‹ Les enfans peints par eux-mêmes: sujets de composition donnés a ses élèvesChapitre 3 sur 32 · LOUIS DE F..., A SA MÈRE · texte numérisé non relu

LOUIS DE F..., A SA MÈRE

EUX mois sans te voir, bonne petite mère, et deux mois sans t'ëcrirel... Car tu m'avais même défendu de t'écrire...

Tu étais donc bien décidément fàcbée contre moi, pour me foire subir une punition comme celle-là? — Quand mon précepteur se plaignait de moi , et que tu me menaçais de me mettre au collège, cela me disait une grande peur; msuite, mon cousin Edouard me fit aux vacances une si belle peinture du collège, que je n'eus plus d'autre désir que d'en faire partie. Eh bien I le collège ne mérite pas d'inspirer tant de frayeur ni tant d'enthousiasme. — J'y travaille beaucoup plus que chez nous , et je m'y ennuie moins souvent ; M. Hervé, notre maitre d'études, prétend que c'est même à cause

décela Pour moi, il me semble qu'on prend beaucoup

trop de soin de ne pas nous laisser le temps de nous ennuyer Imagine-toi que, dè« cinq heures du matin,

nous nous levons au son du tambour Tu sais combien

j'aimais le tambour ! Quand la garde nationale passait , mon

précepteur ne pouvait pas m'empêcher de courir à la fenêtre

Eh bien ! aujourd'hui,... je le déteste, le tambour !.... et, juge de mon amusement, ici tout se fait au son du tambour : lever, coucher, classes , études, repas.... On est très vif ici : un quartd'heure pour le lever et la toilette , qui n'est pas toujours des plus soignées ; autre quart-d'heure pour déjeuner , de même pour goûter. . . Tout cela se compte par quarts-d'heure. . . . Quant aux classes et aux études, c'est autre chose: la plus petite est d'une heure et demie. . . On ne nous épargne pas le temps des études... Croirais-tu que malgré cela, il m'est arrivé de n'avoir pas le temps de faire mon devoir î. . . Je suis sûr que tu vas penser que je flâne comme à la maison ?.... Oui^ un peu dans les commencemens (c'est si long deux heures d'études!) mais maintenant, je travaille bien presque tout le temps.... C'est que M. Guérard, notre professeur, est si sévère! Ne vas pas t'imaginerque je ne l'aime pas, au moins! Je l'aime beaucoup, nous l'aimons tous... — Quand je dis que nous aimons tous M. Guérard, je me trompe : les classes du collège se partagent presque toujours en deux camps opposés qui sont sans cesse en guerre. Dans le premier, se trouvent les bons élèves que les autres appellent les capons; dans l'autre, ceux que nous appelons les cancres; quand il arrive un nouveau, c'est à qui des deux partis l'aura ; les travailleurs ne lui épargnent pas les bons avis ; les autres ne sont pas chiches non plus de belles promesses , auxquelles, en cas d'inutilité, les sottises ne tardent pas à succéder ; puis les menaces et les voies de fait ; c'est alors qu'il faut faire ses preuves , c'est-à-dire , ne pas craindre de rendre un coup de poing pour une claque, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'un des deux en ait assez ; alors on est un brave et l'on a le droit pour toujours de travailler, si l'on veut. Moi, j'ai hésité entre les travailleurs et les cancres , peut-être même aurais-je

pris parti pour ceur-ci (ce n'est pas pour me vanter que je te dis cela )^ si me voyant incertain , ils ne m'avaient pas insulté ; tu sais que je ne suis pas très patient , je me suis £àché^ et l'un d'eux m'ayant frappé^ j'ai riposté; nous nous sommes taloches (c'est encore un mot du collège) , on nous a surpris tous les deux y et nous avons attrapé chacun huit jours de retenue avec un bon pensum. . .

