LOUIS DE F
Elève du collège royal de Saint-Louis.
LE MOUSSE
LE MOUSSE
« O mer 1 terrible mer I quel homme à ton aspect Ne se sent pas saisi de crainte et de respect. De quelle impression tu frappas mon enfance.
Mais alors je ne vis que ton espace immense.
Combien Thomme et ses arts ^agrandissent encor. Là le génie humain prit son premier essor.
Tous ces nombreux vaisseaux, répandus sur tes ondes, Sont le nœud des États, les courriers des deux mondes. »
(Deltlle. )
LE MOUSSE
Ifcf* *^ ■•
D*«e«sert« Editeur
Lilh.Rigo Frères et C '.*
1^2 SIDV@3IB.
A mer ! Oh ! qui oe désire pas voir la mer ? Moi , je l'ai vue ! L'année deroière, aux vacances, mon père m'a conduit à Marseille, et il m'a fallu pour cela faire un grand voyage, puisqa'avant d'entrer en pension je demeurai* à Auteuil, où je suis né. C'est à une aventure bien surprenante qui nous y est arrivée, et que je raconterai tout-àl'heure, que je dois de pouvoir parler un peu en détail de la mer à mes camarades; s'il fallait décrire l'impression produite sur moi par la vue de ce grand port tout rempli de vaisseaux, le la^it de la mer et le mouvement du rivage , je serais entraîné trop loin; d'ailleurs toute mon attention se fixa bientôt sur un superbe vaisseau qui semblait feire ses préparatife de départ; je n'entendais plus rien, je ne voyais plus
rien que le vaisffeau Je me transportais en idée au milieu
et tout est dit ; mais quand le navire est sans voiles et sans in&is, que le bras fatigué refuse le travail , que le gouvernail est perdu ; oh I c'est alors que le mousse souffre, pleure et gémit; il appelle sa mèt*e qui ne l'entend pas; sa bonne mère qu'il aurait voulu revoir et embrasser encore... Si jeune, mon Dieu 1 mourir 1 N'est-ce pas que c'est affreux 7. . . Le bon contre-maitre s'arrêta pensif et sérieux; sa figure avait pris un air de tristesse qui me faisait peine; moi^ saisi d'étonnement et le cœur tout rempli d'émotion, j'écoutais encore quand il avait cessé de parler ; xaoa père , luimême , attendait en silence que le marin reprit son discours. -«^ Ne vous étonnez pas, mon jeune ami , ajouta-t-il bientôt , de l'entrainement avec lequel je viens de parler, je ne puis , sans être ému^ me rappeler les premières années de ma carrière maritime. Oh ! que de fois , pendant ces longues années, j'ai soupiré après le retour et regretté le toit paternel 1 Et combien nés remords m'ont puni de mes fautes 1 Car j'en ai de graves à me reprocher, et quoique je les aie bien expiées par de rudes épreuves, leur souvenir m'est encore bien amer. Ecoutez, car ma confession doit être pour la jeunesse un exemple bien frappant des malheurs qu'entraîne après lui un caractère indocile et opiniâtre :
Je suis né à Âuteuil , près Paris , en i 796 ; la France était alors sous le régime républicain. '«—Je suis heureux, dit mon père, de me trouver avec un compatriote ; je suis né également à Auteuil, mais quelques années plus tard, en 1802, sous le consulat de Bonaparte. — En 1 80î8, reprend le marin, le consul Bonaparte avait depuis quatre ans fait place à l'empereur Napoléon. . . J'avais douze ans, et je n'annonçais pas d'heureuses dispositions ; mon caractère était difficile, plein d'indépendance et d'orgueil; depuis plusieurs années , j'allais en classe , et je l'avoue à ma honte à peine savais-je lire; mais, en revanche, il p'y avait pas un garçon de mon âge qui connût mieux que moi , pour tes avoir battus cent fois, les taillis du bois de Boulogne \ aucun n'e^t su, comme moi, découvrir un nid et l'atteindre au sonanet de l'arbre le plus élevé. J'excdlais dans les exercices du coips, et parmi tous les garn^mens du pays, je jouissais de la plus sur
perbe réputation detalocheur $ je commanda ig toutes leur$ parties, j'étais leur cbef: Tous iei Jour8 , c'étaient des tou^s et des farces nouvdles ; nous étions la terreur des paisibles habitant d'Âuteuil; TOUS voyez que je ne m'épargne pas, et que j'avoue mes fautes sans chercber à les atténuer. Tous les jours y mon père recevait contre moi des plaintes amères ; il m'en faisait les reproches les plus justes; mais ni la sévérité de ses remon- U'ances , ni la touchante tendresse de ses exhortations ne pouvaient adoucir ma sauvage indocilité ; je courais à ma perte.
