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malheureuse question? repartit Amélie sans cacher sa mauvaise humeur.
— Ma sœur, reprit Pierre, tant que nous vivrons et que nous nous rassemblerons, il en sera de même. Que veux-tuî notre pauvre père pouvait-il deviner que nous nous connaîtrions, que nous nous rassemblerions, que tous nous parlerions de luit S*il avait pu prévoir cela, nous ne prononcerions point ce mot d 'hôpital ; car dans ce cas, il ne nous eut point abandonnés. Ce qu'il voulait, c'était que nous fussions les enfants de la Providence, fausse divinité à laquelle notre père avait le tort de croire. Il voulait aussi que nous ignorassions, non-seulement que nous sommes ses enfants, mais encpre espérait-il que jamais aucun de nous n'entendrait prononcer son nom. Il avait ses raisons pour cela, je vous le répète, et ces raisons étaient péremptoîres.
— Veux-tu te tàirel vas-tu apprendre â tft mère à faire des enfants, à c'te heure? s'écrift Thérèse...
— Vous sortez de la question, ma mère. Tenez^ écoutez Jean-Jacques lui-même. Voici ce qu'il écrivit à ce sujet à Tune de ses amies, lorsqu'il était à Monquin. J'ai copié textuellement cette lettre de l'original. Ecoute:^, je ne vous lirai que le passage qui nous concerne :
— Mais moi qui parle de Éamille, d'enfeirts î . .
V Maàmm* pliltfgnez ceux qu'un sort de fer prive " dm pareil bonheur ; plaignez-les ?*ijs ne sont f»que malheureux; plaignez-les beaucoup plus » s'ils sont coupables. Pour moi, jamais on ne » me verra, prévaricateur de la vérité, plier dans M mes égarements mes maximes ^ ma conduite ; " jamais ou ne me verra falsifier les saintes lois de H la nature et du devoir pour atténuer mes fautes. « J'aime mieux les expier que les excuser. Quan4 I* ma raison me dit que j'ai fait dans ma situation » ce que j'ai dû faire, je l'en crois moins que mon •• cœur, qui gémit et qui la dément. Condamnez- >» moi donc, madame, mais écoutez-moi : vous •» trouverez un homme ami de la vérité jusque n dans ses &utes, et qui ne craint point d'ei) H rappeler lui-même le souvenir lorsqu'il en peut m résulter quelque bien ; néanmoins , je rends »• grâce au ciel de n'avoir abreuvé que moi âi.eB •t amertumes de ma vie, et d'en avoir garanti f* mes enfants; j'aime mieux qu'ils vivent di^ps » un état obscur, sans me connaître, que de le$ M voir, dans mes malheurs, bassement nourris «'par la traîtresse générosité de me§ ennemis, n ardents à les instruire à haïr ^t peut-être à trap hir IjBur père ; et j'aime mieux cent fois ce père •» infortuné qui négligea. . . «
Ici, un roulement de tambours arrêta net la parole dans le gosier du lecteur. Puis, presque
aussitôt, un homme à te, voix rauque, mais puis* santé, cria de la rue, en face des fenêtres de la salle où nos héros s'oubliaient dans les vignes du Seigneur :
— Au feu! au feu! Ohé! ohé! là*haut, les aristocrates, en bas! en bas! à la chaîne! à la chaîne! Faudra-t-il aller vous chercher?
A ces paroles, jetées de la rue par un agent de la sûreté publique, Louis Vindret, ayant mis son grand chapeau de gendarme, répondit aussitôt à l'agent, par Tune des croisées restées ouvertes :
— C'est bon ! c'est bon ! on y va, vieui ! c'est pas la peine de t'égosiller comme ça !
Puis, se retournant vers la table où tous nos personnages restaient assis, il reprit en ceignant le ceinturon de son sabre :
— ^Vous autres, restez là, sans vous /aire de bile; j'aurai l'œil ouvert sur cette cassine. Tout à l'heure je reviendrai vous conter de quoi il retourne... Les maisons brûlent, mais les propriétaires, il n'y a pas de danger qu'ils travaillent à éteindre le feu, ils ont trop peur de se salir les mains. . . En avant, marche ! vive la république !