Au collège^ il n'est jamais permis d'accuser un camarade: on s'exposerait à recevoir la schlague ou VAve Maria. Toute une classe se laisserait punir^ plutôt que de dénoncer un coupable; cela s'appelle recevoir une punition générale; les cancres nous en valent comme cela de tenops en temps ; car outre quHls mettent tous leurs soins à ne rien faire , ils s'appliquent par manière de passe4emps à inventer des farces. — Dernièrement^ par exemple, pendant une belle matinée de juin, nous étions en classe, bien attentifs et bien appliqués, tout-à-coup un bourdonnement se fait entendre , nous levons tous les yeux, c'était un hanneton qui, joyeux d'un rayon de soleil, cherchait sa liberté; M. Guérard le prend et le met dehors ; mais bientôt deux , trois, quatre hannetons se mettent à voler en bourdonnant, puis vingt, puis cent, puis je ne sais plus combien C'était un bourdonnement à ne plus s'entendre,... et des rires étouffés,... et des chuchotemens.... Impossible de continuer la leçon Toute la classe reçut un

pensum général et trois jours de retenue , personne ne réclama,.... personne ne dénonça le coupable que nous connaissions pourtant bien tous;... loi-inéme se déclara à la classe du soir, sans y avoir été excité par aucun de nous. Je dois aussi te parler de la chiperie et des chipeurs; c'est un mot inventé par ces Messieurs pour désigner le vol d'objets peu importans , tels que plumes, papier, billes, et même quelquefois des livres. Moi, il me semble que, peu importe la valeur de ce qu'on prend , dès qu'on s'approprie ce qui est à autrui , on vole, et le nom n'y fait rien... J'ai déjà eu des querelles à cet égard... Souvent aussi les chipeurs sont des tricheurs, des chicaneurs, comme nous disons... Il y en a un surtout qui e^t vraiment extraordinaire pour

«on entêtement. •^Dernièrement^ nous jouions aux barres, je le touche ) il prétend que non ; au coup suivant y je le touche encore, il prétend de nouveau que non; j'étais vexé à la fin; iau troisième coup , je le poussai si violemment qu'il en tomba ; cette fois, il ne pouvait pas dire non ; eh bien ! il ne se tint pas pour battu, et prétendit que^ parce qu'il était tombé , le coup était nul^ car il est de règle chez nous de ne pas toucAer les morts; je l'avais fait tomber en le poussant , il soutint qu'il avait fait un feux pas. . . Je ne jouerai jamais avec celui-là. — S'il est de inauvais camarades, il en est aussi de bons^ avec qui c'est un plaisir d'être ami ; un interne du collège doit toujours avoir deux amis : un , dans l'intérieur du collège, avec celui-là il est fesani ou copin ; l'autre^ choisi parmi les externes ; il y a les externes Ubres et lès externes des pensions qui suivent les cours du collège : c'est parmi les premiers qu'il faut choisir ; ceux-là sont notre Providence; car nous sommes si bien enfermés , j'allais dire emprisonnés ^ si bien surveillés y qu'il serait sans eux impossible de satisfaire la plus petite fantaisie: partout des regards qui nous suivent ; c'est YArguSj je veux dire le censeur, qui rôde partout, le sous-censeur^ les maîtres de quartier, dont je te tairai le surnom , tout le mônde^ jusqu'au cerbère , a sa police particulière à exercer sur nous. Tu comprends que le cerbère, c'est le portier : pas moyen de faire passer la plus petite lettre, d'introduire la plus petite contrebande -, il est là^ comme un douanier qui arrête tout au passage. Tu serais peut-être curieuse de savoir ce que c'est qu'un copin?.... C'est bien plus qu'un camarade, c'est un àmi, presqu'un frère,.... avec qui on partage tout , le bon et te mauvais ; on met ensemble son argent , ses billes , ses balles , ses plumes , tout est commun , les exemptions et même les pensions (quand on a à peu près la môme écriture); c'est agréable, n'est-ce pas? Moi, j'ai un co-^ pin ; c'est un petit blond de mon âge , assez triste et pas fort du tout, qui est entré au collège presque comme moi; les autres le taquinaient sans cesse; j'ai pris son parti, et j'ai déclaré que celui qui V ennuierait ne serait pas inon camarade; on ne lui a plus rien dit. On lui en voulait surtout , parce que c'est

