LE JIUWE AVEU&LE
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LES SMIRDS-MIIETS ET LES AVEDGLES.
oos avez remarqué, sans doute plus d'une fois, l'inégale répartition des bien»
et des maux ici-bas : inquiets et troublés devant cette injustice apparente, vous en aurez vainement cherché ta cause, et vainement vous vous serez demandé pourquoi la nature, qui a répandu ses bienfaits avec tant de proliigion sur quelques hommes, comblant ses privilégiés de tous les dons du corps et de l'esprit, s'est montrée, envers d'autres , avare de ses laveurs les plus communes , et pourquoi à ceux-là, elle semble avoir réservé tous les maux dont elle a exempté les premiers. Les voiles qui enveloppent les décrets de la Providence, sont impénétrables à nos yeux j gardons-nous de les interroger I..-. Cependant, si vous jetez les yeux sur tous ces malheureux, hélas ! qui ne sont que trop nom-
breux dans nos grandes cités; en considérant ces aveugles, ces boiteux, ces paralytiques, amas confus d'infirmités, trop souvent fruit amer de l'inconduite et de la misère, une haute pensée ne vous saisira-t-elle pas? Dieu, s'il l'eût résolu, ne pouvaitil pas vous frapper, comme il a frappé ces malheureux! Grande leçon ! bien faite pour humilier votre orgueil par la vue de l'abjection de vos semblables, et qui doit imprimer profondément dans vos cœurs le sentiment de votre fragilité et de votre néant 1 —
Parmi ces êtres malheureux, deux classes surtout sont dignes de tout notre intérêt et de toute notre pitié : les sourds-muets et les aveugles; les uns et les autres n'ayant pu recevoir que d'une façon imparfaite et tardive les impressions du monde extérieur; en effet, l'enfant entend les sons, sa voix s'exerce à les répéter, et bientôt le rapprochement de l'objet et du nom qui lui est attaché, fait naître la pensée dans son esprit; ses yeux s'habituent à reconnaître la forme, qui s'est souvent offerte à sa vue, et à la distinguer ensuite parmi d'autres formes; mais les sourds-muets, n'ayant jamais reçu l'impression d'un son, ne peuvent jamais non plus exercer leur voix à en reproduire aucun, ce n'est donc que, bien long-temps après l'époque où les autres enfans ont acquis l'usage de la parole, lorsque leur esprit s'est, pour ainsi dire, développé par sa propre force, qu'ils peuvent concevoir une idée distincte des choses qui frappent leurs regards; mais alors encore, ne pouvant exprimer les impressions qu'ils éprouvent, ni communiquer leurs pensées aux personnes qui les environnent, ni recevoir leurs observations, et rectifier leur jugement d'après leurs avis, leur esprit ne peut atteindre le degré de maturité auquel parvient celui des enfans de leur âge, ni acquérir cette puissance d'observation, qui concourt si activement à développer les forces intellectuelles. Les aveugles ont avec eux ce rapprochement ; ce n'est aussi que par l'expérience et le temps qu'ils peuvent être en relation avec le monde extérieur; on ne parvient à leur apprendre les noms des objets et à les leur faire répéter qu'autant qu'ils en connaissent la forme, et, bien que
le sens du toucher se perfectionne chez eux phis tôt que chez les autres enfans, il reste encore assez longtemps imparfait, et, pendant toute cette période , ils ne peuvent connaître quMndistinctement ce qui est hors d'eux. Ce que Tenfant reconnaît sans peine à la vue, ce n'est qu'à force de soins et d'efforts réitérés que leurs mains , faibles et inertes pendant leur bas-âge, finissent enfin par en reconnaître la structure, que le souvenir se grave dans leur mémoire, et qu'ils peuvent le distinguer à une nouvelle tentative. Ainsi, pour les uns et les autres, la connaissance des objets, quelque imparfaite qu'elle soit, ne peut venir qu'après le développement de leur intelligence, et par un long enchaînement d'observations. Pris dans leur enfance, ils sont presque dans un état complet d'abrutissement; souvent, nés dans les classes les plus obscures de la société, au sein de la pauvreté, et même de la misère, ils n'ont jamais reçu de leurs parens ces soins qui eussent été si nécessaires pour dissiper les ténèbres, qui s'étendaient de leur corps à leur esprit. Laissons un moment les jeunes aveugles j nous en reparierons bientôt; occcupons-nous spécialement maintenant des sourds-muets., y en prends un dans le nombre, et le récit que je vais tracer de son histoire, vous les fera connaître tous.