Une minute après la sortie du gendarme, Thérèse, qui s'était levée de table pour aller à la fenêtre contempler la tournure que son Jiot avait dans la rue, revint se rasseoir, la figure illuminée par l'oithousiasme maternel.
— Et dire que c'est moi qu'a fait ce beau garçon-tà ! qu'estcc qui croirait çal s'écria-t-elle.
Les tambours qu'on entendait battant la générale dans le lointain se rapprochaient de plus en plus,
On faisait la part du feu, lorsque Louis Vindret arriva sur le théâtre de Tincendie. Cîoinme les chaînes s'organisaient aux quatre points cardinaux de cet immense' foyer, notre gendarme, fonctionnaire tout aussi intelligent qu'un autre, alla se poster droit à l'un de ces points, c'est^dire à l'une des extrémités de la rue Descartes, et là, il maintint, arrêta au travail de la marche des seaux tout passant de bonne ou de mauvaise volonté.
Ainsi quo cela arrive toujours en pareil cas, dès que le feu se trouva circonscrit, chaque personne formant anneau de chaîne voulut immédiatement retourner à ses affaires. A cette époque, le pain était très cher, le temps était d'autant
plus précieux ; cependant, la besogne n'était point terminée, puisqu'il s'agissait d'éteindre jusqu'à la dernière étincelle de feu ; c'est surtout dans ces momeBts de relâche que l'autorité doit être sévère.
Dans tous les temps, la moralité et l'abnégation des classes pauvres ont été grandes, sublimes; mais pour maintenir l'homme qui ne possède rien dans l'oubli de lui-inême et le faire travailler au bien de tous, il ne faut pas qu'il ait de mauvais exemples devant les yeux. Lorsqu'elle 'exige, à titre de corvée gratuite, le temps et la peine d'un individu qui ne possède rien, l'autorité doit apporter la plus grande attention à ne commettre la moindre injustice qui puisse blesser la dignité, soulever l'indignation de l'homme dont elle réclame le secours. Cette sage politique pourtant est rarement celle des agents du pouvoir : elle ne l'était même point sous le gouvernement de la république à toutes ses époques. Voici ce qui se passait à )a chaîne que commandait Loui9 Vindret, lors de cet incendie d$ kt rue Mouffetard.
Tenais qu^ irais m quatre cents pwtlhj^reux swîe»t «M)ig ôt e^tt pour eonserver w\e prQpi-îéta qui n ai^rtenait à auciai d'eux > cm voyùt çà et là, aux alentours du feu, de.3 groupes de muscadins qui oiMj^^t haut, lorgnaient les femmes,
se moquaient de tout le monde et ne remplissaient que le rôle de simples spectateurs. Nous pensons que de leurs costumes incroyables naissait tout naturellement la seule raison des déférences que l'autorité subalterne avait pour ces messieurs.
Donc, à cette chaîne que commandait le gen* darme Vindret, une marchande à l'éventaire dont les haillons trempés par l'eau collaient sur ses jambes amaigries, finit par s'écrier :
— Tiens ! c*est-i pas bientôt assez comme çat v'ià qu'une pauvre femme qu'a pas mangé ce matin, faut qualle séchigne pendant que ces fai* néants de mirliflors sont là-bas qui nous regardent en bâillant comme des huîtres ; ça commence à m'embêter, moi. Y a de quoi.
— C'est vrai, bien vrai, ce que vous dites là, commère ; y a encore des aristocrates en France. . . C'est pas fini, quoi ! . . . répondit un vieil ouvrier tourneur.
— Ah ! c'est comme ça! il n'y a que les sansle-sou qui travaillent ! ... Ah ben ! cric, crac ; je me la cours.
