PROJET DE COLONISATION ALGÉRIENNE POUR LES ENFANTS ASSISTÉS
Comme on vient de le voir, malgré les difficultés légales, malgré la pénurie d’argent, le Conseil général de la Seine, à force de soins et de revendications, obtenait des améliorations sérieuses. L’Assistance publique qui n’avait d’abord vu dans les investigations de l’Assemblée départementale, dans ses réclamations incessantes et quelquefois ses blâmes, que de la persécution de parti pris, finit par constater que les longs rapports, les critiques, les modifications demandées n’avaient d’autre but que le bien des enfants, et se jugeait en somme par l’abaissement du chiffre de la mortalité et la diminution du nombre des abandons.
Si le Conseil était sévère pour l’Administration hospitalière, il ne poursuivait pas avec moins d’acharnement les agissements du Ministère de l’Intérieur, les habitudes déplorables de certains départements, et les lenteurs du Parlement dans la réforme des lois, décrets et circulaires qui régissent encore les services des Enfants Assistés au grand détriment de leur existence.
Aussi ne tarda-t-elle pas à joindre ses efforts à ceux du Conseil général, et bientôt on put de concert non-seulement améliorer les services malgré le Code, mais encore, et aussi malgré lui, malgré les décrets, circulaires et règlements, faire des créations qui ne tarderont pas, les hommes de cœur l’espèrent, à servir d’exemple et de modèle que l’on doit suivre et copier.
La situation d’un grand nombre d’Enfants assistés de la Seine dans les circonscriptions de province, a frappé les gens trop rares au courant du service. Certains de ces enfants trouvent une famille dans la famille de leur nourricier, et grandissent entourés d’affection et de tendresse. Il n’en est pas ainsi pour tous, hélas, et je me demandais souvent si l’on ne pourrait pas donner aux infortunés qui n’avaient pas été favorisés par le hasard du placement, une compensation, en admettant toutefois que l’absence d’affection puisse en trouver une, qui leur rendit la vie plus facile et moins amère.
La pénurie d’Européens, et surtout de Français dans notre Franco Africaine, me fit penser que les malheureux que rien ne retenait sur le sol natal pourraient aller dans ce pays splendide faire souche, en bénéficiant des concessions de terre que l’on a distribuées si longtemps au hasard, bien souvent à de purs spéculateurs, plus souvent encQi’e à des incapables.
L’idée était loin d’être neuve, d’ailleurs ; cette combinaison avait été présentée par beaucoup d’esprits généreux, et par des économistes clairvoyants. Mais rien n’avait été sérieusement fait, et naturellement aucune tentative n’avait survécu. Je parlai de ma préoccupation à l’Assistance publique ; ma proposition fut repoussée avec politesse, mais avec une fermeté qui ne me permettait pas d’espérer un essai ... comment dirai-je?... loyal?... non, sincère, si le Conseil général adoptant mes vues lui en imposait l’application.
Cependant j’entretenais souvent mes collègues plus particulièrement versés dans les ques tions d’Assistance de l’utilité de la création d’une école professionnelle agricole en Afrique, j’insinuais doucement mon projet dans l’esprit de ceux qui m’entouraient ; beaucoup parmi eux étaient très favorables à cette idée. Un surtout, M. Lafont, aujourd’hui député, alors mon collègue au Conseil général de la Seine et au Conseil de surveillance, partagea la vivacité de mon désir de voir tenter cette création par nos services.
Michel Moring, administrateur aussi audacieux, qu’intelligent et habile, était devenu Directeur de l’Assistance publique. Il avait osé instituer l’expérience de l’alimentation artificielle à l’Hospice des Enfants assistés, malgré le verdict plus que sévère de l’Académie de médecine ; il avait eu l’habileté de faire accepter l’expérience par le
Conseil de surveillance qui d’abord avait été hostile. Je pensai qu’un homme de ce caractère, doué de son ambition de bien faire, que cet oseur accepterait de prendre avec nous la responsabilité de la colonisation Algérienne par les enfants de nos services. Un jour donc, de concert avec mon complice Lafont, je lui posai nettement la question en esquissant succinctement un plan d’organisation.
