CHAPITRE I
Les préoccupations sociales du temps présent. — Parmi les questions qui sont à l’ordre du jour, qui sont le plus discutées, et dont l’exposé attire le plus l’attention de tous, il faut mettre au premier rang les questions sociales. La généreuse, philanthropie des siècles précédents nous paraît être aujourd’hui quelque peu démodée, et nous substituons à cette vertu de luxe l’idée autrement féconde que nous sommes tous contraints, par un véritable devoir, à nous occuper du sort réservé, par la constitution même de la société, à la masse de nos concitoyens, et en particulier à ceux qui sont les moins fortunés. Ce devoir ne repose pas seulement sur les exigences d’un sentiment d’humanité; il est dicté également par notre intérêt personnel le plus pressant,
car si, dans un certain délai, il n’était pas donné satisfaction à ce qu’ont de légitime les revendications des neuf dixièmes de la société, qui actuellement travaillent pour des salaires peu en harmonie avec leurs efforts et leurs besoins, on entrevoit déjà qu’une révolution violente, où ceux qui possèdent n’auraient pas grand’chose à gagner, bouleverserait de fond en comble l’organisation actuelle de la Société.
En conséquence, les esprits qui jusque-là s’étaient le plus détachés du mouvement des sociétésprennent contact avec la réalité. C’est un fait curieux de voir combien les savants qui, il y a cinquante ans, ne sortaient pas de leur ^laboratoire, ont une tendance à se mêler à la vieTréelle. Malgré la diversité des mobiles qui poussent les uns et les autres, il y a là un fait général qui est indéniable. La science pure et désintéressée conserve des adeptes; mais le nombre croît de ceux qui cherchent à la science des applications pratiqués et utiles : ou plutôt, c’est moins à la science qu’ils pensent, qu’à la société ; ce sont les phénomènes sociaux dirigeables que les savants cherchent à étudier en apportant aux hommes d’action, qui sont le plus souvent des empiriques, le trésor des méthodes les plus exactes.
D innombrables exemples de cette intervention de la science dans la vie quotidienne pourraient être cités. Nous voyons d’une part les physiologistes — Imbert, par exemple qui se mettent à étudier les phénomènes du travail musculaire et de l’alimentation chez les ouvriers de diverses professions, et qui Ce-
cherchent si l’augmentation de salaire et la diminution des heures de travail que les ouvriers réclament inlassablement se justifient par la physiologie ; le jour est prochain où ces notions scientifiques, qui se précisent et se répandent, joueront un rôle dans les âpres discussions des syndicats d’ouvriers avec les syndicats de patrons.
Autre exemple d’une nature différente, mais de préoccupation identique : ce sont les psychologues qui étudient la valeur des jugements et des témoignages, imaginent des méthodes pour mieux arriver à la connaissance de la vérité, et se préoccupent des réformes à introduire dans l’organisation de la justice. Un mouvement important dans ce sens, amorcé d’abord en France, se continue en Allemagne avec ampleur (Binet, Stern et ses élèves, Claparède, Larguier, etc.).
Enfin, dernier exemple que nous citerons, et le plus frappant de tous : c’est l’intérêt croissant avec lequel les médecins surveillent l’éducation des jeunes, soit dans la première enfance, soit dans la seconde : c’est la puériculture , ce sont toutes les œuvres destinées à surveiller, protéger, secourir la mère et le nourrisson; c’est le carnet sanitaire des écoliers , qui permettra au médecin de soigner et de guérir les maladies, de prévenir le surmenage des enfants à l’école; ce sont enfin toutes les réformes nées d’hier relativement à une meilleure hygiène, une meilleure éducation physique ; ce sont aussi les travaux qui se préparent un peu partout, en Allemagne, en Amérique, en Italie, en France (Laboratoire de psychologie de la Sorbonne
et Société pour l’étude de l’enfant), afin de connaître les aptitudes de chaque enfant, et faire comme on l’a dit un peu ambitieusement, l 'enseignement sur mesure.
