LES ENFANTS ARRIÉRÉS
Ayant indiqué les progrès réalisés en matière d’éducation des enfants ayant un défaut mental prononcé (idiots et imbéciles), nous devons maintenant nous occuper de ces cas d'infirmité mentale moins accentuée qui ont été décrits pendant ces dernières années sous la désignation générale de « arriérés » {feeble-minded). Il doit être dit ici, pour éviter toute confusion, qu’en Amérique ce terme a été longtemps employé (i) pour désigner tous les degrés et tous les types de défauts congénitaux depuis le simple arriéré, peu au-dessous du niveau intellectuel ordinaire, jusqu’à l’idiot profond, cet être impuissant, muet et dégoûtant. Cet euphémisme a sans aucun doute été motivé par ménagement pour la sensibilité des parents ; dans notre pays cependant (en Angleterre), où le mot idiotie a été employé officiellement pour désigner les grades les plus inférieurs, et imbécillité pour les degrés plus élevés, le terme feebleminded n’a pas été admis. Pendant ces dernières
(i) Fernald, op. oit p. 10.
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années F attention s’est tournée vers une classe d’enfants qui, sans être imbéciles, présentent une certaine quantité de défauts mentaux, les rendant incapables de profiter des leçons ordinaires, et qui exigent par suite un mode spécial d’enseignement. De pareils enfants ont été désignés sous le nom d’arriérés f feeble-minded) , dans le rapport de 1889 de la « Commission royale pour F examen des aveugles, des sourds, et d’autres individus nécessitant des modes d’enseignement spéciaux » ; le terme feeble-minded a donc une signification spéciale dans notre pays. Sous les auspices de la British medical Association , delà Charity organisation Society , de la British Association for the advancement of science , du « Congrès international d’hygiène et de démographie » et d’autres assemblées officielles, de laborieuses investigations ont été entreprises par plusieurs comités travaillant plus ou moins en commun (le Dr Francis Warner a été le très actif directeur de l’enquête).
Après plusieurs publications préliminaires, il a été publié en î8q5 par le comité [Parke s muséum Margaret street W.) un rapport très étendu sur l’étude scientifique de Fétat mental et physique de l’enfance ; on a eu particulièrement en vue les enfants mal constitués et Fon a donné des conseils pour leur éducation et leur traitement. Ce rapport a été basé sur l’examen de 5g, 000 enfants vus de 1888 à 1891 et d’un même nombre vus de 1892 à 1894. Il est à remarquer cependant que, tandis
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que 100,027 enfants passaient en groupes sous les yeux du médecin-examinateur, le nombre des enfants notés individuellement et examinés en détail était de 18,127 ' on n’a pas tenu de notes sur les 81,900 enfants ne présentant pas de défaut physique sensible ou n’étant pas signalés par les instituteurs comme bornés. On trouva 9,777 cas de défauts de développement, tels que : des anomalies du crâne, de l’oreille externe, des paupières, du palais, des os du nez et de la taille. Dans 10,355 cas on observa des manifestations nerveuses anormales , telles que des défauts d’équilibre, des contractions exagérées des muscles du front, du plissement, des mouvements défectueux des yeux, des défauts d’équilibre de la tête ou des mains, des mouvements convulsifs des mains, de la lordose ; on trouva aussi de la surdité, des troubles de la parole, des enfants à la réponse lente, etc. Une nutrition défectueuse fut constatée chez 3,522 enfants qui étaient pâles, maigres ou délicats ; 7,3qi enfants furent déclarés bornés par les instituteurs. Dans 2,929 cas on observa des défauts de la vue; dans 244 cas, des symptômes de rachitisme (autres que crâniens) furent notés; 81 1 enfants furent classés sous le nom à' ex cep lion al s comprenant 2 idiots, 5i imbéciles, 275 enfants faiblement doués au point de vue intellectuel, 19 mentally exceptional (imbéciles moraux), 110 épileptiques, 5 sourdsmuets et 374 enfants boiteux, estropiés et paralysés. On dressa soigneusement des tableaux
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montrant la coïncidence et la relation des différentes sortes de défectuosités, mais nous devons nous contenter de citer ici, d'après ie Rapport (p. 28), la proportion des défauts de développement binaires (deux défectuosités coïncidant chez le même individu), donc en pourcentage :
Avec imbécillité . . . . „ . 45.7
Avec mauvaise nutrition . . . . 3i.o
Avec symptômes nerveux . „ . 60. 3
Cette corrélation est plus élevée que pour les défauts simples, et il est remarquable que le nombre de défauts combinés est plus élevé chez les garçons que chez les filles dans la proportion de 1,240 à 683 (1). A l’exception de la mauvaise nutrition, les conditions défectueuses sont plus communes parmi les garçons que parmi les filles; cependant quand les défectuosités apparaissent, elles ont ordinairement un caractère plus grave chez ces dernières.