Et ce disant, un garçon de quatorze ans, vêtu d'un costume de paysan» quittait la chaîne et s'esquivait en courant vers Saint-Etienne-du-Mont.
Le devoir du gendarme était de courir après le moucheron^ mais le moucheron avait des ailes, et, certes, si l'un des muscadins dont nous ve-
liQOS de purler ne T^viât point arrêté m pi^s$(ige, Ixmi^ Vindret m eût certainement été pour sa (iourse.
^-* Jami ! laissez^moi courir, j'ai faim. H y a longtemps que je travaille, et pour rien« encore ! c'est-i vous qui voulez me payer pour porter Teau, beini disait le petit paysan à l'incroyable qui venait de lui mettre la main sur le collet.
— Pourquoi fui^tu, toi, quand les autres restent à la besogne t te crois-tu, par hasard, un plus grand citoyen que ceux qui terminent leur tâche! lui fut^il répondu.
— ^Dà ! dà ! c'est vous, que vous croyez être des fnossietLZ, feignants que vous êtes. . . les maisons sont à vous, cré nom I et vous les laissez brûler plutôt qua de porter de Teau, dà I plutôt que de ^alir vos biaux habits vous vous laisseriez ben brûler vous itw, hein t Eh ben ! moé, j'ai pa3 de maison... j'veux pas travailler pour rien, et j'veux m'en alfer, tant pis 1
Cette sortie, assez peu parleipentairi^, il est vrai, reçut pour réponse une demi-douzaine de coups de pieds et de taloches trop bien appliqua, peut-être.
— Jamigué I le mioche a raison. Lâchez-le, dru I ohé ! vous autres muscadins ; le pauvre monde a-t-il été fait tout exprès pour vous amuser à cogner dessus? Tas d'aristocrates, allez
donc à la chaîne, si vous avez peur que vos maisons brûlent.
— Mioche, reprit le gendarme, t'as raison, mais retourne à là chaîne, et quand ça sera fini, comme t'es un bon zig, tu viendras boire et manger avec moi ; va, file.
-^Bien grand merci, mossieu le gendarme, mais z'i faut que je saye à dîner avant midi à l'endroit qu'est écrit là-dessus. Dam I j'y seraiat ben déjà sans qu'on m'a rafflé pour la chaîne.
Louis Yindret ayant jeté un regard distrait sur le papier que lui présentait Ten&nt, répliqua :
— Nom d'une bombe I t'es donc un aristocrate aussi, toi, que tu dineà chez Jessaint. . . t'as donc de l'argent? ou ben, avec qui'que tu dînes chez Jessaint î
— Avec ma grand'mère et mes oncles que je connais point. C'est le père qui m'envoie à sa place, parce que c'est à présent qu'on ferre las chevaux de labour, et qu'i peut pas venir.
— Ah ! tiens ! tiens f tiens ! comment s'ap* pelle-t-i, ton père ?
— Y s'appelle Jean Buteux, qu'il dit que son père c'est le Rousseau pour vous sarvir, mossieu le gendarme.
— En v'ià ben d'une autre à présent ; c'est-i vrai tout ce que tu dis là î
— Dam ! bien vrai ! . .
Alofs, sans plus faire de sentimente que d'attention aux muscadins qui les écoutaient, le grand gendanne prit le petit paysan par la main, et tous deux s'acheminèrent vers la cuisine du Vatel de la rue Saint-Jacques.
— Le feu est éteint, mais la soif ne Test pas. Ohé I citoyen garçon , apporte sur la table tout ce qu'il y a de plus chenu dans la cassine, nous voulons régaler ce gaillard-là; et leste, ventre affamé n'entend raison qu'avec la boustifaille, s'écria Louis Vindret en rentrait accompagné du cher neveu dans la salle où sa famille l'attendait.
— Quoi que c'est î quoi que c'est î pourquoi conduis-tu ce p'tiot icit tu sais bien que nous sommes déjà de trop pour pouvoir nous placer tous aux fenêtres, se hâta d'observer Thérèse.