ui| boursier^ et les boursiers ne sont pas aimés au collège. Il m'a témoigné tant d'amitié depuis , que je n'ai pas pu m'em« pécher de l'aimer aussi;... du reste^ c'est un bon élève; il n'atr* trape jamais de pensums ^ lui, ce qui m'est bien commode^ parce que, moi^ j'en ai assez souvent, et il m'en fait la moitié^ quelquefois tout. Mon copin est très économe , et depuis que nous sonmes ensemble , je suis plus ricLe qu'auparavant ; nous avons déjà une masse de billes y de {dûmes , de copies ; il est pour moi y comme toi pour papa , une petite femme de ménage. — Croirais-tu que nous avons ici des élèves qui se font une espèce de métier de protéger leurs camarades. Voici comment cela se pratique entre le souteneur et le bon enfant : — Tiens y Ernest y tu as là une belle toupie I •*— Oui : c'est ma mère qui me l'a envoyée ce matin. — Tu devrais bien me la donner.... — Non : j'y tiens. — • Tu n'es donc plus un bon enfant? — Si, mais je veux garder ma toupie. — C'est bien ! tu sais que quand on t'attaque , je te défends toujours , mais maintenant tu t'arrangeras comme tu pourras;... je t'abandonne 1 .. . Le bon enfant, effrayé de la menace , commence à capituler : — Je te la prêterai tant que tu voudras. — Je ne puis pas venir à chaque instant te l'emprunter. — Eh ! bien ! je te la donne ; mais tu me soutiendras toujours , n'est-ce pas? — Voilà le marché conclu ; le bon enfant s'en va les mains vides ; et fier, d'une protection qu'il croit assurée^ il ne manque pas aussitôt de taquiner un de ses camarades qui le. corrige avant qu'il ait pu avertir son protecteur, qui souvent ne prend son parti contre les autres que pour rire y et en se moquant de la bé>tise de son protégé. — C'est encore le bon enfant que l'on met en avant quand on veut faire quelque bonne farce im^ punément ; on le flatte , on lui répète qu'il n'est pas un eapon , qu'il est un bon enfant , et le sot se fait punir pour tous les autres qui se moquent ensuite de lui. 11 y a aussi une autre espèce d'élèves , appelés les chiens , à cause de leur avarice et de leur égoïsme; à ceux-là il ne faut jamais rien demander, au risque d'attraper une réponse telle que celle-ci : — Tiens, ce n'est pas pour les autres que j'ai acheté un canif, moi! —

Que chacan se serve de ses affaires 1 — Je ne demande rien aux autres ^ moi I — et tout cela dit sur le ton d'un chien qui dispute un os à un autre chien. Je ne t'ai pas encore parlé de V infirmerie j qui joue un si grand rôle au collège. L'infirmerie ! c'est là que tendent tous les vœux , tous les efforts des cancres ; c'est leur espoir le plus doux ! Aller à l'infirmerie ^ c'est aller en paradis. Là^ en effet, on passe la journée entière sans rien faire ; bonheur suprême I on se lève deux ou trois heures plus tard que les autres ; on se couche plus tôt ; on a le lait sucré le matin , du vin pur quelquefois , une nourriture plus délicate. Le jour où, après mille tentatives inutiles, le cancre entre à l'infirmerie, ce jour là est son jour de triomphe. // n'a plus rien à demander aux dieux ï II traverse fièrement les rangs de ses camarades les cancres, qui lui jettent un regard envieux ; il est beau , il est grand , il est presque roi , il va à l'infirmerie !

Cependant quand l'infirmier sait son état, tout n'est pas roses pour les faux malades. Je vais te raconter une petite histoire qui te le prouvera.

Un de nos camarades, dont je te tairai le nom par égard pour lui (je l'appellerai Jules) , après avoir eu cent fois mal au cœur inutilement, après avoir feint des coliques , des maux de tête affreux, eut enfin le bonheur de se donner une véritable indigestion, un jour de sortie où son père donnait un grand dîner. L'indigestion ne fit son effet que dans la nuit ; il réveille tout le monde ; le voilà vraiment malade ; on le mène à l'infirmerie, il est au comble de ses vœux! on le soigne deux ou trois jours; mais les maux de cœur ne cessent pas ; il souffre toujours, à ce qu'il dit du moins. L'infirmier, vieux renard ^ qui connaissait fort bien messieurs les cancres, ne fait semblant de rien, il le plaint, lui ordonne le lit , l'abreuve de tilleul, de bouillon de veau, va même jusqu'au ciystère tous les matins et tous les soirs : Jules endure tout avec une résignation philosophique; il compte sur sa convalescence, où viendront le lait sucré, le vin pur, les bons morceaux ; mais rien : l'infirmier s'apitoie de plus en plus sur la maladie du pauvre garçon ; celui-ci finit par avouer tout

