I.K, MONIIEIIB
LS UOKTSSITL.
H^DORB Letebd, 8 13^26 aos; il est as-
eez grand pour son âge; sa figure est
belle , mais déjà sérieuse ; ses gestes et
sa démarche ont quelque chose de
calme, et qui tranche fortement sur la
manière d'être en général des enfans
de son âge ; si vous lui parlez , il sait
vous écouter avec attention, preuve
d'esprit; s'il vous répond, il le fera avec
cette précision , cette netteté d'espressions qui prouvent que
l'on a écouté et compris. Il aime encore à jouer; mais, dant
ses jeux mêmes, il est facile de voir qu'il ne cherche qu'une
distraction. La modération qu'il y apporte, la facilité avec
laquelle il s'arrache au plaisir pour passer au travail san»
hésitation, sans regret, tout prouve l'empire qu'il exerce sur
lui-même^ I^habitude qu'il a prise de bonne heure de^maitriser ses volontés. Sa tenue est d'accord avec son caractère; sa blouse^ car il porte encore la blouse > lui servira des mois entiers^ et quinze jours après Tépoque où il aura commencé à la porter , vous croirez qu'elle sort de la lessive et qu'il la met propre pour la première fois , tant elle est bien conservée. Sa chemise est toujours d'une blancheur irréprochable. Remarquez encore que ses coudes ne sont ni percés y ni même rapiécés. Je suis tenté de croire qu'il ne s'appuie que fort rarement sur son coude. Sou pantalon est propre ^ toujours en bon état^ et, chose remarquable, point usé à l'endroit des genoux. Il paraît que Théodore s'est aperçu que rien n'usait plus vite un pantalon que de se traîner constamment sur les genoux, et, contrairement à presque tous les enfans, il a renoncé à cette bonne habitude. Aussi conserve^t-il ses pantalons présentables, trois fois plus long-temps que ses camarades ! Ses souliers sont toujours proprement cirés ; en un mot^ sa tenue est bonne et bien d'accord avec son caractère; c'est un enfent essentiellement plié à l'ordre et à la discipline. Mais comment donc a-t-il atteint cette perfection si rare dans les en&ns ; je vais vous le dire : Théodore
est monileur-général dans une école mutuelle Moniteur!
savez-vous bien ce que cela veut dire? Le moniteur est, entre cent enfans , un élève choisi comme le plus sage, le plus appliqué , le plus studieux ; après le maître, il est le premier dans la classe, il le supplée, et pourrait le remplacer au besoin. Mais pour bien apprécier l'espèce d'honneur et de considération dont il est entouré, ainsi que le prix qu'il doit y attacher et Finfluence que ses fonctions ont du avoir sur son caractère, il faut connaître en détail sa vie et la nature de ses occupations , et tout cela serait encore incomplet, si, d'abord, je ne vous disais ce que c'est qu'une École d'Enseignement mutueL
« Les connaissances humaines, a dit Fréville, ne doivent être qu'un acheminement à l'accomplissement de nos devoirs. » D'où il faut conclure que plus l'homme est instruit, plus il doit être honnête et vertueux ; telle a été l'opinion des législateurs; ils ont admis, comme principe, qu'éclairer les hommes
c'est les rendre meilleurs. En partant de ce point, ils sont arrivés à cet axiome, que le premier devoir d'un gouvernement est de répandre Finstruction dans le peuple : ce point était facile à résoudre pour les classes riches et aisées de la société; il suffisait d^autoriser pour celles-là l'ouverture d'un nombre non limité de maisons d'éducation, sous la protection et la direction d'un conseil supérieur. Telles sont les institutions , les pensions et les écoles de tout degré : le choix devait en rester aux familles ; la route était ouverte , et toutes s'y pressèrent à l'envie.