— Mère, ce p*tiot-là, comme vous dites, a le droit de tenir deux places ici, puisqu'il remplace Jean et Joséphine.
— Jean et Joséphine sont m&a enfants, et ce p'tiot je ne le connais pas.
— Regardez-le ben ; il leur ressemble joliment à Jean et à Joséphine; est-il éveillé, heinî
— Enfin, enfin, qui est-il? demanda Kerre d'assez mauvaise humeur.
— Eh ! sacrebleu ! c'est l'héritier de Jean et de Joséphine, donc.
— Pas possible ! d'où vient-il î
-^ Je viens de Saint- Julien-du-Sault; y a trente lieues d'ici, répondit hardiment le jeune voyageur en s'asseyant à table.
— Ah ! mon neveu? s'écria la tante Amélie en courant vers l'adolescent; dis, comment t'appelle&-tu ?
— Pardienne! je m'appelle Baptiste Buteux itou, répondit-il.
Nous ne croyons pas devoir répéter ici toutes les questions qui forent- adressées à l'enfant sur les habitudes, le travail et les moyens d'existence de ses père et mère. A l'exception de Pierre Garrot, qui devint de plus en plus taciturne, tous les membres de cette famille étrange s'étant mis à jaser comme des gens qui viennent de trop bien dîner, le petit Baptiste ne sut bientôt plus auquel répondre.
— Oh ! mais, mais regarde donc, Paul, comme il est gentil le garçon de ma sœur. . . de cette Joséphine que je n'ai jamais vue. . . Mais regardedonc, reprenait Amélie.
Paul, accoudé sur l'appui de la fenêtre, n'avait pas encore répondu, que Pierre s'écriait :
— Oui, l'enfant de votre sœur... et de votre frère 1 . . . le fruit d'un inceste ! O Rousseau I s'il est vrai, comme tu l'affirmes, que l'homme ait ime âme immortelle, puisse le Créateur pardonner à ton âme les conséquences de ta conduite ; ces
conséquences remportent en mal snr tout le bien qu'ont pu produire tes œuvres. Quels désenchantements après tant d'illusions ! . . .
— Qu'esirceque tu rabâches-là, toiî demanda Thérèse, qui ne comprenait que raguement.
— Je dis que nous ne sommes point les enfanta de J.-J. Rousseau; nous ne savons ni d'où nous sortons, ni ce que...
Une immense clameur partie de la rue et annonçant l'arrivée du cortège coupa court à la péroraison du vertueux artiste. En effet, le vent du nord apportait du quai, sur l'aile des échos, des bruits de fanfares, de tambours voilés et de détonations d'artillerie.
Nos cinq personnes coururent aux fenêtres.
— Je Veux voir aussi, moi, dit le cher neveu en se levant de table.
—^ Tiens, c'est vrai. Ehben ! mioche ^ monte à califourchon sur mes épaules, répondit l'oncle gendarme.
— Oui dà ! que je veux ben !
Le cortège s'avançait. Dix représentants du peuple suivis d'une suite nombreuse de citoyens à cheval, ouvraient la inarche.
Ininiédiatement après cette espèce d'avantgarde, venait un groupe de musiciens exécutant des airs du Devin du villagÈ et autres compositions musicales du mort illustre auquel la nation
française faisait les honneurs de ces insignes fîirai]les.
Le troisième groupe était composé de botanistes portant des faisceaux de plantes, ou tenant les cordons d'une bannière déployée sur laquelle on lisait cette inscription :
L étude de la nature le consolait de Finjustice des hommes»
Ensuite venaient les députés des sections de Paris. Sur les tables des Droits de Fhomme qui formaient le symbole de ce groupe, on lisait :
Il réclama le premier les droits imprescriptibles.
Après venait une immense procession de mères vêtues à l'antique; les unes tenaient par la main des enfants en âge de suivre le cortège; les autres en portaient de plus jeunes dans leurs bras. On lisait cette devise sur la bannière de la maternité :
// rendit les mères à leurs devoirs^ les enfants au bonheur.
