‹ Les enfants d'Édouard, ou, Le cinquième commandement de DieuChapitre 1 sur 31 · LA GUERRE DITE DES DEUX ROSES · texte numérisé non relu

LA GUERRE DITE DES DEUX ROSES

Pour donner à de jeunes lecteurs une intelligence plus complète des caractères et des faits historiques qui forment la base de cet ouvrage, il nous a semblé indispensable d'offrir ici un précis de la guerre des deux Roses, de cette lutte impie qui a laissé une longue traînée de sang dans les annales de l'Angleterre, et qui a fourni plus d'une catastrophe aux drames de Shakspeare.

Sous le règne de Henri YI, monarque sans

autorité, faible jusqu'à l'imbécillité, et qui ne

â pp.Écrs iiisToinouE.

(loniKiil qd'un Irislo relief à la maison de Lancastre, la maison d'York, représentée par Richard, qui descendait d'Edouard III, tant du côté paternel que du côté maternel, entreprit de faire revivre ses droits légitimes à la couronne d'Angleterre.

Richard portait dans ses armes une rose blanche, tandis que Henri VI portait dans les siennes une rose rouge.

De là, cette guerre des deux Roses, suite de crimes et d'horreurs qui surpasse tous les forfyits de la malheureuse famille d'Atrée, et laisse loin derrière elle les barbares atrocités de l'histoire du Bas-Empire. Cette guerre ne dura pas moins (le trente ans; elle détruisit presque toute la noblesse anglaise , et fit périr un million d'hommes.

Mais ce qu'il y eut de plus hideux dans cette longue tuerie, c'est que, durant plusieurs générations, deux familles nombreuses s'entr'égorgèrent, soit en bataille rangée, soit par l'assassiiinl , pour soiileiiir \ouv légitimité, sans

qu'aucune dos doux \n\[ nni\or à la deslrudion décisive de l'autre, dont (luoique membre se relevait toujours pour recommencer la lutte, détrôner son rival et régner jusqu'à ce qu'il fût détrôné à son tour. Il périt dans ces querelles criminelles quatre-vingts princes du sang, presque tous jeunes, car la vie des mâles était de bien courte durée dans ces familles. Les femmes, qui avaient de plus longs jours parce que l'ambition n'en décidait point autrement, avaient le temps de voir leurs fds massacrés par leurs neveux, et ces derniers par d'autres neveux ou des oncles, assassinés bientôt eux-mêmes par quelques parents aussi proches. On n'a donc pas exagéré quand on a dit que ce fut la plus horrible des guerres civiles, celle des parents contre les parents et des hommes faits contre les enfants au berceau.

Richard d'York était dissimulé comme le sont presque toujours les ambitieux. Ses actes viendront bientôt conftrmer ce jugement. Tournant déjà ses regards vers le trône, il cache son

4 PUKCIS IIISTomulE.

(lessein jusqu'à ce que rincapacité «le Henri VI ou l'imprudence de ses ministres lui offrent une occasion de saisir cette brillante proie. Il avait été, pendant cinq ans, régent de France, mais il avait du changer ce commandement qui flattait son orgueil contre le gouvernement de l'Irlande. Blessé au cœur de ce changement, qu'il avait subi comme un affront, et regardant dès lors le duc de Somerset, qui l'avait supplanté, comme un rival qu'il fallait vaincre, il chercha, par ses manières affables et par sa magnificence, à conquérir l'atTection des Irlandais.

Avant d'éclater, il prépare sourdement les esprits à la révolution qu'il médite. Au lieu d'attaquer de front le faible Henri YI, il commence^ par s'en prendre aux ministres, qu'il accuse de gouverner mal les alTaires de l'État. Son crédit s'accroît insensiblement à tel point, qu'il fait exiler comme accusé de haute trahison le duc . de Suffolk, premier ministre, qui bientôt reçoit la mort de la main même des partisans de l'ani bilieux Richard ('2 mai I /i50).

IMŒCIS IIISTOlUUt'i:. 5

Ce tragique événement devient le signal de la guerre. Le jTarti de la Rose blanche lève le masque et se déclare. jMais le duc de Somerset, le pl"ÏÏS proche parent du roi Henri VI, et depuis longtemps le rival de Ricliard d'York, déconcerte un moment son entreprise par ractivité avec laquelle il met l'armée royale sur un pied respectable. Richard alors se retire dans ses terres. Mais deux ans plus tard, apprenant que Henri VI a perdu dans une maladie ce qui lui restait d'un esprit très faible, il se met à renouer lefd de ses intrigues, reforme son parti, gagne le peuple, et se fait nommer Uculcnanl et prolecleur du royaume, avec la faculté de convoquer ou de congédier à son gré le parlement.

Henri VI était dépouillé de son pouvoir. Mais la reine, IMarguerite d'Anjou, l'une de ces femmes fortes qu'on rencontre de temps en temps dans l'histoire, s'indigne de cette usurpation, enlève l'administration du royaume à l'and)!tieux Richard, et le contraint de se jeter dans le parti de la guérie.

(> PllÉCIS lilSTor.iULE.

La Kose rouge, outre Henri VI, îMarguerite et Somerset, comptait sous sa bannière les trois fils de cet illustre ministre, tous dignes de leur nom, et deux frères utérins du roi, l'un Edouard, comte de Richmond , l'autre Gaspard, comte de Pembroke ; Onfroy Staflord, duc de Buckingham, arrière-petit-fils d'Edouard III; les comtes de Northumberland , de Dorset, de Willshirc ; les barons de Glillord, de Ross, delhorod, et d'autres grands seigneurs du royaume.

A la tète du parti de la Rose blancho iiiatchait Richard, duc d'York, et Edouard, comte de MaiTli, son fils , si semblable à son père , que l'âge seul pouvait les faire distinguer l'un de l'autre. Venaient ensuite le comte deWestmorelaiid, beau-père de Richard, Jean de .Mowbray, duc de Norfolk, Richard de Nevil , comte de Salisbury, et le comte de Warwick , son fils , que ses libéralités faisaient chérir du peuple et des soldats, Thomas de Courtenai, comte de Devonshire, le baron de Cobham , et beaucoup d'au! res gcntilshonniics anglais.

l'UECIS UISKUîlUUi:. 7

Les deux partis eurent une première rencontre près de Saint-Albans (22 mai 1455). Le duc de Somerset fut tué. Le roi Henri Vf, blesse au cou, resta prisonnier de Richard, qui, continuant son rôle hypocrite, lui fit faire dans Londres une entrée triomphale, et lui prodigua plus que jamais les démonstrations de l'obéissance et de l'adection.

Cependant Richard avait repris le titre de protecteur, mais il ne le garda pas longtemps, grâce à la fermeté de Marguerite d'Anjou , toujours digne d'elle-même et de la couronne. Elle reprit le pouvoir, et le parlement cassa le protectoiat de Richard (25 février 145C). Richard païut descendre sans regret de ce poste élevé, et ses amis imitèrent sa retraite. Deux ans après une scène solennelle d'apparente réconciliation réunissait dans l'église Saint -Paul les partis des deux Roses ; mais la haine et l'ambition fermentaient toujours au fond des coeurs.

Ces passions font de nouveau explosion.

Warwick entre dans la capitale le 2 juillet l 'iCtO.

8 PHÊCIS mSïOHIQUE.

Le roi, trahi par un de ses lords, est investi dans son camp près de Northampton. Beaucoup de ses défenseurs succombent en combattant, notamment le duc de Buckingham. Henri est reconduit prisonnier à Londres. La reine parvient à grand'peine à trouver un refuge dans les montagnes d'Ecosse.

