‹ Les enfants d'Édouard, ou, Le cinquième commandement de DieuChapitre 22 sur 31 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Ij'usnrpa tiou.

Edouard deWarwick passa la soirée auprès de SCS deux cousins, qui, fatigués d'avoir tant pleuré, se disposaient à se mettre au lit, lorsqu'un vieux concierge de la Tour vint le chercher pour le conduire dans sa chambre, éloignée à dessein de Tappartemenl des jeunes princes. Warwick suivait d'un pas tranquille dans les sombres et tortueux corridors, qui n'étaient éclairés que par le falot (pic |)or(ait son conducteur, lors(jue tout à coup il s'arrêta :

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— Êtes-vous dans celle maison depuis l(>niiteiups? demanda-l-it au gardien.

— Il Y aura vingt-deux ans au jour de Saint- André, répondit l'homme de la Tour.

Edouard reprit vivement : — Eh bien ! ditesmoi donc où l'on a fait périr le malheureux duc de Glarence?

Le domestique, saisi d'effroi, regarda de Imis côtés, et se tournant vers Edouard, qui suivait tous ses mouvements avec anxiété :

— Là, dit-il à voix basse; et il ajouta : Monsieur, voici la porte de votre chambre , bonne nuit! Warwick lui saisit la main : — Où donc? dit-il avec impatience ; montrez-moi l'endroit ?

— Que puis-je vous montrer? murmura le vieillard; ne voyez-vous pas ce grand tonneau vide? c'est une des grandes curiosités de la Tour. Ce tonneau a fourni au duc plus de malvoisie qu'il n'en voulait, quoiqu'il en fût très grand amateur. Le pauvre homme ! ce qu'il en a laissé a été bu par les soldats et les femmes de la Tour. Excepté moi, cependant, à Dieu ne plaise ! et le

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vieillard faisait un geste de dégoût et d'horreur.

Edouard frissonnait aussi et tremblait de tous ses mem])res. Sa vue se portait avec tristesse sur ce lieu si funeste pour lui, et il regardait avec des yeux hagards les faibles douves du tonneau.

Le vieillard profita du moment où Warwick était absorbé dans ses sombres pensées pour se soustraire à de nouvelles questions :

— Bonne nuit! cria-t-il encore. Et l'écho répéta deux fois ce souhait.

Edouard, revenu à lui-même, entra dans sa chambre, qu'il parcourut à grands pas. Le sommeil fuyait ses paupières, et, en proie à une agitation convulsive, il se sentait de nouveau attiré vers le fatal tonneau. Il céda enfin et s'en approcha quoiqu'avec une sorte de terreur.

Après quelques instants il reconnut qu'il était près d'un escalier conduisant au premier étage. Edouard tenait à la main le falot dont la lumière vacillante tombait sur le tonneau, cl il se disait en Ini-mème ;

— Ah! c'est donc ici le lombcau de mon j)ère

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que j'aimais tant. Pauvre pt-re, lu as <mi là une triste preuve de la générosité et de l'affeclion du roi ton frère ! Au lieu do l'accueillir et de le défondre, toi qui fus si injustement accusé , il l'a abandonné!

Et son pied ayant heurté contre le tonneau, un bruit sourd se fit entendre : — C'est comme le glas d'une cloche funèbre, dit-il. Pour qui sonnerait-elle maintenant? Pour moi "^ Non, je ne le crois pas ; c'est pour les meurtriers. Un d'eux

est déjà mort, mais l'autre Pauvre Edouard !

c'est peut-être pour toi? Oh! non, non, les enfants innocents ne doivent point porter la peine des crimes de leurs parents. Non, qu'il vive longtemps heureux! Que sa mère n'ait plus de craintes

ni d'inquiétudes Repose en paix, âme chérie

do mon père !

Plus calme, il regagna sa chambre.

Le lendemain, la reine vmt de bonne heure à l'entrée de la Tour; mais le pont-ievis ne s'abaissa point devant elle, et elle dut se rotii'or sans avoir pu embiasser ses enfants.