L’instruction des anormaux. — Ce mouvement, dont nous, ne voyons que le début, et qui aboutira, espérons-le, à une amélioration du sort du plus grand nombreuse continue aujourd’hui par f éducation des anormaux. C’est là un problème qui a été longtemps agité théoriquement, mais on n’aboutissait à rien. Aujourd’hui le problème entre dans une phase nouvelle, et certainement on va aboutir.
Sans nous attarder à retracer un historique, qui ne serait pas autre chose que l’étude de ce qui a été fait à l’étranger relativement aux anormaux, disons où nous ên sommes.
C’est en France que pour la première fois les aliénistes se sont occupés des enfants connus sous les divers noms d’anormaux, arriérés, idiots, débiles, instables, etc. Esquirol fit la distinction capitale entre l’idiot et le dément ; et après lui beaucoup d’autres aliénistes, notamment Itard, Falret, Voisin, décrivirent les principaux symptômes de l’idiotie ou s’attachèrent à montrer qu’elle est améliorable. Un instituteur d’anormaux, qui a laissé un nom estimé, Séguin, montra expérimentalement comment on arrive, avec beaucoup de patience et d’ingéniosité, à relever l’intelligence et le moral de quelques-uns de ces malheureux enfants 1 . Enfin, plus près de nous, Bourneville,
1. Il est d’usage de citer avec respect les noms des précurseurs, et Séguin est mis avee juste raison dans cette sorte de galerie
le médecin bien connu de Bicêtre, après avoir organisé le plus important service d’idiots qui existe en France, demanda aux pouvoirs publics, avec une ténacité infatigable, qu’on créât dans les écoles publiques des classes spéciales pour l’instruction des enfants anormaux. Ce vœu fut présenté par un très grand nombre de médecins et de philanthropes à des conseils municipaux, à des conseils généraux, à des sociétés scientifiques, et à tous les congrès, si nombreux, d’enseignement et d’assistance qui se sont tenus en France et à l’étranger pendant ces vingt dernières
Cet effort n’eut aucun résultat ; et tandis que dans l’immense majorité des pays étrangers il existait depuis fort longtemps des écoles et des classes d’anormaux — la première école allemande, celle de Dresde, date de 1867, — chez nous les seuls enfants de cette catégorie qui recevaient des soins et une éducation appropriée à leur état étaient des enfants de riches; les enfants de pauvres continuaient à fréquenter les écoles publiques ordinaires.
d’ancêtres. Mais il ne faut pas regarder de trop près l’œuvre de Séguin. Ceux qui la vantent ne l’ont certainement pas lue... Seguin nous fait l’effet d’un empirique, doué d’un grand talent personnel, qu’il n’a pas réussi à rendre clair et communicable dans ses livres ; ceux-ci contiennent quelques pages de bon sens et beaucoup d’obscurités, et surtout beaucoup d’absurdités. Nous renvoyons le lecteur curieux à son ouvrage principal paru en 1846 sous ce titre : Traitement moral, hygiène et éducation des idiots et des autres enfants arriérés. On pourrait faire mainte critique à l’œuvre écrite des aliénistes. Mais à quoi bon? Nous dirions volontiers dé ces précurseurs ce qu’Ingres disait à ses élèves, quand il passait, au Louvre,dans la galerie des Rubens: «Saluez, mais ne regardez pas! »
C’est seulement en 1904 que les pouvoirs publics sortirent de leur indifférence. Le ministre de l’Instrusùon publique, M. Chaumié, nomma une commission chargée d’étudier, au point de vue scolaire, les anormaux physiques, intellectuels et moraux. Cette commission, que M. Léon Bourgeois a présidée avec sa haute compétence et son intérêt si vif pour les questions d’assistance et de solidarité, cette commission, disons-nous, après s’être réunie un grand nombre de fois en 1904 et 1905, a rédigé, à propos des enfants arriérés et instables, tout un plan d’organisation scolaire, d’où est sorti un projet de loi que le ministre de 1 Instruction publique doit déposer incessamment sur le bureau des Chambres.