Ce coup de main laissait le champ libre à Richard. Il revient prendre possession du pouvoir, se rend dans la salle des séances du parlement, porte insolemment la main sur le trône, et manifeste enfin par quelques propos audacieux la pensée de toute sa vie. Puis s'asseyant sur le trône royal, sans demander l'aveu de personne, il prononce ces paroles qui ne permettaient plus le moindre doute :

« Vous savez, dit-il, qu'on a usurpé sur mes ancêtres le trône où je viens de m'asseoir, et vous n'ignorez pas par quels crimes ceux qui l'occupent depuis soixante ans, s'en sont mis en possession. Henri IV trempa ses mains dans le sang (le Richard II ; Henri V lil mourir mon père

PIIÉCIS lIlSTOlUgUK. 9

Tant que la maison de Lancastre n'a fait tort ([u'à moi et aux miens, je m'en suis cru dédommage

jiar riionneur qu'elle a fait à la nation J'ai

peu regretté d'être roi, lorsque vous en aviez un, (|ui , au droit près, méritait de l'ôtre. Mais aujourd'hui qu'un faible héritier de cet heureux usurpateur me retient une couronne et perd des conquêtes qui vous ont coûté tant de sang, je serais indigne de celui de tant de rois qui coule dans mes veines, si, pour renouveler leurs conquêtes, je ne prenais enfin la couronne. Aidezmoi à en soutenir le poids, j'en partagerai avec vous les douceurs. »

En entendant ces paroles , le parlement gardait un morne silence. Richard s'en aperçut :

— Pensez-y, dit-il hvusquemeut, j'ai pris wun parti.

Enfin, le parlement, avec l'assentiment du roi , reconnut comme légitimes les droits de la branche d'York. 11 fut décidé que Henri VI, fantôme de roi, qui avait porté le sceptre pendant trente-huit ans, le conserverait jusqu'à sa mort,

10 PRÉCIS lllSTülUULE.

et qu'en attendant , Uichanl, lecounii pour sou

successeur, gouvernerait le royaume.

L'intrépide Marguerite, sommée de ratifier cette convention , fit cette fière et royale réponse à l'envoyé de Henri VI : « Allez , j'ai toujours obéi au roi; mais dans l'affaire dont il s'agit, il me saurait un jour mauvais gré si je lui avais obéi. »

Aussitôt elle se mit à la tête de vingt mille hommes pour soutenir son refus et livrer bataille à Richard, qui mourut percé de coups dans les champs de Wakefield [ 1 46 1 ).

Victorieuse, Ja reine marche vers Londres pour délivrer le roi son époux. Elle rencontre War- Avick près de Saint-Albans -, elle goûte le plaisir de voir fuir devant elle ce héros du parti d'York, ce chef si redoutable , et de rendre à son mari , sur le champ de bataille, sa liberté et son autorité. Le seul fruit des victoires de la reine fut de pouvoir se retirer en sûreté. Elle alla dans le nord de l'Angleterre fortifier son parti , que le nom et la [)re8cnce i\n roi rendaieni (Micore plus considérable.

IMIIXIS IIISTOUIQLJE. dl

Cependant Warwick, maître dans Londres, lait assembler le peuple, et lui propose d'élire pour roi Edouard, comte de Mardi, et fils aîné de Richard. Le peuple, toujours docile en certaines occasions, proclame roi le jeune prince sous le nom d'Edouard IV et prononce la déchéance de Henri YL A cette nouvelle, Marguerite rassemble dans le nord de l'Angleterre une armée de soixante mille hommes, et s'apprête à tenter de nouveau le sort des batailles. A\'arwich conduit son jeune roi à la rencontre de l'armée de la reine , à Towton , aux confins de la province d'York. C'est là que pendant deux jours (22 et 23 mars 1461), sous une neige épaisse, les deux partis se disputent la victoire avec une fureur peu commune , même pendant les guerres civiles. Enfin les soldats de la Kose rouge sont enfoncés de toutes parts et précipités dans les eaux du Cork. Trente-huit mille hommes trouvèrent la mort dans cette sanglante bataille , dans laquelle le jeune roi, digne enfant de la guerre civile , avait défendu de faire quartier-.

i2 PRÉCIS HISTOUIQÜE.

L'un des premiers actes du roi Edouard IV fut de faire enlever des murs d'York la tête de son père pour y placer celles des généraux ennemis. Dans le cours de ces guerres barbares, chaque paiti exterminait tour à tour, par la main des bourreaux, les principaux prisonniers. L'Angleterre était un vaste théâtre de carnase, où les échafauds étaient dressés de tous côtés sur les champs de bataille.

Le parlement, assemblé sept mois après cette boucherie, confirma l'élection d'Edouard IV, déclarant illégitimes les huit règnes précédents, et révoquant les concessions faites pendant toute cette période. Des bills de proscription furent lancés contre le roi Henri YI , contre la reine Marguerite, le jeune Edouard et tous les partisans de la Rose rouge. Il y eut un luxe etïrayant de supplices et de confiscations. C'est ainsi que procèdent toujours les guerres civiles.

L'infatigable Marguerite ne se rebute point. Mal secourue en Ecosse, elle passe en France, où Louis XI commençait alors son règne. Avec

piiLcis iiisToiuoLi:. i;{

une modiciue somme de deux mille écus que lui prèle ce prince, elle lève deux mille hommes d'armes qu'elle conduit en Ecosse. Après une (empète essuyée , elle gagne le rivage de l'Angleterre; elle y assemble des forces, et fait un nouvel appel au destin des batailles, ne craignant plus d'exposer alors sa personne, et son mari, et son fils. Vaincue d'abord à Hedgley-Moor, puis à Exham, toutes les ressources lui manquent après cette double défaite. La fuite seule lui est permise. Elle fuit donc avec son fils et se retire en Ecosse, où l'attendaient des aventures qui ont tout le merveilleux du roman. Le roi Henri VI, guidé par sa mauvaise étoile , rentre sous un travestissement en Angleterre, est reconnu, arrêté, conduit à Londres les jambes liées sous le ventre de son cheval , et renfermé pour la troisième fois dans la Tour de Londres (juillet 1 465).

Le jeune Edouard IV, mis sur le trône par les mains de Warwick , délivré par lui de tous ses ennemis , maître de la personne de Henri , commençait à jouir d'un règne paisible. Mais relui

ïi l'KÉGIS 1IISTU15IULE.

qui l'avait fait roi devait aussi le détrôner. Tandis que Warwick, qui lui servait de père, était passé sur le continent pour négocier le mariage de ce prince avec Bonne de Savoie , le roi , conduit fortuitement par la chasse à Grafton , voit la jeune Elisabeth Woodville, veuve de sir John Gray, s'éprend de ses charmes, et l'épouse en secret.

Mais quand quelques mois après, Edouard vient déclarer ce mariage dans un conseil général des pairs , Warwick, indigné de cet acte , qui rend inutile son ambassade sur le continent , devient le chef d'un parti puissant qui ne tend à rien moins qu'à remettre Henri VI sur le trône. Croyant qu'il y avait plus de gloire à faire des rois qu'à régner, cet homme aussi artificieux qu'intrépide, séduit le duc de Clarence, frère du roi, prince inquiet, remuant, non moins iirité que toiîtc la cour du crédit de la reine et de la puissance dévolue à toute la famille W oodville.

Bientôt, par relTcl du hasard ou par suite des intrigues de Warwick, ce comte eut en son pou-

PlltCIS llISTOlllgLE. JS

voir la personne du roi, dont il étiiit devenu l'ennemi irréconciliable. 11 tenait ainsi deux rois sous les verroux. Tandis que les deux rois rivaux, Edouard IV et Henri \l étaient prisonniers de riiomme qu'on- appelait le faiseur de rois , sir HnmphreyNevil, qui, depuis la défaite d'Exham, vivait dans une caverne sur la rivière de Derwent, déploya la bannière de la Rose ronge dans les marclies de l'Ecosse. Warwick, par un étonnant revirement de politique , marcha contre le parti des Lancastriens, le battit, lit tranciier la lôte à Humphrey Nevil, et rendit la liberté à Edouard IV, à la suite d'un traité particulier. Le duc de Clarence et son beau-père présentèrent dans un conseil de })airs une justification qui parut satisfaire le roi. Une amnistie générale fut proclamée. Edouard fiança sa fille , âgée de quatre ans , au jeune comte de Northumberland, qui fut créé duc de Bedford.