Jules naquit de parens pauvres et d'une classe peu élevée ; à sa naissance, il fut confié à une nourrice qui le garda jusqu'à l'âge de deux ans ; à cette époque, elle le rendit à sa famille; on fut d'abord étonné de l'état de tristesse perpétuelle qui paraissait lui être propre, et bientôt le peu d'attention qu'il semblait accorder aux bruits qui éclataient auprès de lui, fît pressentir à son père et à sa mère l'infîrmité de leur enfant ; ils doutaient cependant encore, et leur tendresse, nourrissant une illusion impossible, ils espérèrent que le temps, la nature, ou quelque circonstance heureuse et imprévue, développerait chez leur enfant chéri un organe, dont ils se refusaient à le croire privé : la tendresse d'une mère est si féconde et si ingénieuse en illusions ! Il vécut ainsi jusqu'à sa dixième année; à cette époque, ses parens , désolés de voir s'évanouir leur dernière espérance , le
firent enfin entrer dans V École des Sourds-MueU. Les professeurs habiles, aux soins desquels il fiit remis, s'appliquèrent d'abord à lui indiquer les objets, et à lui apprendre à les désigner par certains signes particuliers ; à force de persévérance, on parvint à obtenir quHl les comprit , qu'il les reconnût , et qu*il exprimât leurs noms par les mêmes signes; en un root, on lui apprit à parler par signes , comme on apprend à tout autre eniant à se servir de l'usage de la parole ; lorsqu'il eut ainsi appliqué à chaque chose le signe particulier qui la désignait, on pût converser avec lui avec autant de fiicilité en se servant de ce laxigage mimque^ qu'avec tout autre, au moyen de la parole; la première difficulté était d établir entre lui et le monde une relation continue; ce point étant résolu, il devenait possible de lui apprendre à lire. On traça devant lui des caractères ; on lui apprit à les réunir et à en former des syllabes, des mots, puis enfin des phrases et des pensées entières; en apprenant à connaître ces caractères, il apprit aussi à en tracer de semblables , et bientôt il eut deux moyens de communiquer ses pensées : les signes et Vécrilyre. On lui enseigna ensuite à fond la langue française, l'arithmétique, l'histoire, le dessin, la cosmographie, la chimie, la physique, la géographie et la dactylologie (langage des doigts). Par le moyen de cette science, on peut former avec les doigts toutes les lettres de l'alphabet, et exprimer tous les mots; mais le langage mimique est celui dont ils se servent entre eux pour transmettre la pensée avec plus de rapidité. Il passa dans six classes différentes, sous la conduite du même professeur ; au bout de ce temps, son éducation fut terminée ; il jouissait, dans toute leur plénitude, de toutes les facultés de son intelligence, et pouvait se mêler aux autres hommes , sans avoir la crainte d'être leur jouet.
Outre les parties de l'enseignement que j'ai nommées plus haut, les élèves de V Institution des Sourds-MuetSy y apprennent aussi un métier : les uns deviennent menuisiers ou serruriers ; les autres, tailleurs, tisserands , etc. Les filles, élevées séparément, suivent lès mêmes cours, et reçoivent à peu près la
même éducation ; on leur donne aussi un métier convenable à leur sexe. Us reçoivent, en outre, une instruction morale et religieuse ; il y a dans l'Institution une chapelle où ils sont conduits les dimanches et les jours de fêtes solennelles, et souvent Taumônier de la maison leur adresse un sermon par signes. Les sourds-muets ne sont pas assujétis à la discipline sévère des collèges; dans leurs classes, ils jouissent de toute la liberté que l'on peut leur accorder sans inconvénient, et, je le dis à leur louange, jamais ils n'en font abus. Quand ils ont acquis toutes les connaissances que je viens d'exposer, ils peuvent entrer dans la société, avec la certitude d'y prendre leur part de travail , de ne point lui être à charge par conséquent , et même , ils peuvent concevoir aussi la noble pensée de lui être utile.
