LE PETIT CLERC
« Si les familles saTaient bien ce que c'est, que Tétude (l'un avoué ou d'un notaire, elles trembleraient d*y placer leurs enfans à un âge où les mauvais exemples laissent des traces si profondes dans Tesprit et souvent dans le cœur ! Là , est inconnu ce sage précepte de Sénèque ; Pueris reverentia debetur. Il semble, au contraire, qu(* les plus âgés des clercs prennent un malin plabir à flétrir Tinnocence des plus jeunes. D'ailleurs , il faut bien qu'on le sache, ce n'est point un emploi que celui de petit clerc, c'est une véritable domesticité. »
(LiÉBERT , Statistique du Palais,
LE l'ïIIT CI,EEC
(n.^('.-..vf:rl;. r.Uilnii
lilh "Rié^o Trêves el C?
BAssANT les ténèbres de la nuit, voici le soleil qui déjà dore le sommet des vieilles tours de Notre-Dame. Il est sept heures du matin, c'est l'instant où Paris, la grande ville qui ne dort jamais, sort de son demi-repos, et reprend peu à peu, avec le mouvement , son crescendo tumultueux. Les yeux alourdis encore et hébétés par le sommeil, la bouche tordue par de longs bâillemens, le garçon de boutique enlève les contrevens , et rend à la devanture ses atours attrayans et son air de coquetterie tentatrice ; il la fait belle et souriante, et étale aux yeux du public ébloui tous les trésors de sa beauté. Regardez les passans , encore en petit nombre, leur air et leur démarche vous apprendront ce qu'ils sont. Beau-
~ 230 — coup, parmi eux^ portent la veste ronde et la casquette; leurs vétemens sont des plus communs , et la miche de pain qu'ils portent sous le bras vous dit assez leur condition : ce sont des ouvriers qui se rendent à leurs chantiers , à leurs ateliers , à leurs fabriques, etc., etc.; l'un marche en fredonnant une chansonnette de son pays , l'autre sifHote un air en marchant. Presque tous ont à la bouche une courte pipe , dont ils tirent à intervalles réguliers d'épaisses bouffées de fumée ; leur physionomie fortement caractérisée, rendue anguleuse et rude par l'habitude du travail , exprime dans ce moment un air de satisfaction sur lequel on ne saurait se méprendre; ils sont heureux; la pipe est le bonheur du pauvre!
De temps à autre y vous voyez passer des hommes dont le costume, bien simple encore, offre cependant plus de recherche; ceux-ci portent tous le chapeau et la redingote; ils marchent silencieux et leur figure exprime plus de mélancolie. Ce sont des employés de toute espèce : caissiers, professeurs, commis , etc. ; tous gens travaillant beaucoup pour peu gagner, et plus malheureux que les ouvriers; car ceux-ci sont plies à la souffrance, et, ne la raisonnant point, ils la supportent plus facilement; tandis que les autres la comprennent , se révoltent contre elle , et doublent ainsi leur infortune.
Nul de tous ces gens ne flâne dans les rues , ni ne s'arrête devant les boutiques , à admirer ce qu'elles contiennent de nouveau en luxe et en élégance. Que leur importe, en effet , et quel intérêt peuvent leur offrir tous ces mille produits coûteux de l'industrie et des arts ? Est-ce qu'ils ont assez d'argent pour se procurer tout cela, eux qui en gagnent à peine assez pour se loger et se nourrir tant bien que mal , eux et leur &mille ? d'ailleurs , ont-ils le temps de s'arrêter en chemin? Non, il faut être rendu à l'heure précise ici ou là; sans cela gare aux reproches, souvent peu mesurés, du patron et du contre -maître; gare aux amendes et aux congés. Mais quel est ce jeune homme si propre, et qui s'avance si lestement? il est bien jeune encore pour se mêler déjà à ceux pour qui le
jour n'a jamais assez d'heures pendant lesquelles ils puissent gagner le droit de se reposer la nuit.
Sa figure est sérieuse, et pourtant le courage et l'espérance animent ses regards; c'est qu'il est bien jeune et n'a pas encore appris à espérer rarement, c'est qu'il ne sait pas que la réalité, ennemie constante de l'illusion, la suit avec acharnement, toute prête à la frapper et à la détruire. Eh! mais,
si je ne me trompe, c'est une de nos connaissances C'est
Théodoke LBr\ŒRD.... Où va-t-il donc à cette heure?..... Suivons-le un instant; nous voici déjà rue de Clichy.... Que dit cet écusson placé au-dessus de la porte où s'arrête Théodore?