Lui-même refusa. On m’objecta pour la dixième fois l’échec de l’abbé Bruraauld qui, en 1852, avait fait un essai avec des enfants pauvres de Paris et des Enfants assistés de la Seine. On me parla d’un énorme dossier qui prouvait l’impossibilité de l’affaire, on n’avait pas présentes à l’esprit les raisons, mais elles étaient démonstratives. C’est alors que profitant de notre esprit d’initiative il nous proposa la création du service des Moralement Abandonnés dont l’inventeur, M. Brueyre, présent à notre conversation nous esquissa le plan. Cette tentative nous parut autrement audacieuse que celle que je proposais, et d’une application plus délicate. J’acceptai néanmoins annonçant toutefois que, malgré l’abbé Brumauld et son dossier, je ne renonçais pas à mon projet de colonisation.
Deux ans plus tard, une fracture grave m’immobilisa pour de longs jours. Malgré les refus successifs que j’avais essuyé j’étais toujours hanté par l’idée de colonisation Algérienne ; c’était une obsession. Pour remplir mes loisirs forcés je priai l’Assistance publique de me confier le terrible dossier concernant l’orphelinat de l’abbé Brumauld, et je le dépouillai d’un bout à l’autre.
Il me fut démontré que si la tentative de l’abbé avait échoué, c’était la faute de Brumauld. Mais il me fut démontré surtout que la seule raison sérieuse qui aurait pu faire abandonner le projet était écartée par l’essai lui-même; le dossier prouvait par les faits que les dangers de l’acclimatement n’existaient pas.
J’insistai alors avec plus d’ardeur, je donnai le résultat du dépouillement de ce fatal dossier que personne n’avait lu, Lafont m’aida dans cette campagne, et M. Brueyre, l’actif et habile Directeur du service des Enfants Assistés, sans la bonne volonté duquel rien ne pouvait réussir, ne tarda pas, ses informations prises, non-seulement à se ranger à notre avis, mais encore à s’enflammer pour la réussite de notre projet, et il en poursuivit avec nous l’exécution.
J’aurais proposé au Conseil général, comme quelques collègues me le conseillaient, la mise à l’essai de cette bonne œuvre, que probablement j’eusse obtenu gain de cause devant lui. Mais une organisation nouvelle établie par une administration qui ne croit pas à sa réussite, doit fatalement donner de mauvais résultats, et échouer piteusement. Mais du jour où l’organisateur du service dos Moralement Abandonnés, encouragé d’ailleurs par la réussite rapide de ce nouveau service, adopta notre idée, et considéra cette création non-seulement comme possible, mais encore comme devant donner des résultats brillants, c’est son expression, je n’hésitai pas à porter la proposition devant le Conseil général.
Dans la session de 1882, la 3° Commission ayant adopté mon projet, je fis en son nom la proposition que l’on va lire dans le rapport suivant sur les prévisions budgétaires du service des Enfants Assistés pour l’exercice de 1883.
RAPPORT
Présenté par M. Thulié, au nom de la 3“ Commission (1), sur le Service des Enfants Assistés
MES.siEuns,
Les enquêtes du Ministère de l’Intérieur, les vœux d’un grand nombre de conseils généraux de France, les objurgations des statisticiens qui constatent l’abaissement du chiffre de la population et l’effroyahlo mortalité de la première enfance, rien n’y fait, le service des Enfants Assistés est toujours régi par la même exécrable loi.
La question est connue, cependant; au Sénat et à la Chambre des projets ont été déposés, mais ils restent enfouis dans les cartons des Coumiis-
1. La troisième Commissioaf Assistance publique), est composée de MM. Bourneville, Président; Rousselle, Secrétaire; Cattiaux, Curé, Dubois, Forest, Ernest Hamel, Loiseau, Manier, Aristide Rey, Rouzé, Thulié.
sions, et les années s’écoulent, s’accumulent les unes sur les autres, les projets ne se discutent pas, ils paraissent avoir disparu de la mémoire de nos représentants.