J'ai visité les classes de l'Institution des Sourds-Muets, et partout j'ai vu régner l'ordre et la bonne intelligence entre les élèves. Je ne sais s'il faut imputer ce fait à la mélancolie qu'ils ont contractée dans leur enfance , ou à la conformité de leur état, mais ils paraissent tous remplis de sentimens d'amitié les uns pour les autres , pleins de reconnaissance et d'attachement pour le professeur qui les dirige ; cela se conçoit d'autant mieux que, pendant les six années qu'ils restent à l'école, ils sont toujours sous la conduite du même maître ; aussi , en quittant l'établissement, ils y laissent bien des regrets, et en emportent beaucoup avec eux. Hélas! pour ces malheureux, parias de la nature, et, dès leur naissance, proscrits de la société jusqu'à ce qu'ils y aient reconquis leurs droits, une affection est un besoin; il leur faut trouver un cœur qui souffre avec eux, des yeux qui versent des pleurs en les voyant souffrir, un ami qui serre leurs mains dans la sienne.
MassieUy ce jeune sourd-muet dont le nom est devenu célèbre, fit une réponse si sublime de sentiment, que nous croyons devoir la rapporter ; on lui demandait ce que c'était que la reconnaissance ; il prit son ardoise, et écrivit : « La reconnaissance » ^5/ la mémoire du cœur. » Cette définition, si juste, si empreinte de sentiment et d'esprit, était dictée par son cœur et
peignait bien la beauté de son caractère et l'élévation de son àme. Avant de passer plus avant, je veux vous citer un fait très-connu y mais qui se rattache à mon sujet ; c'est un bel exemple de l'amour filial d'un muet, et, bien que tiré de Thigtoire de l'antiquité, je ne pense pas qu'il soit déplacé dans cet article.
Crésus, roi de Lydie, dans une guerre contre Cyrus, roi de Perse, faillit perdre la vie sur le champ de bataille; déjà, un soldat ennemi appuyait son épée contre sa poitrine, et était prêt à percer le roi , lorsque son jeune fils, muet de naissance^ disent les historiens anciens, qui se tenait à son côté, frappé du danger que courait son père, fit un tel effort qu'il rompit les liens qui retenaient sa langue captive , et s'écria : « Soldat , » épargne Crésus! » A ce cri, où vibrait tant de terreur, unie à tant de tendresse ; à cette prière, partie du fond de l'âme, le soldat , ému de compassion, laissa tomber son arme, et accorda la vie à Crésus. Ainsi , sa guérison fut la récompense de sa vertu. Je ne veux pas cependant garantir la vérité entière de ce fait : il n'est pas même croyable que ce prince fut muet de naissance ; il est plus raisonnable de penser qu'il n'était devenu muet que par accident , et qu'une cause, semblable à celle qui lui avait ravi l'usage de la parole, la lui rendît.
Les sourds-muets ont généralement une figure fine et spirituelle, des yeux pleins de feu et d'intelligence ; le sens de la vue acquiert chez eux le même degré de perfection et de sensibilité que le sens du toucher chez les aveugles; leur physionomie exprime tous les sentimens de leur àme; toutes les passions qui les agitent, leurs joies, leurs douleurs, y impriment leur cachet ; on lit leurs pensées dans leurs yeux , et aucune des nôtres ne peut échapper à leur vue subtile et pénétrante. Maintenant que je vous ai fait connaître les sourds-muets, il me reste à vous parler de ces deux hommes, qui ont consacré leur vie entière au soulagement de ces infortunés, Vahhé de rEpée et Vabhé Sicard.
Il existait depuis long-temps à Paris une Institution des Sourds-Muets, lorsque Vahbé de ÏÉpée parut; mais cette
maison ne devint Institut du Gouvernement qu'en 1791. Le premier employa tous ses soins et toute» se» veilles à perfectionner les méthodes appliquées auparavant à leur éducation ; c'est à lui qu'est due la Dactylologie ; Vabhé Sicard , qui lui succéda , consacra comme lui sa vie à leur instruction^ et perfectionna les systèmes inventés par son prédécesseur : c'est donc à ces deux hommes^ bienfeiteurs de l'humanité^ que les sourds^muets doivent le bonheur de recevoir de l'éducation et de pouvoir être en relation avec leurs semblables : ici une réflexion s'élève naturellement dans l'esprit de celui qui sait comment ces malheureux étaient traités chez les peuples anciens qui les mettaient à mort, les regardant comme des monstres enfantés par un de ces écarts de la nature que l'homme ne peut expliquer.