A la suite de quelques nouveaux motifs de défiance, Çlarence et Warwick, d'accord avec les lïif contents du Lincolnshire, piirent de nou-

Jl> PHÊCIS IIISTOIUQLE.

veau les armes au commencement de 1 470 ; mais cette fois ils n'eurent d'autres ressources que de s'embarquer précipitamment pour la France, où ils trouvèrent Marguerite d'Anjou , dont -ils avaient détrôné le mari. Le malheur et le désir de la vengeance rapprochèrent ces ennemis. Edouard , prince de Galles , fils de Marguerite et de Henri VI, épousa Anne Nevil, seconde fuie de Warwick; on convint que Henii VI serait replacé sur le trône, et que, dans le cas où la descendance viendrait à s'éteindre, la couronne appartiendrait au duc de Clarence , fus légitime du duc d'York.

Warwick descend à Darmouth avec le duc de Clarence et quelques troupes (13 septembre 1470). Son armée grossit à mesure qu'il avance. Bientôt il a sous ses ordres plus de soixante mille hommes. Il défait Edouard IV à Nottingham et le contraint à aller demander un asile dans la cour de son beau-frère, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, tandis que la reine, son épouse, se réfugie, avec sa mèVe et ses (rois filles, <lans

PRÉCIS llISTOlilQL'i:. 17

le sanctuaire de Westminster, où elle donne le jour à un fus. Henri VI, tiré de prison , remonte sur le trône, et quelques jours après, le parlement déclare Édouaid IV usurpateur, transporte la couronne à la descendance mâle de Heni'i VI , et à défaut de cette descendance au duc de Clarence. Pendant la minorité d'Edouard, fds de Marguerite, le duc de Clarence et Warwick de- \A\enlGire protecteurs du royaume.

Clarence ne s'était brouillé avec son frère que pour lui succéder; aussi tout en contribuant à remettre Henri VI sur le trône, se rapprochait-il secrètement d'Edouard. Celui-ci débarqua le 14 mai 1472, avec quinze cents hommes \e\es dans les Pays-Bas, déclarant qu'il venait seulement réclamer l'héritage du duc d'York, son père, que le duc de Clarence s'était fait adjuger. Il arbora la plume d'autruche que portaient les partisans du prince de Galles, fils de Henri VI, et fit crier par les siens loufjue vie au roi Henri! Mais dès qu'il se sentit en force, il ne garda plus de ménagements et prit le titre de roi.

18 PllÉCIS IIISTOUIQÜE.

Warwick marche aussitôt pour le combattre ; mais Edouard évite sa rencontre, se présente devant Londres, est introduit dans cette cité par une poterne, et se voit maître de la personne de Henri Yl, son rival. Mais Warwick, secondé par lord Montagne, est venu se poster à Barnet non loin de Londres. Il sait que Marguerite, harcelée par sa mauvaise fortune, arrive enfin avec des ti'oupes pour délivrer son époux. Désirant avoir tout l'honneur de la victoire, il livra bataille aux troupes d'Edouard (12 avril 1472). On se battit avec acharnement de part et d'autre ; l'armée de Warwick paraissait devoir l'emporter ; mais la trahison de Clarence qui passa au parti de son frère avec un corps de douze mille hommes, et l'horreur qui fit confondre le soleil que portait ce jour- là dans ses armes le parti d'Edouard avec l'étoile rayonnante du parti opposé, entraîna la perte de la bataille. Warwick y périt avec son frère.

Le jour même de cette bataille, Marguerite et son fils debaicpiaicnt à Plymoulh avec un corps

ruLcis iiisTuiiiyLi:. 19

trauxiliaires fiançais. Quand elle apprit la nouvelle de la détaite de son parti, elle se mit en marche pour rejoindre les comtes de Pembroke et d'Oxford, qui levaient des troupes chez les Gallois. Les bords de la Saverne et le parc de ïewkesbury furent le champ de sa dernière bataille. Elle commandait elle-même ses soldats, menant de rang en rang le prince de Galles son iils. Le combat fut opiniâtre; mais enfin la victoire demeuia à Edouard IV (4 mai 1472).

La reine et le jeune prince son fils furent faits prisonniers. JMaiguerite fut conduite à la Tour de Londres où était le roi son mari ; elle était réservée pour orner le triomj)he du vainqueui". Quant à son jeune fils, amené dans la tente d'Edouard IV, celui-ci lui adressant insolemment la parole :

— « Qui vous a rendu assez hardi, lui dit-il, pour entrer dans mes États ? »

— a Je suis venu dans les États de mon père, répondit le prince de Galles, avec une ficrié ingénue, je suis venu i)()ur le venger,

20 PllÉClS lllSTOlUUUi:.

et pour sauver de vos mains mon héritage. »

Irrité de cette réponse intrépide , le cruel Edouard le frappa de son gant à la joue. Les historiens disent que les propres frères d'Edouard, Clarence et Glocester, accompagnés de quelques seigneurs, tombèrent comme des bétes féroces sur le prince de Galles et le tuèrent lâchement à coups d'épée.

Edouard IV fit ensuite son entrée dans la capitale. Bientôt on annonça la mort de Henri VI ; on répandit le bruit que le chagrin l'avait tué, mais c'était bien plutôt le poignard de Glocester. Marguerite resta prisonnière p^endant trois ans, juscpi'au moment où Louis XI, roi de France, paya 50,000 écus pour sa rançon. Des victimes furent immolées au nouveau roi. Le duc de Somerset, un lord, six chevaliers, sept écuyers, furent enlevés des églises qui leur servaient d'asiles, et périrent sur l'échafaud. Le cadavre du duc d'Kxcter, airière-petit-fils do Jean de Gand, fut trou\('' flottant sui- la mer entre Douvres et Galais, Le comte de Pembroke, frère

PHKCIS IIISTOI'.IQI K. 21

Utérin de Henri VI , sYK'hai)pa du pays de Galles, avec son neveu, le comte de Richmond : tous deux trouvèrent un asile inviolable dans les États du duc de Bretagne. C'est de là que partira la foudre qui doit écraser la maison d'York.

Ce fut ainsi qu'après plusieurs batailles sanglantes et les plus étonnantes vicissitudes, le chef de ,1a Rose blanche se plaça sur le trône d'Angleterre, sans compétiteur apparent. Le fils aîné d'Edouard IV, né dans le sanctuaire de Westminster, pendant son exil, fut créé prince de Galles et reconnu comme héritier présomptif de la couronne. Désormais le roi n'eut à se tenir en garde que contre l'insatiable avidité de ses deux frères, Clarënce et Glocester, qui, en lutte ouverte pour l'héritage du grand Warwick, leur beau-père, ne parurent s'apaiser que lorsque, par acte du parlement (1 474), on les eut accablés de faveurs, de dignités, de concessions et d'émoluments.

Cependant une rancune furieuse cou\ait au

^2 PIIÉCIS inSTdlUOIK

cœurtle Glocester. Monstre tramhilion, il aspirait au trône , et il ne pouvait y monter qu'en passant sur les ruines de la maison d'York, ajoutées à celles de la maison de Lan castre. Sur ses perfides insinuations, Edouard fit arrêter Clarence et l'envoya à la Tour.

