‹ Les enfants assistés de la SeineChapitre 1 sur 116 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La statistique est devenue à la mode. Tout le monde , à peu près , veut paraître se tenir au courant du mouvement démographique; chacun en retient quelques chiffres, les groupe avec ingéniosité, en obtient la preuve irréfragable de ce qu’il désire prouver, et rationalise là-dessus à perte de vue. Il est vrai qu’un autre statisticien groupant les mêmes chiffres avec plus d’ingéniosité encore, prouve non nioins irréfragablement une proposition contraire.

Mais si les patients compulseurs de chiffres ne sont pas toujours d’accord sur, tous les sujets , il en est un , par exception , où le concert est à l’unisson, où toutes les additions donnent des totaux, sinon identiques , au moins semblables. C’est la question du dépeuplement de la France et de l’effroyable mortalité des nouveaux-nés.

Ce dépeuplement est dû à des causes multiples, inhérentes à la phase de civilisation. que nous traversons. Les familles sont peu nombreuses par raison d’économie, on a peu d’enfants pour faire leur bonheur, c’est-à-dire pour leur laisser de la fortune; on musèle ses passions par prévoyance et par paresse , on veut laisser des biens à son héritier, et ne pas trop se fatiguer.

Est-ce donc que dans notre pays l’homme a assez de puissance sur lui-même pour commander à sa nature et résister aux impulsions si entraînantes de la chair ? ou bien le Français s’est-il tellement glacé

qu’il peut mesurer son amour, comme il mesure son travail, avec un sang-froid parfait?

Non, en vérité, il n’y a rien de cela. Il est maître de lui dans le mariage parce qu’il se marie tard , parce qu’il a épuisé dans le célibat toute la fougue de sa nature, toutes les ardeurs de la jeunesse, parce qu’en se mariant il est rassasié et se range; c’est lui qui le dit.

Il n’a voulu former une famille qu’après avoir conquis sa place dans la société. Il n’a consenti à être époux et père que lorsqu’il n’a plus craint d’être gêné dans ses travaux, dans ses spéculations, dans ses idées ambitieuses par la présence de la femme et des enfants. Sa volonté d’ailleurs était de n’épouser, grâce à sa situation acquise, qu’une fille ayant elle-même une situation.

, Et ceux-là sont les meilleurs.

Je ne parle pas des viveurs qui se marient comme on fait une affaire , ou plutôt qui font une affaire en se mariant.

Ah! sans l’ambition, sans la débauche, si le Français s’était marié jeune, au moment où l’amour parle si haut dans l’organisme de l’homme, il n’aurait certes pas eu cette puissance sur ses passions, il eût aimé sa femme avec abandon, avec fougue, comme il a aimé ses maîtresses stériles; il aurait eu des enfants nombreux et la responsabilité de la famille lui eût donné cette ardeur au travail, cette activité qui manque tant à la jeunesse française. Mais il a pu s’amuser librernent, il a trouvé à tous les carrefours le plaisir sensuel qui s’offrait à lui, il en a usé et abusé sans arrière-pensée, sans responsabilité, sans charge pour l’avenir. Dès le lendemain de la récréation amoureuse il pouvait reprendre tranquillement son travail sans, se dire : j’ai un enfant de plus, il faut doubler mes efforts.

Et il continuait doucement son aimable existence, vivant plantureusement, dans la quiétude complète, sans préoccupation pour le lendemain, n’ayant à penser qu’à lui-méme, et he devant qu’à ses plaisirs et à ses excès les quelques tourments de sa joyeuse vie. ,

C’est quand il est glacé par tous ses calculs , absorbé par l’ambition, refroidi par l’abus des jouissances, revenu de l’amour comme d’un enfantillage charmant, mais qui est pour lui d’une autre époque, qu’il épouse et fait des enfants froidement, sérieusement, légalement, calculant au lit les charges de cette augmentation de famille comme il traite nne affaire au comptoir.

Et puis c’est tout.

S’il n’a qu’un enfant, la fortune ne sera pas partagée, voilà qui est clair ; et lui-même ne sera pas obligé de restreindre ses goûts par les nouvelles dépenses de la famille , ou forcé de travailler davantage et plus longtemps pour augmenter les revenus.

Dans les conditions actuelles de la propriété, avec l’application généralisée en France de la doctrine de Malthus , on peut dire , sans apparence de paradoxe, que la propriété est l’ennemie de la famille. N’est-ce pas pour transmettre la fortune intacte et ne pas la diviser que l’on se refuse plus d’un ou de deux enfants?

Avec un peu de réflexion on verrait que c’est là un faux calcul. On comprendrait que les enfants élevés, non pas avec l’idéal de ne rien faire et de vivre en paresseux, mais avec les habitudes du travail et l’ambition de faire soi-même sa place au soleil et une positition honorable dans le monde, sont des éléments de prospérité, non seulement pour la richesse générale, mais encore pour celle de la famille elle-même.

