‹ Les enfants d'Édouard, ou, Le cinquième commandement de DieuChapitre 2 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

liA semeiioe du bien.

Par un jour sombre de mai de l'an 1 V82, une foule tumultueuse de peuple se ruait vers une porte à dem i-forti fiée de la petite ville de Ludlow, dans le comté de Galles. Cette porte faisait face à une des rives de la petite rivière de Thames qui passait tout auprès, et sur cette rive était dressé un échafaud. Du milieu de la foule, la voix aiguë d'une femme se faisait entendre ; mais ses cris perçants furent couverts par les éclats de rire que ses plaintes faisaient naître, et par les murmures de la populace.

tili LES ENFANTS DÉDOIARD

— Mettez un frein à votre langue , mère Bloom , dit le constable qui marchait à côté de la femme, car il se pourrait bien que vous n'en fussiez pas quitte pour un bain. Il en coûte quelquefois la tête pour s'être mal servi de sa langue.

— Voilà en quoi je vous donne pleinement raison, répondit la malheureuse femme dont les mains étaient liées avec des cordes : c'est ce qui arriva à ce pauvre Thomas Burdett, qui, pour avoir proféré quelques paroles de colère , dut les payer de sa tête; c'est ce qui arriva aussi au propre frère du roi , dont on a fait les enfants orphelinsj parce que leur père s'était plaint de l'exécution des arrêts iniques prononcés contie ses amis, ce même Thomas Burdett et John Stacy.

— Eh bien ! si vous connaissez ces exemples, pourquoi ne les mettez-vous pas à profit? Croyez -vous donc que votre tête tienne plus ferme que celle du haut personnage que vous venez de nommer , et qui , malgré son rang , n'échappa point à la justice?

CIlAlTinE I. Gl

— « Dites plutôt : à l'injustice, inleriompil la femme avec un accent d'indignation ; Dieu protège notre roi Edouard ! mais périssent ses mauvais conseillers, étouffés par leurs langues empoisonnées !

— Ce dernier souhait pourrait, dans quelques minutes, s'accomplir sur vous-même, dit le shérif d'un air courroucé.

— Vous êtes capable de tout, mylord shérif, répliqua résolument cette femme : on peut s'attendre à tout de la part d'un avare tel que vous. Si Judas Iscariote a pu trahir son Seigneur pour 30 deniers, à plus forte raison doit-on penser que vous

— Vraiment ! son méchant babil lui fera perdre la vie, dit un homme du peuple à son voisin ; il faut la bâillonner, si l'on veut la soustraire à une mort certaine.

Puis tous, de crier, de siffler et de huer, au point que la mère Bloom fut réduite au silence.

Arrivée auprès de l'échafaud, elle fut placée dans une espèce de siège de torture qu'on poussa

fi2 LES KMANTS D'ÉDOUAIU).

au-dessus de l'eau au moyen d'une poutre sur laquelle il était attaché.

Lorsque cette pauvre femme ne fut plus qu'à une hauteur de trois pieds de la surface du fleuve , un calme profond plana sur tous les spectateurs. Elle en profita pour s'écrier : Dieu protège le roi! mais périssent ses mauvais conseillers!...

Dans cet instant , une poulie se mit en mouvement ; la corde à laquelle le siège était attaché se déroula, et l'instrument de torture avec la ^ ictime qui l'occupait plongea dans la rivière. Celle-ci, submergée entièrement, reparut après quelques secondes; elle se débattait et toussait flvec force, étouffée par l'eau qui avait pénétré dans sa poitrine pour avoir voulu ciier. Mais cela ne l'empêcha point de recommencer bientôt à grommeler : périssent ses méchants conseillers !...

Le vœu de moit qu'elle voulait proférer faillit s'accomplir sur elle-même, car ayant été plongée dans l'eau une seconde fois, elle fut prise

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d'une contraction alîreuse au gosier. Après cette nouvelle immersion, elle dut renoncer à parler, tant ses etîorts étaient violents pour rejeter Teau qu'elle avait avalée. A cet aspect, le shérif ne put s'empêcher de s'écrier en ricanant : Eh ! mauvaise langue, direz- vous encore que j'agisse comme un avare?

La mère Bloom était bien pri\ée pour ce moment de la facidté de parler, mais non pas de celle d'entendre ; et au risque même de suffoquer, elle se démenait pour répondre : Oui , a-vare, a-vare !

Se voyant outragé, le shérif jeta un legaid plein de rage sur la foule qui riait, puis il donna le signal d'une troisième et dernière immersion, tandis que la vieille se tenait sur le siège d'un air triomphant et radieux. Les flots passèrent sur sa tète , mais sans rien lui faire perdre de son intrépide ténacité, car on pouvait distinguer audessus de l'eau ses doigts repliés à dessein en forme de crochets, comme on représente vulgailement les mains d'un avare.

(ii LES ENFANTS DEDOLAKl».

Cette obstination, qui fut qualifiée d'héroïsme par la foule, produisit sur le shérif un effet tout opposé. S'affermissant dans sa vengeance, il différait de donner le signal pour retirer cette femme. Il fixait avec colère ses regards sur ces mains qui s'agitaient toujours. 11 hésitait même alors que les bras de la malheureuse s'affaissèrent en retombant dans l'eau, et que tout faisait penser qu'elle se noyait.

Le peuple murmurait tout haut. Le shérif cependant ne se remit de sa fureur que lorsque une voix juvénile lui eut lancé hardiment ces paroles : — Shérif, avez -vous Tordre de noyer cette femme? Si vous ne l'avez point, faites-la retirer sur-le-champ.

