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CHAPITRE II

Bien que ce livre soit destiné spécialement à servir de guide pour l’admission des enfants anormaux, nous ne pouvons pas le commencer par un exposé des méthodes de recrutement. Il faut d’abord montrer ces enfants, et indiquer leurs principaux caractères, intellectuels, moraux et scolaires ; il faut savoir aussi, dès à présent, et c’est très important, en quoi consiste un anormal, car de cette notion va dépendre tout le reste, l’organisation des écoles et surtout la pédagogie spéciale. Toute méthode pédagogique relève d’une doctrine, formulée ou inconsciente, qui lui sert de point de départ et de justification. On risquerait de tomber dans un empirisme aveugle, si on se contentait d’appliquer une méthode pédagogique sans rechercher la doctrine qui en est l’âme.

En ce qui concerne les enfants anormaux, leur pédagogie peut s’inspirer de deux conceptions, tout à

fait différentes. Exposons-les tour à tour, et cherchons la plus vraisemblable.

La première consiste à considérer un enfant anormal comme l’équivalent d’un enfant normal, qui serait plus jeune de plusieurs années; ou qui, en d’autres termes, aurait été retardé dans son évolution 1 ; l’arriéré de douze ans, à qui ses maîtres n’ont pas encore réussi à apprendre à lire serait donc assimilable à un enfant ordinaire de six ans, qui commence seulement à épeler. Il est évident qu’on rendrait cette comparaison inexacte, si on la poussait trop loin ; bien des réserves sont à faire : d’une part, l’anormal n’a pas devant lui la même amplitude d’évolution ultérieure qu’un enfant moyen, mais plus jeune ; il n’est donc pas strictement comparable à ce dernier; d’autre part, le fait seul d’avoir douze ans a contribué à donne? à l’anormal un certain développement corporel et même mental qu’on n’atteint pas encore à six ans ; par exemple, il est plus près de la puberté; son vocabulaire est plus étendu et surtout il possède un plus grand nombre de connaissances extra-scolaires.

1. Il y a une autre conception, dont nous ne parlons pas car elle est manifestement inexacte ; c’est celle qui fait de l’idiotie le fnSf t Un Z r f Z dé , vel °PP em ent. On a bien pu parler autrefois de cet arrêt de développement pour faire comprendre la différence qui séparé l’idiot et le dément; le second, après avoir acquis une certaine intelligence, la perd, c’est un riche ruiné, tandis que lidiot navait jamais acquis plus qu’il n’a, il est resté pauvre; mais, ceci dit, on comprend que l’expression arrêt de développement

aux olervet? Pme ^- P f d de la lettre ’ car ella serait extraire aux observations : un idiot présente toujours, à l’état ieune un certain degré de développement, plus ou moins lent d’ailleurs et plus ou moins incomplet, mais appréciable.

Mais, ces réserves une fois faites, la doctrine d’après laquelle l’anormal est victime d’un retard dans la vitesse du développement individuel, cette doctrine a paru raisonnable à beaucoup de bons esprits. D’ordinaire, on l’admet implicitement, on ne prend pas la peine de la formuler en termes précis, c’est peut-être même pour cela qu’on l’admet avec tant de facilité ; c’est la théorie classique.

Peut-être pourra-t-il sembler tout à l’heure à une lecture rapide que nous l’adoptions nous-même, car nous emploierons souvent des formules comme celleci : « Anormal de onze ans, qui est au niveau des enfants de neuf ans ». Mais il ne faudrait pas se méprendre sur le sens que nous attribuons à ces termes. Ce n’est qu’une manière commode d’exprimer un certain degré d’instruction. Nous ne préjugeons rien par là sur l’origine de ce retard, ni sur sa nature particulière, ni sur les moyens de le réparer.

Voici maintenant les conséquences pédagogiques de la doctrine précédente. Si l’arriération n’est qu’une lenteur d’évolution, il suffît d’appliquer à ces arriérés les mêmes méthodes qu’aux normaux; on leur fera suivre les mêmes programmes, et on poussera l’étude aussi loin que ce sera possible en fait. Tout anormal sera mis sur le chemin du certificat d’études primaires. Pour arriver au but, on doit parcourir régulièrement 7 étapes, d’une année chacune ; le professeur d’anormaux ne peut guère espérer qu’il pourra conduire ses élèves jusqu’à l’étape dernière, il restera donc à mi-chemin de la route commune. C’est ce que

disait un jour un instituteur de la colonie agricole de Vaucluse à des médecins étrangers qu’on promenait dans cet établissement. L’instituteur, en montrant sa classe de débiles aux visiteurs, eut un geste d’orgueil • Notre enseignement, dit-il naïvement, suit pas à pas le programme de renseignement primaire.