On arrive à cette conclusion générale en ce qui regarde les enfants dont Fétat réclame des soins et une éducation spéciale, que la proportion varie de 1.6 % dans la première série de 5o,ooo enfants à 0.88 % dans la seconde série. En réunissant les deux séries, on trouve pour les 100, qpo cas observés, 1.261 °/0 demandant une éducation spéciale, mais il faut se rappeler que cette proportion
(1) 36,287 garçons et 28,71 3 filles furent examinés pour établir cette proportion.
Les enfants arriérés.
comprend 278 enfants qui ne présentent que des défauts physiques sans signe de débilité mentale.
Sans admettre toutes les conclusions du Rapport, il faut reconnaître qu’il contient beaucoup de choses intéressantes pour le physiologiste, le psychologue et l’éducateur. Les méthodes du Dr Warner, d’après lesquelles l’enquête fut faite, furent bien décrites dans un rapport publié en i8q3, dont nous extrayons quelques particularités pouvant intéresser nos lecteurs.
Voici le principe qui est la base de la méthode du Dr Warner : « Toute expression d’un étatnerveux ou d’action mentale se fait par des mou» vements et résulte de mouvements (1). » Par conséquent, tout mouvement anormal et même toute attitude anormale peut être considéré comme dénotant une action mentale ou un état nerveux anormal.
On trouve souvent en corrélation avec ces troubles des défauts du développement et de la nutrition; des combinaisons de ces trois facteurs : défauts de développement, état nerveux anormal et mauvaise nutrition, se rencontrent constamment. L’infériorité mentale se trouve souvent associée, à des degrés divers, à ces anomalies physiques qui peuvent être considérées comme des signes pouvant la faire prévoir.
« Il est établi que 7 % environ des enfants vus
(1) Müvoy Lectures , 1892.
G ~E. Shuttleworth. — Les enfants
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dans les écoles sont bornés, et que ï6 %0 nécessitent des soins et une éducation spéciale (i). »
Voici la méthode d’examen que le Dr Warner emploie dans les écoles : ce Les écoliers sont observés par petits groupes. Iis sont mis en rang, l’inspecteur leur fait face et montre successivement à chaque enfant un shelling que celui-ci doit fixer de façon à ce que l’inspecteur puisse examiner successivement chaque enfant de face et de profil. Il note chaque fois les traits, le crâne, Y 'expression et Faction musculaire de toutes les parties de la figure, les mouvements des yeux et d’autres signes encore. L observateur exercé sait lire dans la physionomie les caractères des parti» culantés individuelles et noter les détails de chacune d’elles.
)> Ayant observé tous les enfants rangés, on leur fait étendre les bras en avant après avoir fait d’abord l’exercice devant eux. L’équilibre et la symétrie de la colonne vertébrale, des épaules, des bras, des mains et des doigts sont examinés et notés; finalement l’observateur plaçant ses mains sur la tête de l’enfant en note les dimensions, la forme, examine les bosses quelle présente, etc. Le palais est examiné dans chaque cas.
» Pendant l’examen les enfants présentant des anomalies sont mis à part. On demande alors aux
(ï) Sir Douglas Galton, Times , 19 mars 1894 ( Estimate based an first series of So, 000 cases.)
Les enfants arriérés.
instituteurs d’indiquer eux-mêmes les enfants bornés ou anormaux qui n’auraient pas été découverts par l’inspecteur.
» Chaque enfant choisi est examiné individuellement. et inscrit sur la feuille spéciale fï) avec la description de ses défauts. Sur cette liste est aussi consigné le rapport du professeur sur l’état mental de l’élève. Le nom, l’âge et le type de chaque enfant sont inscrits et le nombre d’enfants de chaque type est noté. »
L’application systématique de l’observation physique faite sur un grand nombre d’écoliers peut jeter une grande lumière sur les problèmes éducatifs, envisagés jusqu’à présent, d’une façon trop exclusive, au point de vue psychologique. Il faut rendre hommage au travail consciencieux du Dr Warner et de ses collègues, et il serait à désirer, dans l’intérêt de l’éducation nationale, que le gouvernement accordât son aide pour qu’une enquête semblable pût être faite sur une plus grande échelle.