Un jour je me rendis coupable d'une faute si grave ^ que flEion père y poussé à bout y me déclara que y malgré sa tendresse pour moi , dès le lendemain il me conduirait à un lycée de Paris y où il ne me viendrait voir que quand mes chefe lui assureraient que mon caractère serait entièrement changé. Je compris qu'une fols au lycée ^ je serais soumis à la rigoureuse exécution d'un règlement sévère ; que là , cent volontés pèseraient sur la mienne; il me sembla que j'allais deve^ir esclave, tout mon orgueil se révolta : nonl m'écriai-je, plutôt cent fois gagner ma vie par un pénible travail I Mais que faire?... Je ne savais rien;... je ne pouvais rien... Oh I je pleurai de rage de mon impuissance , il fallait donc céder I... J'avais entendu parler d'enfans qui servaient dans la marine ; eh ! bien , je suis fort et agile, je ne crains aucun danger ; je serai mousse ! me dis-je. — Fatale pensée! funeste résolution 1 que vous m'ave^j coûté de larmes! Je saisis la première occasion... Avec un léger paquet de mes bardes , sans regarder derrière moi , comn^ un coupable qui a peur , comme un voleur qui se cache eu fuyapt , je quittai la maison paternelle!
Ici , je ne pus m'empêcher de m'éerier^ en me jetant au cou de mon père : — • Quoi ! c'est ainsi que vous avez fui votre père ! — j'étais dans ujq trouble inexprimable et tout rempli de surprise , d'effroi et d'indignation Sans me rendre compte du
sentiment que j'éprouvais, je m'éloignais instinctivement de cet homme ; la confiance qu'il m'avait d'abord inspiré^ fit place à une véritable répugnance ; je dirais presque à du dégoût : « Qu'attendre de bon, m'écriai*je en moi-même, d'un homme
^ qui, étant enfent, a eu le cœur assez dur, assez ingrat, Tes-' w prit assez perverti^ pour quitter clandestinement un bon «> père, et cela pendant son sommeil, sans que l'image de la » douleur qui l'attendait à son réveil, ait pu le £aire hésiter, ni M revenir sur ses pas! » — Mon père me regardait en souriant, et, me serrant entre ses bras , il m'embrassait sur le front, comme quand il est bien content de moi.
Le vieux marin , comprenant à mon visage ce qui se passait dans mon âme, reprit aussitôt avec un sourire amer. — Épargnez-moi votre mépris , jeune homme , hélas ! je ne devais plus le revoir ce bon père , ni mon jeune frère non plus. — Vous aviez un frère? dit alors mon père en l'interrompant. — Oui. un jeune enfant de six ans , plein de douceur et de gentillesse, aussi docile que je l'étais peu... Que je l'aimais pourtant et que je l'ai bien embrassé avant de partir , ce pauvre Henri 1 — Il s'appelait Henri? (C'est mon père qui parle).
— Oui : ce récit semble vous intéresser?... — Obi bien plus
vivement que vous ne pouvez l'imaginer Il s'appelait
Henri Mounîer, n^est-ce pas? — Oui: d'où savez-vous?