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Déjà coiimieiiçaienl à se réaliser les ambitieux projets de Glocester, et il voyait plus libre devant lui le chemin du trône; il ne rougissait pas des odieux mensonges qu'il faisait répandre sur la famille royale, n'épargnant même pas sa propre mère. La plume se refuse à retracer l'histoire de Glocester, dont le duc de Buckingham était le serviteur zélé, serviteur digne du maître ! Glocester l'avait gagné à sa cause par ses trompeuses promesses et par sa politique artificieuse.

C'était le quatorze juin mil quatre cent quatrevingt-trois. Shaw, lord maire de Londres, fut invité par Buckingham à convoquer le peuple sur la place publique. Là Buckingham fit un long discours à la foule; il louait Glocester, ne parlant qu'avec mépris des enfants d'Edouard IV, et il suggérait au peuple le projet d'appeler le régent au tronc. Il termina par ces paroles : — Qui choisiriez-vous pour votre roi, si vous en aviez la liberté? — Il se flattait d'obtenir pour réponse un assentiment général ; mais, quoique la multitude qui l'entourait ne lut composée en [)arlioque de

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gens sans aveu, pas une voix ne s'éleva, lîuckingham interpella encore la nuiltitude; mais personne ne rompit le silence. Alors il s'écria avec dépit :

— Peut -on être assez aveugle pour ne pas mieux voir ses intérêts? — Quelques créatures gagnées à Glocester crièrent enfin : Vive le roi Richard !

Quelques heures s'étaient écoulées, et les deux instigateurs de cette élection forcée, munis d'un acte par lequel le peuple appelait Glocester au trône, se rendirent chez ce dernier.

Celui-ci feignit d'abord de refuser l'honneur qu'on voulait lui déférer, mais Buckinghara parut l'y contraindre en le menaçant de la colère du peuple s'il refusait. Alors Glocester, comme cédant à la force des circonstances , accepta la nouvelle dignité dont on le chargeait ; son but était atteint.

Pendant cette scène de haute comédie renouvelée de Jules César, le peuple attendait en dehors le résultat de la conférence. Mais il fut tiré

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de cette préoccupation pai- une voix perçante qui sortait d'une maison voisine.

— Peuple de Londres, disait une vieille femme placée à une petite fenêtre, écoutez-moi comme vous voulez que Dieu vous écoute.

A ces mots prononcés d'un ton solennel, tous les regards se portèrent du côté de la vieille femme.

— Écoutons donc ce qu'elle nous chante, celle-là! disait l'un.

— Cela ne me semble pas gai, disait un autre, mais c'est égal. Voyons.

— Les arbres s'assemblèrent un jour, reprit la vieille, pour s'élire un souverain, et ils dirent à l'olivier — : Soyez notre roi !

L'olivier leur répondit : — Puis-je abandonner mon l'iuil et mon huile dont les dieux et les hommes fönt tant d'estime pour venir régner sur les arbres?

Les arbres dirent ensuite au figuier : — Venez régiuM' sur nous.

Le ligui(M' jour rcpomlil : — P»iis-;eabanilo'mer

(JIJAl'llUi: X. IH-i

la douceur de mou suc el l'excellence de mes fruits pour venir rogner sur les arbres?

Les arbres s'adressèrent encore à la vigne et lui dirent : — Venez régner sur nous.

La vigne leur répondit : — Puis-je abandonner mon vin qui est la joie de Dieu et des honnnes pour venir régner sur les arbres?

Entin tous les arbres dirent au buisson : — Venez : vous serez notre roi.

Le buisson leur répondit : — Si vous m'établissez véritablement pour votre roi, venez \ ous reposer sous mon ombre; si vous ne le voulez pas, que le feu sorte de mon sein et qu'il dévore les cèdres du Liban !

