CHAPITRE XI
roce Tyrrell s'introduisirent dans la cliani])re des jeunes princes... Senil)lal)le au tigre qui caciie ses griffes quand il s'apprête à les plonger dans la chair de sa victime, Tyrrell attendait à la porte que le crime fût consommé.
Après quelques minutes, les bourreaux reparurent, et Tyrrell entra, regarda et s'éloigna à son tour... Les meurtriers se retirèrent aussi, mais poursuivis déjà par le remords que mettait dans leur cœur celui qui leur devait un jour demander compte de leur méchante action.
Warwick , plein d'un espoir mêlé d'anxiété, avait mal dormi cette nuit-là. Le jour n'était pas encore venu qu'il quitta son lit qu'il avait partagé avec« Henri. 11 alla dans la chambre des princes; la veilleuse était éteinte, le lit dans le plus grand désordre.
— Sans doute, dit-il, Richard a fait encore de mauvais rêves , c'est pour cela qu'il tient son frère si étroitement embrassé. Pauvre petit ! mais le temps presse, car nous devons partir avant le jour. Lève-toi, mon Edouard, je t'apporte une
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lionne nouvelle : délivrance et rénnion à lu mère! McA Dieu, comme il dort profondément! Que sa main est froide, dit-il en la baisant. Mais, mon Dieu! ces pauvres enfants étaient presque nus sur leur lit, et ces murs épais sont si humides! Eh bien, Edouard, réveille-toi! Où est le temps où tu étais toujours si matinal?
Mais tout à coup saisi d'un mouvement d'effroi, il se jeta en arrière et dit avec terreur ;
— C'est le froid de la mort! Puis se penchant sur le lit de ses cousins, il écoutait avec attention, cherchant à recueillir un léger souffle, le moindre signe d'existence : — Pas de respiration ! aucun soufïle! Oh , mon Dieu ! serait-il possible! As-tu cessé de veiller sur l'espoir de l'Angleterre! Oh, non! mes sens me trompent sans doute! Edouard, réveille-toi, l'heure de ta délivrance est venue !
Aucune réponse Les mains tremblantes de
Waiwick saisirent alors la veilleuse, et il approcIki la lumière de ceux ((ui dormaient mninleniiiit ilii sommeil de la moil. PoinI de blessures;
I Ji;lni Lrrneiii- m Mun?,ot,Pdiiaurs
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eureiiÄ que je suis ! si je n'eusse cramt de trouller votre somme,]] vous seriez sauves.
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il reganla do plus près encore; mais la luiniùre, s'échappant de ses mains, s'éteignit.
Warwick alors se jeta à genoux, et s'écria : • — Malheureux que je suis! si je n'eusse point craint hier de troubler votre sommeil, pauvres amis, vous seriez sauvés à cette heure. Oh! je devine maintenant : on vous a étouffés pendant que vos âmes innocentes se réjouissaient du bonheur, de l'espoir de vous retrouver avec votre mère ! 0 Brackenbury ! je sais à présent pourquoi tu voilais ton visage ! Misérable créature, tu connaissais l'affreuse trame, et tu n'as pas osé la déjouer! Pas un seul mot n'est sorti de tes lèvres. Tu as plus craint Glocester que le Dieu tout-puissant!,.. Malheur à toi!...
En prononçant ces paroles entrecoupées, Warwick fondit en larmes : — 0 malheureuse mère! comment pourras-tu survivre à cet affreux malheur! Oh! que n'ai-je pu donner ma vie pour celle de tes enfants! Mon cher Richard, toi qui semblais avoir un vague pressentiment du coup suspendu sur la tète, tu es un ange du ciel comme
tu le demandais! Edouard, cher infortuné, l'heure de ta délivrance est arrivée autrement que je ne l'avais prévu ! tu étais trop bon pour ce monde, ton sceptre aurait été trop doux pour le genre humain ; mais maintenant tu règnes dans le ciel, l)ienheureux et royal cousin !
En disant ces mots , il s'approcha des morts qu'il baigna de ses larmes en les couvrant de baisers.
Au même instant, la porte s'ouvrit, et Tyrrell, conduisant les meurtriers, entra, tenant un flambeau à la main.
Lorsque Warwick se releva, Tyrrell fut saisi d'effroi et trembla de tous ses membres. — Comment, s'écria-t-il , ils ne sont donc pas morts?
