LA MÈRE
De quoi riiumanité ne se plaint-elle pas ? De l'homme, de la femme, de la création, du cours des saisons, de la vie, de la mort. Rien n'échappe à l'esprit de dénigrement de l'homme. Dans tout fruit il cherche le ver. Il est même des peuples qui pleurent à la venue d'un enfant. A quoi bon, disent-ils, condamner de pauvres êtres à labourer sans cesse une vallée de misères ?
De' perpétuelles inquiétudes, d'amères négations forment le lot de la plupart des hommes. Ils raillent les peuples à l'état sauvage et s'insurgent contre la civilisation ; ils courent après l'argent et maudissent la fortune ; ils briguent les honneurs, ils atta- ({uent les ambitieux.
Voyage, repos, scepticisme, croyances, tout cela est -sujet à de vives controverses.
Ni l'amour, ni l'amitié ne sont épargnés, ni la jeunesse, ni l'âge mùr, ni la vieillesse.
Ce irest qu'une plainte sur la terre, plainte incessante, douloureuse et insupportable, s'il n'était une chose qui échappât aux récriminations humaines, la maternité.
Une femme mère fait oublier à l'homme^ ses déceptions, ses inquiétudes. Seule elle apporte quelque soulagement aux tourments d'un être qui se forge sans cesse ses propres soucis.
C'est pourquoi la mère a été sanctifiée dès la plus haute antiquité.
Les philosophes, lorsqu'ils parlent de la mère, perdent de leur austérité naturelle. C'est sur la mère que s'a])puient les fondateurs d'empires; c'est à elle que s'adressent les moralistes et les réformateurs qui cherchent à rendre l'humanité meilleure. En l'honneur de la mère les poètes chantent de glorieux hosannah, et composent des litanies qu'on pourrait croire adressées à la divinité.
Quand les hommes pâlis par l'étude évoquent le passé pour oublier leurs fatigues, c'est l'image, de leur mère qui rassérène leurs fronts, et la science qu'ils ont acquise avec tant de peine, ils lui en reportent l'hon-
neur. « Les hommes supérieurs, dit un historien, sont tous les fils de leur mère; ils en reproduisent l'empreinte morale aussi bien que les traits. »
Ces hommages, les femmes en sont ghjrieuses ; elles savent que, malgré leur faiblesse, elles comptent dans la vie de Fhomme. Fi ères, elles sentent la vérité de cette parole d'une des leurs : « Une mère qui élève bien ses enfants fait plus pour la moralité humaine que tous les livres du monde j voilà qui ennoblit singulièrement et relève sa mission. »
J'aurai toujours devant les yeux un petit tableau d'une des dernières Expositions.
Dans le salon carré, sous une immense bataille, était caché un cadre grand comme la main, dont peu de gens, je crois, s'inquiétèrent.
La curiosité du public se tournait plus volontiers vers la fusillade, les blessés et les mourants, d'une si parfaite réalité qu'on croyait presque assister à une représentation du Cirque-Olympique.
A côté de cette bataille était un fameux portrait, celui de M. Pepinster, bourgmestre flamand, peint de grandeur naturelle et tenant une tabatière à queue de rat : tabatière traitée avec un art tellement merveilleux qu'elle valut à son auteur la grande médaille d'or de l'année.
Faisant face au bourgmestre à la tabatière, on voyait un tableau intitulé le Secret, qui conquit la faveur du public distingué. Il ne s'agissait rien moins que d'une jeune femme de chambre écoutant à la porte avant de porter une lettre qu'elle tient dans la main. Ce qui se passait dans la pièce voisine était un secret que l'artiste avait fidèlement gardé, et les connaisseurs qui firent le succès de ce petit drame en surent le plus grand gré au peintre : aussi fut-il décoré à l'issue de l'Exposition.
Tels furent les trois succès considérables de l'année 186.. La critique émit unanimement l'avis que l'école française était en progrès considérable ; mais personne ne songea au petit tableau modeste éclipsé par ces œuvres triomphantes.
Dans un berceau, un enfant de quelques mois levait les yeux vers un hochet qu'agitait à ses côtés une petite fille.
Ce motif n'attirait pas les connaisseurs et il était difficile, en effet, àla critique d'entrer dans des développements particuliers à propos d'un drame si simple , le profond étonnoment d'un enfant emmaillotté !
Le hochet à grelots apparaissant aux yeux de l'enfant lui paraissait un objet d'une nature si particulièrement fantastique que dans son cerveau se dessinait un immense point d'interrogation. — Qu'est-ce cela?
Le peintre, par un de ces bonheurs que trouve si rarement le pinceau, avait reflété le point d'interrogation dans les yeux de l'enfant. Cette expression de regard si délicate à traduire en peinture, l'artiste qui l'avait rendue sensible se nommait Anker.
La race germanique, qui d'habitude n'est pas douée de puissantes colorations, les rem-