— Peuple de Lomlres, considérez donc maintenant si c'a été pour vous une action juste et innocente d'établir ainsi Glocester pour votre roi? si vous avez bien traité Edouard IV et sa maison? si vous avez reconnu, comme vous le deviez, les grands services de celui qui a combattu pour vous? si donc vous avez traité comme vous deviez Edouard el sa maison et (jue vous

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ne lui ayez point fait d'injustice , que Ricliard soit votre bonheur, et puissiez-vous être aussi le bonheur de Richard ! Mais si vous avez agi contre toute justice, que le feu sorte de Richard, qu'il consume les habitants de Londres, et que le feu sorte des habitants de Londres, et qu'il consume Richard !

— Ohé! ohé! criait-on danslafoule^ la vieille nous parle en paraboles, je crois.

- — C'est une factieuse ! dit un marchand ; c'est une ennemie du gouvernement. A bas la vieille !

— Quel est donc ce corbeau qui créasse làhaut, s'écria Buckingham qui avait entendu les dernières paroles que la mère Bloom avait prononcées. Emparez-vous de cette sorcière et précipitez-la! s'écria -t- il avec colère.

— Buckingham, répondit la mère Bloom d'un ton prophétique, toi qui portes autour du cou un collier sanglant, malheur à toi qui as causé la mort à trois hommes généreux ; je vois déjà l)riller le glaive du bourreau au-dessus de ta tête, souviens-toi d'Haslings!... Mailieur à loi!...

CnAPITIŒ X. IST

Mais, par l'urdro de Biickingliaiii, la maison avait été aussitôt cernée, la porte enfoncée, et des soldats s'étaient précipités dans l'intérieur. Alors, avec la prestesse d'un chat, la faiseuse de prédictions disparut on ne sait comment, et sut éviter ainsi les poursuites du peuple ameuté.

CllAPlTllË ONZIEME.

liMiiiioccuce d*nn enfant.

Richard, assis à une petite table, jouait aux dames avec Warwick. Tout à coup il se leva : — Je ne veux plus jouer, dit-il de mauvaise humeur, non, non, jamais, jusqu'à ce que j'aie revu ma chère mère. Ah ! dit-il en pleurant, je crains bien (ju'elle ne m'aime plus; cependant cllem'a\ait promis de venir le lendemain malin, et beaucoup de jours se sont écoulés depuis. Edouard m'assure qu'il y a deux mois que; je suis avec lui dans

(JIAl'lTIU: Xi. 18Ü

cette sombre retraite. Ah! si du moins je savais pourquoi elle est fâchée contre moi ! Tous les jours je lui ai écrit une et quelquefois deux lettres, dans lesquelles je la priais de me pardonner et de venir m'embrasser quelquefois. Quand je me réveille dans la nuit, je crois la voir loin, bien loin de moi; je l'entends m'appeler par mon nom, et je crie de toutes mes forces : Me voilà ! Je viens, chère mère; et je ne puis arriver jusqu'à elle!

Après avoir exhalé ces plaintes , il laissa retomber sa tête dans ses mains et pleura amèrement.

AV'arwick ne pouvait regarder cet enfant sans s'attendrir; sa figure était si pâle, ses traits si amaigris. Semblable à une jeune fleur transplantée dans un endroit sombre et qui s'étiole faute de soleil, il languissait et dépérissait chaque jour.

Warwick , touché jusqu'au fond de l'àme, déposa un baiser sur ses joues naguère si rosées. — N'est-ce pas ! dit l'enfant avec tristesse (si ma

JOO LES ENFANTS D'ÉDOL AllI».

mère me voyait), n'est-ce pas, c'est le cliagiin et les pleurs qui m'ont ainsi changé? Robert, dictemoi une prière pour mettre en tête de ma lettre ; tu es plus savant que moi, et je pourrai peut-être ainsi fléchir ma mère.

— Ta mère viendrait volontiers, reprit Warwick ; mais le méchant Glocester lui refuse l'entrée de la Tour.

— Je n'ai jamais été malhonnête envers mon oncle, dit Richard ; je veux lui écrire, afin de le toucher. Mais Edouard, dit-il en s'animant, n'estu pas le maître de commander dans toute l'Angleterre et même dans cette aflVeuse Tour? Pourquoi soufïVes-tu ces choses avec tant de patience?

