LA SALLE D'ASILE
Deux détails m'ont particulièrement frappé dans les quelques visites que j'ai faites aux salles d'asile : l'ardoise et le crayon qu'à un certain moment de la journée la directrice, pour varier l'enseignement, met aux mains des enfants. Les petits tracent des lignes confuses, des enchevêtrements de tremblés dans lesquels ils entrevoient des merveilles; les grands cherchent à reproduire les objets qu'ils voient le plus fréquemment. Dans les pays de culture, les enfants dessinent des animaux; dans les pays maritimes, des bateaux et des ponts ; dans les pays démon tagnes, des cerfs- volants : partout l'enfant s'essaye à fixer l'homme avec son crayon.
Ce crayonnement sur l'ardoise a déjà son utilité; il pourrait donner de meilleurs résul-
tats si la directrice, possédant quelques notions de dessin, s'intéressait à ces embryons de croquis et pouvait les rectifier sur un ta^ bleau à la portée de tous.
Malheureusement, dans l'organisation actuelle des salles d'asile, la pratique du dessin reçoit un fâcheux contre-coup par l'aspect de sujets coloriés à Taide desquels est enseignée l'histoire sainte. Ces produits des fabriques de la rue Saint-Jacques, d'une médiocrité désespérante, enluminés de banales colorations, nuisent au résultat qu'on serait en droit d'attendre d'un tel enseignement par les yeux.
Images à réformer le jour où de grands artistes, apprenant qu'il existe un élément pour leur génie à s'adresser à de jeunes intelligences, sauront allier la simplicité à la grandeur.
Un peintre qui composerait des feuilles de sujets divers à l'usage des salles d'asile, c'està-dire des motifs visibles pour les yeux déjà si clairvoyants de l'enfant de trois ans, aurait fait une œuvre qui marquerait; mais il faut des esprits qui possèdent le sens x^opulaire et
soient capables do l'éveiller par le trait graphique et la coloration.
La plus petite parcelle de Beau perçue par l'enfant prédispose à la délicatesse, à la formation du goût ; aussi quelle importance attachait à la culture du goût Diderot, qui s'y connaissait !
« On est honnête homme ; on a l'esprit étendu, mais on manque de goût, » qui est« le sentiment du beau, du grand, du sublime, du divin, de l'honnête dans les mœurs, dans les ouvrages d'esprit, dans l'imitation ou l'emploi des productions de la nature. Il tient en partie à la perfection des organes et se forme par les exemples, la réflexion et les modèles. Voyons de belles choses; lisons de bons ouvrages ; vivons avec des hommes ; rendonsnous toujours compte de notre admiration, et le moment viendra où nous nous prononcerons aussi sûrement, aussi promptement, de la beauté des objets que de la dimension. »
Ces réflexions, adressées aux jeunes gens par Diderot, sont applicables en partie aux enfants. Les êtres complètement illettrés et les enfants voient do même ; les colorations
du prisme frappent leurs organes visuels comme un bel accord parfait réjouit nos oreilles. Mais ces désastreuses images qu'on offre au regard de l'enfant, ces « articles » coloriés destinés à l'exportation dans les colonies espagnoles, ne peuvent qu'empoisonner les sources du Beau dès le premier âge. La terrible i3lante du médiocre, qui couvre de si vastes champs dans la civilisation, prend facilement racine dans de jeunes esprits, s'étend à tous leurs sentiments et sera plus tard d'une difficulté extrême à arracher : cette fâcheuse graine qui germe toujours et donne naissance à tant de mauvaises herbes envahissantes, c'e^t aux premières images frappant la vue de l'enfance qu'on la doit.
On ne saurait donc trop le répéter aux hommes au pouvoir : — Choisissez pour inspecteurs des salles d'asile des inspecteurs qui aient le sens du Beau, et qui ne cesseront de récriminer que le jour où ces images corruptrices du goût seront mises de côté.