Quelques définitions. — Qu’est-ce donc que les enfants anormaux, et pourquoi les pouvoirs publics doivent-ils s’intéresser à leur éducation ? Il faut ici établir des distinctions, pour être bien compris.
Le langage médical applique le terme d 'anormal à tout sujet qui se sépare assez nettement de la moyenne pour constituer une anomalie pathologique h En fait, les anormaux sont un groupe tout à fait hétérogène d enfants ; leur trait commun, qui est un caractère négatif, c est que, par leur organisation physique et intellectuelle, ces êtres sont rendus incapables de profiter des méthodes ordinaires d’instruction et
1. Disons en passant que l’anomalie et la pathologie sont cependant choses bien distinctes ; les variations d’un individu par rapport a son espece ne sont pathologiques que lorsqu’elles portem atteinte a sa santé ou a celle de sa descendance; beaucoup de variations sont utiles, beaucoup aussi sont insignifiantes.
d’éducation qui sont en usage dans les écoles publiques. Les types les plus francs sont constitués par les sourds-muets, les aveugles, les épileptiques, les idiots, les imbéciles, les débiles, les instables, etc.
Faisons tout de suite quelques éliminations. Il y a dans cette liste des enfants dont le sort nous intéresse moins que celui des autres, parce que l’État a déjà pourvu dans une certaine mesure à leurs besoins ; ce sont d’abord les aveugles elles sourds-muets; de tous temps, on s’est aperçu que ces enfants-là ne sont pas comme les autres, et ne peuvent pas être instruits par des méthodes communes; l’aveugle n’apprend pas à lire dans un livre dont les caractères sont dénués de relief, et le sourd-muet reste étranger à toute leçon orale. La nécessité d’une éducation spéciale pour ces deux catégories d’anormaux s’imposait donc, et aujourd’hui environ cinq mille reçoivent des soins et une éducation professionnelle dans des établissements de l’État et dans des écoles privées dont la majorité est congréganiste. Nous ne nous occuperons pas d’eux ici, malgré tout l’intérêt qu’ils présentent. Nous ne rechercherons pas, ce qui pourtant serait bien tentant, si les méthodes qu’on leur applique ne pourraient pas être améliorées. Il faut simplifier les questions quand on veut aboutir.
Nous éliminerons également ici les idiots les plus gravement atteints, qui exigent un traitement médical incessant, ou qui sont éducables dans une proportion extrêmement faible; ces sujets sont reçus dans les hôpitaux, hospices et asiles. Quand on a éliminé ces deux
catégories d’^ûfants, les sourds-muets, les aveugles et les idiots complets, ou inéducables, que reste-t-il?'
Eh bien, il reste précisément les enfants dont la loi nouvelle va avoir à s’occuper. Ceux-ci ne sont pour le moment dans aucune école spéciale; ils continuent à fréquenter les établissements primaires, dont on ne peut leur fermer les portes, puisqu’ils sont soumis par leur âge à l’obligation de - la scolarité. Mais ils ne profitent pas beaucoup de l’enseignement donné à l’école, et c’est là ce dont se plaignent les maîtres, avec la dernière énergie. Ces enfants, disent ces derniers, ne ressemblent pas du tout à l’immense majorité des autres élèves. Un grand nombre d’entre eux sont atteints de débilité mentale ; sans être complètement inintelligents, ils ne sont pas suffisamment doués pour bénéficier d’un travail commun avec les normaux; ils ne comprennent pas, ils ne peuvent pas suivre; ils profitent si peu de la fréquentation de l’école que quelques-uns n’arrivent même pas à s’assimiler l’instruction du cours élémentaire. Souvent ils se désintéressent de la classe ; et c’est encore heureux, car alors on les oublie dans leur coin, et on fait la classe comme s’ils n’étaient pas là. Mais beaucoup de ces enfants sont des instables ; ils ont le caractère irritable, le corps toujours en mouvement; ils sont réfractaires à la discipline ordinaire. Ils deviennent une cause incessante de trouble et d’ennuis pour le maître et pour les camarades. La surveillance d’un seul anormal, disent parfois les instituteurs, est plus pénible que la direction de vingt normaux. On est
obligé de négliger ou ceux-ci ou celui-là ; et les deux alternatives sont également fâcheuses.