— Tais-toi, oh! tais-toi, dit Edouard qui lisait attenti\eraent ; tu me déchires le cœur par des plaintes inutiles !

— Comment! on veut encore m'empêcher de parler à cœur ouvert ! Oh ! ce sera bientôt fini de moi ! Mais , Edouard , je crois que tu ferais mieux de te plaindre aussi. Je sens bien qu'on ne peut pas toujours ainsi cloulVer son chagrin.

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■Mui, j'ai si peur dans ces sombres appartements, que chaque nuit, en rêvant, je crois voir s'entr'ouvrir le plafond et ces noires boiseries s'abaisser sur moi et m'étouffer ; alors je nie rc- ■ veille tout en sueur.

— C'est le sang qui te monte à la tête, dit Wanvick; il s'épaissit faute d'exercice; c'est aussi pour cela que tu rejettes tes couvertures et ton édredon. Il est bien heureux que nous ne soyons pas au mois de janvier, car tu pourrais mourir de froid.

Des pas lourds interrompirent cette conversation, et les prisonniers, que la réclusion avait rendus curieux , fixèrent leurs regards vers la porte de la chambre où bientôt parurent deux hommes. Ils entrèrent sans saluer ; et l'un d'eux, Robert Brackenbury, le concierge de la Tour, homme aux traits durs et sévères, dit, en s'adressant à son compagnon, qui se nommait Tyrrell : — Voici les princes, ou plutôt le roi et son frère Richard. Ce troisième est le compagnon du jeune roi, Robert Buckleig.

l'J2 LES E.NFAMS D'ÉKOLAllD.

— Mon roi, dit-il en s'adressant à Edouard, je vous présente Tyrrell, auquel, d'après l'ordre du régent, je remets les clefs de la Tour, et, dès ce moment, il est le maître d'ordonner ici.

— Comment! il ordonnera. Etnioi, qui suis loi, . dit Edouard avec noblesse, je devrai donc obéir? Le nouveau gouverneur ne répondit pas un mot; mais son regard inquiet se portait tour à tour sur les sombres murs, sur le petit lit et les jolis enfants qui étaient là devant lui. Cependant, Warwick, en considérant Robert Brackenbury, avait remarqué que cet homme si dur était terrifié, abattu, et qu'il se couvrait la figure de ses deux mains; il frissonna de terreur. Ce dernier, s'apercevant de l'elfet qu'il pioduisait sur le jeune Warwick, essaya de changer de contenance; mais, en quittant la chambre, il se détourna plusieurs fois pour revoir les enfants, et Warwick le suri)rit môme au moment où il essuyait une grosse lainic du revers de sa main droite. Warwick, inquiet, plein de tristes pensées, se relira lentement dans sa clianibre, et, dans sa j)réoc-

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rupation, il s'écaila de son chemin et alla se heurter contre le fatal tonneau; son luminaire écliappa de sa main et il se trouva dans une obscurité complète; il ramassa le falot éteint et le ralluma, se demandant à lui-même si de telles émotions n'étaient point capables de faire perdre la raison. Tout à coup son sang se glaça dans ses veines, ses cheveux se hérissèrent. Un bruit sourd s'était fait entendre dans le tonneau. Ses yeux étaient ouverts et il ne voyait rien; il était là, pâle, tremblant et ne pouvant fuir, car ses pieds étaient comme fixés au sol. Sa frayeur redoubla quand il entendit les efforts que faisait un homme pour sortir du tonneau. Son imagination lui fit voir son père se débattant encore contre la mort. Il vit alors sortir du tonneau un être, qu'il ne reconnut pas d'abord tant ses yeux étaient troublés; mais bientôt la douce voix d'un ami le rassura complètement :

— Mylord, quel bonheur de vous voir enfin ! depuis plusieurs heures, je suis dans ce tonneau où je m'étais blotti pour parvenir à vous parler.

J94 LES ENFANTS D'ÉDoi Alil».