— Avoué — Très-bien ; je comprends maintenant ,
Théodore a changé le sifflet du moniteur-général pour la plume du petit clerc y et Y estrade de Y École mutuelle pour le bureau de l'Étude de l'avoué. Il est monté d'un degré dans l'échelle sociale; mais a-t-il perdu ou gagné au change? c'est ce que nous allons savoir tout-à-l'heure ; car l'avoué n'est autre que M. Cochain qui fait les affaires de ma famille^ et mon père m'ayant donné une commission pour lui , je vais saisir Toccasion qui m'a amené jusqu'ici pour m'en acquitter. Suivezmoi : voilà une maison paisible et ennemie du bruit , excepté le portier, qui balaie la cour en grommelant ; tout dort encore ici ; les clercs ne sont pas encore arrivés, ils ne sont pas si pressés , certes : et puis, d'ailleurs, il faut respecter le sommeil du patron, qui à été hier au bal, et doit y aller aujourd'hui, pour se préparer à y retourner demain ; à neuf heures, il sera donc bien assez matin pour se rendre à l'Etude.
Ainsi , pour plus d'une heure encore , cet hôtel sera le palais de la Belle au Bois dormant. Théodore a pris la clé de l'Étude chez le portier, et, d'un pied léger, le voici arrivé au premier étage, la clé tourne dans la serrure; mais nous avons été aussi agiles que lui. — Monsieur Cochain, s'il vous plaît? — Il est occupé, monsieur. — Je vais l'attendre. — Donnez-vous la peine d'entrer. — Tel est le court dialogue qui précède notre entrée dans l'Étude.
Avez-vous remarqué qu'en prononçant ces mots : « Il est
occupé, monsieur, » Théodore a eu quelque peu l'air d'accomplir une corvée prescrite et inévitable. C'est qu'en effet il connaît les habitudes de son patron et sait fort bien quel est le genre d'obcupation auquel il se livre dans ce moment, le digne homme! Louons-le toutefois de sa discrétion.
Cependant, nous avons franchi le seuil de l'étude, et, assis tranquillement sur une chaise , nous pouvons passer en revue la localité. Cest une grande pièce éclairée sur une petite cour: un, deux, trois, quatre, cinq;.... voilà cinq bureaux: leur aspect seul peut nous faire connaître le grade clérical de celui qui l'occupe. Le plus simple est en bois noir sans casier, et le plus élégant est un vieux meuble d'acajou, de mode il y a trente ou quarante ans ; les cartons sont posés sur les casiers et des dossiers sur ces cartons; ce bureau jouit même d'un fauteuil, placé devant lui : c'est là que trône le doyen des clercs de l'Étude^ le premier clerc revêtu de la confiance du maître, honneur qui lui vaut le droit de faire tout le travail de celui-ci, de conduire toutes les affaires , de mener l'Ëtude enfin moyennant douze ou quinze cents francs. Dans un coin de la pièce , un énorme poêle ouvre une gueule toujours inassouvie , et sert au moins à prouver que l'on pourrait faire du feu dans l'Etude. Sur ce poêle toujours vide, voici une caraffe toujours pleine , meubles inutile.s, enseignes trompeuses; la première, de la générosité du patron ; la seconde , de la sobriété des clercs , l'une dit : 44 On se chauffe bien ici : i) L'autre étalant à vos yeux ses flancs de crystal arrondi , semble dire : <( On ne boil que de reau ici. » Elles mentent toutes les deux. Sur plusieurs bureaux,
voici des livres : voyons ; les Sept Codes , c'est très-bien, . . •
ce bureau est , sans doute , la place qu'occupe un jeune homme studieux; et ici? Cours de Procédure Voilà encore ua
bon garçon qui emploie à étudier les quelques loisirs que lui laissent ses occupations.