Depuis longtemps, chaque enfant imbécile a, dans les asiles, son dossier où sont notées les défectuosités physiques et mentales. En effet, Séguin, il y plus de cinquante ans, attachait de l’importance aux relations entre ces défectuosités ; et en i883 Fauteur publia dans le Liverpool Médico
(1) La même formule est actuellement en usage. Voir Report , p. 17.
Chirurgical Journal un article sur les stigmates physiques de Fidiotie, décrivant les défectuosités physiques caractéristiques coïncidant avec des types spéciaux de défectuosité mentale. Ces types de défectuosité consistent surtout en troubles, qui ont été désignés par le Dr Warner sous le nom de défauts de développement , mais il faut se rappeler que ceux-ci sont pour la plupart d’origine congénitale et sont d’habitude établis d’une façon défi-
nitive.
En ce qui concerne les autres conditions notées dans le Rapport , il faut se souvenir que les symptômes nerveux anormaux, la mauvaise nutrition et la faiblesse mentale peuvent être plus ou moins temporaires, ou être influencés par le milieu, et par conséquent, ils sont susceptibles d’être modifiés par l’éducation. Cette considération, visant Futilité au point de vue pratique de ces observations, peut aussi être la source d’illusions. Une classe d’enfants habituée à l’exercice physique montrera moins de « signes nerveux » qu’une classe non exercée, mais on aurait tort de conclure de là que l’état intellectuel des premiers est nécessairement supérieur à celui des seconds. Ainsi la nutrition insuffisante peut être le résultat d’une mauvaise alimentation ou bien elle peut être due à un défaut constitutionnel. Dans les deux cas l’activité intellectuelle est diminuée, mais dans le dernier la gravité du mal est beaucoup plus considérable.
Les enfants arrières.
La « lourdeur d’esprit », signalée uniquement par l’éducateur, est souvent peu en rapport avec le degré d’éducation reçue, ou avec l’état de santé de l’enfant.
L’examinateur prudent qui a devant lui des enfants signalés comme défectueux, ne se laissera pas trop influencer par l’une ou l’autre série d’observations, car c’est seulement en comparant les signes de défectuosité physique avec ceux de défectuosité mentale, les connaissances de l’enfant étant bien établies et comparées à celles d’enfants normaux du même âge, qu’un jugement exact peut être porté.
Une enquête étendue, conduite dans différents sens, fut faite en 1897, par le gouvernement suisse, afin de déterminer le nombre d’enfants en âge d’école faibles d'esprit à tous les degrés, ceux affligés d’infirmités physiques, les idiots, les sourds-muets, les aveugles, et enfin les imbéciles moraux. Dans ces investigations, dirigées .par les Associations d’instituteurs de Suisse, il semble y avoir plutôt des tendances pédagogiques que physiologiques ; mais il est à remarquer que dans l’ensemble, les résultats cadrent très étroitement avec ceux obtenus en Angleterre, par une méthode basée sur l’examen physique. En Suisse, sur 490,262 enfants, 7,667 furent classés comme plus ou moins défectueux au point de vue mental, ce qui équivaut à 1.5 %. Ce nombre ne tient pas compte des autres catégories mentionnées plus haut, dont
l’une comprend les idiots, sur le nombre desquels nous n’avons aucune information exacte. On releva au total i3,i55 enfants souffrant à un certain degré d'infirmités mentales, physiques ou morales. Parmi les 7,667 enfants classés comme faibles d’esprit, 56 7 sont déjà éduqués dans des classes spéciales, 41 1 sont soignés dans des établissements spéciaux, 104 sont dans des orphelinats ou des institutions similaires et ne réclament pas un traitement spécial ; 5,585 demandent des soins individuels dans des classes spéciales ou dans des établissements spéciaux : l’éducation spéciale n’a pas été jugée nécessaire pour 534 enfants, et pour les 466 restants aucune opinion n’a été donnée (1).
(1) Résultats du dénombrement des enfants faibles d'esprit en âge de fréquenter l'école (impart.), Statistique de la Suisse, 114 livraisons, Berne, 1897.
Enfants arriérés et Enfants épileptiques .