Alors, que doit-on faire de ces élèves rebelles au régime éducatif ordinaire? Rien de plus simple, semble-t-il à première vue : envoyons-les à l’hôpital. Nous possédons actuellement dans les hospices de Bicêtre et de la Salpêtrière, dans la colonie de Vaucluse, sans compter les maisons de province, des établissements qui distribuent un traitement à la fois médical et pédagogique aux enfants idiots, imbéciles, débiles, vicieux, épileptiques. N’est-il pas possible de diriger vers les mêmes établissements tous les anormaux qui encombrent les écoles primaires?
Non ; le renvoi à l’hôpital n’est ni possible ni souhaitable; ces enfants anormaux ne sont pas tous assez gravement atteints pour mériter l’internement. On comprend que cette mesure soit nécessaire pour les idiots profonds, qui ne peuvent même pas se nourrir seuls. On laissera aussi, sans consteste, dans les asiles les sujets atteints de désordres nerveux très graves et très fréquents, d’accidents convulsifs ou d’absences; c’est là seulement qu’ils peuvent recevoir le traitement médical approprié à leur état. Ils ont plus besoin du médecin que de l’instituteur. Pour les autres enfants anormaux qui constituent l’immense majorité, il semble bien que leur place n’est pas à l’hôpital, mais dans une école spéciale. Ils ont assez d’intelligence pour fréquenter une école. Ce qu’il leur faut très probablement, c’est une instruction particulière adaptée à leur forme d’intelligence, et cette instruction ne peut
leur être donnée d’une manière méthodique et complète que dans des classes assez peu nombreuses pour permettre un enseignement individuel.
De tout ceci résulte à la fois une définition très claire des anormaux, et une indication très simple de ce qu’on leur doit. Les enfants anormaux et arriérés sont des enfants dont l’école ordinaire et l’hôpital ne veulent pas ; l’école les trouve trop peu normaux, l’hôpital ne les trouve pas assez malades. Il faut faire pour eux l’essai des écoles et classes spéciales.
Un peu de statistique. — Remarquons bien.que ces enfants ainsi définis ne constituent pas une quantité négligeable ; ils sont légion ; et puisque le nombre est le facteur qui donne son importance à chaque phénomène social, disons que la réglementation du sort de ces enfants est une question sociale de la plus haute gravité.
Les statistiques qui ont été publiées jusqu’à Ce jour à l’étranger ne donnent pas des renseignements aussi précis qu’on pourrait le souhaiter sur le nombre des anormaux. Les unes procèdent par chiffres bruts. D autres, employant une méthode meilleure, rapportent le nombre des enfants mentalement défectueux au nombre total de la population. II y a aussi beaucoup d indécision sur la manière de savoir comment les statisticiens ont entendu le terme « anormal ». Telle enquête roule seulement sur les enfants débiles, à peine distincts des normaux ; telle autre a porté sur tous les enfants anormaux en y comprenant les idiots profonds, ce qui est beaucoup plus vaste; il y a d’autres cas où
on ignore même comment la sélection a été faite.
Pour la France, les documents précis ont fait absolument défaut jusqu’à l’an dernier, où deux enquêtes ont eu lieu, l’une prescrite par la commission ministérielle, l’autre organisée par les soins du ministère de l’intérieur.