— C'est que je l'ai connu cet Henri Mounier. — Vous avez connu mon frère ! Vit-il encore ? dit le vieux marin , en pâlissant dans l'attente de la réponse. — Oui : il vit. — Dieu soit loué ! — Il m'a souvent entretenu de son frère Georges qui est parti comme vous venez de me le dire, emportant avec lui le portrait de sa mère. — Oui 1 oui ! le voilà l (Et le contre-maître ému, tremblant, couvrait un portrait de femme de ses baisers et de ses larmes.) Continuez, dit-il, d'une voix entrecoupée à mon père, parlez-moi de mon frère, de mon cher Henri! — Eh! bien, Henri Mounier s'est marié; il est depuis douze ans père d'un bon garçon qui ne comprend pas , lui , qu'on puisse quitter son père : Henri Mounier à conduit cette année son fils à Marseille , et il présente Jules Mounier à son oncle. — En disant ces paroles , mon père me poussait entre les bras de son frère Georges (car c'était lui), qui, tremblant et les larmes aux yeux, s'écriait : — Mon frère ! mon neveu ! j'aurais rétrouvé mon frère ! oui ; je te re-
connais bien maintenant, Henri ^ voilà bien tes grands yeux bleus si remplis de bonté, et la cicatrice de la blessure que te fit un jour, près de Fœil , un de nos mauvais gamemcns que je rossai comme il faut; oui , c'est toi ! Mon Dieu ! je vous remercie de m'avoir rendu mon frère 1 Et Georges pleurait en nou^ embrassant tous deux. Un sourire de bonheur se mêlait à se» larmes; il nous prenait les mains, à mon père et à moi, et nous répétait sans cesse nos noms avec des exclamations de joie. Tout-à-coup il s^arréte, et, avec un visage altéré, un regard pénétré d'inquiétude , d'une voix basse et tremblante :
Et mon.... père? dit-il; son frère baissa silencieuse«-
ment la tête , et lui prenant la main, d'un geste plein de tendresse, il le regarda avec des yeux mouillés de larmes.... Perdu! Perdu! pour toujours! s'écria Georges; je ne le verrai plus; je ne pourrai pas entendre mon pardon de sa bouche, ni recevoir sa bénédiction ! Yoilà donc le châtiment terrible qui m'était réservé!.... — Et sa poitrine se gonflait de sanglots étouffés; ses larmes recommencèrent à couler en abondance; mais, cette fois, aucun sourire ne les éclairait. Après avoir laissé un libre cours à sa douleur, mon père pria son frère Georges de continuer son récit, et mon oncle reprit en ces termes :
— Après mille peines , j'arrivai au Havre ; et là , je me présentai au capitaine de la BadinCy frégate armée en guerre, sur le point de partir en course. Alors l'empereur Napoléon faisait une guerre acharnée aux Anglais , et les lettres de marque ne manquaient pas à ceux qui en voulaient. J'avais entendu citer souvent les noms des braves marins qui, dans cette guerre de piraterie, avaient acquis avec de grandes richesses une grande célébrité ; je me demandais présomptueusement pourquoi je ne ferais pas comme eux ; je bâtissais déjà des châteaux en Espagne sur les brillantes aventures qui devaient certainement m'arriver, et ce fut la tête pleine de mille superbes projets, qui ne devaient pas tarder à faire place à la triste réahté, que j'arrivai devant le commandant de la Badine. Il m'examina attentivement, me trouva l'air fort et hardi, et m'inscrivit
SUT le registre des mousses de son bord. —Me voilà mùu$8ê. Le vent feTorable caresse nos Toiles, nous levons Tancre et nous partons» La ville, le port^ les côtes diminuent insensiblement à mes yeux , s'effecent, et bientôt nous n'apercevons plus à leur place qu'un horizon bleuâtre. Je contemplais avec admiration ce spectacle si nouveau pour moi. Je ne demeurai pas long-temps dans mon extase , une voix brutale m'en arracha bientôt.— Allons, moussaille , va chercher mon couteau à la barre de perroquet. — C'était un gabier qui m'apostrophait ainsi. Je ne savais ce qu'il voulait (fire y ni ce que c'était que la barre de perroquet. Gomme je demeurais immobile, un juron énergique, suivi d'une rude bourrade, m!apprit au moins que je ne devais pas
rester en place. Je vais donc Je demande.... J'interroge...,