Il faudrait que de riants paysages donnassent tout d'abord une idée de la géogra-
phie : les modèles existent. Depuis longtemps les Japonais nous ont appris le secret des grandes lignes, des horizons développés, de la clarté, de la lumière.
Dans les cahiers à l'usage des salles d'asile, je voudrais que les portraits des hommes les plus marquants de la civilisation fussent mêlés à la représentation des grandes scènes historiques , non pas tant celles qui ont amené des massacres et des guerres que * celles qui ont hâté le développement de l'hu manité. Le grave et simple Holbein, le peintre vrai par excellence, a donné par ses crayons le secret à l'aide duquel peut èti**» rendue la physionomie humaine.
J'ai déjà traité cette question maintes Ibis, et je ne peux que répéter ce que je disais dans l'Histoire de r Imager ie populaire :
L'image, chez tous les peuples, même chez les sauvages, est le premier moyen d'enseignement. Une idole, dégrossie à coups de hache dans un tronc d'arbre, indique à ceux dont les lèvres murmurent à peine des sons humains que tel est le Dieu qu'il faut adorer.
Les Lorrains et les Alsaciens firent servir
l'image à une série de connaissances et d'enseignements divers. L'image enseigna le res- })ect dû au souverain, la mémoire à conserver de ses victoires et de ses conquêtes ; elle excita la piété des femmes en leur déroulant en une suite de tableaux la légende du Christ.
Il y avait, même dans ces pays voués au travail, des paresseux et des ivrognes ; les résultats de la débauche et de l'ivrognerie furent exposés dans une série de feuilles où Ja moralité se cachait sous l'enjouement. L'enfant prodigue fut une leçon constamment mise sous les yeux de ceux qui voulaient quitter les champs. Pour ceux qui aimaient à rire, l'image se fît plaidante et joyeuse.
Combien durent regretter alors de ne pouvoir lire les légendes explicatives de colorations si intéressantes ! Il s'en trouva certainement plus d'un déplorant son ignorance qui se dit : « Je veux que mes enfants apprennent à déchiffrer ces caractères ! » L'image poussa donc à l'étude de la lecture, la lecture à l'écriture.
Aujourd'hui encore, en face de nos dépar-
tements enveloppés du deuil de l'ignorance, c'est au même résultat qu'on devrait tendre.
Un éditeur intelligent serait celui qui, étudiant la carte où sont teintées les traces de rignorance, dirigerait les colporteurs dans les paj^s déshérités et activerait les progrès de l'instruction. Bonne action, bonne opération du même coup.
En 1867, dans vingt- huit départements, la moitié de la population ne savait ni lire ni écrire : c'est l'image qui sera le fil conduc teur de l'instruction.
Mais on ne peut s'appuyer sur l'imagerie actuelle. Les fabriques d'Epinal se sont jetées sur le Pied qui r'mue et autres semblables articles de Paris inutiles, pour ne pas dire dangereux.
Sans tracer de programme, je ne puis m'empêcher d'indiquer comment les Allemands comprennent l'image, le parti qu'ils en tirent et les artistes remarquables qu'ils emploient à cette mission.
Elle est difficile, la tâche de parler au peuple un langage qui ne soit ni pédantesque, ni trop visiblement enseignant.
Tel est le rôle de l'imagerie.
Nos pères regardaient, en songeant, ces estampes populaires, telles que le Tableau des âges, où , du berceau de l'enfant jusqu'au fauteuil du vieillard, gravitent et descendent les hommes accablés du poids de leurs passions. L'Argent était représenté sous des formes saisissantes dans d'autres planches. Le Travail, la Paresse avaient également mis en verve les burins des tailleurs d'images.
Ce sont de ces sujets éternels auxquels l'Art est toujours prêt à faire l'aumône de la moitié de son manteau.
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Avant la peinture aurait dû être traitée une autre question plus importante encore, celle de la musique, l'art auquel Platon accordait une place considérable dans sa République idéale.