— Ils le sont pour ce monde, répondit Warwick; mais les innocentes créatures accusent d(\jà devant le juge suprême leur coupable meur- Irioi". Le Dieu de toute justice est aussi le Dieu vivant, et la punition de votre crime va commencer. Comment, Tyrrell, vous, un noble chevalier,
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VOUS tremblez tlevant un lyihle garçon coinruo moi? D'où vient cette frayeur? que forez -vous donc quand vos oreilles entendront le son do la trompette du jugement dernier ?
Cependant Tyrrell , on s'apercevant que les princes n'étaient point revenus à la vie, se remettait de son effroi.
— N'ajoute pas un mot, dit-il avec rage, ou je pourrais contraindre ta bouche à se taire. Venez, dit-il à ses compagnons, sortez d'ici les corps des princes qui ont été frappés cette nuit d'apoplexie.
— D'apoplexie! répéta Warwick avec indignation , pourquoi vous servir d'une pareille feinte devant un pauvre garçon comme moi? Vous voulez cacher votre infâme action ; vos lèvres n'osent-elles pas avouer ce que vos mains ont fait?
Sans donner un mot de réponse, Tyrrell dit à Warwick : — Vous, vous allez demeurer dans cette chamî)re jusqu'à ce que je trouve bon que vous en sortiez. Ceux-ci, ajouta-t-il en se tour-
:>II8 LES KXFAM'S D'ÉDOLAKD
nant vers les princes, n'ont plus besoin de flatteurs.
Warwick allait répondre avec la franchise de son âme, avec Tinsouciance du péril naturelle à son âge : heureusement, Tyrrell sortit, et ne lui en laissa pas le temps. Il demeura prisonnier pendant quelques heures ; mais le vieux gardien vint enfin le délivrer et lui annoncer qu'il était libre d'aller où il voudrait. Warwick retourna dans sa chambre, où il trouva Henri qui lui dit d'une voix tremblante :
— Ah ! mylord, si vous saviez ce que mes yeux ont vu !
— Rien de plus affreux que les miens, répondit Edouard.
— Écoutez-moi, mylord. Le jour n'était pas encore venu, lorsque je me suis réveillé, et déjà vous étiez parti. Je me promenais devant voire chambre en vous attendant; mais, au bout du corridor, je vis passer plusieurs hommes portant des flambeaux, et j'eus peur; je ne trouvai rien de plus sur (pie le toimeau , et je m'y glissai
CIFAI'ITIIF Xl[. iOO
lïirli\enieiil. Hientot, j'entends un l)niil de pioches, comme si l'on eût creusé la terre. Je nio levai tout doucement, et j'aperçus une fosse piofonde, et près de là deux petits cadavres do tailles dillerentes. Cette scène épouvantable m'effraya tellement, que je crus que je revais ou que j'avais perdu la raison. Quand la fosse fut assez profonde, on les y déposa, on les couvrit de terre, et tous s'éloignèrent, à l'exception d'un seid, qui regardait avec une espèce de jouissance la fosse fin'on venait de combler de terre. Cet homme était laid et diiforme comme moi ; mais il me semblait d'un certain âge. Pour mieux le voir, je me levai jusqu'à mi-corps. Cet homme me regarda fixement, et je le regardai de même, sans nul doute; il fut aussi efTrayéque moi, car il s'enfuit à toutes jambes en criant, et moi je criai aussi de frayeur,
et retombai dans le fond du tonneau Après
que le calme se fut rétabli, je sortis de ma retraite, bien heureux de n'avoir pas été découvert. — Ah ! Glocester, ta punition commence, dit Edouard.
210 LES EMAMS D'ÉOOrARD.
Les deux amis demeurèrent ensemble juscpi'à ce que le soir fut venu, attendant le moment de l'obscurité pour quitter la Tour.
Ce jour-là comme tous les autres, la reine était venue à la porte de la noiie prison pour demander la permission de voir un moment ses enfants.
Oh ! quelle fut sa joie, quand elle vit le pontlevis s'abaisser devant elle, et qu'elle eut entendu la voix du concierge lui annoncer qu'elle pouvait entrer.
