CHAPITRE L Coup d’œil historique
Il y a un peu plus de cinquante ans que des efforts sérieux et systématiques ont été faits pour la première fois, en vue df améliorer la condition de Reniant anormal. Les travaux de Séguin à l’hôpital de Bicêtre, à Paris, ont donné la première impulsion à la question scientifique ayant pour objet, selon le mot d’Esquirol, <« l'enlèvement, du front de l'idiot, du. stigmate de la bestialité » . Il est vrai que quelques essais avaient été faits auparavant en France par Itard, Voisin, Esquirol et d’autres ; et les expériences dTtard sur le jeune garçon qu’on a découvert, vivant à Pétai: sauvage dans les bois de P Aveyron (le sauvage de V Aveyron) et dont il a publié l’histoire
G.-E. Shuttleworth. — Les enfants •
en 1801, ont sans aucun doute contribué à donner une compréhension rationnelle des défectuosités intellectuelles congénitales. En 1.837, Séguin, un ancien élève d’Xtard et d’EsquiroI, commença à éduquer un enfant idiot, et après avoir acqi ns une certaine expérience à l’hôpital des Incurables, il fut nommé en 1842 à Bicêtre pour y appliquer sa méthode à F éducation des enfants idiots. Vers la même date, le Dr Saegert à Berlin, le Dr Guggenbüh.1 en Suisse, s’occupèrent du traitement des enfants anormaux. Le remarquable succès de Guggenbühl, qui améliora Fétat des crétins, en les transportant, du fond des sombres et étroites vallées alpines à la pleine lumière solaire du sommet de FAbendberg, fit grande impression sur les philanthropes d’Europe et d’Amérique, et démontra, comme par une leçon de choses, la relation de dépendance entre Famélioration physique et l’amélioration mentale.
Saegert semble avoir travaillé quelque peu d’après le plan qu’il avait été accoutumé à suivre en instruisant les sourds-muets ; il adapta ses méthodes aux cas d’enfants imbéciles. L’école établie par lui existe encore à Berlin, mais elle a le défaut d’être organisée comme une dépendance d’un asile d’aliénés. Ce fut une curieuse coïncidence, que presque simultanément en France, en Suisse et en Allemagne, des efforts isolés furent faits pour traiter les faibles d’esprit; et l’année 1842 doit être regardée comme une époque mémo-
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rable en cette matière. Quoique Séguin ait dans cette question le droit de priorité, il dit modestement que « à de certaines époques, toute lliumanité, en ce qui concerne la recherche de la vérité, semble arriver tout d’un coup à un certain résultat, de sorte qu’il est difficile de dire quel est exactement celui qui Ta découverte ».
En 1843, cependant, les mérites de Séguin furent publiquement reconnus par l’illustre Voisin, dans un mémoire lu par lui devant l'Académie royale de médecine de France. « Déjà en i838 et depuis, » dit-il, « Séguin a publié le résultat de ses efforts sur un certain nombre d’enfants qu’il a assez heureusement modifiés. Les études, tout à fait spéciales, qu’il n’avait pas pu faire jusqu’alors ne vont point tarder, je Fespère, à lui devenir familières, et je ne doute pas qu’il ne soit bientôt en état par ses compositions psychologiques, de prendre un rang distingué parmi ses contemporains (1). » Les prédictions de Voisin furent pleinement réalisées par la publication, en 1846, du magnum opus de Séguin, intitulé ; Traitement moral , hygiène et éducation des idiots et autres enfants arriérés. Ce livre doit en effet être regardé comme la grande charte de Fémancipation intellectuelle des imbéciles.