Et comment s’y prendre pour changer les aspirations actuelles, pour faire marier jeunes les Français? Doit-on modifier la législation de la propriété? Faut-il rendre le mariage obligatoire à un âge donné, comme le service militaire, ou l’instruction primaire?

A coup sûr ce n’est pas nécessaire. Il suffirait d’établir une loi de justice, d’empêcher que l’homme, en se jouant, pût faire des victimes avec les instruments de son plaisir; il fandrait que les malheureuses femmes n’eussent pas seules les charges et le déshonneur d’une faiblesse provoquée, et que la jeune fille, lorsqu’elle n’a pas eu la force de résister à ses passions excitées, enflammées par un homme

aimé,’ ne’ supportât pas tout le poids de la responsabilité et de la peine; il faudrait que l’homme fut, lui aussi, responsable de ses actes, et répondit de la vie qu’il a allumée dans le sein de celle qui; a' cu^ la faiblesse de croire à ses serments; il faudrait enfin que;ies]charges,[comme le plaisir, fussent partagées, et que l’œuvre des deux fut] soutenue et défendue par les deux.

La recherche]de la paternité seule corrigera la situation actuelle.

Alors l’iiommejpassionné se mariera. Parce qu’il est passionné il aura’des enfants^^sans'calculer, sans compter, entraîné par l’amour et la puissance du tempérament. Une fois nés, il faudra les faire vivre et l’on's’ingéniera à gagner pour tout ce petit monde, on sera plus actif, plus entreprenant, plus audacieux.

Et non-seulement la rechercbe de la paternité augmentera la population par le nombre des naissances , mais encore par la diminution de la mortalité des enfants des filles-mères, puisque le nombre des' filles-mères sera forcément réduit, et aussi par la diminution considérable des infanticides et des avortements.

Les statistiques sont assez terrifiantes pour que la population ait toujours devant les yeux son affaiblissement progressif, le tarissement de sa source'de vie. Ces terribles statistiques ont annoncé aux Françaisleur disparition comme race dans un délai relativement très court, par insuffisance des naissances. Dans tous les cas il est facile d’observer l’envabissement constant et régulier de notre sol raréfié d’hommes , par les races voisines qui ne trouvent pas chez elles les éléments de bien-être que l’on trouve chez nous.

Mais si les préjugés empêchent cette réforme d’être accomplie, si les parlements craignent de voter cette loi indispensable, si nous en sommes encore à considérer la femme comme un être inférieur, comme un hochet, un jouet à la disposition de tous, cherchons au (T moins à empêcher de mourir les enfants qui naissent.

Il faut sauver les enfants nés de pères et de mères trop pauvres pour être nourris'par,'eLix; les enfants des filles-mères qui sont en place et doivent gagner leur vie chez les autres; les enfants des prostituées , les

adultérins, les fruits d’une faute que Ton veut cacher. Sauvons-les, n’assistons pas les bras croisés à cette mortalité effroyable , qui le plus souvent n’est pas le simple effet des circonstances. La loi actuelle qui régit le service des Enfants Assistés est insuffisante; c’est par une bonne législation que l’on arrivera à réduire cette hécatombe effrayante pour les statisticiens, et navrante pour les gens de coeur.

Le service des Enfants Assistés est gouverné par un tel nombre de lois diverses, de décrets, de circulaires, qu’il est difficile, en vérité, de se reconnaître dans ce fatras, et qu’un administrateur pourrait au besoin diriger le service à sa fantaisie, car il est toujours possible de trouver, dans ce monceau, un texte à sa convenance. Il y a d’ailleurs certains services de province qui usent de ce procédé.

.Je publie les Rapports présentés par moi au Conseil général de la Seine et au Conseil municipal de Paris, au nom de la commission de l’Assistance publique, parce que l’on peut, en les lisant, suivre pas à pas toutes les difficultés que ces deux Assemblées ont rencontrées pour améliorer ce service ; parce que c’est en se heurtant constamment avec elles à une législation diffuse et incohérente que l’on peut voir nettement tous les empêchements que font naître l’absence d’unité de la loi, et l’innombrable quantité de textes. On pourra constater aussi combien, malgré sa générosité et ses tentatives d’amélioration , malgré sa réussite dans ses audacieuses créations , le Département de la Seine reste encore au-dessous de ses besoins réels.

Pour faciliter l’étude de cette question difficile et concourir à réaliser une réforme si nécessaire à la vitalité de la France, j’ai fait un rapide historique du service des Enfants Assistés, j’ai cité et discuté lès lois, décrets et circulaires qui le gouvernent, et relié entre eux mes Rapports par l’exposé des faits qui peuvent apporter une plus grande clarté. Enfin, après avoir énuméré les améliorations obtenues et les progrès à accomplir, je termine ce long travail par un projet de loi qui est comme le résumé précis de mes observations et de mon expérience.

Je serai largement récompensé de ma ténacité et de mon labeur si je puis contribuer à diminuer le nombre et les souffrances des innocentes victimes de la misère.

Paris, le 20 mai 1886.

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