George, duc de Clarence, frère du roi, parut donc à la barre du parlement, comme accusé de haute trahison. Le roi, excité par l'infâme Glocester, dirigea lui-même la procédure avec un acharnement qui ne peut s'excuser. Les torts ((u'il reprochait au duc n'étaient que des paroles inconsidérées; les pairs et la chambre des cornnuuios, rivalisant d'inique bassesse, déclarèient George de Clarence coupal)le du ciiino qu'on lui imputail; et le 7 février 1 'i78, le duc de Buckingham, grand sénéchal , prononça contie lui la peine de mort. On ne laissa au prince (juo le choix du supplice.

On assure que, d'après son propri^ désir, Clarence j)éi'il noyé dans un (oiuieau de malvoisie : trépas plus digne d'un ivrogne que d'un prince.

IMII'CIS lllSidl'.UM i:. ->:i

Une guerre, qui survint entre rAiiirlelerre et l'Ecosse, détourna queUjue temps Richard de Glocester de ses projets d'usurpation ; mais il n'en marchait pas moins à son but. Edouard IV mourut le 9 avril 1 'i^83, et Ton dit qu'il mourut du poison préparé par Glocester. Quoi qu'il en soit, cette mort mettait plus à l'aise l'ambition de cet homme qui allait désormais paraître sur le premier plan et s'emparer, par le crime, du premier rôle.

Edouard IV, prince vicieux , cruel , implacable, laissait plusieurs enfants en bas âge, entre autres deux fds, Edouard V, âgé de douze ans, et Richard, duc d'York, un peu plus jeune.

Glocester, pendant les dernières années du règne de son frère , avait pris la direction des affaires. Par sa mort, il se trouvait le maître absolu. C'était une âme perverse dans un corps mal fait, un monstre sous une forme à peine humaine. Petit, laid, difforme, d'un regard farouche et d'un tour de visage auquel il était difficile de s'accoutumer, il excellait dans la f'onr-

2i 1M5ÉC1S IIISTÜRIQUK.

berie et la dissimulation, ne faisant jamais plus (le caresses que quand il voulait plus de mal , et comptant pour rien la vie de quiconque nuisait à ses desseins. Du reste , il était plein de bravoure et né pour la guerre , et plus encore pour les intrigues de cour qu'il savait mieux qu'homme du monde nouer, entretenir et mettre à profit.

A la mort de son père , le jeune Edouard V se trouvait au château de Ludlow dans le Shropsliire, avec ses oncles le comte Rivers et lord Gray. Le conseil le fit venir à Londres sous une escorte de deux mille cavaliers. On était à Stony- Stratford quand on apprit que le duc de Glocester, venant de l'armée d'Ecosse dont il avait le commandement, se trouvait à Southampton. Les lords Rivers et Gray se portèrent sur-lechamp au-devant de lui pour le saluer au nom du roi. Glocester leur fit un accueil amical, et le lendemain il partit avec ces deux seigneurs pour la station où les attendait le jeune monarque. MaiS; à leur arrivée dans le bourg de Stony-Strat-

l'UÉCIS IIISTORlQli:. n

fonl, Rivers et Gray, arrtMés par son ordre, turent envoyés dans le château de Pontefract, avec deux autres personnes de la suite d'Edouard. Quant à ce jeune prince, il lui témoigna un respect hypocrite, et voulut l'avoir sous sa garde.

A celte nouvelle, la reine douairière, Elisabeth Woodville, veuve d'Edouard IV, se retira à Westminster avec son second fils Richard et ses cinq filles. Glocester proposa au conseil de méconnaître en cette occasion les privilèges ecclésiastiques. Mais sa volonté vint échouer contre la résistance des archevêques d'York et de Cantorbéry, jaloux de sauve garder ces antiques prérogatives, qui faisaient de l'Eglise un refuge sacré. Glocester voulait surtout mettre la main sur le second fils d'Edouard. Les prélats conseillaient à la reine de confier à Glocester ce jeune prince : Elisabeth résista longtemps.

a Vous le voulez, dit-elle enfin aux deux prélats, je vous le donne, ayez-en bien soin. Puisque vous êtes son pasteur, ajouta-t-elle en s'adressant au primat, (lèftindez colle innocente brebis de la

'^ß PIIKCIS MISTOIUOI K.

fureur des loups sanguinaires qui la clierclient pour la dévorer. Vous vous chargez de plus que vous ne pensez. Je vous en demanderai compte un jour devant Dieu et devant les hommes. »

A ces mots, Elisabeth bénit son Hls, le baisa tendrement, et lui dit un tendre adieu : cet adieu devait être éternel. Le jeune Richard fut conduit à la Tour, auprès de son frère, comme dans le lieu le plus sûr. En effet, le bourreau devait vouloir s'assurer de la possession de ses deux victimes.

Cependant Glocester, sans consulter le parlement, se fait déférer le titre de protecteur. Les lords Rivers et Gray le gênaient dans ses criminels desseins, il les fait assassiner par Ratcliff, Tun de ses plus dévoués partisans. Ce double crime ouvre la porte à d'autres assassinats. Sir Thomas Vaughan, domestique de confiance du jeune prince, est immolé; lord Hastings, connu par son inébranlable attachement aux enfants d'Edouard, a la télé tranchée à la porte de la salle du conseil, comme convaincu d'avoir con-

I'ÜLCIS lllSiOlUgUE. 27

spire contre la vie du diic de Glocester. Le même jour, on arrête comme ses complices les prélats d'York et d'Ely, ainsi que plusieurs de leurs amis.

Puis Richard attaque la validité du mariage d'Edouard IV avec Elisabeth; il ne recule même pas devant la honte de déshonorer sa propre mère, princesse vertueuse, encore vivante, en faisant répandre le bruit , par ses émissaires , (ju'Edouard lY et Clarence étaient les fruits de l'adultère, et que seul, entre tous ses frères, le duc de Glocester était la vivante image des York.

Enfin, avec l'aide du duc de Buckingham, son complice et son atfidé, Glocester se fait acclamer roi. Quelques hommes de la populace poussent un cri confus de vive le roi Richard ! Aussitôt Buckingham court dire au protecteur que la nation vient de le proclamer. Glocester joue l'étonnement et la modestie ; il paraît se faire violence pour se rnontrer à la multitude, proteste devant elle de son tendre attachement pour ses neveux, de sa fidélité pour le souverain , et finit j)ar

28 l'UÉCIS lilSTOlIlULi:.

exhorter tous les auditeurs à imiter son exemple. Alors commence le rôle personnel de Buckingham , qui remet au protecteur une adresse supposée des lords et des communes, par laquelle la couronne était déclarée revenir à Richard, duc de Glocester, à cause de l'illégitimilé des enfants d'Edouard IV, et de l'exclusion prononcée contre Edouard, fds du duc de Glarence, par la condamnation de son père. Buckingham ajoute que, si Richard abandonne un trône qu'il doit à sa naissance autant qu'à l'élection des trois États du royaume, la nation saura bien se trouver un autre prince qui lui épargnera la honte d'être sous le joug d'un prince d'une naissance illégitime.

Le protecteur semble s'effrayer de cette menace, et son hypocrite hésitation disparaît tout à coup. Il déclare qu'il immole ses scrupules au vœu national, et que, forcé par son devoir d'obéir à la voix du peuple, il accepte les deux nobles couronnes (l'Anglclerrc et de France, dans l'espoii" de bien gouverner le premier de

putois IlISiOlllyll::. 29

ces deux royaumes, et de conquérir l'autre.

Cette comédie , préparée longtemps à Tavanco, réussit au gré du principal acteur. Le lendemain, Glocester se rendit en grande pompe à Westminster, et de là à Saint-Paul. Il data de ce jour, 26 juin 1483, le commencement de son règne ou plutôt de son usurpation. Les intrigues , la séduction et la crainte contenaient la noblesse du royaume, non moins méprisable d'ailleurs, à cette époque , que la masse du peuple.