Il définit Fidiotie : « une Infirmité du système
(1) Recueil de mémoires sur l ’ idiotie , par Bonane ville, Paris, 1891, pp. 270-1.
nerveux qui a pour effet la suppression, en tout ou en partie, des organes et des facultés de l’enfant, servant à Faction normale de la volonté » ; il divise les idiots en deux grandes classes : ceux atteints d’idiotie légère, et ceux atteints d’idiotie profonde, La base de traitement qu’il propose est la même que celle qu’il a décrite dans des ouvrages ultérieurs sous le nom d’édücaticm physiologique. Partant de F axiome que « l’éducation des sens doit précéder Fédu cation de l’esprit », il conclut que la véritable méthode d’éducation pour les êtres dont le système nerveux est imparfaitement développé, doit consister à i° « exercer les organes imparfaits de façon à développer leurs fonctions » et 2° « éduquer les fonctions de manière à développer les organes imparfaits »,
Des moyens ingénieux sont décrits pour arriver à l’exercice méthodique des sens, et des cas, détaillés minutieusement, sont cités, dans lesquels de tels exercices ont été adaptés aux incapacités individuelles. Séguin lui-même définit son système : « une adaptation des principes de la physiologie, par des moyens et des procédés physiologiques, au développement des fonctions d}mamiques, perceptives, réflexes et spontanées, de V enfance. »
En Grande-Bretagne, on s’est intéressé à la question, grâce à la publication, en 1843, d’un travail du Dr William Twining, relatant ce qu’il
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avait vu à l’institut de Guggenbühl sur FAbendberg. Il semble avoir coopéré à la fondation en 1846 d’une petite école pour imbéciles à Bath, sous la direction des demoiselles White. Des articles écrits en 1847 par M, Gaskell (qui devint plus tard inspecteur royal des asiles) et le Dr Conolly (le très savant directeur de l’asile Hanwell) sur les travaux de Séguin à Bicêtre, amenèrent en Angleterre un développement pratique de ces questions, et en 1848 Park House, Highgate, l’institution mère d’Earlswood et de l’asile des comtés de l’Est, à Colchester, ouvrit ses portes, pour le traitement et l’éducation des imbéciles ; le Dr Conolly et le Dr Reed y remplissaient gratuitement les fonctions de secrétaires.
Pendant ce temps, le nouveau monde marchait de près sur les traces de l’ancien, dans la question de l'éducation des imbéciles. Bientôt des efforts furent faits dans les contrées les plus avancées des Etats-Unis, pour instruire les idiots et les éduquer suivant une méthode en rapport avec celles employées pour les sourds-muets et les aveugles; mais le Massachusetts fut le premier â s’en occuper sérieusement en nommant « une commission chargée d’examiner la condition des idiots dans le Commonwealth , de déterminer leur nombre, et d’examiner ce qui pourrait être fait pour relever leur état ». Le Dr S. G, Howe, bien connu pour le succès complet qu’il obtint dans l’éducation qu’il fit de la sourde-muette-aveugle
Laura Bridgman, en fut le président. Le rapport de la commission, fait en 1848, et accompagné de tableaux statistiques, conclut à Poctroi par la Législature de 2,5oo dollars pour rétablissement dame « école expérimentale pour enfants arriérés » ; et vers la même époque une école privée fut ouverte à Barre (Massachusetts) par le Dr H. B. Wilbur et fut « affectée à l’éducation et au traitement de tous les enfants qui, à cause d’une infirmité mentale, ne sont pas aptes à être éduqués dans les écoles ordinaires » .
En i85i, une école expérimentale fut instituée par P Etat de New-York ; et celle-ci est devenue le State asylum de Syracuse, que -dirigea longtemps et habilement le Dr H, B. Wilbur, Le premier rapport des directeurs met si bien en relief le but et les règles de Péducation, que nous sommes tentés de citer les quelques lignes suivantes :
« Nous ne prétendons pas créer ou remplacer des facultés totalement absentes; ni amener tous les idiots, quel que soit leur degré de dégénérescence, au même point de développement et de discipline ; ni les rendre tous capables de pouvoir entretenir d’une façon convenable, les relations de la vie morale et sociale ; nous voulons plutôt donner à des facultés endormies, le plus grand développement possible, et appliquer ces facultés éveillées à un but utile, sous le contrôle d’une volonté ferme et disciplinée. A la base de tous nos efforts, se trouve ce principe, considéré comme
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une règle générale, qu’aucune des facultés n’est complètement absente, mais qu’elles sont plutôt endormies, non développées et imparfaites. »
La Pensylvanie vint après, en établissant une « école d’éducation pour enfants anormaux » .