Sans attendre la permission du shérif, le constablc, frappé de l'abord imposant du jeune homme qui venait de parler ainsi, et ému de l'acte odieux dont il était témoin, fit retirer de l'eau la patiente ; mais dc^jà la pâleur de la mort était sur sa face cl elle ne reniuail plus sur son siège.

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Le picniior mouvement que Ut le slicrif aux. paroles qui lui étaient adressées, fut un signe do respect qu'il manifesta en étant vite son chapeau. Il fut tout étonné de son acte de déférence, quand il eut pu considérer de la tête aux pieds le personnage qui venait de lui adresser la parole. Celui-ci était plutôt un enfant qu'un adolescent et semblait avoir à peu près treize ou quatorze ans. Sa mise était celle des gens de qualité et sa tenue noble et imposante. Autour de sa figure ondoyaient des boucles de cheveux blonds, et sa tète était coiffée d'un béret bleucéleste, orné d'une plume de héron.

Deux écuyers d'une physionomie martiale, et un valet qui tenait les chevaux en main, formaient la suite du jeune gentilhomme. Bientôt le shérif, passant du respecta la colère, l'aborda en ces termes : Eh ! beau freluquet, qui donc étesvous pour arrêter la marche de lajustice ? Votre indiscrétion irait-elle jusqu'à oser nous faireaccroire que vous êtes le prince héréditaire en personne, avec lequel, il est vrai, vous avez quelque faible

m LES E.NFAiNTS D'ÉDOLAUD.

ressemblance? Mais que cela ne vous rende point assez hardi pour me porter un défi, à moi qui suis le shérif du Shropshire. En Angleterre, pays libre, la justice porte un bandeau sur les yeux et elle prononce ses arrêts sans acception de personnes, comme le prouvent les exécutions capitales des hommes plus nobles que vous, qui ont eu lieu sous le règne de notre glorieux monarque. Donc, ne vous avisez point d'entraver le juste supplice d'une femme qui , par sa méchar.te langue, a commis un délit plus grand que Thomas Burdett et que le duc de Clarence qui payèrent de leur vie un pareil attentat.

A ce dernier nom une affliction profonde se répandit comme un nuage sur la figure du jeune homme, et de la main droite il couvrit ses yeux.

Puis il se pencha vers cette malheureuse femme que les efforts des spectateurs tachaient de rappeler à la vie. Mais le shérif le tirant violemment par le bord de sa tunique , s'écria : — Je veux savoir qui vous êtes! sinon... Constable, dit-il en se tournant vers celui-ci , vous con-

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naissez votre devoir, au cas où ce jeune homme refuserait d'obéir?

Alors l'étranger se redressa et jetant un coup d'œil sur ses compagnons qui avaient déjà porté la main à la garde de leur épée, il leur dit d'un ton habitué au commandement :

'-- Ratcliff, Jones, pas d'étourderie, je vous en prie ! — Puis s'adressant au shérif : — Je suis, ditil a\ec dignité, Edouard, comte de Warwick, prince par ma naissance, et fils du duc de Ciarence, qui a été assassiné avec autant de cruauté que d'iniquité...

— Eh I fussiez-vous le prince héréditaire luimême, répliqua le shéiif avec hauteur, je ne pourrais laisser passer impunément de pareils discours. Sachez que votre père a été condamné par une sentence unanime des pairs, et que le roi, votre oncle, l'a légalisée. Youlez-vous donc imiter votre père et vous attirer le même sort?

En ce moment une troisième voix , qui rendait un son sépulcral , se fit entendre : — Dieu conserve le roi ! mais puissent ses méchants

(IS LES ENFAiMS b'EbOL Alîl»

conseillers être étouffés par leur langue empoisonnée !

Ces paroles étaient les premières que proférait la victime du shérif après avoir recouvré sa connaissance.

— Ah ! dit celui-ci furieux en se tournant vers la femme, est-ce que le bain ne vous a pas corrigée? Oh ! que ne vous a-t-on laissée boire de l'eau de la Thames jusqu'à ce que votre langue de vipère se fût arrêtée !

— Il n'a vraiment pas tenu à vous, mylord, qu'on ne l'ait fait! mais croyez-vous qu'en empêchant ma langue de parler, tout serait dit ? Il est vrai, qu'il n'y a que très peu de gens qui aient comme moi le courage de blâmer tout haut l'iniquité des grands ; mais pénétrez dans la conscience de tous ceux qui nous entourent, et vous y lirez en caractères ineffaçables que c'est une action infâme que le roi ait fait metire à mort son propre frère. Ses mauvais conseillers l'y ont porté. Puissent-ils être étouffés par leurs langues empoisonnées! La sainte Écriture dit à

CIIAIMTUK 1. (i'.> (ous également : Vous ne lucrcz point; ctc

— 3Ionsieur le comte , dit le shérif pouvant à peine contenir sa fureur, je me vois forcé de rendre compte au roi de votre empiétement arbitraire sur mes fonctions de juge, et de lui demander ses ordres à cet égard. Jusque-là, vous voudrez bien rester aux arrêts dans mon huniblo domicile.

L'aiîaire menaçait de prendre une tournure sérieuse. Les gens de l'escorte du comte tiraient leurs sabres et se rangeaient pour le couvrir de leurs corps. La foule se partagea en deux partis, dont le plus nombreux se prononça pour le jeune Warwick. Le différend allait amener une collision, lorsque l'apparition d'une troupe armée, sous les ordres du comte Rivers , fit renaître lo calme dans les esprits.

Le shérif, s'adressant au chef de la troupe, lui raconta en peu de mots ce qui s'était passé. Pendant ce récit, le jeune comte se tenait là avec un air calme, aussi bien dégagé d'orgueil que de toute crainte. Son attitude devait prévenir en sa

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