D’après l’enquête prescrite par la commission ministérielle, nous voyons que le nombre des anormaux (anormaux médicaux, arriérés et instables) serait à peine dé 1 p. 100 pour les garçons, de 0,90 p. 100 pour les filles. Ces proportions sont évidemment beaucoup trop faibles, et nous avons pu constater nousmêmes, par une petite contre-enquête en province, que bien des écoles ont écrit néant dans les questionnaires distribués, alors que les Directeurs nous ont avoué qu’ils possédaient plusieurs anormaux authentiques. A Paris, M. Vaney, directeur d’école, en faisant des recherches, comme nous l’expliquerons plus loin, au moyen de la méthode du calcul, dans la population scolaire de deux arrondissements, est arrivé à la proportion de 2 p. 100 pour les arriérés; si on tenait compte également des instables, dont le nombre est probablement analogue à celui des arriérés, la proportion voisinerait 4 p. 100. Enfin, tout récemment, à Bordeaux, une enquête faite spécialement et, certainement avec le plus grand soin, sous la direction de M. le recteur Thamin, par des médecins aliénistes et des médecins inspecteurs, dans les écoles primaires de garçons de la ville, a permis de constater un pourcentage moyen de §,17. Il est probable que la vérité
ne doit pas s’éloigner sensiblement de 5 p. 100. Toutes ces enquêtes sont comparables puisque toutes ont été faites dans le même milieu, le milieu scolaire. La grande variation des chiffres est due à plusieurs causes, dont les principales sont, selon nous, au nombre de trois : 1° véritablement, d’une école à l’autre, même lorsqu’elles sont voisines, le nombre des anormaux varie dans des proportions surprenantes, du simple au quadruple; par exemple le docteur Abadie, qui a fait le rapport des travaux de la commission girondine, a noté expressément ce fait 1 ; 2° la définition de l'enfant arriéré de l’intelligence a été le plus souvent, et bien gratuitement, laissée dans le vague par les enquêteurs : chacun la comprend à sa manière, d’où résultent de grosses divergences de statistique ; 3° la définition de l’instable est plus que toute autre sujette à fausse interprétation, et certains instituteurs, si on les laissait faire, mettraient dans cette catégorie tous les élèves qui ne leur sont pas sympathiques 2 .
1. Alliance d’hygiène sociale. Annales, n° 6, janvier 1907. Recensement des enfants anormaux des écoles publiques de garçons de la ville de Bordeaux, par le D r Abadie. Bordeaux, 1907.
2. Ajoutons quelques détails sur les chiffres bruts de la double statistique des anormaux que nous possédons actuellement. D après 1 enquête du Ministre de l’Intérieur, les anormaux mineurs (âgés [de moins de 21 ans par conséquent) qui sont hospitalisés dans les asiles d’aliénés sont au nombre de 4 453, dont 2 491 garçons et 1 962 filles; le quart de ce nombre, exactement 1 488, sont audessous de 13 ans et en âge légal de scolarité. D’après la statistique de la Commission ministérielle, le nombre total des enfants anormaux de 2 à 13 ans est de 31 791. L’addition des deux statistiques forme donc un total définitif de 33 279. Ces chiffres ont été interprétés de manières diverses par les auteurs. Les uns acceptent un nombre rond de 40 000 enfants anormaux en France. D’autres
Voici comment nous avons été amenés à nous occuper des enfants anormaux. L’un de nous (Binet), président de la Société libre pour t’étude de l’enfant, est depuis de longues années en contact quotidien avec le personnel de l’enseignement primaire; pour obéir au vœu d’un grand nombre d’instituteurs, il a organisé à la Société de l’Enfant une commission des enfants anormaux, dont faisaient partie des personnalités distinguées, comme M. Rollet, M. Albanel, le D r Voisin, Mme Meusy, et surtout M. Baguer, un homme utile, qui s’est passionné pour la question de l’éducation des anormaux; cette commission a commencé à amorcer différentes études relatives aux arriérés. Quelque temps après, M. Binet, ayant été
vont plus loin ; remarquant que dans la statistique des anormaux hospitalisés, les enfants de 13 à 21 ans sont 4 fois plus nombreux que ceux de 2 à 13 ans, ils en concluent qu’il faut admettre la même proportion pour la généralité des anormaux, et que par conséquent le nombre de ces enfants est égal à 33 279 X 4, c’està-dire, en chiffres ronds, 120 000 anormaux. Ce dernier raisonnement nous a paru bien faible pour légitimer une augmentation aussi considérable de chiffres; et on ne voit pas, du reste, pour quelle raison le nombre des anormaux augmenterait au point de quadrupler entre 13 et 21 ans. Il est bien plus simple de supposer que si le contingent des hospitalisés augmente à partir de 13 ans, c’est parce qu’il est grossi par l’admission de plusieurs enfants qui ont Uni leur scolarité et quittent l’école pour l’hôpital. Au reste, tous ces chiffres ne sont pas assez sûrs pour qu’on leur cherche une interprétation précise. Une autre méthode conduit à des résultats encore plus élevés. Il existe en France environ 5 500 000 enfants. Si l’on accepte le pourcentage de 5 p. 100 obtenu par Abadie, on arriverait au nombre de 275 000 enfants anormaux !