Reprenant l’entreprise privée de M. J. B. Richards, un refuge subsidié par l’Etat fut fondé, qui, grâce aux soins dévoués de son directeur, le Dr Isaac Kerlin, est devenu, à Elwyn, un village colonie modèle, où sont soignés les imbéciies.
L’Etat d’Ohio s’occupa de ses enfants anormaux, en 1807, et l’institution de Columbus, avec sa splendide ferme, est entretenue d’une façon très généreuse, et contient environ 800 pensionnaires sous la direction du Dr Doren.
Le Connecticut, le Kentucky et l’Illinois se mirent aussi bientôt à l’œuvre et établirent, entre i855 et i865, des institutions de l’Etat pour arriérés. Il est remarquable que toutes les premières écoles américaines furent organisées sur des bases strictement éducatives, l’institution pour imbéciles étant considérée, selon les paroles du Dr H owe, « comme un anneau de la chaîne scolaire ordinaire — le dernier, il est vrai, mais néanmoins un anneau nécessaire pour comprendre tous les enfants de l’Etat » .
Plusieurs autres institutions de l’Etat furent fondées plus récemment; la plus considérable est celle de l’Etat de Californie : 1,670 acres de terre
fertile ont été appropriées à. cette institution, propriété naïvement décrite comme ayant « tout ce qu’avait le paradis terrestre, moins peut-être le fruit défendu » .
La Pensylvanie Ouest, le Winconsin et le Nord Dakota ont aussi fondé dernièrement des institutions, et plusieurs des établissements existant déjà ont augmenté leurs installations.
Un rapport présenté en 1898 à la National Conference of charities and correction par le docteur F. M. Powell nous apprend que 19 Etats entretiennent actuellement 24 institutions publiques pour idiots et imbéciles dans lesquelles 8,492 individus sont soignés : 2,854 sont placés dans des school departments , 2,g83 dans des custodial departments, et le nombre des épileptiques s’élève à 1,208, Ce fait, qu’au moins 3,736 de ces individus sont capables de procréer, augmente la nécessité de garder une grande partie des pensionnaires leur vie
durant dans les asiles. L’Etat de New- York possède un custodial asylum 'à Rome, N. Y., comptant 32 7 pensionnaires, et la plupart des institutions des Etats ont des custodial departments séparés des écoles pour idiots ; la plus complète de ces organisations est à Elwyn (Pensylvanie Est). C’est un véritable village-colonie pour tous les grades de la défectuosité mentale.
Nous pouvons comparer ici l’éducation donnée dans les écoles publiques des Etats-Unis et celle que reçoivent les anormaux dans les écoles du
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Royaume-Uni. Pendant plusieurs années, il n’y eut en Angleterre qu’une institution officielle, les Metropolitan district schools for imbeciles , à Darenth (Kent), à côté des cinq institutions charitables (recevant aussi des élèves payants) dont les plus considérables sont Earlswood et le Royal Albert Asylum , à Lancaster, contenant chacun environ 600 malades. Le nombre des élèves pouvant être admis dans les institutions charitables est à peu près de 1,700, tandis que dans les écoles de Darenth, on ne peut en placer que 1,000.
Une division pouvant contenir 5o enfants imbéciles est annexée au County Lunatic Asylum , à Northampton, et des sections spéciales pour idiots ont été réservées dans les asiles de Hants, de Kent et de Durham et à l’asile de Birmingham, à Rubery Hill, permettant de soigner près de 200 malades. Dans le Middlesex County Asylum , il existe une annexe bien aménagée, séparée d’une manière absolue des autres bâtiments pour aliénés et pouvant contenir 200 imbéciles. Dans le Lancashire, Winwick Hall a été réservé par le comité des asiles pour 5o garçons idiots. Donc l’organisation des établissements permet de soigner 3,200 jeunes imbéciles à distinguer des aliénés proprement dits. De plus, le Metropolitan Asylums Board est organisé pour contenir 3,ooo adultes-imbéciles et fous inoffensifs. Il paraît
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que l’organisation actuelle dans les Etats-Unis
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Les enfants anormaux ait point de vue mental.