Pendant que je fais cet examen , deux clercs sont entrés , et après avoir économiquement plié et rangé leur paletot et leur redingote , ils ont endossé le vieil habit de travail : leur premier soin est de procéder à leur déjeûner , dont le patron
seul fait les frais : une croûte de pain et un verre de vin. Théodore s'en acquitte à merveille et paraît ne pas mépriser le vin
de Ta voué Un déjeûner si simple ne demande pas grand
temps ; aussi ils ont déjà fini^ et chacun d'eux se place devant son bureau. Théodore fait comme les autres, et se meta copier de la grosse; il travaille avec un zèle et une attention soutenue; sa copie n'offrira sans doute pas d'erreurs à la collation. Quel silence dans l'Étude... Maintenant chacun paraît sérieusement occupé;.... mais ne me suis-je pas un peu trop avancé en parlant ainsi?. . . . Que fait donc ce jeune homme , dont les regards ne quittent pas son tiroir entr'ouvert ? Avançons-nous avec précaution derrière lui ; c'est un livre que son tiroir cache à moitié, voyons.... : La Laitière de Montfermeil. Un romani... Ce petit monsieur là se souvient sans doute encore de ses farces du collège, et pratique, chez l'avoué, ce qu'il pratiquait au collège... Voilà le résultat des mauvaises habitudes; il a été mauvais écolier et est aujourd'hui mauvais commis... Le premier clerc est arrivé, mais personne n'a interrompu sa petite fraude ; le maître^lerc ne parait pas avoir sur son Étude une très-grande influence... Cependant il se met à régler le travail. — Théodore y voici l'heure d'aller aw palais; voilà des pièces pour V avocat de M. Blum , vous les lui remettrez d'abord ; de là vous irez à la Sixième Chambre , et vous demanderez la remise du jugement à huitaine; la demande sera motivée sur la difficulté de se procurer les pièces; ensuite, vous irez chez M. Furemand et chez madame de Lorme porter les copies de leurs jugemens ; enfin voici des actes pour r Enregistrement et des pièces pour le timbre ; vous pourrez être de retour à l'Étude à trois heures.
Comme je vois que M. Cochain ne se hâte pas de paraître à l'Étude, je communique au premier clerc les observations de mon père, et je me retire; je trouverai bien moyen d'entamer la conversation avec Théodore, dussé-je pour cela prétexter la nécessité d'aller moi-même au palais. Entamons un peu la conversation :
r— Monsieur, votre premier clerc vient de vous faire un joli plan de promenade; quand vous aurez accompli toutes ses
sa
commissions, je présume que vous éprouverez peu le désir de faire une heure de promenade aux Tuileries.
— L'état est fetigant, en effet, monsieur ; surtout dans l'hiver, époque où les ruisseaux, gonflés par les pluies, rendent difficile la traversée des rues.
— Je comprends ; et c'est peut-être pour cela qu'on vous nomme aussi
— Saute-ruisseaux? Oui, monsieur; et le mot peint bien la chose. Ce n'est pas le plus beau ni le plus agréable côté de Pétat.
— J'ai entendu dire que les corvées vous produisent quelques bénéfices?
— Cela arrive ; mais dans le cas seulement où nous portons chez les cliens les copies d'actes ou de jugemens, ou les actes à la signature. Nous avons encore les boni: c'est ainsi que l'on appelle les gratifications que nous laissent les cliens qui viennent de faire une bonne affaire ou de gagner un procès. Suivant l'importance de l'affaire , ils nous laissent trente, quarante, cinquante, et même cent francs : avec cet argent, toute l'Etude se régale et fait bombance ; on va diner chez le restaurateur, et tant qu'il en reste on s'amuse ; mais ces bonnes occasions sont rares.
— Quel est le but que vous pouvez espérer atteindre, car vous n'avez pas, je pense, l'intention de rester petit clerc bien long-temps encore?
— Avec du travail et de l'intelligence, je passerai, j'espère, troisième clerc l'année prochaine , et deuxième dans deux ans ; alors j'aurai des appointemens bien modiques, il est vrai, mais avec lesquels je pourrai vivre et attendre un temps meilleur. Un jour arrivera où je serai premier clerc; enfin, qui sait ce que me réserve la Providence, qui n'abandonne jamais les hommes sages et courageux ; peut-être quelque circonstance heureuse me permettra-t-elle d'acheter une Étude. Jusque-là , je travaille avec courage et persévérance, m'en réservant à Dieu d'améliorer mon sort.