doucement qu'il se trouve mieux , qu'il se sent quelqu'appëtit, qu'il mangerait volontiers un peu.... L'infirmier lui affirme qu'il se trompe , que c'est un appétit factice causé par la fièvre ; et il redouble ses condoléances*. Deux jours se passent, Jules prétend qu'il est beaucoup mieux, qu'il a faim. L'infirmier s'obstine à lui dire qu'il se trompe, qu'il se croirait coupable de lui donner à manger , que ce serait très dangereux ; et tilleul , bouillon de veau, clystères, vont leur train de plus belle.... Jules n'en peut plus ; il ne sait cominent se tirer d'embarras ; il enrage, et jure enfin à l'infirmier qu'il est très bien portant, qu'il est exténué de jeûne, et il lui demande enfin, s'il a l'intention de le faire mourir de faim?... Non, lui répond le vieux renard, et s'il est vrai que vous soyez aussi bien portant que vous le prétendez , je vous permets de descendre à la classe et au réfectoire. Jules vit bien qu'il était pris ; il ne se le fit pas répéter ; en deux bonds, il fut au réfectoire , où il se précipita sur le premier morceau de pain venu , qui lui sembla un déjeuner succulent : il était pâle, et défait à faire pitié ! lit, tilleul , bouillon de veau, clystères, avaient duré huit jours : juge un peu de son étatl Depuis ce temps, Jules n'a jamais été malade : c'est l'infirmier lui-même qui nous a conté l'histoire devant Jules , aux dépens de qui nous avons bien ri , comme tu peux croire; l'infirmerie a été vide pendant plus d'un mois.

Mais c'est surtout un jour de sortie générale, qu'il est curieux d'examiner l'intérieur d'un collège. Dès le matin, il a pris une tournure particulière : chacun s'arrange suivant qu'il doit sortir ou rester ; les freluquets (ce sont nos fashionables) ont, dès la veille , fait acheter , par un externe libre , deux sous de pommade à la moelle de bœuf, et les sous-pieds qui doivent cacher tant bien que mal les bas bleus et les gros souliers ; celuici se fait un faux-col de papier pour mettre dans sa cravate ; celui-là cherche vainement depuis une heure à faire firiser ses cheveux raides ou trop courts ; tandis qu'un autre s'efforce de faire reluire son soulier en le frottant obstinément sur son mollet, ou bien entr'ouvre son raide uniforme et s'évertue à lui donner une tournure d'habit, en laissant voir sa chemise assez mal

plissée. Les figures sont joyeuses^ ennuyées ou tristes: joyeuses chez ceux qui doivent sortir tout-à-Fheure ; ennuyées chez ceux qui^ sans être en retenue , ne peuvent sortir parce que les pauvres garçons n'ont pas de parens dans la ville ; ceux-là me font toujours de la peine ; tristes chez ceux qui sont aux arrêts. Quand Cerbère paraît sur la porte de la cour pour appeler un nom y tous les yeux se tournent vers lui ; ce n'est plus Cerbère : c'est Jean , mon bon Jean , tu ne me feras pas attendre , hein 7 tu seras bien gentil. — Et Jean fait l'important : c'est son jour de revanche ; il est très nécessaire de n'être pas mal avec Jean un jour de sortie , il peut faire attendre y et c'est même sitôt fait de dire : « Bien fâché , madame, le pauvre petit est en retenue », et de changer ainsi en tristesse la joie d'un pauvre collégien qui attend sa mère : ces choses-là se sont vues. Jean en est quitte pour mettre sa vengeance sur le compte de son zèle : il s'est trompé, c'est une erreur, voilà tout.

Pour moi, petite mère, qui t'attends depuis deux mois, mon cœur palpite bien fort quand Cerbère paraît ; je m'imagine toujours que tu m'as pardonné mes torts , et que c'est mon nom que je vais entendre. Mais non ! et voilà déjà quatre fois que je pleure quand vient le soir, parce que voilà quatre jours de sortie qui se passent sans que je t'aie embrassée ; oh! je donnerais tout ce que j'ai pour te voir seulement passer dans la rue. Dis-le moi , petite mère , n'est-ce pas que dimanche prochain je pourrai t'embrasser I Oh î ce jour-là quel bonheur ! mon Dieu I il me semble que je ne pourrai plus te quitter d'un pas ; j'en tremble de joie rien que d'y penser. Viens 1 viens ! petite mère , n'estce pas que tu ne voudrais pas faire mourir d'inquiétude et d'ennui un enfant qui t'aime tant et que tu aimes bien aussi,

j'en suis sur.

Ton fils,

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