Mais , pour les classes gênées et souffrantes de la nation , la difficulté était moins facile à résoudre. En effet, si vous avez lu avec quelque attention les Enfans peints par eux-mêmes , vous avez dû remarquer que les classes pauvres de la société utilisent leurs enfans dès leur plus bas*âge. Il leur fallait donc des classes gratuites. Les Ecoles de Charité ou Ecoles des Frères leur étaient bien ouvertes, mais l'orgueil de beaucoup se révoltait contre ce titre d^ École de Charité , et le bon sens d'un très-grand nombre leur faisait comprendre que cent enfans , et souvent beaucoup plus, ne pouvaient recevoir que des soins bien impar&its et une instruction bien bornée dans ces écoles, puisqu'ils n'avaient, pour les diriger et les instruire, qu'un seul maître ou deux au plus; ces écoles étaient donc peu fréquentées.
Il était cependant impossible d'attacher à une école gratuite le nombre de professeurs qui se trouvent dans les écoles rétribuées; le désir de faire le bien, le zèle de l'humanité, toujours si fécond en merveilles quand il est sincère, inspira aux cheEs du gouvernement un moyen qui résolut la difficulté. On re* marqua que les enfans se comprenaient parfaitement entre eux ; que ce qu'ils savaient bien , ils se le transmettaient aisément et s'instruisaient ainsi l'un l'autre quand ils le voulaient, aussi bien que peut le faire un professeur exercé. Cette remar-* que créa tout un système d'éducation aussi nouveau 'que juste, et fertile en résultats. C'est le système de transmission ou d'e/tseignement mutuel.
Ce mode consiste à foire instruire un certain nombre d'en* fens par un autre enfant mieux instruit qu'eux, et qui ne doit leur transmettre absolument que ce qu'il sait parfaitement luimême; ainsi, pour la lecture, par exemple, l'élève qui sait déjà assembler les syllabes de deux lettres y deviendra le précepteur^ le moniteur de ceux qui ne savent encore que TA , B, G, D, et ainsi de suite ^ graduellement depuis les plus petits qui ne savent rien, jusqu'aux plus avancés. Vous comprenez bien que ce mode de transmission est applicable é-galement à l'écriture, aux calculs, à la géographie, etc. Le point important est de ne donner pour moniteur à une classe inférieure que l'élève le mieux instruit (je ne dis pas le plus instruit) de la classe supérieure. Il feUait encore, pour rendre ce moyea praticable , graduer l'enseignement et le diviser en classes bien distinctes les unes des autres ; cette difficulté fut promptement surmontée. La lecture se divisa en dix ou douze classes, dont la dernière prenait l'enEant complètement ignorant , et la première le recevait sachant déjà lire couramment. Aussi, vous voyez marqués, autour de la vaste salle qui contient une centaine d'enfiins, un certain nombre de cercles dont chacun reçoit une classe conduite par un moniteur.
Pour l'écriture et les autres facultés, ils sont encore divisés par classe, et chaque table porte un télégraphe avec son numéro d'ordre, par lequel on Tappelle pour lui conimander les divers exercices, le dis exercices^ et, en effet, rien ne ressemble pluJs à la manœuvre militaire que les mou vemens d'une Ecole mutuelle.
Mais comme ces moniteurs sont toujours ceux qui ont le mieux téussi dans la classe supérieure , pendant la semaine précédente, l'amour-propre de leurs camarades piqués d'émulation (c'est à qui sera moniteur), les laisse rarement plua d'une semaine dans leurs fonctions ; ils varient donc toutes les semaines à peu près ; ce sonjt les moniteurs parliculiers.
Au-dessus de tous ces moniteurs , et leur commandant à tous, du haut de l'estrade, se trouve le moniteur -général y et, au-dessus de lui, le maître j qui lui donne ses ordres et le charge de les faire exécuter rapidement et méthodiquement.
Pour mieux vous faire comprendre ceci^ je comparerai len élèves d'une École mutuelle aux soldats d'un régiment : les moniteurs particuliers représentent les officiers; le moniteur^génércU le lieutenant*colonel 9 et le maître le colonel.