Le 6 juillet de la même année, Glocester, sous le nom de Richard III, et sa femme Anne Nevil furent couronnés à Westminster, avec un double cortège, conduit l'un par le duc de Buckingham, l'autre par la comtesse de Richmond , tous deux issus de Jean de Gand et les chefs de la maison de Lancastre. Les préparatifs que l'on avait faits pour le couronnement du neveu servirent à celui de l'oncle. Richard III partit ensuite pour York , afin de s'y faire couronner une seconde fois et de visiter son royaume. Mais tandis que, dans cette [)romenade i)()iitique, il alfectait de

30 rilLClS IIlSTUKlgUl::.

déployer toute la pompe du rang suprême , un orage s'amassait derrière lui. La terreur universelle qu'il inspirait n'avait pas étouffé dans les cœurs tout sentiment d'affection pour le jeune Edouard et pour son frère , et Ton avait préparé ^plusieurs moyens pour opérer leur délivrance, lorsqu'on apprit la fatale nouvelle de leur mort.

Comment ce nouveau crime avait-il été commis? Quels en avaient été les auteurs et l'ordonnateur? c'est ce que nous allons dire en peu de mots. On ne s'arrête qu'avec horreur sur de pareils détails.

Richard avait tenté vainement de corrompre Blankenbury , gouverneur de la Tour. Il envoya de W.arwick sir Jacques Tyrrel , maître de ses écuries^ avec ordre de prendre pour vingt-quatre heures seulement les clefs et le commandement de la forteresse. Dans la nuit, Tyrrel, accompagné de Forest, assassin de profession, et de Dighton , un de ses palefreniers, monta l'escalier qui conduisait à la chambre où reposaient les deux jeunes princes. Tandis que Tyrrel

l»KtC»*> IIISTUIUULE di

faisait le guet au dehors, ses deux dignes acolytes entrèrent dans la chambre , étouffèrent leurs victimes sous des couvertures, puis appelèrent celui qui les employait, afin qu'il vit les cadavres, et, par ses ordres, ils les inhumèrent au pied de l'escalier*.

Dans les premiers moments, Richard, certain de l'exécration à laquelle l'exposerait la publicité d'un aussi odieux forfait, fit tous ses efforts pour l'empêcher de transpirer ; mais quand il sut qu'il y avait eu des complots pour délivrer ces deux princes, il laissa publier la nouvelle de leur mort, dans la vue de terrifier ses ennemis. Cette nouvelle fut reçue avec un profond sentiment d'horreur par les amis comme par les ennemis dp

' L'endroii de la sépulture de ces deux victimes de l'ambition de Richard 111 resta longtemps inconnu, parce que, selon le récit de Thomas Morus , un prêtre transporta leurs corps dans un autre lieu de la forteresse, et que son secret périt bientôt avec lui. Mais, en 1674, des ouvriers creusant sous les escaliers qui conduisaient des appartements a la tour Blanche, trouvèrent, à dix pieds sous terre, les ossements de deux enfants que l'on jugea être ceux des jeunes princes.

32 PUÉCIS IIISTOIUUUE.

l'usurpateur. iMais si elle changea le but des partisans des enfants d'Edouard, elle ne détruisit pas leur union. Ils ne pouvaient revenir sur leurs pas avec sûreté ; et puisque les princes pour lesquels on avait voulu tirer l'épée n'existaient plus, il devenait nécessaire de susciter un nouveau compétiteur à Richard.

Le duc de Buckingham , le principal agent de l'élévation de Richard, se tourna bientôt contre lui. Soit inconstance , soit remords, soit crainte pour lui-même, il résolut de briser son propre ouvrage, et devint bientôt l'àme d'une vaste conspiration qui se trama contre l'usurpateur. Cet homme n'avait pourtant point à se plaindre de l'ingratitude du nouveau souverain. S'il avait favorisé l'astucieuse ambition de Richard , il en était amplement récompensé. On l'avait fait connétable d'Angleterre, justicier du pays de Galles, gouverneur des forteresses royales dans cette principauté, et intendant des domaines du roi dans le comté de Hercford et dans le Shropshire; et il avait de plus ublenu le riche héritage de

l'l!t:ClS lllSiUKlUlK. 33

Ilumphrcy ilc lîuluin, que le dernier roi avait injustement annexé à ses propres domaines. Peutêtre la connaissance qu'il avait de la cruauté et du caractère soupçonneux du tyran lui fit-elle craindre que Richard ne le choisît pour sa première victime, parce que les gens du parti de la Roseblajnche recherchaient son patronage; peutêtre aussi, comme on Ta dit, ses opinions furent-elles changées par l'insinuante éloquence de Morton, évoque d'Ely. Quoi qu'il en soit, toujours est-il que Buckingham, dont la femme était sœur de la reine Elisabeth, s'était engagé à rendre la couronne au jeune prince qu'il avait détrôné ; et sa résolution de se mettre à la tète du parti de la légitimité avait été communiqué par lettres aux principaux conjurés, et n'avait été paralysée que parla funeste nouvelle de la mort des deux princes dont on voulait soutenir la cause.

Morton proposa donc à Buckingham, pour l'opposer à Richard, Henri Tudor, comte de Richmond, jeune honmie de vingt-six ans, re-

.34 riŒOlS 1I1STU1!1(JLIE.

j)réscnlant, du chef de sa mère, delà maisüii de 'Lancastre. La principale condition qu'on imposerait à ce jeune prince , fut qu'il épouserait Elisabeth, fdle d'Edouard IV. Par cette alliance les droits des deux maisons étant confondus , les causes de guerre civile n'existeraient plus. Cette idée fut approuvée par là reine douairière , par le <Uic de Buckingham, par le marquis de Dorset, ;ct la plupart de leurs amis. On envoya un courrier en Bretagne pour informer Richmond de ce qui avait été convenu et hâter son retour en Angleterre.

Ce nouveau plan des conjurés échappa à la vigilance soupçonneuse du roi Richard III qui , loin de prévoir le danger qui planait sur sa tête, se rendit dans le comté de Lincoln. Mais la publicité donnée à la réponse de Richmond, l'eut bientôt averti. Il sentit qu'il ne pouvait trop se tenir sur ses gardes, et se prépara à soutenir la lutte.

Aussitôt il somme tous ses partisans de le joindre à Lcicester. Il déclare Buckingham tiaî- Ire, et envoie à Londres chercher le grand sceau.

in\Éc\s iiisToiuQUE. art

Cependant , le jour convenu , Henri de Richmond est proclamé loi dans plusieuis parties de FAngleteire ; mais les vents contraires empêchent son débarquement, et d'autres accidents s'opposent à la réunion des divers corps d'insurgés. • ^J

Buckingham , livré par un de ses serviteurs,' dans le Sliropshire, eut la tête tranchée sur la place du marché de Salisbury. Les insurgés se dispersèrent, mais les défiances et la rage de Richard lU demandèrent des vengeances. Le parlement, convoqué par lui dans la ville de Londres, alla au devant des volontés et des désirs du monarque. Il adopta et confirma la célèbre pétitio.i présentée à Richard pendant sort protectorat,' le déclara roi d'Angleterre autant par droit de consanguinité et d'hérédité, que par légitime éleclion, consécration et couronnement, et fixa à jamais la couronne sur sa postérité directe, et particulièrement sur son fils Edouard, prince de Galles, dont les lords s'obligèrent à favoriser la succession au trône. '

36 PRIXIS niSTOHIOLül.

Mais après les mesures de précaution vinrent les actes de proscription. Un due, un marquis, trois comtes, trois évéques , un grand nombre de chevaliers et de gentilshommes furent dépouillés de leurs biens , de leurs dignités et de leurs droits. Le produit des confiscations servit à récompenser les partisans du roi et à grossir le revenu de la couronne.

