RAPPORT DE M. LE DOCTEUR PARROT
« Monsieur le Directeur,
« Désirant vous faire connaître les résultats obtenus à la nourricerie de l’Hospice des Enfants assistés, je crois devoir vous rappeler brièvement son origine.
« A diverses reprises, des médecins, justement impressionnés par le nombre considérable et sans cesse plus grand, des victimes du biberon et de l’industrie nourricière, avaient proposé la création d’établissements où les enfants seraient nourris au pis de la chèvre ou avec du'lait de vache vivant, c’est-à-dire sortant au moment même des mamelles de l’animal. Le docteur Chalvet, dans un travail publié en 1870, demandait que les nouveau-nés soumis à ce mode d’alimentation, fussent préalablement allaités au sein, pendant quinze jours au moins. Le docteur Coudereau exige deux mois.
« Le 24 février 1877, M. le docteur Tbulié lisait devant le Conseil municipal un rapport sur l’élevage normal de la première enfance, réclamé par deux de ses collègues, MM. Level et Asseline. Il y émettait le vœu, que l’Administration de l’Assistance publique mit en expérience l'allaitement artificiel, en l’entourant de toutes les données de la science actuelle. Malheureusement, l’Académie de médecine ne s’associa pas à ce désir et il n’y fut pas donné suite. La question ne devait être reprise qu’à la ün de 1878. A cette époque, M. Michel Moring ayant fait
une visite à l’Hospice des Enfants assistés, j’appelai son attention sur les nouveau-nés syphilitiques, admis en très grand nombre dans la maison, et presque fatalement condamnés à y mourir, après un délai d’ordinaire très court, puisqu’on était forcément conduit à les élever au biberon ; l’allaitement par une nourrice sédentaire étant impossible tout aussi bien que leur départ pour la campagne. Pour venir en aide à ces petits malades, une seule ressource nous était offerte; c’était l’allaitement direct au pis d’un animal. Le Directeur de l’Hospice, M. Lafabrègue, avec qui je m’étais souvent entretenu de cette déplorable situation et qui l’avait beaucoup méditée, séance tenante, proposa à M. Michel Moring, un plan de nourricerie, et lui montra dans le bois, un emplacement où elle pourrait être établie, yivement impressionné 'par ce qu’il venait de voir et d’entendre, M. Iq;’ Directeur de l’Assistance publique demanda là-dessus, l’avis d’une Commission composée de MM. les docteurs Bergeron, Blachez et Dujardin-Beaumetz, qui furent très favorables à cette idée. Le Conseil de surveillance de l’Assistance publique, par l’organe de M. Nicaise et le Conseil municipal, représenté par M. Thulié, opinèrent dans le même sens. La nourricerie était construite le l" juin de l’année 1881 ; le 24 elle recevait un certain nombre d’enfants et depuis cette époque elle n’a cessé d’en recevoir.
« Son installation vous étant bien connue, je n’y insisterai pas. Voici les résultats médicaux.
« Le but primitif était l’allaitement direct, immédiat, des enfants atteints de syphilis héréditaire; jusqu’ici, à un très petit nombre d’exceptions près, ce sont les seuls malades qui y aient été admis. D’abord, d’après l’opinion généralement admise et si vivement prônée par M. Boudard, nous avons eu plusieurs chèvres et une ou deux ânesses. Très vite l’expérience nous a appris que cette proportion devait être renversée. Aujourd’hui, nous avons complètement renoncé à la chèvre et notre écurie ne contient plus que des ânesses.
« Sans parler de la docilité relative des deux sortes d’animaux, je dirai simplement que dans notre étable, où les ânesses sont au nombre de cinq, elles se laissent téter au même moment par les cinq enfants que les filles de service présentent à leur pis, et cela dans un espace relativement restreint.
« Pendant cette première période du fonctionnement de la nourricerie, que je qualifierai volontiers de période d’essai ou d’éducation, par suite de tâtonnements inévitables en une semblable pratique, surtout par le défaut fréquent d’un nombre suffisant d’ânesses, les résultats, je n’hésite pas à l’affirmer, n’ont pas été aussi satisfaisants qu’ils le seront désormais. Toutefois, nous devons les considérer comme un véritable succès, et comme réalisant un progrès considérable dans la thérapeutique infantile; car, bien qu’il no s’agisse ici que d’alimentation, il faut remarquer que ceux qui l’ont reçue étaient tous malades ; que c’est à ce titre qu’ils y ont été soumis; et qu’elle a été liée à l’action des médicaments, car sans elle il eût été impossible de les administrer pendant un temps suffisant. ^
« Du 24 juin 1881 au 24 janvier 1882, reïïi un syphilitiques ont été allaités à la nourricerie.
« Six ont pris du lait de vache à l’aide du. biberon. Un seul, exceptionnellement fort, a pu être envoyé à la campagne guéri, cinq sont morts.
« Soit 83,33 0/0 de mortalité.