La plupart des exercices des salles d'asile se font en musique. Les enfants prient en chantant, apprennent la numération à l'aide
(le mélopées; ils entrent dans la salle d'études en chantant, ils en sortent de même. Le travail est coupé par de petits chœurs intéressants \
Malheureusement la musique ne répond pas aux sonorités qu'il convient de faire entendre aux enfants, et le compositeur appelé à recouvrir de mélodie ces exercices, a fait preuve d'insuffisance.
Comme toutes les réponses se font en chœur, il importerait qu'un grand musicien eut étudié la simplicité des belles séquences du chant grégorien. Il en est ici de l'art musical comme de la peinture. Les compositeurs ignorent quelle belle mission les attend, celle d'enrichir l'entendement de l'enfant par des phrases musicales, sonores ri rhj^thmées comme les batteries de tambour qu'écrivit, dit-on, Lulli pour l'armée.
La forme musicale étant une de celles qui se fane et se démode le plus vite, ces batte-
1. Les travaux des champs, que toulc la classe répète en chœur avec des gestes imitatifs et d'autres petits drames simples et amusants, qu'a imagines M'n^ iMaric Pape-Carponticr, paraîtraient plus ingénieux encore si le compositeur avait été à la hauteur de sa mission.
ries de tambour sont restées l'œuvre qui sauvera le nom de LuUi de l'oubli. Il en est (le même pour le plain-chant. Bien des mélodies profanes, dont le brillant succès semblait impérissable, ont déjà disparu quand subsistaient à travers les siècles ces admirables séquences du moyen âge si majestueusement carrées qu'on ne peut se les imaginer sous une autre forme.
L'enfant a le sentiment du simple, par la raison que ses sensations sont simples. Il faut lui donner à chanter des mélopées simples et savantes à la fois. Du jour où son oreille percevra des harmonies fondamentales et justes, elle repoussera plus tard les chansons triviales. La musique éveille la justesse de l'oreille, le dessin celui du regard; l'esprit suivra naturellement la même voie.
Mais il faut s'adresser à la fois aux plus grands poètes, aux plus grands compositeurs, aux plus grands peintres, à ceux qui ont retrouvé la naïveté au fond de la science et ont réuni l'une et l'autre dans une môme fusion.
Je n'ai jamais souhaité devenir compositeur qu'en lisant certains vers de Victor Hugo sur les enfants.
Cette poésie vit pourtant par elle-même et contient sa propre musique intérieure, touchante et solennelle ; il semble même qu'en lisant ces vers on entende en soi des mélodies discrètes ; mais c'est à cause même de leur sérénité et de leur grandeur qivil eût fallu, pour les vulgariser, un artiste doué des tendresses de Haydn.
Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris ; son doux regard qui brilli'
Fait briller tous les yeux.
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,
Innocent et joyeux.
Gomme l'éducation se modifierait si les enfants des écoles , au lieu de répéter des • l)analités, entraient en classe en chantant de telles odes !
Quelquefois, nous parlons, en remuant la flamme. De patrie et de Dieu, des poètes de l'âme
Qui s'élève en priant.
L'enfant paraît. Adieu le ciel et la patrie. Et les poètes saints ! La grave causerie
S'éteint en souriant.
Je voudrais, pour parler aux enfants, les *i:rancls préceptes de morale rehaussés de toute la pourpre de la poésie, des odes semblables à l'imitation du Psaume suivant, de Malherbe :
La gloire des méchants est pareille à cette herbe Qui, sans porter jamais ni javelle ni gerbe, Ooît sur le toit pourri d'une vieille maison : On la voit sèche et morte aussitôt qu'elle est née,
Et vivre une journée Est réputé pour elle une longue saison.
De telles litanies, vulgarisées dans l'instruction, modifieraient certainement les mœurs et contribueraient à la régénération sociale.
N'est-ce pas une prière touchante que celle qu'adresseraient les élèves en terminant la journée?
Seigneur ! préservez-moi^ préservez ceux que j'aime, Frères, parènts, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur I l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants !