elle se re-^ présente dans la phrase musicale , elle l'interrompt invariablement, et est remplacée par un bruit faible et sourd, assez semblable à celui qu'on produit eu soufflant dans un tube; les camarades, toujours peu charitables, rendent cette idée par une expression qui, pour être triviale, n'en est pas moins juste ; ils appellent cela chanter comme un tuyau de poêle. Il s'en rencontre qui n'ont pas d^oreille, terme consacré pour dire qu'ils ne comprennent pas les nuances des sons; ceux-là, par contrecoup, ont souvent la voix fausse comme un jeloUy comparaison juste encore, si l'on se rappelle qu'autrefois les pièces en cuivre, frappées en mémoire d'un événement remarquable, s'appelaient jetons j et n'étaient pas plus qu'aujourd'hui, acceptées comme valeurs monnayées. Il y en a aussi qui manquent de mémoire, et ne peuvent retenir un air qu'après l'avoir entendu cinquante fois. Il faut donc que le maître de musique le leur îol^si^ chanter indéfiniment, en les accompagnant sur son violon. Vous ne vous imaginez pas, je pense, qu'il doive prendre un plaisir bien viF à cet exercice ; les plus malins ont encore un mot spécial pour caractériser cette manière d'apprendre un air : cela

s'appelle 5mn6r un air à quelqu'un; Félève^ à qui ce mayen est indispensable y prend de là le nom de serin , et le violon ^ qui n'est pas toujours un Stradivarius^ le nom de serinette.

La danse n'offre pas des singularités aussi saillantes que le débit ou le chant; les fatixpas, les positions manquées, l'oubli d'un jeté-battUj la lourdeur d'un entrechat^ affectent moins désagréablement qu'un contre-sens ou qu'une fausse note; mais on se tromperait, si l'on pensait que cet art demande moins de soin» ou d'étude que les deux autres; un danseur imparfait peut bien ne pas choquer le public^ mais il n'y a que le danseur gracieux^ souple et léger, qui puisse le charmer. Au résumé, le caractère du jeune acteur est un composé de présomption, de laisser-aller^ d'insouciance et d'affectation; sa tenue est généralement soignée, sa démarche aisée; il gesticule en parlant, et se pose sur la hanche pour écouter ; son discours ne manque pas d'une certaine teinte de littérature ; le jeune premier est précieux, un peu affecté, mais très-soigné dans sa parole et dans sa mise. Le comique vise à l'effet; il cherche, malgré lui, à vons dérider; sa. pensée revêt toujours une forme plaisante , tant l'habitude de répéter l'esprit des auteurs le porte à les imiter. Les rôles à manteau^ tels que ceux de'prince, de héros, font contracter, à celui qui les remplit, une parole calme et une attitude fière; il se croit toujours prince de l'île de Barataria, ou duc de Monte^Fiasco. L'acteur imberbe, habitué à revêtir la perruque blanche et l'habit de vieillard, vous parle avec autorité, et est souvent sur le point de commencer sa phrase par ces mots paternels : Mon mfant.... Le jeune acteur est généralement aimable et facile; son intelhgence, excitée sans cesse^ se mûrit prématurément, et lui donne le sens d'une foule d'idées qui sont encore nulles pour les autres enfans du même âge ; il les exprime aisément et même correctement, par la raison qu'il trouve dans sa mémoire une foule d'expressions heureuses ou choisies^ qu'il s'approprie au besoin sans s'en apercevoir.

Nous terminerons cet article en faisant remarquer que beaucoup de nos meilleurs artistes dramatiques, Madame Yolnys (Mademoiselle Léontine Fay), dont le nom seul est un éloge^

Bouffe , si intelligent dans tous ses rôles ^ si Tarie^ isi.vrai dana son jeu , et d'autres encore dignes d'être appréciés du public amateur , ont commencé dès l'enfance leurs études dramatiques. De là, nous conclurons que, pour l'art théâtral comme pour toute autre carrière , Fenfence est la véritable époque où le travail prépare les succès ; la jeunesse est le temps où l'on sème y et nous devons tous nous rappeler que Ion ne moissonne que suivant ce que l'on a semé.

JUIiSS MOUWXSH.

LE

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