Une doctrine toute différente peut être soutenue; et celle-ci, disons-le tout de suite, nous paraît beaucoup plus rapprochée de la vérité. C’est que l’anormal ne ressemble nullement à un normal ralenti ou arrêté dans un moment de son évolution; il n’est pas inférieur en degré, il est autre. Son évolution n’a pas été retardée d’une façon globale; entravée sur un point, elle s’est continuée dans des directions diffé- I

rentes. Il se produit jusqu’à un certain point des suppléances. Il en résulte que cet enfant n’est pas strictement comparable à un normal plus jeune : pour certaines facultés, il reste à un niveau plus jeunemais, pour d’autres, il s’élève jusqu’au niveau de son âge. Ce qui le caractérise, par conséquent, c’est d’être le sujet d’un développement inégal, partiel. Ces inégalités de développement peuvent, du reste, varier de la manière la plus complète d’un sujet à l’autre; mais toujours il se produit une rupture d’équilibre ; et c est cette rupture qui constitue en partie l’anormal. Nous disons en partie, car nous croyons que, pour, que le tableau fût fidèle, il faudrait y ajouter encore d autres traits. D’après l’opinion générale,

I anormal est un malade, et bien que le concept de maladie reste très vague, nous aurions une tendance .

à nous ranger à l’opinion commune. D’abord, nous remarquons chez eux la fréquence des troubles du langage articulé. De plus, en étudiant de très près l’état mental de certains de ces enfants, on leur'trouve, dans la manière de comprendre, de raisonner, d’imaginer, un tour spécial, difficile à définir, mais qui ne paraît pas avoir son équivalent chez un normal plus jeune, et qui par conséquent ne résulte pas d’un simple retard de développement. Voici un débile de douze ans qui cherche à répondre à nos questions et qui y répond même directement et avec un certain bon sens; mais à peine a-t-il terminé sa réponse qu’il s’amorce lui-même dans un développement différent, et continue ainsi à parler par coq-à-l’âne. Ce défaut de coordination dans la pensée constitue un trouble tout particulier et non un retard de développement. Peut-être ne trouverait-on pas de caractères analogues chez d’autres arriérés, qui ont plutôt une tendance au laconisme ; mais il est possible aussi qu’une analyse attentive de leur état mental révélât en eux d’autres troubles mentaux, qui du reste sont bien visibles dans la variété appelée instable.

En résumé, nous sommes d’avis que l’enfant anormal présente le plus souvent les trois caractères suivants : 1° un retard de développement ; 2° ce retard accusé spécialement dans certaines facultés, moins dans d’autres, d’où un défaut d’équilibre; 3° parfois un trouble particulier, à cachet pathologique, des facultés mentales.

Si cette seconde doctrine est juste, il en résulte une

conséquence pratique, qui est très importante : les méthodes, les programmes d’études qui ont été organisés pour les normaux ne conviennent que partiellement aux anormaux. On ne peut pas plier ces derniers à ce programme moyen ; ce serait, toute proportion gardée, aussi déraisonnable que de faire de renseignement auditif aux sourds et de renseignement visuel aux aveugles.

Le premier devoir de l’éducateur est de tenir compte des facultés déjà développées, des aptitudes qui s’affirment. Son travail est difficile et ingrat ; il aurait tort de ne pas profiter de la collaboration de la nature. Si tel débile présente une prédisposition pour un genre d’études, c’est évidemment, et avant tout, vers ce genre d’études qu’on doit le diriger. Par conséquent, conformément à ces idées, on rejettera en principe un programme d’instruction spéciale qui se ferait rigoureusement sur un plan commun à tous les enfants ; il faut au contraire accorder la préférence à une instruction des anormaux, qui tiendra le plus grand compte de leurs aptitudes naturelles.

Nous sommes donc amenés, par les considérations qu on vient de lire, à poser la question suivante, que nous donnons sous sa forme psychologique et précise : quelles sont les aptitudes les plus fréquentes de cette catégorie d’enfants?

Nous disons : les plus fréquentes , parce que nous n’avons pas affaire à un type unique, bien défini, et il y a autant de variétés que d’individus différents. Mais maigre ces variétés très nombreuses, qui démontrent

l’utilité de l’enseignement individuel, ilrestera toujours possible d’établir des catégories dans lesquelles on groupera ceux qui se ressemblent le plus. Il se peut aussi que les aptitudes qui restent le plus souvent épargnées soient toujours ou presque toujours de même nature.

Pour solutionner les questions que nous venons de soulever, nous emploierons deux méthodes :

Le questionnaire;

U observation directe.

Un questionnaire imprimé, contenant 38 questions, a été distribué par les soins de M. l’inspecteur primaire Belot 1 à tous les directeurs et directrices d’école primaire élémentaire, dans deux arrondissements de Paris : l’un central, le 2 e ; l’autre périphérique, le 10 e . Il est tout à fait inutile de reproduire ici ce questionnaire, qui n’a été qu’un instrument de travail; nous insisterons seulement sur les conclusions qui se dégagent des réponses, après avoir mis tous nos soins à interpréter celles-ci.