Nous étions arrivés au palais; je félicitai Théodore de ses
bonnes dispositions, d'autant mieux que je partageais entièrement ses convictions , et nous nous séparâmes.
Quelques mois s'étaient écoulés , et aucune occasion ne s'était présentée à moi , de savoir ce qu'était devenu Théodore Le verd. Cependant je ne l'avais point oublié , et je me proposais de prendre des informations sur son compte , lorsqu'un jour M. Cochain étant venu voir mon père, je l'entendis, dans une conversation assez longue, prononcer très haut, et plusieurs fois de suite, le nom de Théodore. Je ne pus résister à ma curiosité, et, frappant à la porte du cabinet où ils se tenaient, je manifestai le désir de leur parler. Sitôt qu'elle me fut accordée, j'entrai, et mes premières paroles, après les politesses d'usage, furent pour demander des nouvelles de Théodore.
— Je suis bien aise, mon jeune ami, me répondit M. Cochain, que vous vous intéressiez à ce jeune homme; il le mérite à tous égards, et l'intérêt qu'il vous a inspiré fait votre éloge et le sien. Justement je parlais de lui , et disais à monsieur votre père que je devais une partie de ma fortune à mon petit clerc.
Je fis un mouvement d'étonnement et de curiosité qui pouvait se traduire ainsi : Ah! vraiment! Est-ce bien possible?.... Est-ce vrai ce que vous me ditesJà?... Comment cela s'est-il fait?... M. Cochain lut sans doute ma pensée sur mon visage: je vous vois, me dit-il, trop impatient de savoir cette aventure, pour vous faire attendre plus long-temps le récit qui doit vous apprendre comment je dois tout à un jeune homme si jeune encore. Voici le fait :
Pendant le cours d'un procès entre les sieurs Féransac et Dater tre, une somme de 55,000 francs avait été déposée par ce dernier à la Caisse des Consignations, et le reçu en était demeuré entre mes mains. Le procès s'étant terminé à l'avantage de Dutertre, et la somme déposée par lui étant devenue libre, il nous pria de la faire retirer et de la lui remettre avant un jour qu'il nous indiqua, ayant, nous ajoutait-il, un placement fort convenable de cet argent , et qu'il ne retrouverait plus, passé le jour désigné. Nous nous empressâmes donc de faire les démarches nécessaires à cet effet; mais, arrêtés par uu
défaut de forme, nous ne pûmes rétirer Targent que le jour même où Dutertre l'attendait. J'étais absent alors ; le premier clerc crut devoir faire partir aussitôt Théodore, avec ordre de remettre, avant la fin de la journée, les 35,000 francs entre les mains de Dutertre. Celui-ci est garçon, et demeure au fond du faubourg Saint-Germain, dans la rue de l'Ouest, que vous ne connaissez peut-être pas même de nom. Parti de l'Etude vers quatre heures de l'après-midi, Théodore arriva à cinq heures chez Dutertre , et trouva celui-ci absent de chez lui ; il retourna donc chez son père , et après son dîner, d'après les ordres très-précis qu'il avait reçus, il se crut obligé de retourner chez notre client. Or, la rue de l'Ouest est trèsretirée, mal éclairée la nuit et déserte de très-bonne heure; il n'est jamais bien prudent d'y passer le soir vers sept ou huit heures. Théodore avançait donc dans cette rue sombre et silencieuse, non sans quelque émotion, car il connaissait l'importance de la somme qu'il portait sur lui, et en savait même le chiffre. Tout-à-coup , en détournant l'angle d'une rue , un homme s'élance sur lui, le frappe d'un coup de couteau dans la poitrine, le renverse, et, fouillant dans sa poche, lui enlève le riche portefeuille qui lui était confié, et s'enfuit rapidement. Théodore, baigné dans son sang, n'a pourtant pas perdu le sentiment; il panse courageusement lui-même, tant bien que mal, sa blessure qui, heureusement est peu profonde, et se relève, décidé à entrer au premier poste , pour de là se faire conduire rapidement chez le commissaire de police ; car plusieurs rapprochemens lui font croire qu'il est sur la trace du voleur.