Or, aujourd'hui , et c'est ici que brille dans tout son éclat la supériorité que la religion chrétienne nous a donnée sur tous les peuples anciens, surtout lorsque l'on se souvient que c'est à deux de ses ministres que les sourds-^muets doivent d'être comptés comme des hommes parmi les hommes^ . . . aujourd'hui, loin de soulever notre horreur et notre mépris , ils ne font qu'exciter notre intérêt et notre sympathie.
La charité des deux fondateurs de l'Institution des Sourds*^ Muets porta d'autres fruits encore , et nous croyons pouvoir affirmer que l'Institution des Jeunes Aveugles a été fondée par le désir de suivre leur noble exemple; il est rare qu'une belle action ne trouve point d'imitateurs, et c'est ainsi qu'un homme bienfaisant est deut fois utile à ses semblables par le bien qu'il leur fait d'abord^ et ensuite par le bien que d'autres font à son exemple. Je vous ai fait sentir^ plus haut , le rapprochement qui existait entre l'état des aveugles et celui des sourds-muets ; il me reste à vous montrer les traits qui n'appartiennent qu'à eux seuls. Nous les distinguerons en deux classes différentes : les aveugles de naissance et les aveugles par accident. Les seconds^ en trèa^grand nombre, se présentent tous les jours devant nos yeux. Pour ces derniers^ la perte de la vue est^ sans contredit, un malheur bien plus grand que
pour les autres , puisqu'ils peuvent en sentir toute l'étendue ; habitués à jouir de la clarté du jour^ à voir leurs parens, leurs amis y toutes les personnes qui leur sont chères, la perte de la vue , qui les prive en quelque sorte de ces objets de leurs affectionSy est pour eux comme une séparation^ comme une mort anticipée. La connaissance qu'ils ont acquise des objets leur reste, et nous les voyons se diriger avec une assez grande facilité ; aussi , comme chez les aveugles par accident, l'éducation physique est déjà parfaite, et l'éducation morale assez avancée, que leur inteUigence peut égaler la nôtre par la mémoire ; je ne vous en entretiendrai pas davantage. Les autres ne peuvent sentir aussi vivement la privation d'un bien qu'ils n'ont jamais connu; en cela, ils sont moins à plaindre sans doute; mais, n'ayant jamais vu la lumière, n'ayant jamais pu recevoir aucune impression du sens de la vue, par lequel l'enfant apprend si promptement à connaître le monde extérieur, leur esprit, de même que celui des sourds-muets, ne peut acquérir que par des soins assidus et prolongés, le degré d'intelligence et d'instruction qui est ordinairement le partage des enfans du même âge.
Valentin Haûy fut le premier qui s'appliqua à améliorer leur état, et il tenta de leur rendre, à force d'art, ce qae leur avait refusé la nature; en 1783, après avoir conçu le moyen de suppléer, en quelque sorte, chez eux au sens de la vue, il forma une école gratuite d'aveugles, et bientôt il pût y réunir un petit nombre d'élèves ; mais ce ne fut qu'en l'an III^ de la République française (1 795), que Vlnstitution des Aveugles-Nés devint établissement de l'Etat; enfin, en l'an IX ("1801), sous le consulat de Bonaparte , elle fut transférée rue Saint-Yictor, dans l'ancien séminaire Saint-^Firmin. La base de l'instruction est le relief y par lequel le sens du toucher j habilement utihsé , supplée à l'organe qui leur manque. Au moyen de livres imprimés en relief, ils apprennent aisément la lecture, et, plus tard, sont en état de lire avec assez de rapidité; comme les livres , qui composent leur bibliothèque , sont peu nombreux , et qu'ils sont obligés de parcourir avec les doigts la forme de
toutes les lettres, ce travail contribue à en graver très-profondément le sens dans leur mémoire.