Suivait la statue de Rousseau. — Inscription :
Au fiom du peuple français, la Convention nàiîonate à Jean-Jàcques Rousseau, An II f de là RépiMiqité.
Le sixième groupe était composé d'habitants des communes de Franciadé (Saînt-Denis), dé Gfroslay et de Montmorency. -^ Inscription :
Ce fui au milieu de nous quil composa Emile, la Nouvelle Héloïse et le Contrat social.
Septième groupe. — Habitants de la commune d'Ennenonville. Quatre d'entre eux, en grand costume de deuil, portaient l'urne cinéraire renfermant les cendres du philosophe. — On lisait les mots suivants sur le socle de Fume :
Ici repose Vami de la nature et de la vérité.
Huitième groupe. — Députation de Genevois et personnel de la chancellerie genevoise. — Inscription de la bannière :
Genève aristocrate V avait proscrit , Geriève régénérée a vengé sa mémoire.
Neuvième groupe. — La Convention nationale en corps ; elle était suivie d'une affluence considérable d'hommes, de femmes et d'enfants du peuple, chantant des airs patriotiques ; ce dernier groupe était suivi du phare des législateurs : le Contrat social,
N'a3rant point cru devoir morceler le programme rédigé par la Convention nationale, nous avons simplement copié le Moniteur en l'abrégeant ; et cela sans nous arrêter aux exclamations multipliées de la famille retrouvée de l'illustre défunt. Cependant la moitié du cortège n'avait pas encore défilé devant les fenêtres de Jessaint, où, haletants et pressés, se tenaient nos six personnages, que déjà la peu sensible Thérèse dut
néanmoins se retirer briséepar rëmotion. Dès que Bes regards se furent abaissés sur la statue qui^trop fidèlement pour elle, reproduisait les traits de 8071 homme j les fibres du cerveau et du cœur de cette vigoureuse femme faillirent se rompre.
— Oh ! mon pauvre homme ! Est-il Dieu possible! ! !... dit-elle en s'aifaissant sur elle-même,
— Ah !.. . quoiquec'est que vous avez? c*est-il qu'il vous prend mal, mère? lui demanda Louis, qui se trouvait à la fenêtre à côté d'elle.
Au lieu de répondre, Thérèse, qui déjà rabottait de son sein et de sa figure l'appui de la croisée, se laissa lourdement choir sur le carreau de la salle.
En ce moment, Pierre, Paul et Amélie, tous trois penchés sur l'appui de la seconde fenêtre, poussèrent simultanément trois cris perçants qui dominèrent le bruit du tambour. . . Louis, le gendarme, voulant porter secours à sa mère qui tombait près de lui, et ne pensant plus à son neveu toujours à califourchon sur ses épaules, venait, en se retournant trop précipitamment, de lancer le malheureux enfant dans la rue ! ! !.. .
Une demi-heure s'était écoulée.
Tandis qu'une foule de voisins discutaient devant la porte de Jessaint sur les causes de la chute et de la mort du petit paysan, au premier.
Pierre Garrot disait à sa fajnille consternée, en pressant Tune des mains déjà glacée du cher petit neveu.
r- Oui ! c'est fini ! il est pajort ! bien mort î . . , D'ailleurs, le médecin l'ij. dit en ^'en allant. . , Pauvre petit ' . . . ses parents ne s'en consoleront jamais. . . Oh ! le grand-père de cet innocent avaiF .deviné tout cela... aussi ne voujait-il point que nous ie Gonnussi(»3s. Ali ! quel malheur ! quelle fatalité !!!... Mes frères, ma sœur, faisons à cet
enfant de magnifiques funérailles, et qu'il ne soit plus question des enfants de Jean- Jacques. Vous compr^drez aisément q\ie ce grand homme était trop l'ami de la légalité pour avoir jamais eu ridée de reconnaître des enfants illégitimes... C'est à notpe orgueil qu'il faut attribuer la mort de ce pauvre petit... Mais, mais, qu'avons-nous fait par nous-mêmes I... En vertu de quel droit nous proclamons-nous, malgré hii, les enfants d'un homme de génie?... Où est la preuve que nous sommes effectivement les enfants de Jean- Jacques Rousseau? ...