Elle courut vers la chambre des princes , qu'elle trouva vide. Le lit était défait; elle crut d'abord que ses enfants s'étaient cachés sous les coussins. — Oh ! mes fils ! s'écria-t-elle, ne jouez pas, ne plaisantez pas avec l'amour d'une mère ! Où sont mes enfants? et ses mains dérangeaient tout autour d'elle. Alors, elle se mit à parcourir toutes les chambres de la Tour, s'adressant à tous ceux qu'elle rencontrait, et les suppliant de lui amener ses enfants; mais chacun secouait la tête sins lion répondre.
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— Brackenbur\ , où est le duc? demanda-telle avec anxiété.
— Sa majesté, reprit Brackenbury, a remis hier les clefs de la Tour entre les mains de sir Tyrrell, qui a tant bu aujourd'hui qu'il ne sait pas ce qu'il dit; je vous en prie, ne l'approchez pas.
— Ciel ! s'écria Elisabeth, Tyrrell est le bourreau dont s'est servi Glocester.
Brackenbury, qui craignait d'être compromis par ces paroles, s'éloigna.
La malheureuse reine erra de chambre en chambre, de corridor en corridor, en appelant sans cesse ses enfants.
Dans cet état, elle arriva à la chambre de Warwick, qui accourut précipitamment. La reine le salua avec un cri de joie.
— Ah! cher Robert, dit-elle d'un ton suppliant, où sont mes fils? toi, tu me le diras certainement. Oh ! ne me fais pas attendre : où sontils? les verrai-je, enfin?
— Oui, dit Edouard, plein d'une douloureuse tristesse; maison vous les trouverez serez-vous
212 LES E-NFAMS DÉDdlAliu.
assez forte pour les contempler dans le triste état où ils sont ?
A ces paroles, prononcées avec une triste solennité, la pâleur de la mort s'étendit sur les traits de la malheureuse mère; elle chancela, mais se redressant tout à coup avec une force surhumaine, elle dit résolument :
— Je veux les voir! Morts ou vivants, il faut que je les possède.
— Eh bien donc, reprit Edouard, suivez-moi, et préparez-vous au plus triste spectacle.
Il la conduisit jusqu'au pied de l'escalier, où la terre nouvellement remuée indiquait la place où gisaient les deux cadavres.
Edouard, en cherchant les instruments de fer que les meurtriers avaient jetés dans un coin, indiqua la fosse à la reine, en disant : — Voici le tombeau de vos fils; avec l'aide de Henri, il enleva la terre, et lorsqu'ils eurent à peu près fini, ils laissèrent leurs outils, et cherchèrent les corps avec leurs mains.
I>a reine ne proférait pas un mot; elle était
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(,lcl)out, calme, et en apparence résignée au coup qui la frappait. Tout à coup, elle se baissa, aida, de ses mains frêles et délicates, à enlever la dernière couche de terre.-
Pas un cri, pas un soupir n'interrompait le silence de cette scène, on eut cru que les travailleurs cherchaient un trésor enfoui dans les entrailles de la terre.
Eh! vraiment, c'était un trésor, et le plus cher de cette pauvre mère !
Lorsqu'elle eut enfin retrouvé ses enfants, elle baisa avec amour leurs lèvres froides et décolorées; elle ne criait point, mais de moment en moment des exclamations déchirantes s'échappaient de son sein.
Quand elle eut couvert ses cljers enfants du suaire de la mort, Edouard courut dans la chambre des princes, enleva la riche couverture de velours qui était étendue sur leur lit, et enveloppa soigneusement les deux cadavres.
Aidé de Henri, il porta ce précieux fardedu, et la reine suivait liisteniont.
214 LES EiNFAiMS D'EDOUARD.
La pau\ ic mère avait encore une crainte. — Comment sortir de la Tour? s'écria-t-elle.
— Que votre majesté le permette, dit Henri avec calme, en offrant son bras à la reine, je veux jouer le rôle de Glocester. Warwick les suivit.
— Place ! misérable, criait Henri avec le ton du commandement.
La nuit qui régnait alors, l'état d'ivresse de Tyrrell, tout favorisa l'évasion, et ils sortirent de la Tour.
Arrivée à son palais, la pauvre reine donna un libre cours à ses larmes; elle éclatait en sanglots, en cris de douleur, et cependant elle remeiciait Dieu de lui avoir rendu les dépouilles mortelles de ses enfants, cai- son amour maternel trouvait un certain adoucissement à les avoir en sa possession.