Quant à l'écriture , voici le système employé généralement pour les jeunes aveugles : ils ont des tablettes où sont tracées des lignes, et où leur main est retenue de façon à ne pas prendre une fausse direction; sur ces tablettes, ils écrivent comme nous; mais l'encre ne faisant point saillie sur le papier, ils ne peuvent se relire ; quelquefois ils impriment leurs propres ouvrages avec des caractères en reliefs et, de cette manière, ils peuvent se relire et se corriger. Ils apprennent la géographie sur des cartes dont tous les contours saillissent en relief. On est étonné de voir des enfans de sept à huit ans au plus, montrer, avec une facilité incroyable , sans la moindre hésitation et sans jamais se tromper, les contrées , les caps , les îles, les mers, les golfes, les détroits^ les montagnes , en un mot tout ce qui leur est demandé; leurs doigts légers semblent glisser sur ]a carte; ils parcourent avec assurance et rapidité toutes les ondulations des fleuves et des rivières , toutes les sinuosités des terres sur lesquelles la mer vient se briser.
On leur enseigne aussi l'arithmétique et la musique d'après le même principe ; c'est-à-dire que les chiffres et les notes sont en relief. Tous les aveugles apprennent la musique ; la plupart le piano ; quelques-uns le violon ou tout autre instrument ; ils étudient les morceaux de mémoire, phrase à phrase, afin de n'être pas obligés d'employer les doigts à palper des notes, ce qui leur prendrait un temps trop considérable. Pour beaucoup d'entre eux, cet art devient une passion, et l'on admire le talent avec lequel ils exécutent les morceaux les plus difficiles ; il y en a pour qui la musique sera plus tard une industrie lucrative ; et d'autres qui , doués de plus heureuses dispositions , pourront espérer devenir un jour organistes.
La prévoyante sagesse des fondateurs de l'Institution des Jeunes Aveugles a voulu que chaque élève y apprit, suivant son goût et ses dispositions^ un état manuel qui pût être dans la suite son gagne-pain : les uns tissent de la toile; les autres font des ouvrages en paille ou en filet; les filles font des bourses , et,
chose remarquable, le goût est si délicat chez elles^ qu'elles reconnaissent les couleurs en portant à la bouche les soies et les laines qu'elles emploient , et en les touchant légèrement du bout de la langue ; elles peuvent , de cette feçon , varier les nuances de leurs ouvrages sans le secours d'une personne étrangère. Ainsi , la nature , qui a privé ces malheureux du sens peut-étre le plus précieux et le plus utile y de celui qui est le plus fécond en sensations, et dont l'usage est de chaque instant, semble les avoir dédommagés en quelque sorte, en donnant à tous leurs autres sens une finesse y une subtilité dont nos organes sont privés. Les aveugles ont en général une figure fort laide et sans expression ; la plupart portent les traces d'une petite vérole qui les a privés de la vue ; leur front est étroit et peu élevé ; leurs cheveux sont plantés bas sur le front, et le couvrent presque en entier; leur démarche est gauche et mal assu^ rée^ ce qui contribue encore à rendre leur laideur plus saisissante ; leur figure est allongée par le bas ; c'est une suite de l'habitude qu'ils ont d'acquérir la connaissance des lieux par l'impression de l'air. Ainsi, l'odorat, de même que le goût et le toucher, supplée chez eux au sens de la vue ; il acquiert même une si grande sensibilité^ que l'on voit des aveugles prétendre reconnaître^ par l'aspiration de l'air seulement; la nature et la situation des endroits où ils se trouvent; par le toucher, ils conçoivent quelquefois une idée plus précise des objets que les autres enfans par le sens de la vue ; car^ au lieu de les eâleuner du bout des doigts, ils les entourent dans la paume de la main, et en saisissent promptement toute la structure, tandis que les yeux ne peuvent se fixer que sur un seul point à la fois; il faut leur faire retourner le même objet en tout sens , et leur présenter sous toutes ses différentes faces , pour qu'ils en connaissent entièrement la forme. Les aveugles, de même que les sourds-muets, sont pleins de l'amitié la plus vive les uns pour les autres : lorsque deux d'entre eux se rencontrent, ils se touchent et se prennent les mains pour tâcher de se reconnaître , et bien qu'ils gardent le silence , si l'un s'aperçoit qu'il tient la main d'un ami , il la serre dans la sienne avec une