nommé membre de la commission ministérielle des anormaux, devint le rapporteur des travaux de cette commission en ce qui concerne les arriérés et les instables. II se joignit alors au D r Simon, et tous deux nous commençâmes, dans le service du Dr Voisin et dans les écoles du 2 e et du 10 e arrondissements, des études, des enquêtes par questionnaire, et des expériences directes sur les enfants arriérés et instables. Nous eûmes, pour plusieurs questions, la collaboration intelligente et dévouée de M. Vaney, le directeur de l’école primaire de la rue Grange-aux- Belles, où l’un de nous a créé un laboratoire de pédagogie. Il y a donc longtemps déjà que nous nous occupons des enfants anormaux, soit au point de vue de l’organisation des écoles, soit au point de vue des procédés à employer pour reconnaître ces enfants quand ils sont confondus avec des normaux. Ajoutons que, dans ces tout derniers temps, M. Bédorez, l’éminent directeur de l’Enseignement primaire de la Seine, a bien voulu confier à l’un de nous (Binet) la mission de coopérer à l’organisation de quelques classes d’anormaux, qui ont été créées à titre d’essai dans des écoles primaires de Paris.
Disons maintenant très clairement pourquoi nous avons écrit ce livre et quel est le but que nous nous proposons d'atteindre. Depuis que la question des écoles d'anormaux est posée, nous voyons s’agiter autour de nous bien des ambitions; les intérêts les plus franchement personnels se couvrent du masque de la philanthropie et tel qui rêve de se faire une belle
situation dans les écoles d’anormaux n’en parle jamais sans avoir des larmes dans la voix. Ce sont les éternelles comédies humaines ; il n’y a pas lieu de s'en indigner ; chacun dans la vie a le droit de chercher son intérêt, quand il ne compromet pas, par cette recherche, des intérêts supérieurs aux siens, ceux de la collectivité. C’est cet intérêt général qui nous préoccupe. Ayant vu, par notre expérience personnelle, comment peut s’organiser une classe d’anormaux, nous avons pu nous rendre compte des fautes qu’il ne faut pas commettre, et des erreurs qui se produiront certainement si on ne les connaît pas d’avance, et si on ne fait pas tous les efforts possibles pour les prévenir. Que notre livre soit donc considéré comme une, prophylaxie, un moyen d’éviter l’erreur consciente ou inconsciente. Qu’on y voie aussi une tentative, bien imparfaite sans doute, mais quand même utile, pour organiser ces enquêtes sociales, menées dans un esprit rigoureusement scientifique, qui deviennent aujourd’hui de plus en plus nécessaires pour contrôler les oeuvres d’intérêt public *.
1. Dans ce premier ouvrage, nous laissons Volontairement de côté bien des questions importantes : l’organisation des écoles d’anormaux, le recrutement des professeurs, et surtout les règles us la pédagogie spéciale..;