Le mariage d'Edouard IV et d'Elisabeth Woodville ayant été déclaré nul , leur fils Edouard V ne reçut pas d'autre qualification oliicielle que celle d'Edouard le Bâtard. Sa mère fut désignée sous le nom d'Elisabeth, femme de sir John Gray, et l'on annula les lettres patentes qui lui assuraient un douaire comme reine d'Angleterre.

Mais ce qui alarmait surtout Richard III, dont la conscience était déjà si chargée de crimes, c'était l'idée d'un mariage entre le comte de Richmond et l'aînée des filles d'Elisabeth. A la dernière fête de Noël, dans une réunion solennelle en Bielngne, Henri avait juré de la faire

PHKCIS IIISTOniQl'K. 37

reine d'Angleterre, dès qu'il aurait trioniplic de l'usurpateur, et les émigrés, au nombre d'environ cinq cents, lui avaient, à cette condition, juré fidélité comme à leur souverain.

C'était donc de ce côté que la politique de Richard dirigeait tous ses efforts. Afin d'engager la reine Elisabeth à quitter l'asile inviolable et sacré qu'elle avait trouvé dans les murs vénérables de l'abbaye de Westminster, il employa tour à tour les promesses et les menaces. Il résulta de toutes ses démarches un traité particulier du l""' mars 1484, par lequel Richard s'engageait, en présence de plusieurs lords et prélats, devant le maire et les aldermen, de la traiter, elle et ses filles, comme ses parentes, de garantir leur existence de tout danger, de faire à la mère une pension annuelle de sept cents marcs d'argent pendant sa vie, et à chacune de ses filles une pension de deux cents marcs , promettant en outre de ne les marier qu'à des gentilshommes. La mère et les filles furent reçues à la cour avec des démonstrations d'amitié : on eut des égards tout

38 l'Ul'/llS IIISKtniOllK.

particuliers poiii' la jeune Élisabetli dont Ricliard destinait probablement la main à son fils Edouard. Mais ce prince mourut subitement peu de temps après, et la jeune Elisabeth fut attachée à la compagnie de la reine, et tenue de cette façon dans une captivité réelle bien qu'honorable.

A Noël, Richard III tint sa cour au palais de Westminster. Il affecta, dans cette circonstance, une magnificence extraordinaire. Il y eut à ses fêtes, des banquets, des bals et autres divertissements ; et l'on remarqua avec étonnement que la princesse Elisabeth portait toujours des robes exactement semblables à celles de la reine. On se préoccupa beaucoup dans le public de cet arrangement peu en harmonie avec les convenances de l'étiquette. On eut bientôt le mot de l'énigme. La reine tomba malade. Richard, dans l'attente de sa mort prochaine, conçut le projet d'épouser sa nièce. La reine mourut au mois de mars 1485, et la jeune Elisabeth put se flatter de l'espoir de monter sur le trône. Mais deux des plus intimes confidents du rf)i, RatclitV et Ca-

iMiKcis iiisT(u;ini r,. m

tosby , lirent à ce pmjcl une oppoj^itioii aussi opiniâtre qu'iniprévue. Quels que fussent leurs motifs secrets, les raisons qu'ils alléguaient, méritaient toute l'attention de leur maître. Ils lui représentaient que ce mariage incestueux scandaliserait le peuple, et provoquerait infailliblement la réprobation et les anathèmes du clergé ; qu'on le soupçonnerait' d'avoir empoisonné la reine pour donner sa place à la princesse Elisabeth, sa propre nièce; que s'il l'épousait, dans les circonstances actuelles, il changerait ces soupçons en certitude, et se priverait ainsi de ses plus fidèles partisans, les habitants des comtés du nord, dont il avait dû le secours à leur affection pour la feue reine, comme fdle du grand Warwick. Ce ne fut pas toutefois sans se faire violence que Richard se rendit à ces puissantes raisons. Il dit à ce sujet, devant les membres des communes, qu'il n'avait jamais songé à ce mariage, et que ses ennemis seuls avaient pu inventer cette fable calomnieuse pour le perdre dans l'esprit du peuple.

40 PHÉcis iiistop.iquf:.

Gepeiidunt pins approcliait le inonient où il allait avoir à lutter pour défendre sa couronne si mal acquise, plus Richard était en proie aux tortures de l'incertitude et de la crainte. Au milieu de son sommeil interrompu, des spectres lui causaient, dit- on, des terreurs soudaines, qui troublaient son imagination. Son esprit était toujours inquiet ; il ne se croyait jamais en sûreté. Quand il sortait, il avait le corps plastronné et la main toujours sur sa dague. Sa contenance et ses manières étaient celles d'un homme prêt à frapper. Il dormait peu la nuit, et restait éveillé sur son lit, plongé dans de sombres rêveries. Quelquefois il se levait en sursaut, s'élançait hors de son lit, et courait éperdu autour de sa chambre. Ainsi ce cœur, toujours agité, était sans cesse en proie à l'impression cruelle, au souvenir terrible des plus abominables forfaits.

Tout en lui supposant des remords (quel est le criminel assez endurci pour n'en point avoir?), il faut bien dire aussi que le sentiment vrai de

PHLCIS lllSKtlilnLK. il

sa position ne devait pas le rassuiei. A\ec des ressources pécuniaires presque nulles, avec des partisans peu siirs, il ne pouvait envisager sans terreur un conflit oîi il s'agissait de sa couronne et peut-être de sa vie. Les tiésors laissés par son Irère, les sommes provenant des dernières confiscations, les trois dixièmes obtenus du clergé, tout avait été épuisé. Il n'osait pas demander au parlement un subside, ayant déclaré lui-même ce genre d'impôt illégal et inconstitutionnel. Néanmoins il parvint à remplir ses coffres en arrachant de l'argent aux plus riches citoyens, dont il se fit détester depuis ce moment. Des défections journalières lui apprirent alors le peu de fond qu'il devait faire sur les dévouements qu'il avait cru les plus inébranlables.

Henri Tudor n'était pas dans une situation plus brillante que celle de Richard. N'oyanl ni croix ni pile, dit l'Iiisloiien Philippe de Coniines, il s'adressa au roi de France , qui lui donna (juelque argent, avec leijuel il enrôla trois mille hommes tant en Normandie (lu'en IJrelagne. Il

ii PKÉCIS inSTOIÎlUlE.

paitit du port de Harfleur, et, après six jours de traversée, débarqua dans le pays de Galles, patrie de ses aïeux paternels. A son débarquement, Henri de Richmond déploya un drapeau rouge, l'ancien étendard des Canibriens, comme si son projet était de soulever la nation pour la rendre indépendante des Anglais Débarqué au poit de Milford, il s'avança à travers le pays, au milieu de cette nation enthousiaste , si sensible à la I)uissance des symboles, et qui, sans examiner la légitimité des droits de Henri Tudor et de Richard m, vint, par une sorte d'instinct, se ranger autour de sa vieille bannière.

Le drapeau rouge fut arboré sur la montagne de Snowdon, que le prétendant désigna pour rendez-vous à ceux des Gallois qui lui avaient promis de prendre les armes pour sa cause. Pas un ne manqua au jour fixé. Les bardes même, retrouvant leur ancien esprit, chantèrent et prophétisèrent, dans le style d'autrefois, la victoire desKymrys sur l'ennemi saxon et normand. Gepcndanl (puiiul Henri df ilichnioiid prit posses-

I'ÜKCIS IllSKilÜOLT. i:?

sion do Slire\\sl)iiry, son armée n'exciHlait pas (juatre mille hommes.