et me voilà pour la première fois grimpant aux échelles de cordes, au risque de tomber vingt fois. Je trouvai cette gymnastique là un peu plus difficile et plus dangereuse que celle que j'avais pratiquée jusqu'alors. Souvent j'étais saisi de vertiges en vpyant bouler la grande mer à cent pieds sous moi ; et me sentant rudement bercé par le vent. J'avais des éblouissemens, des maux de cœur, je fermais alors les yeux, et je serrais de toutes mes forces les cordes dans mes mains. Enfin , j'ai rempli ma corvée, et me voilà redescendu, horriblement fatigué et trempé dé sueur. Après celle-là, ce fut une autre, et je passai ainsi mon temps au service des gabiers. Voilà où m'avait conduit mon sot orgueil : je n'avais pas voulu être écolier et j'étais domestique à neuf francs par mois ! et jamais domestique dans nos villes ne souffrirait des ordres donnés avec autant de brutalité que ceux que nous recevions à chaque instant des derniers matelots. Oh! je souffiris cruellement! mais la révolte eût été inutile,' et la vue de la barre du cabestan de misaine , où je fus fouetté une fois , m'en ôta la pensée. Toutefois, je n'étais pas au bout de mes peines. Nous naviguions depuis huit jours, quand tout-à-coup le vent changea, et la mer commença à bouler plus rudement que je ne l'avais encore entendu : déjà les vagues déferlaient , et , s'enfiant d'instans en instans , elles devenaient phosphorescentes et se couvraient d'une blanche
écume. Notre capitaine, vieux loup de iner^ qui sentait de loin la tempête , nous fit tenir prêts à la recevoir ; elle dura la nuit entière, longue nuit, toute remplie de terreurs. Nos forces étaient épuisées, quand les premiers rayons du jour vinrent éclairer notre désastre: les mâts brisés, les voiles en pièces, toute la manœuvre perdue, et, pour surcroît de misères, une voie d'eau dans la cale, telle était notre situation. Il fallut, sans avoir pris de repos , nous remettre à l'ouvrage. Nous espérions gagner le port le plus voisin , quand une frégate anglaise se montra derrière nous. Dans l'état où nous étions, nous ne pouvions pas même espérer de lui échapper par la fuite ; il fallait ou nous rendre, ou combattre. Notre capitaine n'hésita pas : nous laissâmes arriver à nous la frégate anglaise en faisant nos préparatifs de combat. Une heure s'était à peine écoulée , que le canon grondait sur les deux navires. Le mousse ne prend pas part au combat, mais il n'en court pas moins de danger ; c'est lui qui va chercher les gargousses des canons, et qui les porte de la Sainte-Barbe à la batterie. Il traverse ainsi à découvert le vaisseau dans toute sa longueur, exposé au feu de l'ennemi : je trem* biais, je l'avoue ; si j'avais pu m'absenter sans qu'on le remarquât, peut-être Teussé-je fait 5 je craignis de passer pour un lâche, l'amour-propre me retint. Une balle qui me frappa à l'épaule , m'empêcha, en m'ôtant le sentiment, de voir la fin du combat. Quand je revins à moi , je me trouvai dans la cabine du capitaine ennemi, où l'on m'avait donné les premiers soins ^ nous étions prisonniers, et j'appris que nous faisions voile pour Plymouth. Quand je fus à peu près rétabli , le capitaine anglais m'offrit de me prendre à sou service ; je n'aimais pas les Anglais, je refusai, et demandai à rejoindre mes compagnons de captivité. On me fit donc passer sur le ponton où ils étaient prisonniers. C'est une chose horrible qu'un ponton !... On nous y entassait pêle-mêle dans un espace étroit, infect, sans air et sans lumière; nous n'étions pas mieux traités sous le rapport de la nourriture. Aussi c'était plaisir d'entendre les malédictions que nous prodiguions à l'Angleterre, et les projets de fuite sans cesse déjoués et sans cesse renaissans que nous formions. J'avais vu, non loin de nous^
une barque qu'un pécheur anglais venait amarrer tous les soirs pendant une nuit bien sombre , par une ouverture que nous étions parvenus à pratiquer dans les flancs du vieux ponton^ je me jetai à la mer ayant entre les dents une corde dont mes compagnons tenaient l'autre bout y et j'atteignis la barque à la ^^g^ 9 j'y attachai la corde , et , par une secousse répétée trois fois, ainsi qu'il avait été convenu entre nous, je leur fis comprendre qu'ils n'avaient plus qu'à tirer à eux ; la barque file tranquillement sur l'eau , la voilà contre le ponton ; le capitaine d'à bord 9 puis le lieutenant, descendirent les premiers; mais bientôt la barque est pleine, il faut nous hâter de dire un cruel adieu à nos pauvres amis que nous avons la douleur de laisser prisonniers. Protégés par la nuit et par un brouillard épais, nous filons au large, la rame glisse en silence, nous voilà hors de vue, mais nous ne sommes pas encore sauvés. Dans une barque fragile , sur une mer sillonnée par les vaisseaux anglais qui pouvaient nous reprendre; sans instrumens, sans provisions, sans armes, que de dangers nous avions encore à courir avant de revoir notre chère patrie! Le ciel, qui seconde souvent le courage , vint à notre secours ; le deuxième jour de notre périlleux voyage , nous rencontrâmes le brick français V Adonis y qui nous prit à son bord. Ma conduite, dans cette occasion , me valut des éloges et le rang de novice , bien que je n'en eusse pas encore l'âge. C'est ainsi que finirent mes épreuves de momse à bord de la Badine.
Mon oncle termina ici la première partie de son histoire. Je dois vous ajouter qu'il demanda un congé illimité pour revenir dans sa famille. Il demeure depuis ce temps avec nous ; et , dans les longues soirées d'hiver, il se plaît à me répéter son histoire que j'écoute toujours avec plaisir ; aussi, je la sais presque par cœur, et, à force de l'avoir entendue, je la raconte maintenant, je crois, aussi bien que lui.
jvxiss MorauH.
Eg'smF&scs MM 'smoiJH^m»
OMHE tous depuis huit jours nous rivalisions de zèle et d'application ! C'était plaisir de nous yoir si attentifs, si studieux 1 Toute la pension était dans une attente inexprimable ; jamais impatience plus grande n'avait agité nos jeunes têtes ; et vous comprendrez facilement ce redoublement de zèle et de travail , quand vous saurez quel puissant aiguillon stimulait ainsi notre ardeur : or, voici de quoi il s'agissait.
Alfred, fils du capitaine G..., un des meilleurs élèves del'institutioii, également cbéri de nous tous et des maîtres, venait de recevoir la nouvelle que le régiment de son père , débai-qué d'Abïque où il avait s^ourné dix-huit mois, arrivait le jeudi
5 mars, à Courbevoie, pour y rester en garnison. Alfred, qui n'avait pas vu son père depuis bientôt deux ans, et que cette nouvelle comblait de joie, était accouru aussitôt en faire part à
M. de S , et lui avait demandé la permission de faire jouir ses
amis du plaisir d'aller voir défiler le régiment. M. de S...., qui ne laisse échapper aucune occasion de nous être agréable, quand elle peut se concilier avec nos devoirs , se prêta de bonne grâce à la demande d'Alfred, et promit même de nous accompagner^ mais à une condition C'était de n'emmener que
ceux qui, par leur travail et leur bonne conduite, se seraient rendus dignes de cette faveur. Alfred nous ayant fait connaître cette décision, chacun voulait participer à cette partie de plaisir, et le désirait trop vivement pour ne pas redoubler d'apphcation, afin d'y être admis. Maintenant vous savez d'où nous venait ce redoublement de zèle et de travail.
Enfin arriva le bienheureux jour que nous attendions avec tant d'impatience. La joie, la gaîté nous transportaient; le moindre retard nous paraissait un siècle. Pendant la route, ce ne furent que descriptions multipliées à l'infini, où chacun évoquait ses souvenirs ; que châteaux en Espagne plus bizarres les uns que les autres : — Moi , disait l'un , je veux être soldat; c'est si beau d'avoir comme mon oncle un bel habit tout brodé d'or, avec de belles épaulettes en or aussi! — Oh ! moi, j'aime mieux être tambour, disait Jules, les tambours marchent toujours les premiers , et puis il peuvent s'amuser toute la journée avec leur belle caisse en cuivre. Je serais bien content si maman voulait que je fusse comme eux. Et puis, ajoutait un autre, c'est si agréable de marcher au son de la musique ; tout le monde accourt pour vous regarder passer.
Arrivés à Courbevoie , Alfred nous présenta à son père qui , chargé de l'équipement, avait devancé de quelques jours le régiment. M. G.... nous reçut avec une bienveillante cordialité^ Alfred lui exposa alors le motif de notre subite irruption. — • Nous comptons sur toi, mon bon père, lui dit-il, pour nous accompagner; il faut que tu sois notre Cicérone. Et j'accepte avec d'autant plus de plaisir, ajouta M. G...., en se tournant
ver^ nous^ que c'est pour moi une véritable satisfaction de me trouver au milieu des amis de mon fils. Je me mets entièrement à votre disposition^ et, si vous le voulez bien, nous allons partir de suite, car le régiment ne peut tarder à arriver ; déjà les fourriers de l'avant-garde sont allés à sa rencontre.