Edouard, parfaitement revenu de sa teneur, reconnut enfin la figure de Henri Bloom, qui, une fois encore, lui apparaissait comme celle de son ange protecteur.

— N'auriez-vous pas un petit coin où je pourrais vous entretenir sans crainte? demanda le jeune espiègle.

— Viens dans ma chambre, dit Edouard. Et Henri sortit précipitamment du tonneau. Il apprit à Edouard de nouveaux événements. — Savezvous, dit-il, que Glocester a été proclamé roi par la canaille et les gamins de Londres? Ignorezvous qu'il a accepté et qu'il règne depuis quelques semaines? Le pauvre Edouard attendra peut-être quelques années son couronnement, et peut-être ne régnera-t-il jamais. Tous les jours, la reine fait de nouvelles tentatives pour émouvoir de pitié le cœur de Glocester, afin d'obtenir la liberté de voir ses chers enfants. Ce soir encore, elle a vainement attendu plusieurs heures dans la cour, et s'en est allée désespérée. Glocester a retiré les clefs de la Tour à Brackenbury et les a

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confiées h ce Tyrrell dont le cœur est si pervers. Le vilain bossu trouvait le dernier gouverneur trop humain ; il craignait que, se laissant toucher par les pleurs de la reine, il ne la fit entrer.

— Comment as-tu donc pu pénétrer ici, (piaïul la reine ne peut y parvenir? demanda Edouard avec élonnement.

— Avec de l'audace, reprit Henri, et à la faveur de ce déguisement, ajouta-t-il en montrant l'habit de cour dont il était vêtu. Aujourd'hui je n'ai point à rougir de mon costume, n'est-ce pas ^

— Mais ta figure, mon Henri , comment ne l'ont-ils pas reconnue?

— Tout simplement à cause de mon chapeau que j'ai rabattu sm- mes yeux, reprit Henri.

— Mais ta voix !

— Je l'ai rendue impérieuse en ordonnant qu'on m'ouvrit la porte ; je ne sais pas encore ce que les soldats auront pensé, mais ils se sont confondus en salutations auxquelles j'ai répondu convenablement, à ce qu'il parait.

i06 LKS EMAMS DKDOIARI).

— ^ Henri, s'écria Warwicli, ils l'ont pris pour Glocester ; ils se trompent souvent encore, puisque je suis ici Robert Buckleig.

— En ce moment ma ressemblance avec ce vilain monstre ne me fait point de peine et il faut qu'elle ait été vraiment frappante aujourd'hui. En effet, m'étant un peu blessé au pied gauche ces jours derniers, je boitais comme Glocester. Edouard n'entendit pas ces paroles de Henri : car une pensée terrible venait de lui traverser l'esprit; il la communiqua à son ami.

— Henri, dit-il avec vivacité, tu es mon bienfaiteur, ah! de grâce, je t'en prie, prends aussi sous ta garde les pauvres prisonniers.

Henri reprit tristement : — Je suis une pauvre créature, comment ferais-je ce que l'homme le plus puissant de l'Angleterre n'oserait tenter,

— Cependant , dit Edouard avec feu , tu le peux, parle, quelqu'un sait-il déjà que tu es entré dans la Tour? et connaît-on ton projet?

— Non, je suis venu ici furtivement et je me suis nnmédiatement caché dans ce tonneau où

CIIAmiŒ XI, 1''"

vous m'avez trou\c, il > a (luelciues inblanls.

—Bien, bien, reprit Edouard ; tu peux sauver

les princes.

Oli! si un tel bonheur m'était réservé!

reprit Henri. Cependant je n'étais venu ici que pour vous, car un pouvoir secret m'attache a votre personne.

— Ce soir, dit Warwick, ou demain matin de très bonne heure, quand il fera encore sombre, tu nous conduiras à la porte de la Tour, lu ordonneras avec autorité qu'on te l'ouvre, comme si tu étais Glocester... Oh 1 ce projet réussira, Henri, nous aurons ce bonheur.

— Et si nous échouons, reprit ce dernier, on nous ramènera ici... Que peut-on nous l'aire de

plus ?