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expression touchante de tendresse; il y a plus d'afiection dans ce serrement de mains, que dans tous les regards de ceux qui peuvent exprimer leurs sentimens avec les yeux. Peut-être ces mouvemens de sympathie étant plus rares et ayant moins souvent l'occasion de se reproduire chez eux y se manifestent-ils avec plus de force et de naturel 7
J'ai à vous parler encore d'une classe intéressante d'enfans dont l'existence est liée à celle de9 jeunes aveugles ; l'Institution reçoit des enfans du même âge que ces derniers, et les élève avec eux; mais ceux-ci n'ont pas le malheur d'être privés de la vue, et, pour cela, ils sont appelés voyam. Ils sont chargés de suivre partout leurs camarades , de veiller sur eux, de les protéger, en un mot de ne jamais les quitter. Dans leurs jeux, dans leurs classes, dans leurs promenades, ils les accompagnent partout; a la promenade, les aveugles marchent trois de front ; à leur tête, sont trois de ces enfans ; ce sont eux qui dirigent la marche de la colonne; ils tiennent une longue corde, que chaque aveugle prend dans sa main, et dont il suit tous les mouvemens. Mission sublime et digne d'envie que celle de ces enfans, et qui suppose chez eux une charité, un dévouement, une patience au-dessus de tout éloge !
La poésie antique a consacré, sous le nom de la fille d'OEdipe, ce noble dévouement; elle nous a dit les douleurs de celui qui ne jouit plus de la clarté des cieux ; elle nous l'a montré gémissant dans les ténèbres, et regrettant avec des larmes amè* res la vue de tout ce qui faisait battre son cœur ; il ne vit plus que de souvenirs, et ses souvenirs augmentent sa souffrance ; car il ne suffit pas, pour être parfaitement heureux , de croire à l'amitié, au dévouement de ceux qu'on aime ; il est si doux de voir le sourire bienveillant d'un ami et de plonger son regard dans le sien ; mais l'aveugle, lui, fait sans cesse de vains efforts pour voir celui dont la voix l'appelle : rien 1 . . . , plus rien pour lui!... ; ni la vue des larmes de ceux qui le plaignent, les larmes, ce baume qui cicatrise les blessures et adoucit les douleurs. Hélas 1 il n'admirera plus les suaves couchers du jour, les doux levers du soleil, et les ravissans aspects de la nature. Tous
ces tableaux enchanteurs ne sont plus pour lui qu'un songe dont sa mémoire lui en retrace à peine une image imparfaite qui bientôt même le fuira sans retour. Mais, à côté du roi détrôné, du guerrier cassé par l'âge , de l'homme poursuivi par d'impitoyables destins^ voyez cette douce jeune fille, si modeste, si dévouée, si pure, qu'elle n'a jamais senti dans son cœur que de la compassion pour le malheur, quelqu'en fut d'ailleurs la cause! Tendre Ântigone, les Grecs te représentaient sous le nom de la Pitié; nous t'eussions, nous chrétiens, représentée sous celui de la Charité ! . . . Aplanir le chemin sous les pieds de l'aveugle , adoucir ses chagrins par de douces consolations sorties du cœur, prévenir ses désirs et ses besoins, éloigner de lui tout ce qui pourrait le blesser ou lui nuire , telles furent, pendant de longues années, les pensées uniques d' Antigone, et telles doivent être aussi les vôtres, jeunes voyans, protecteurs et amis de vos firères aveugles ; soyez donc pour eux des anges de pitié et de consolation!
Vous connaissez maintenant les sourds-muets et les jeunes aveugles; mon but, en écrivant cet article, a été de leur conquérir votre intérêt et votre pitié. J'ai eu l'espoir de vous faire partager les vives impressions que leur vue a fait naître dans mon âme; heureux si le succès a couronné mes efforts, en vous inspirant le désir de les visiter!... Heureux si j'ai pu faire passer dans vos cœurs une partie de l'admiration et de la reconnaissance que je me suis senties pour leurs bienfaiteurs ! . . .
Elève du collège royal de Bourbon.