A peine étions-nous sur la place, que se firent entendre les roulemens des tambours. Oh ! quelle belle journée c'était 1 L'air était calme, le soleil dorait le ciel de ses magnifiques rayons, que les baïonnettes reflétaient dans le lointain en milliers d'étincelles; puis l'émotion qu'excitaient en nous les roulemens guerriers des tambours était si grande ! Oh ! c'était à nous faire bondir de joie , tant nous étions heureux !
— Quel beau soldat! dit Jules; quelles belles moustaches! comme il est grand! c'est au moins le colonel, n'est-ce pas Alfred ? On ne voit pas son habit, tant il est brodé d'or et d'argent; je voudrais bien être comme lui
— Et puis quelle belle canne ! ajouta Félix ; je dirai à papa de m'en donner une comme çà pour mes étrennes^ on a l'air d'un homme au moins avec celle-là.
— Vous vous trompez, mes amis, nous dit en souriant
M. G Ce brillant militaire, tout chamarré d'or et de galons
que vous prenez pour le colonel , n'est que le tambour-major, et la distance est grande de l'un à l'autre : les soldats, par dérision, l'appellent aussi le maréchal de France; car rien n'échappe à leur sagacité, et, dans leur langage pittoresque, chacun est individualisé ; c'est-à-dire reçoit une épithète, un surnom, si vous aimez mieux , qui représente les tics ou les travers de sa nature.
— Oh! les tambours! les tambours! s'écria Edouard en sautant de joie , comme ils vont bien ensemble ! On dirait qu'il n y en a qu un seul ; mon Dieu, est-ce beau ! Oh ! regarde donc, Alphonse.,.., en voilà un, tiens deux....; mais ils ne sont pas plus grands que nous ; sont-ils heureux d'avoir une belle caisse en cuivre ! C'est çà un vrai tambour au moins, et non pas comme celui dont mon parrain m'a fait cadeau l'autre jour, qui n'est qu'en bois avec des cercles de papier doré.* Oh! moi qui trou-
leurs pères; vous concevez facilement d'où leur vient le nom d'enfant de troupe. L'état^ dès leur naissance, les adopte^ les nourrit, les loge , les habille ; mais , en compensation y ils lui consacrent aussi quinze ou vingt années de leur existence, souvent même elle s'y consume tout entière. Jusqu'à Fàge de sept ans, ils restent avec leurs parens; parvenus là, on en forme une compagnie soumise à la surveillance d'un sous- lieu tenant ; ils prennent leurs repas ensemble et vont aux écoles du régiment ; à douze ans, les uns deviennent tambours, les autres fifres, selon leurs dispositions; dix-huit ans est l'époque fixée pour leur engagement. Us reçoivent en même temps la solde qui jusqu'alors avait été déposée à la masse pour subvenir à leurs besoins. Ceux, alors, qui ayant profité de l'instruction qu'ils ont été à même d'acquérir, se sont distingués par leur bonne conduite, deviennent bientôt sous-officiers; les autres restent musiciens ou tambours comme bon leur semble. Ainsi se passe leur vie ; car il est rare qu'après leur temps de service, les enfans de troupe ne reprennent pas un autre engagement.
Je vous ai promis, nous dit M. G.,., qui était déjà pour nous comme une vieille connaissance, l'histoire de Victor j le tapin
que vous avez remarqué. J'espère que M. de S ne refusera
pas de dîner avec moi, et permettra à mon fils de vous avoir pour convives aujourd'hui. Un de mes vieux frères d'arme» complétera notre réunion. Les histoires viendront au dessert. — Il n'était guère possible de refuser une invitation si pressante et si délicate.
Notre dîner fut bien gai, bien joyeux; après qu'il fut terminé, M. G.... nous tint promesse.