Oh! mon Henri! ajouta Edouard avec angoisse, cela pourrait te coûter la vie.

Oh! cela ne m'inquiète guère, reprit Henri

avec vivacité. Je suis si laid, si ditlbrme, un si pauvre garçon, que je puis sans regret cesser de vivre.

VM LES EiNFAMS D'ÉDOLARD.

— Si ta figure ressemble à celle de Glöcester, reprit Edouard, ton cœur est bien différent. Je vais avertir le roi, ajouta -t- il; mais comment faire, il n'est pas prudent que le petit Richard sache rien de notre projet, car s'il savait Se taire étant éveillé , il pourrait nous trahir dans son sommeil.

— Reste ici , Henri , dit Warwick , je vais trouver Edouard, et le jeune homme sortit de sa chambre en se dirigeant vers celle des princes.

Il ouvrit très doucement la porte. A la faible lueur d'une veilleuse qui éclairait cette chambre, Warwick vit que les princes étaient couchés. Il ne dit pas un mot et se plaça dans le coin le plus obscur. Bientôt il entendit le petit Richard.

— Maintenant, disait l'enfant, je vais prier comme mon cœur me le dit; je ne veux plus lire dans notre litre.

— Oui, comme tu le voudras, répondit le prince royal.

Richard ajouta : — Mon Dieu, je vous en sup])lie, failes-iious sortir (1(3 vvWo \ilainc prison

ciiAi'imi: XI lui»

el conduisez-nuiis dans notre demeure : soir et matin je vous le demande, de grâce exauceznous. Prolongez la vie de mon bon fière ([ui cache ses souflrances, soulagez-le, guérissez son cœur et faites qu'il ne pleure plus.

— Meici, mon petit Richard, dit Édojiard en baisant doucement les lèvres de son fièie.

— Ne m'interromps pas , reprit Richard , je veux achever. Mon Dieu, délivrez-nous de notie méchant oncle qui est sourd à nos prières. 0 sainte mère de Dieu ! je vous en supplie, vous qui savez ce que c'est que d'avoir des enfants et d'en être séparée, ayez pitié de notre mère !

— N'as-tu plus rien à demander à Dieu? dit Edouard.

— J'ai bien sommeil , reprit l'enfant; mais attends. Sainte mère de Dieu, aidez -moi à

devenir bon et pieux comme Edouard!

Oh! non, je ne suis plus vif et emporté comme autrefois : ici on se corrige. Si je devais devenir méchant comme Glocesterî oh, mon Dieu! prenez-moi dans votre ciel et laites de moi un ange!

^OU I.IiS EM'AMS l> ÉI>()1 Alil>.

Edouard embrassa do nouveau son jeune frère et tout rentra dans le silence.

Alors Warwick attendit un instant, puis s'approcha doucement du lit, aiin d'informer Edouard de son projet de délivrance; mais le prince s'était endormi , tenant le petit Richard dans ses bras... comme l'aurait fait une tendre mère.

A côté d'Edouard, il vit la Bible près de laquelle le jeune roi avait déposé son chapelet. Un doux souille indiquait le sommeil des enfants, et la tranquillité du ciel qui se reflétait sur leur figure montrait que Dieu était avec eux.

Pendant longtemps Edouard les contempla avec ravissement.

— Non, dit-il, ce serait un crime d'interrompre votre sommeil, je n'en ai [)as le courage.

En ce moment, un sourire épanouit la figure du petit Richard : — Ma mère. . . ma chère mère ! . . . murmuraient ses petites lèvres.

— Sa mère! ré|)é(a Warwick; il est heureux... Oli ! j'espère le m(Mtre dans s(!S bras... Pauvre

CllAlMTÜi: M 2(H

petit! Dieu le donne dans ton sommeil ee dont tu es privé pendant le jour. Pauvres héritiers dn trône, l'espoir de l'Angleterre, Dieu vous bénisse et vous donne sa paix!

Et Warwick sortit de la cluunbre, remettant au lendemain la comnmnicalion de son projet au jeune et malhemeux roi.

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