Pour maintenir la discipline au milieu d'un nombre si considérable d'enfans , la plus grande sévérité est indispensable ; aussi , le moniteur général doit-il être inflexible dans les puni* tîons qu'il est de son ressort d'infliger, ou dans les rapports qu'il fait an chef suprême de l'Ecole. Il contracte donc ainsi l'habitude d'une grande fermeté de caractère. Chaque exercice a son heure réglée à la minute , toutes les heures de la journée sont comptées, et tout doit se faire avec une exacte précision ; aussi le moniteur-général est-il, dans toutes ses actions, d'une exactitude méthodique et rigoureuse. Mais, comme tout autre enfant, il a ses camarades de choix, ses sympathies; et lorsqu'il lui arrive, dans l'exercice de ses fonctions, d'être obligé de punir un ami, il faut qu'il le fasse sans pieirtialité aucune ; il faut qu'il refoule dans son âme son chagrin , et qu'il punisse son ami aussi sévèrement que s'il lui était étranger. Il faut aussi qu'il se tienne en garde contre toute répugnance, toute antipathie, et qu'il ne soit pas plus sévère envers un ennemi qu'envers tout autre ; il prend donc en même temps qu'un grand empire sur ses passions , une idée rigoureuse de la justice. Malheur à lui s'il est partial ou injuste I la haine de ses camarades offensés ou opprimés lui rendra ses fonctions aussi pénibles que dangereuses. Il passe sa vie à commander; ne vous étonnez pas de trouver dans sa tenue et dans le ton de ses paroles quelque chose d'un peu raide , de bref et d'impératif.
Ses occupations étant constamment les mêmes , nous vous les dirons en quelques mots : il doit être arrivé le matin avant tous les autres ; il commence par mettre en état le cahier dUap^ pel, puis le cahier des bons points; il prépare les livres du maître, règle les cahiers des élèves ; et, quand l'heure de l'appel est venue, c'est encore lui qui est chargé de marquer les élèves absens. A lui appartient le soin de vérifier le nombre et l'état des porte-crayons en main, ainsi que des ardoises j à
tenir fournie chaque classe des objets qui lui sont nécessaires ; enfin, quand les exercices sont commencés^ il n'a plus qu'à répéter les commandemens du maître ^ et à voir que la discipline et l'application soient bien maintenues dans chaque classe; à obliger les moniteurs particuliers à bien accomplir leurs devoirs; quand le soir est arrivé, et que les élèves se sont envolés comme une troupe d'oiseaux, il reste le dernier, et ne sort pas de la classe que tout n'y soit en ordre.
G'est une vie pénible, croyez4e, et qui demande une activité constante et une intelligence précoce. Aussi se trouve-t-il des Ecoles mutuelles où ils reçoivent par mois une certaine somme, non-seulement à titre d'encouragement , mais encore à titre de rétribution.
Les moniteurs-généraux sont des enfans distingués , et par leur caractère et par leur aptitude. Presque tous les élèves qui ont été revêtus de cette dignité^ deviennent quelque chose dans la vie y et s'élèvent au-dessus de la condition de leurs parens.
C'est ce que fit Théodore, dont nous vous parlions en commençant cet article : né de parens bien obscurs et bien pauvres, il ne devait espérer, comme le but le plus heureux qu'il eût à se proposer, que de vivre un jour aux dépens de ses bras en maniant la scie et le marteau ; mais il s'est tellement distingué à FÉcole mutuelle, il a si souvent été moniteur particulier^ qu'il est enfin devenu moniteur -général; et, après avoir pendant deux ans rempli ses fonctions à la satisfaction de ses camarades et de son chef , il a eu le bonheur de trouver un protecteur dans celui-ci , qui , voulant utiliser au profit de son élève ^ heureuses dispositions , et lui préparer un avenir plus heureux et plus doux que celui qui lui était réservé par sa naissance et la condition de sa famille , Ta fait entrer comme petit clerc chez un avoué de ses amis. Nous suivrons » si vous le voulez bien , Théodore dans sa nouvelle carrière , et nous verrons si les espérances que son maître a conçues de lui se sont réalisées.