En effet, malgré la rapidité de son action, il a eu le temps de voir son individu ; il sait qu'il est de grande taille , qu'il a d'épais favoris noirs et le teint excessivement brun. Du reste , la manière dont il a été frappé , la certitude avec laquelle le voleur lui a pris son portefeuille dans sa poche de côté , sans hésitation et comme quelqu'un sûr de son fait, tout lui fait regarder Féransac comme l'auteur du crime; il fait sa déposition, et, accompagné du commissaire de police et de quelques
soldats de la ligne, se dirige au domicile de Féransac. On frappe , mais inutilement , et ce n'est qu'à la troisième sommation d'usage, que la porte s'ouvre : un grand homme , avec d'épais favoris noirs, s'avance, et, feignant d'être encore sous l'empire d'un sommeil fâcheusement interrompu, demande ce qu'on lui veut à cette heure de la nuit, et pour quelle raison l'on trouble ainsi son repos.
Mais Théodore Ta reconnu, et, l'accablant de reproches, lui redemande son portefeuille ; Féransac impassible , lui répond avec calme qu'il ne sait ce qu'il veut dire , et se plaint de nouveau de la légèreté avec laquelle on viole son domicile, sans aucun motif qui puisse excuser un acte si étrange. Le commissaire de police, presque subjugué par tant d'assurance, hésite et craint de commettre un acte arbitraire, en se fiant à la simple allégation d'un enfant ; toutefois, celui-ci insiste avec toute son énergie, et racontant l'histoire du procès de Dutertre et de son adversaire, il établit si fortement ses présomptions, que le commissaire, presque convaincu, ordonne de commencer les perquisitions. On fait donc des recherches, non sans plaintes vives delà part de Féransac ; enfin, on a tout vu, tout retourné, fouillé partout, et l'on n'a pas trouvé le portefeuille. Le coupable triomphe, et le magistrat commence à croire que Théodore a pu se tromper. Celui-ci, néanmoins, persiste encore dans son allégation ; il est certain d'être devant son voleur, et affirme que l'objet volé doit se trouver chez lui, puisqu'il ne peut avoir eu encore le temps d'en aliéner les valeurs; cependant on ne peut continuer les perquisitions, d'autant plus qu'elles excitent, chez celui qui en est l'objet, des plaintes d'une véhémence et d'une amertume toujours croissantes. Le commissaire de police allait se retirer; à ce moment, Théodore remarque que Féransac porte souvent un œil inquiet vers le manteau de la cheminée ; illuminé par un rapide pressentiment, l'enfant s'approche , lève le dessus , qui cède facilement : O bonheur ! ô bonheur ! c'est le portefeuille!... Le voleur se jette sur lui avec un cri de fureur ; mais il est trop tard, on lui arrache le portefeuille et l'enfant, et on le traîne en prison.
£a apprenant ce noble trait de Théodore , où brille à chaque initaut le courage y Fesprit et le sang-froid ,^ je me suis «end plein d'admiration pour cet enfant ^ et de reconnaissance ponr le service qu'il m'a rendu ; car j'étais responsable de cette somme, et j'easse été, sans doute, contraint de la rembourser à mon client. Aussi» dès aujourd'hui, je me charge entièrement de Théodore Lever d; il fera des études latines, et deviendra, je l'espère , avocat d'abord , et mon successeur ensuite. — Tel fut le simple et court récit de l'avoué de mon père; nous partageâmes son admiration ; sa résolution de se charger de Théodore reçut l'assentiment vivement exprimé de mon père, et me causa , à moi , une telle joie^ que je me sentais presque de la reconnaissance envers M. Cochain, pour le bien qu'il allait faire à son brave petit clerc.
Mettez, à la place de Théodore, un de ces enfans qu'un rien trouble et qu'un rien épouvante ; une de ces faibles et molles natures à qui la moindre contusion fait jeter les hauts cris ; pauvres êtres que la moindre douleur abat, le vol des 35,000 francs était consommé; M. Dutertre pouvait y perdre une excellente affaire, et M. Cochain une partie de sa fortune.
Il est donc nécessaire, dès la première jeunesse, d'habituer son esprit à savoir tirer de lui-même ses premières et ses plus grandes ressources ; d'accoutumer son corps à toutes les souffrances, et son cœur à toutes les impressions. Entre deuxhommes, égaux d'ailleurs, celui-là sera toujours le maître de l'autre, qui lui sera supérieur par l'esprit et par le courage.
AHTHUa BS rxLxsaBs.
LE SAVOYARD
ET