Une semaine s'était écoulée avant que Richard eût eu connaissance du débarquement de son compétiteur. Mais aussitôt qu'il est instruit de cet événement, il envoie des ordres à tous ses sujets pour le rejoindre à Leicester, menaçant ceux qui y manqueraient des plus terribles châtiments. Le duc de Norfolk , le comte de Northumberland, le lord Lovel, Brackenbury répondent à son appel et lui mènent les troupes dont ils peuvent disposer. Mais l'homme qu'il redoutait le plus, le lord Stanley lui fit défaut, donnant pour excuse l'état de sa santé. Celui-ci n'osait se déclarer en faveur de Henri de Richmond avant le moment décisif, parce que Richard avait retenu, comme otage de la fidélité de cette famille, lord George Strange, fils de lord Stanley.

A Leicester, Richard se vit à la tête d'une armée nombreuse et bien équipée, et qui, si elle eût été dévouée à son chef, aurait pu aisément

U PBÉCIS IllSTUiaulJh.

éciaser la petite troupe de Henri de Riclimond. Cependant cekii-ci , rassuré par les promesses de ses partisans secrets, hâtait sa marche avec une sorte d'impatience. Il trouva sur la frontière d'Angleterre un renfort de plusieurs milliers d'hommes que lui amenait sir Thomas Bouchier, Normandde nom et d'origine; d'autres gentilshommes des provinces de l'ouest, comme sir Edouard Courtenay, vinrent avec leurs vassaux et leurs fermiers se joindre à l'armée du prétendant. Henri pénétra sur le territoire anglais sans coup férir jusqu'à Bosworth, dans la province de Leicester. L'a veille même, les Stanley s'étaient ralliés à lui, ainsi qu'un grand nombre de transfuges de l'ennemi.

Richard était parti de Leicester, la couronne royale sur la tête, et avait assis son camp à peu de distance de celui de Richmond. Le matin, les deux armées (celle de Richard était deux fois plus nombreuse) s'avancèrent vers Redmorc, et les avant-gardes, connnandées par le duc de Norfolk et le comte d'Oxford, engagèrent le com-

ritÉcis iiisi(»i;ioLi':. rà

bal. Richard, étonne de reconnaître les Stanley dans l'armée ennemie, de voir le comte de Norlluimberland rester dans l'inaction à son poste, et ses troupes pnétes à fuir ou à passer du côté de Henri de Richmond, résolut de vaincre ou de périr. Piquant alors son cheval , il s'élança en s'écriant : « Trahison ! trahison ! trahison ! » Il tua de sa main sir William Brandon, qui portait l'étendard ennemi, renversa sir John Cheney, et parvint même à porter un coup terrible à Henri de Richmond. Mais, accablé par le. nombre, il fut renversé de son cheval et tué sui-lecliamp. Lord Stanley, lui arrachant la couronne, la plaça sur le front de Henri , qui fut immédiatement salué des cris de : Longue vie au roi Henri !

Pour ajouter à la joie des vainqueurs, lord Strange, que Richard, au commencement de la bataille, avait ordonné de décapiter, s'échappa dans la mêlée et vint retrouver son père. Le cadavre de Richard fut dépouillé , placé sur un cheval la tète pendante d'un côté et les pieds de

46 PUÉCIS mSTUlUyUE.

l'autre, et conduit à Leicester, où, après avoir été exposé pendant deux jours, il fut inhumé sans aucune pompe.

Henri fit son entrée dans la ville, avec le même cortège qui environnait Richard quand il en était sorti la veille. Il eut soin toutefois de ne pas ensanglanter son triomphe; de tous les piisonniers, trois seulement furent mis à mort.

La bataille de Bosworlh, qui eut lieu le 22 août 1485, mit fin à la sanglante et longue querelle des deux Roses, et la moi t de Richard à la dynastie des Plantagenets. Henri de Richmond, sous le nom de Henri Yll, commença celle des Tudors. Le nouveau roi, après la bataille de Bosworth, se rendit à Londres , où il fit reconnaître ses droits à la couronne. Puis il épousa, suivant sa promesse, Elisabeth d'York, malgré son aversion pour un sang ennemi.

l^a chute de rusurpaleur excita peu de regrets. Aucun de ceux qui avaient gémi sur la cruelle destinée de ses innocents neveux ne pouvait déplorer la sienne. Nous ünoms pciiil le caractère

1M$ÉCIS IIISIUIUQLIE. i"

cl raconte les actes de Ricliard d'après H unie, Lingard, et tous les historiens dignes de quelque confiance. Il est vrai qu'il s'est rencontré dans les temps modernes des écrivains (jui ont entrepris de prouver l'innocence de ce monstre ; mais leurs arguments sont plus subtils que conciliants, et ne paraissent que des conjectures sans fondement , qui s'évanouissent devant les preu\ es qu'on peut invoquer contre eux.

Nous empruntons à Raphaël Holingshed, célèbre chroniqueur contemporain, le portrail (ju'il a tracé de Richard III :

a 11 était petit de taille; son corps était très dillbrme; il avait une épaule plus haute que l'autre; son visage était chétif, son air féroce, et tel qu'au premier coup d'œil on y démêlait la malice, la fourberie et la dissimulation. Quand il était pensif, il avait coutume de mordre ou de ronger sa lèvre inférieure signe que son naturel farouche était toujours agité et inquiet. Il aimait aussi, en ruminant sur quelque chose, à dégainer à moitié le poignard qu'il portait. Son

48 PRÉCIS lllSTUlUULt:.

esprit L'tait vif et embrassait beaucoup d'objets à la fois ; il était plein de ruses et de ressources. Il était arrogant et lier, jusque dans le moment même de sa mort , préférant mourir par le glaive plutôt que de rester dans l'état d'abandon où l'avait mis la désertion de ses partisans, et de conserver, par une lâche peur, une vie qu'il aurait bientôt perdue par les pièges de ses ennemis, ou par un châtiment mérité. »

Shakespeare , ce colosse sublime du drame moderne, le poëte qui a fait revivre dans ses œuvres toutes les grandes figures de l'histoire d'Angleterre, a déroulé, dans un drame à part , toutes les scélératesses de Richard. Il nous le montre dans son camp, quelques heures avant la journée de Bosworth. Toutes les victimes de Richaid lui apparaissent pendant son sommeil, lui reprochent ses crimes , et lui jettent des paroles de malédiction et de désespoir. Cette scène terrible est d'une grande vérité, et met à nu les remords c( les alarmes d'un scélé-

i'IltClS lIlSlOKigLt:. i'i

rat. Nous repioduisons cette page d'un i^iarid peintre.

(L'ombre du piincc Edouard, (ils de Henri VI, s'élève eiilrc les deux tentes).

L'OMBKE à Richard.

A demain ! je veux que mon ombre pèse sur ton âme accablée. Souviens- toi comme tu m'as assassiné dans la fleur de ma jeunesse, à Tewsbury. Désespère donc et meurs. — (.4 Riclimond.) Réjouis-toi, Richmond; lésâmes irritées des princes égorgés combattent pour toi ; c'est le tils du roi Henri, Richmond, qui t'apparaît et t'encourage.

L'OMBRE DE HENRI VI, s'élevant, à Riciiard.

Lorsque j'étais mortel, mon corps, consacré par l'onction sainte, a été percé par toi de mille coups homicides. Songe à la Tour et à moi. Désespère donc et meurs. C'est Henri YI qui te crie : Désespère et meurs. — (.4 Richmond.) Honnête et vertueux prince, sois vainqueur de ce tyran. Henri, qui t'a prédit que tu serais roi, vient t'encourager dans ton sommeil. Vis el prospère.

50 l'KÉcis iiisToniyut.

L'OiMBRE DE CLARENGE, s'élevant , à Richard.

A demain! Je veux peser sur ton âme. C'est moi, c'est l'infortuné Clarence, que ta trahison livra à la mort , et noya dans des flots de malvoisie enivrante. Demain, souviens-toi de moi dans la bataille, et que mon souvenir fasse tomber ton cpée impuissante! Désespère et meurs. — (J Richmond.) Noble rejeton de la maison de Lancastre, les héritieis d'York, opprimés par ton ennemi, font des vœux j)our toi. Que les anges te pi-otégent dans le combat ! Vis et prospère!