Nous espérions que la Chambre nouvelle mettrait à l’ordre du jour cette question si grave, nous pensions qu’elle se hâterait de modifier une loi et des services dont l’organisation déplorable prive la France de tant d’enfants; c’était une illusion à ajouter aux autres. Les agitations stériles, les batailles de groupe à groupe, la lutte pour le portefeuille ont l’air d’absorber entièrement les forces, l’activité et les préoccupations de nos élus qui nous avaient promis les réformes utiles.
L’étude et la discussion d’une loi nouvelle sur les Enfants assistés ne peut cependant gêner aucune politique ou aucun parti, c’est un devoir humain sur l’idée duquel il ne peut y avoir aucune divergence.
Cette inertie, il ne faut pas l’oublier, est la cause indirecte de la mort de milliers d’enfants ; les disciples de Maltbus n’agiraient pas plus efficacement pour l’application des doctrines du maître.
A quoi devait servir cette enquête commencée, il y a près de cinq ans, par les soins du Ministère de l’Intérieur? De tous les départements, un seul a refusé de répondre, 36 ont demandé le maintien du régime actuel. 49 demandent la réforme de la loi. Est-il possible de dédaigner une manifestation d’opinion pareille? L’enquête est terminée depuis longtemps, pourquoi attendre?
Le Conseil général de la Seine n’a pas cessé de faire des efforts pour pallier les mauvaises dispositions de la loi ; il ne s’est pas écoulé d’année où il n’ait voté une amélioration, fait disparaître un abus, créé un service nouveau : acceptation des enfants à bureau ouvert, diminution du séjour à l’Hospice, amélioration des vêtures, augmentation des mois de nourrice, suppression des billets jaunes et des nourrices sèches, augmentation de plus de moitié des secours pour prévenir les abandons, création des Inspectrices des secours d’allaitement, reconstruction de l’Hospice, création de la nourricerie, etc., et enfin organisation du service nouveau des Enfants Moralement Abandonnés ; voilà ce qu’a fait le Conseil général élu, malgré la modicité de ses ressources et les charges énormes dont il est accablé, puisqu’il doit subvenir à lui seul à l’existence du quart des enfants abandonnés de France, de tous ces enfants que, grâce à la
doctrine actuelle du domicile de secours, on vient abandonner, à notre Hospice, de tous les coins du pays.
Votre 3° Commission croit que votre sollicitude patriotique ne se lassera pas, et elle vient vous proposer de mettre à l’étude un nouveau projet pour l’amélioration du sort de nos pupilles.
PROJET DE COLONIE AGRICOLE EN ALGÉRIE POUR LES ENFANTS ASSISTÉS DE LA SEINE
Vous le savez. Messieurs, le département de la Seine veut, avant tout, sauver la vie des enfants que des parents indignes ou misérables ne veulent plus garder. Non-seulement il exige que l’on accepte dans les services tous ceux que l’on présente, sans s’inquiéter du domicile de secours quand le secret est demandé, mais encore, il conserve volontairement à sa charge les enfants étrangers, ceux pour lesquels il n’y a ni recours, ni remboursement, ni rapatriement possible, les enfants belges, par exemple; il ne recule devant aucune dépense, et n’est guidé que par la question d’humanité. Le département de la Seine ne se contente pas, d’ailleurs, de conserver l’existence à ces enfants que l’application stricte de la loi actuelle eût pu tuer; le hut poursuivi, et souvent atteint, est de donner une famille à ces abandonnés ; soit que, cas trop rare, des citoyens sans enfants viennent en chercher dans nos services pour les adopter, soit que les nourriciers à qui on les confie s’attachent assez à nos pupilles pour les considérer et les traiter comme leurs propres enfants ; cet attachement est beaucoup plus fréquent qu’on ne pourrait le croire. Dans les cas les moins heureux, ces pauvres orphelins de fait ont trouvé, sinon des parents, au moins des camarades et souvent des amis ; la terre a un centre pour eux, c’est l’endroit où ils ont passé leur première jeunesse, le village où ils veulent être aimés et admirés, où leur émulation est née ; c’est par ce petit coin de terre qu’ils sont attachés à la patrie , qu’ils sont des citoyens, des Français. Enfermés dans un hospice, ils n’eussent été que des numéros. Au contraire, vivant de la vie de tout le monde, grandissant librement au milieu des enfants de leur âge, soumis aux mêmes devoirs et aux mêmes travaux, chacun d’eux est quelqu’un , et leurs souvenirs d’enfance ne leur rappellent pas les quatre murs d’une
prison i mais, comme pour tous les hommes de la campagne, les champs, les bois, la ferme, le village et ses habitants. Notre pauvre abandonné, s’il n’a pas une famille par le sang, s’en fait une par le cœur, il a un pays.