permet de soigner 8,492 (1) individus défectueux au point: de vue mental. Le recensement de 1890 pour les États-Unis accuse un total de 95,609 idiots et imbéciles. Le recensement de 1881 pour l’Angleterre et le pays de Galles donne un total de 32,717 idiots et imbéciles. Notre recensement pour 1891 n'a malheureusement produit aucun renseignement sur la question, les commissaires ayant conclu de Fexpérience de 1881 que les rapports concernant Fidiotie et l’imbécillité étaient si défectueux qii’ils ne valaient pas la peine d’être recueillis. Us calculèrent que les relevés concernant les personnes âgées de moins de vingt ans devaient être doublés et que, calculé sur ces données, le total pour tous les âges s’élevait à 41,940. Le recensement fut fait avec un soin spécial pour les imbéciles dans les États-Unis, mais le Dl 2‘ Fernald (2) trouva encore des inexactitudes dans le relevé et déclara que, « prenant le pays en général, il y a 2 feeble-minded sur 1,000 habitants, et que 6 % sont soignés dans les institutions spéciales)). Si nous admettons un accroissement dans le nombre des idiots et des imbéciles en proportion avec l’accroissement de la population en Angleterre et dans le pays de Galles, nous avons
(1) Care of the feeble-minded , by F. M. Powell, M.B,, Boston,
(2) History of treatment of feeble-minded, Boston, i8g3, p. 20.
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en chiffres ronds (ï) 46,000 idiots et imbéciles et nous avons vn que l'organisation des établissements permet d’éduquer 3, 200 enfants, c’està-dire 6.9 0 o seulement. Mais, nous devons rappeler qu’en Amérique la majorité des institutions a été construite et est entretenue avec les
fonds de l’Etat et qu’en Angleterre les deux tiers des institutions sont entret mues par la bienfaisance privée. Il y a raison de croire que les défectuosités, en ce qui concerne le dénombrement des idiots et des imbéciles, sont moins considérables dans le
recensement des Etats-Unis que dans celui de ^Angleterre. Il reste donc beaucoup à faire, spécialement par les administrations de la bienfaisance publique, pour porter notre pays au même degré d’avancement que l’Amérique en ce qui concerne l'éducation des enfants arriérés Nous réservons pour un chapitre suivant, l’examen de l’instruction spéciale pour enfants arriérés récemment instituée par les school-boards de Londres, de Leicester et d’autres grandes villes. En Ecosse les institutions établies permettent d’éduquer environ 400 enfants, tandis qu’en Irlande 80 enfants seulement peuvent être traités, quoique le recensement de 1891 relève 6,243 idiots irlandais, il ressort d’un récent rapport du docteur
(1) Le recensement de 1901 pour T Angleterre et le pays de Galles donne un total de 38, 128 imbéciles et « feeble-minded », mais ces statistiques sont certainement défectueuses !
Bourneville qu’en France environ 1,000 enfants a idiots, imbéciles, arriérés et épileptiques » peuvent être éduqués dans les institutions du département de la Seine, dont la principale est Bicêtre. Dans quelques-uns des asiles provinciaux, des mesures isolées ont été prises en faveur des enfants idiots ; mais il semble qu’il n’y a pas d’éducation spéciale. En Allemagne, il n’y a pas moins de 29 institutions publiques pour enfants arriérés et i5 institutions privées. En Suisse, il y en a 14 publiques et privées; en Danemark (i), 3, en Suède 11 et en Norvège 4, comptant en tout 45o enfants. C’est un exemple pour nous que de voir des pays comparativement pauvres comme ces derniers faire tant pour leurs enfants arriérés ; en Norvège et en Danemark, il y a de plus des classes « auxiliaires » pour les élèves anormaux, annexées aux écoles ordinaires.
Il faut que ces faits nous soient un encouragement, et qu’on s’efforce dans l’avenir d’aider ceux qui, sans secours charitable, ne peuvent s’aider eux-mêmes.
(1) Ce nombre comprend comme formant un seul établissement toutes les institutions « Keiler ». Une liste des établissements les plus importants pour l’éducation des enfants anormaux du continent et d’Amérique se trouve dans l'Appendice de ce livre.
Les enfants arriérés* 1 3