— Pour vous, mes amis, nous dit-il, qui choyés et doucement bercés par les caresses maternelles, n'avez ressenti aucune des privations de l'enfance; pour vous, dont les plaintes ont été aussitôt apaisées par les baisers de votre bonne mère, la vie a été douce et joyeuse; vous ignorez les dures privations et les douleurs qui chaque joui' abreuvent le pauvre orphelin dans sa chétive existence. Oh I aimez-là donc de toutes les forces de votre àme, cette bonne mère que Dieu vous a donnée I
rendez-lui-en amour et en attentions les veilles et les soins que votre enfance lui a coûtés ; car votre amour^ tant grand soitll, n'acquittera jamais la dette que votre «nfance a contractée envers elle,
A peine débarqué sur la terre d'Afrique , en 4 830 , une balle enleva le père du pauvre Victor, qui avait alors à peine deux ans; ^yit jours ne s'étaient pas écoulés , qu'un matin il se trouva seul sur terre ; sa mère , brave et intrépide cantinière , que tout le bataillon connaissait et aimait, tomba frappée à mort dans un combat , alors qu'elle aidait de ses secours les braves qui combattaient autour d'elle.
Lafeuillade, un des amis de son père, vieux débris des armées de ^empire , dont le bon cœur égalait au moins la bravoure ^ adopta le pauvre enfant, trop jeune encore pour connaître la peirte irréparable qu'il venait de faire. A partir de ce jour, toute l'affection du vieux grognard se concentra sur son fils d'adoption ; c'était plaisir que de voir le vieux soldat, dans les momens de loisir que lui laissait son service , se faire tout jeune pour amuser l'enfant qu'il tenait sur ses genoux , et se pliqr à ses moindres caprices. L'enfance suit rapidement les premières impulsions qu'elle reçoit. L'uniforme, les armes frappèrent les premiers regards de Torphelin , et ce furent là ses premiers jouets ; affublé d'une giberne et d'un sabre qui , trop long pour sa taille, traînait à terre, le mancbe à balai du corpsde-*garde en guise de fusil, la tête baute, cambrant fièrement sa taille , il marcbait au pas et s'efforçait d'imiter les évolutions des soldats. Le fusil fut bientôt abandonné pour le tambour dont les ra et les fia, si attrayans, se grjavèrent facilement dans sa tète; et un beau matin le tambour-major l'admit comme U^n parmi ses adeptes. Ce jour-là fut bien le plus beau de sa triste vie; car tant de joie, tant de bonheur, rayonnaient sur sa figure, lorsqu'il lui fut permis de prendre rang parmi les tambours du régiment ! L'amitié, qui le lie à son vieux père d'adoption, ne s'est pas ralentie un instant; et c'est à force de soins et d'affection qu'il s'efforce de reconnaître l'amour du vieux Lafeuillade»
Puisque nous voilà sur ce chapitre^ ajouta Tami de M. G..., ie capitaine D..., je vais à mon tour, messieurs^ si vous voulez bien le permettre y yous entretenir quelques instans de braves et bons petits en£ans aussi.
« Il n'est pas un de vous, Messieurs, qui n'ait entendu répéter le nom de Napoléon, de ce jeune homme, qui, par la seule force de son génie , éleva la France à un si haut point de gloire et de splendeur; mais, ce que vous ignorez peut-être, c'est l'existence d'un régiment composé d'enfans comme vous, assimilés aux devoirs , aux exigences que comporte la vie du soldat. Sorti du peuple , dès son enfance jeté au milieu des troubles et des dissensions intestines , Napoléon avait compris quelles ressources lui offraient l'enthousiasme et l'amour dont l'entourait la population de la France : une pensée généreuse dominait aussi dans sa résolution. La guerre avait rendu orphelins un grand nombre d'enfans; leurs pères avaient bravement succombé en combattant pour lui; l'empereur voulut remplacer les protecteurs qui leur manquaient.
» Marie-Louise venait de donner un fils à Napoléon, que cet événement comblait de joie , en réalisant ses vœux les plus ardens. Il voulut confier la garde de ce fils aux neveux et aux enfans de ceux qui entouraient sa personne; un décret fut rendu, et bientôt huit mille enfans se trouvèrent rangés sous le même drapeau.
» Ce fut à Versailles qu'eut lieu l'organisation de cette petite armée : un de mes oncles, capitaine dans la garde, car mon père venait d'être tué, obtint mon admission dans ce brave corps , qui reçut le nom de Pupilles de la garde. Napoléon nous avait placés sous la protection de ses vieux grognards ; notre uniforme était vert, avec lisérés jaunes , et le colonel Bardin, un brave, nous commandait.