Voilà pour les intérêts moraux; voici pour les intérêts pécuniaires :
Dès l’âge de douze ans, comme vous le savez, dès que notre pupille travaille et que son labeur est rémunéré, une partie du petit pécule est soigneusement recueillie par le Directeur d’agence, placée à la Caisse d’épargne et augmentée chaque année des intérêts; quand, à sa majorité, l’élève quitte nos services dt prend la responsabilité de lui-même, il se trouve à la tête d’une somme qui, malgré sa modicité, le met encore au-dessus des enfants du village ayant une famille, car l’idée d’économie et de placement sur la tête de leurs enfants ne se présente même pas à l’esprit des parents à la campagne.
Tous ces efforts pour atténuer la misère des enfants abandonnés donnent de bons résultats; mais ne pourrait-on faire mieux?
Quand on jette les yeux sur les pays que l’on explore et que l’on découvre aujourd’hui ; quand on constate, en même temps que leur abandon, leurs immenses richesses inexploitées, quand on mesure par la pensée l’étendue des terres splendides où peut se développer, pour de longs siècles, l’ambition humaine sous toutes ses formes, quand on réfléchit au nombre des générations qui devront se succéder avant que toutes ces contrées si fertiles et si magnifiques soient mises entièrement en exploitation, on se demande, en vérité, quelle est cette folie qui pousse les hommes à s’entasser sur les mêmes points du monde, et à se combattre et s’exterminer pour y dominer.
Et je ne parle môme pas de ces parties de l’Afrique jusqu’ici inconnues dont les splendeurs se déroulent depuis trente ans sous les yeux du monde étonné; je ne pense qu’à nos possessions algéricijnes, si rapprochées de l’Europe, et cependant si lentement peuplées d’Européens; touchant pour ainsi dire à la France, et où se rendent des Italiens, des Espagnols, mais trop peu de Français.
Il serait cependant, je ne dis pas seulement heureux, mais absolument indispensable d’implanter de nos nationaux sur ce sol, des hommes de notre sang, nés dans la mère-patrie et imbus de nos traditions ; pour l’avenir de notre colonie il faudrait installer à côté des Arabes, des
Kabyles, des Italiens et des Espagnols, des Français de France; et serait-il donc impossible, en donnant des Français à la colonie, de donner en même temps une petite fortune à chacun de nos enfants abandonnés, aux enfants de la Patrie.
Je ne le crois pas, et le département do la Seine pourrait faire cette bonne action et donner ce bon exemple.
L’idée de coloniser l’Algérie par les enfants abandonnés et par les orphelins pauvres s’est naturellement présentée à beaucoup d’esprits. Le maréchal Bugeaud, le grand organisateur, n’avait pas seulement pensé à ce moyen de colonisation, il l’avait proclamé l’un des meilleurs et. s’était appliqué à aider la seule tentative faite. Plus tard, des théoriciens avaient repris l’idée do cet homme pratique; vers la fln de 1852, Édouard de Tocqueville publiait une brochure intitulée : Des Enfants trouvés et des Orphelins pauvres comme moyen de colonisation do l’Algérie. Cette brochure se terminait ainsi : « En résumé, il résulterait selon nous. « du plan d’ensemble que nous proposons, les avantages suivants pour « la société.
A l’intérieur :
« Elle accomplirait un grand devoir d’humanité;
« Elle ferait un acte de haute sagesse politique ;
« Elle réduirait sensiblement ses frais de justice criminelle et correc- « tionnelle;
« Elle répondrait au vœu de la Constitution et aux généreuses ten- « dances de notre siècle on ce qui concerne la prévoyance publique.