(Les ombres de Rivers, Gray et Vaughan s'élèvent.) L'OMBRE DE RIVERS à Richard.

A demain ! je veux peser sur ton âme. C'est Riveis, mort à Pontefract! Désespère et meurs.

L'OMBRE DE ÜRAY.

Souviens- toi de Gray, et meurs dans le désespoir.

L'OMBRE DE VALGHAN.

Souviens- toi de Vaughan. Et (]ue la lurreur

l'KtClS IllSiOlllUlh. 51

qui 8uil le crime fasse tomber la lance ! Désespère et meurs.

TOUTES TROIS à Kicliniond.

Réveille- toi avec la pensée que nos ombres vengeresses, attachées au cœur de Richard, le vaincront. Éveille-toi , et cours à la victoire.

LOMBRE D'HASTINÜS, s'ékvHiii, à Ricliard.

Tyran couvert de sang et de forfaits, réveilletoi du sommeil du crime, et va finir tes jours dans une bataille sanglante. Souviens-toi de loid Hastings. Désespère et meurs. — (A Richmond.) Ame tranquille et sans remords, éveille -toi, éveille-toi. Prends tes armes, combats et triomphe pour le bonheur de l'Angleterre!

LES OMBRES DES DEUX JEUNES PRINCES, s'élevant, à Richard.

Réve de tes neveux étouffés dans la Tour. Que nos images pèsent comme le plomb sur ta conscience , odieux Richard , et t'entraînent à ta ruine, à Tinfamie et à la mort! Ce sont les âmes de tes neveux qui te crient : Désespère et meurs. — (A Hichmond.) Dors, Richmond, dors en

52 IM'.ECIS IIISl(»i;i(jLJh:.

paix, et réveille-toi dans la joie. Que les bons anges te gardent des fureurs des sangliers ! Vis et sois le père d'une race heureuse de rois ! Ce sont les malheureux enfants d'Edouard qui font des vœux pour ta prospérité.

L'OMBRE D'ANNE, s'clevant, h Richard.

C'est ton épouse, Richard, la malheureuse Anne, ton épouse, qui ne goûta jamais une heure d'un tranquille repos avec toi. C'est elle qui remplit aujourd'hui ton sommeil de trouble. Demain , souviens - toi de moi dans la bataille, et laisse tomber ton épée sans force. Désespère et meurs. — (A Richmond.) Et toi, ame paisible, goûte un paisible sommeil. Rêve succès et victoire. C'est l'épouse de ton adversaire qui fait des vœux pour toi.

L'OMBRE DE BUCKINGHAM , s'élevant, à Ricliard.

C'est moi qui, le premier, t'aidai à njonter sur le trône ; c'est moi qui fus la dernière victime de ta tyrannie. Oh ! souviens-toi de Buckingham dans le combat , et meurs dans la teireur des forfaits. iNe rêve (pie de sang et de mort;

PIŒCIS IIISKUUOIE. 53

succonibe au désespoir, et, dans ce desespoir, exhale ton àme! — {A Richmond.) Pour ni'étre trop livié à l'espérance , j'ai péri a^ aut que je pusse te prêter mon a])pui. 3Iais que ton cœur s'affermisse et ne sois point effrayé. Dieu et ses anges combattent pour Richmond, et Richard va tomber du faîte de son orgueil.

(Les ombres disparaissent.) RICHARD s'évclllant en sursaut.

Qu'on me donne un autre cheval... Bandez ma plaie... Jésus, aie pitié de moi! — Mais que l'ais-je? Ce n'est qu'un rêve. 0 lâche conscience! comme tu me tourmentes! La lueur de ce llandjeau me paraît bleuâtre! — Ne suis-je pas à l'heure silencieuse de minuit?... Une froide sueur couvre mon coi'ps tremblant. — jQu'est-ce donc que je crains? Moi-même? H n'y a que moi seul. Richard aime Richard. — Y a-t-il ici quelque meurtrier? Non... — Oui, moi. Fuyons donc. — Qui fuir? Moi? — Avec grande raison... Mais quelle raison?... De peur que je ne me venge... Quoi!... me venger sur moi-même? Je m'aime moi-même.

— Pourquoi? Est-ce pour quelque bien que je me suis fait ? Oh ! non. Hélas ! Je me hais phitôt moimême, pour toutes les actions que j'ai commises. Je suis un scélérat... Mais j'ai tort : non, je n'en suis pas un. Insensé , dis donc du bien de toi-même... Insensé, ne sois pas ton propre flatteur. Ma conscience a mille voix, et chaque voix accuse un forfait, et chaque forfait me condamne et prouve que je suis un scélérat. Le parjure, le parjure au plus haut degré ! Le meurtre, le meurtre féroce au degré le plus abominable ! Tous les crimes diveis , tous commis sous toutes les formes , s'attroupent au tribunal, et me crient tous ensemble : Coupable! coupable! Je tomberai dans le désespoir. Il n'y a pas une créature qui ui'aime; et si je meurs, personne n'aura pitié de moi... Et pourquoi les autres auraient-ils de la pitié pour njoi! . . . Moi-même je n'en trouve aucune pour moi dans mon cœur. Il me semble que les Ames de tous ceux que j'ai fait périr sont venues dans ma tente, et (|ue chacune d'elles a menacé la l(M(' de Hicliard de la Ncngeance pour demain...

pKÉcis msioiiioüt:. 55

RATCLIFF pariissaiil.

Seigneur,

RICHAHD.

Qui est là ?

RATCLIFF.

C'est Ratclilï", c'est moi , seigneur, l.e roc] matinal du village voisin a déjà salué deux fois l'aurore. Vos amis sont debout et s'empressent de s'armer.

KICHARD.

O Ratcliiï! j'ai eu celte nuit un songe effrayant! — Eh bien ! que dis-tu ? Nos amis seront-ils tous fidèles?

RATCLIFF.

N'en doutez pas, seigneur.

RICHARD

Ratclilï", je tremble, je tremble...

RATCLIFF.

Ah I mon cher maître , ne vous effrayez pas de vaines visions.

RICHARD

Ah ! par saint Paul ! les ombres que j'ai vues celte nuit ont jeté plus de lerreur dans l'àme de

oG PRÉCIS HlSTUKlULK

Kicliard, que ne pourraient le laire dix mille soldats réels armés de pied en cap et conduits par l'écervelé Richmond. — Le jour n'est pas encore prêt à paraître. Viens avec moi , je veux jouer le rôle d'espion, et écouter leurs propos pour savoir s'il y en a qui méditent de m'abandonner dans le coml)at [ fiicliard sort accc Raldiff).

Nous avons transcrit ici cette belle scène, parce que les apparitions terribles qu'elle retrace font de Richard III l'un des plus admirables drames de Shakespeare, non pas à cause de l'ordre des scènes et de leur régularité, mais parce (jue toutes ces victimes vengeresses qui viennent troubler le dernier sommeil du meurtrier, et dont les fantômes viennent l'épouvanter de leuis gémissements et de leurs menaces, sont une création tragique aussi sublime qu'originale. Nous l'avons reproduite aussi, parce qu'elle nous a seml)lé résumer admirablement les forfaits de Richard, et «pie c'est là évidemment (jue Gustave

ll'.IX'.IS IIISTOIMQI i:. -flT

Niorilz ti puisé le sujet et les éléments de sa composition.

Maintenant nous laissons la parole à Gustave Niéritz, qui va intéresser ses lecteurs au sort de ses jeunes héros, et sans doute leui* tirer des larmes.

Ch.

LKS

OL

LE CI^QIIÈHIE COMMANDE)IEI\T.

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