)) Notre enthousiasme était grand ! Avec quelle ardeur nous souhaitions de concourir à ces victoires dont le récit chaque jour nous électrisaît ! Mais nous étions trop jeunes pour effectuer de longues marches; la garde du roi de Rome nous était confiée, et là se bornait notre service.
» Quelques années plus tard^ Napoléon, trahi par ceux qui lui devaient toat^ honneurs et richesses , disputant le terrain à toute l'Europe ameutée contre lui , pensa aux Pupilles de la garde; nous reçûmes l'ordre de marcher, et vînmes bravement, aux cris de : Vive V Empereur! Vive la France!! faire le coupdç fusil avec ces colosses russes et autrichiens y en face desquels nous nous trouvions ; l'affaire fut chaude , mais le bruit de» balles ne nous épouvantait point ; puis nous combattions sous^ les yeux de l'empereur ; chacun fit de son mieux y et l'avantage nous resta.
» Ces exemples de courage, donnés par des enfans de troupe,, ne sont pas chose rare, ajouta le capitaine D...., et je croirais , mes jeunes amis , ne vous avoir donné qu'une idée incomplète de l'enfant de troupe et de ce courage héroïque qu'il suce pour ainsi dire avec le lait, si, à l'exemple de courage que j'ai cité plus haut, je n'ajoutais celui qui suit: la scène se passe en Allemagne , un jeune tambour en est encore le héros.
» Pour bien comprendre l'importance du trait de bravoure que je vais vous raconter ; il faut que vous sachiez que le roulement du tambour, dans une charge, a la plus grande influence: sur l'esprit des soldats. Il les anime , les excite au combat, en leur rappelant qu'ils font partie d'un même corps, qu'ilsmarchent sous un même drapeau dont ils doivent tous être l'honneur; il est donc nécessaire que dans une action, le* tambours, pour quelque raison que ce soit, ne cessent pas un^ instant de se faire entendre.
» Nous étions à Lutzen ; il s'agissait d'enlever à la baïonnette une redoute qui gênait horriblement les manœuvres de notre division. Les tambours battent la charge, nous . partons ; à peine sommes-nous à portée, qu'un feu roulant, bien nourri, vient décimer nos rangs. Les tambours qui , à notre tête, battaient la charge , tombent ou blessés ou tués 3 un seul restait, un enfant de 13 ans ! Seul, à notre tête , il nous conduit bravement jusqu'à la redoute , au milieu d'une grêle de balles; puis, lorsque nous commençons l'attaque, il se met de côté, ainsi que cela se pratique , et continue à battre la charge ; à ce mo-
ment^ un escadron de cavalerie débouche sur nous, un des cavaliers pousse son cheval droit sur le jeune tambour^ et le sabre à la main , lui ordonne de cesser ses roulement. Martin , c'est le nom de ce jeune héros, semble ne pas entendre, et n'en fait résonner que plus fortement sa caisse. Le soldat furieux , d'un coup de sabre lui enlève le bras droit!... Martin, sans pousser un seul cri , voit rouler à ses pieds son bras sanglant , et regardant fièrement ses ennemis^ il continue ses roulemens de la main gauche. La mort allait sans doute devenir le prix de son héroïque intrépidité , si plusieurs d'entre nous n'étaient accourus à son secours. On le porte à l'ambulance où il reçoit les premiers soins. Napoléon, qui se connaissait en traits de cou** rage , apprécia celui-ci ; il ne dédaigna pas d'aller trouver le petit tambour parmi les blessés ; il donna au jeune Martin la croix d'honneur , une pension de 400 fr . , se chargea de son avenir , et le nom de Martin eut l'honiieûr de figurer dans les glorieux bulletins de ncis armées. »
Le capitaine D avait cessé de parler et nous écoutions
toujours , tant il avait captivé notre attention ! Nous aurions bien désiré encore une autre histoire , mais l'heure du départ était arrivée , il fallut nous résigner. Alfred devait passer quelques jours avec son père pour recevoir sa mère qui n'était pas encore arrivée, Nous partîmes donc , mais non pas sans regret ni sans remercier mille fois M. G.... du plaisir qu'il nous avait procuré et de son extrême obligeance.
SDOABL» BADIA.