« 52 ont tété les chèvres . . | soit 82,69 0/0 de mortalité.
( 43 sont morts )
« 43 ont pris le pis de l’ànesse. ! soit 30,23 0/0 de mortalité.
( 13 sont morts)
« Tous les enfants ont été soumis à un traitement spécifique. Je les ai envoyés à la campagne, avec un certificat prescrivant de les élever au biberon, après avoir constaté : la disparition de toute affection syphilitique et le retour à leur poids initial.
« Les nouveau-nés qui entrent à l’infirmerie diminuent rapidement de poids, par le fait de la maladie, du traitement, de la privation du sein et du changement de milieu. Lorsqu’à un moment donné, la perte s’arrête, et que par un gain journalier et croissant, le poids du début est recouvré, la guérison peut être considérée comme certaine.
« La supériorité du lait d’ànesse sur ceux de vache et de chèvre, ressort manifestement de cet exposé; grâce à rullaitement direct au pis de cet animal, nous n’avons perdu que 30 0/0 de nos petits syphilitiques, alors qu’avant de le mettre en pratique, ceux que nous étions obligés de
recevoir à rinürmerie, mouraient presque sans exception. Pour expliquer ce succès dont je viens d’exposer la cause capitale, il faut faire intervenir un autre facteur, d’ordre très inférieur je l’avoue, mais que pourtant l’on ne peut négliger, se sont les soins très assidus des bonnes affectées au service de la nourricerie, et n’ayant chacune que deux enfants à soigner.
« Jusqu’ici tout cela n’a été fait qu’à titre d’essai: il faut que désormais cela passe à l’état de pratique permanente. Mais l’établissement actuel est insuffisant et nous sommes obligés de garder, soit à la crèche, soit à l’infirmerie, un certain nombre de syphilitiques qui y sont élevés au biberon.
« Je viens donc. Monsieur le Directeur, réclamer de votre sollicitude l’installation d’une seconde nourricerie, analogue à celle qui fonctionne actuellement, avec des dimensions à peu près semblables et dans son voisinage. Par elle, la mortalité déjà si amoindrie de nos petits syphilitiques s’atténuera encore.
« Je ne saurais terminer ce rapide exposé sans féliciter M. Lafabrègue pour la part si active et si efficace qui lui revient dans le succès de cette innovation. Je viens aussi vous signaler le zèle intelligent de la sœur qui dirige le service. C’est grâce à elle que j’ai pu recueillir des renseignements très précieux, et par lesquels toutes les questions de cette intéressante étude, peuvent être résolues avec une rigueur scientifique. Enfin les bonnes dont la tâche e.st très pénible et non sans danger, puisque l’une d’elles a contracté la syphilis, se sont entièrement dévouées à leur rude besogne, et nous leur devons nos félicitations et nos remerciments.
« Paris, CO 10 mai 1882.
« Signé : PARROT. »
Il est certain que le succès est trop heureux pour nous, et répond trop à nos aspirations pour que le Conseil général n’appuie pas très énergiquement la demande de M. le docteur Parrot. Au reste, ce succès est complet, on vient visiter la nourricerie, on vient de loin ; on admire les résultats obtenus et la facilité avec laquelle on fait téter les petits enfants.
Nous sommes loin du temps où l’idée de faire téter un nourrisson au pis de l’ânesse faisait rire aux larmes un membre de l’Académie de médecine qui faisait partie en même temps du Conseil municipal. A l’Académie, l’accès de rire de ce collègue se transformait en accès de colère injurieuse. Que dirait-il aujourd’hui devant le spectacle de l’enfant soutenu dans les bras de la fille de service et attaché au pis de l’ânesse qui se prête doucement à l'alimentation du petit malade.
Nous devons ces résultats au courage administratif de feu Michel Moring, le Directeur de l’Assistance publique ; il reprit une proposition du Conseil municipal que la Commission de surveillance de l’Administration hospitalière n’avait pas voulu accepter, et que l’Académie de médecine avait repoussé avec violence; nous les devons aussi au Directeur de l’Hospice des Enfants assistés, M. Lafabrègue, aux soins qu’il a donnés à la création de l’établissement, à son ingéniosité, à son ardent désir de faire le bien, à l’attention qu’il apporte à l’exécution des détails si minutieux du service et à la sévère application des ordres du médecin; on le doit enfin au docteur Parrot, dont l’éloge n’est plus à faire.
On croirait d’ailleurs que cette expérience, si décriée avant l’exécution, a la bonne fortune de trouver les meilleurs agents d’application ; il n’est pas d’éloges que le Directeur de l’Hospice ne fasse du dévouement, du zèle, de la tendresse même des dix filles de service qui ont la charge de nos vingt petits syphilitiques.
Voici le tableau comparatif qui donne le résultat du traitement des 101 enfants soignés dans le service de la nourricerie modèle :
TABLE.4Ü
AGE DES ENFANTS