Les réponses émanées des directeurs d’école primaire et de leurs instituteurs confirment la répartition,

1. Que M. Belot, qui a été notre collaborateur si chaleureusement dévoué pour tant de nos recherches de pédagogie dans les écoles, reçoive ici l’expression de nos remerciements bien sincères. Combien d’études n’auraient pas été entreprises sans son constant appui!

que nous avions indiquée nous-mêmes, de tous les anormaux en trois groupes : 1° des arriérés de l’intelligence; 2° des instables ; 3° un type mixte, qui réunit à la fois l’arriération et l’instabilité. Les arriérés de l’intelligence ne présentent pas une anomalie bien tranchée du caractère; mais ils ne profitent pas ou ils profitent très peu de l’enseignement donné en

commun, avec les méthodes habituelles. Les instables

terme médical auquel correspond l’expression plus scolaire d 'indisciplinés, sont principalement des anormaux du caractère; ils se signalent par leur turbulence, leur bavardage, leur défaut d’attention, et parlois leur méchanceté.

Répartition des enfants anormaux dans les cours des ecoles publiques. — Dans quel cours rencontre-t-on ces diverses catégories d’enfants?

Commençons par les arriérés. - Us sont en majeure partie dans le cours élémentaire, comme on pouvait e prevmr. Quelques-uns montent jusqu’au cours moyen. Presque aucun n’arrive jusqu’au cours supé-

75 n KmT T ffres 6XaCtS de la ccpurtition :

16 cours él “ re ; 28 P’ 100

l’âge'dtl’l'f^r^ 86 ’ eû ra Pproehant deux données : \ eu" dtnf , C ° UrS ^ mit Orques direc-

ë Oici un tableau qui groupe ces

réponses, et montre que la majorité des cas signalés présente un retard de 3 ans h

Enfants arriérés, retardés de : 0. aucun

1 an. 6 enfants

— 5 —. aucun

6 —. 4 enfants

D’après une convention, dont nous parlerons longuement plus loin, nous considérons comme arriéré de l’intelligence celui qui est en retard de trois ans, quand il a lui-même dépassé neuf ans. Les résultats précédents sont en harmonie avec cette convention. De plus, on peut en tirer cette conclusion, utile à connaître au point de vue pratique, qu’on ne doit pas chercher les arriérés de l’intelligence dans le cours supérieur d’une école primaire.

La distribution des instables dans les cours des écoles primaires est assez différente. D’abord, fait assez surprenant, on n’en rencontre point, ou pour ainsi dire point (2 seulement sur 45) dans les cours supérieurs. Nous ne nous attendions pas à cette absence. A priori nous aurions supposé que malgré la taré de leur caractère les instables ne manquent pas d’intelligence, et que bon nombre doivent réussir

1. Dans tout ce qui suit, nous n’avons pas fait de distinction entre filles et garçons. C’est une distinction sur laquelle nous reviendrons plus tard. Disons cependant tout de suite que les filles anormales semblent un peu moins nombreuses, d’un tiers environ, que les garçons anormaux.

a forcer les portes du cours supérieur. Si aucun n'y est signale, cest bien la preuve qu’on n’est pal instable sans avoir quelque déficience intellectuelle a moins quune circonstance indépendante du degré

, P ar exem pïe une paresse invétérée

n arrête 1 instable en chemin. C’est dans le cours oyen et le cours élémentaire qu’il faut le chercher, tout comme 1 arriéré; seulement, il y est réparti dans des proportions différentes. Tandis que 78 p. 100 arn res sont dans le cours élémentaire, et 28 p 100 dans le cours moyen, les instables sont dans le cours lementaire au nombre de « p. 100, et dans le cours moyen au nombre de 80 p. 100 ; ils se partagent par

rr„ éffaux ’ en,re ces deux c ° urs - ceb

non , lhgenCe su P érieure à celle des arriérés. On

du cours y a ? ndre - MaiS ’ d ’ aUtre P art ’

du cours supérieur montre qu’en général an instable

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peu nombreux. Mais les résultats recolnr qUe l6S instables y sont beaucoup moins nets que les nAt!!. par notre coll ègue sont des enfants dans les classes par les ^ peut ~ être Ia répartition un soin insuffisant, car nous^elevnn*! ltute . urs a -t-elle été faite avec de l’intelligence dans la 9 » „i ° S ? P rese nce de 5 ou 6 arriérés Sodate, AnnaUs, u- ™ ySi éne .

a été indiqué par les directeurs d’école, ressort du tableau suivant :

Enfants instables, retardés deO...

— 1 an

Ces chiffres montrent, sous une forme nouvelle, que le retard intellectuel est bien moins net chez l’instable que chez l’arriéré proprement dit, puisque dans le groupe des premiers on rencontre beaucoup d’élèves, environ un tiers, qui ne présentent aucun retard, au dire de leurs maîtres; mais la majorité est en retard; de plus, on n’en a noté aucun qui fût en avance. Par conséquent l’ensemble accuse un retard léger, d’une valeur moyenne d’un an, ce qui confirme et précise notre première conclusion ; disons donc que l’instabilité mentale s’accompagne d’ordinaire d’un retard intellectuel qui est d’environ une année.

Répartition des enfants anormaux suivant leur âge. — Une autre remarque digne d’être relevée concerne les âges de ces enfants. Les retardés de l’intelligence présentent tous les âges possibles de la période de scolarité, tandis que les instables sont généralement plus jeunes. Voici la répartition :

14 enfants

Arriérés. Instables.

Enfants de 7 ans. 2 \ i~\

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