— C'est ce que je me suis toujours demandé, répondit Paul, le mari d'Amélie,
Pierre reprit :
— Que Dieu vous pardonne, ma mère! Vous le voyez, nous nions tous la paternité du grand homme qui fiit votre époux. . . nous la nions par
amour de la vérité. . . Où est la preuve que nous sommes les enfants de Jean-Jacques ?
— Grand imbécile! répondit Théjèse avec véhémence. — Ici, reprit-elle, ilny a. que toi qui ne sois pas Tenfant de Jean- Jacques, bâtard que tu es !... Alors, c'est quand je suis vieille, q\]^d j'atteins à mes soixante-dix ans, que vous venez me dire : Nous ne sommes plus vos enfants!... Canailles que vous êtes! Ainsi, me voilà encore une fois seule au monde ! . . .
— Et moi donc, moi, je suis ton hommç , à présent qu'il n'y a plus de prêtres. Viens-t'en, il se fait tard, dit alors Montretout, qui sortit courbé par l'âge de derrière un paravent.
Pendant la demi-heure qui suivit la mort de son cher petit neveu, le pauvre Louis Vindret, lui, courait sans but par les rues ! Chacun s'enfuyait à son approche, on le prenait pour un fou.
C'était Un dimanche de la mi-octobre. Les feuilles jaunies commençaient à tomber, mais le temps était beau ; une fraîche brise tempérait, l'atmosphère encore imprégnée des chaleurs de l'été.
n était cinq heures du soir.
Pierre Garrot venait de traverser la rivière d'Yonne, qui sépare Villeneuve-le-Roi de Saint- Julien-du-Sault. A peine notre voyageur avait-il sauté hors du bac, qu'il s'engagea dans un sentier joignant la rive à la route. Là, marchant sous un berceau de charmilles qu'éclaii*ait encore le soleil à son déclin , Pierre poussa un soupir et se dit:
- - Enfin ! il n'y a plus à reculer ! Je suis certain
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maintenant de pouvoir accomplir ma pénible mission. Oui, oui, non préparés, la lecture d'une simple lettre aurait tué ces braves gens. Je les préparerai à ce coup; c'est moi qui leur ai écrit, c'est moi qui suis la cause de la mort de leur enfant, c'est à moi d'en subir la peine.
Se reprenant . — Oh ! quel beau temps il fait ! Quel paysage enchanteur se déroule à mes yeux ! Quels suaves parfums s'exhalent des végétaux! Combien autrefois j'eusse été heureux de contempler ce beau coucher du soleil, d'admirer cette nature agreste ! Ah ! fallait-il que cette damnée Thérèse vint me relancer jusque dans cette manufacture où je vivais si libre, si joyeux! Oui, le vieux proverbe a raison : On est toujours puni par le péché lui-même. vanité des vanités ! moi qui n'ai jamais eu la force de travailler durant six heures consécutives, moi, qui n'ai copié que quelques croquis, moi oser me croire le fils aîné de Jean-Jacques ! Allons ! j'expierai au moins ma sottise en vivant , je porterai ma croix ! Je ÉBcai le plus de bien que je le pourrai, et ce bien sera un soulagement pqur mes semblables en même temps qu'une consolation pour moi, En avant I Courage !
Gela dit, le wya^eur pédestre bât^t le pas afin d'entrer à Saint- Julien-du-Sault avant la nuit. Le crépuscule éclaimt encore la nature de
lueurs indécises, lorsque Pierre arriva au terme de sa course. Comme c'est la coutume le dimanche soir, c'était la coutume aussi à toutes les décades, dans les petites localités, de prendre le frais sur le seuil de sa porte en temps chaud. Nqus croyons qu'il est inutile d'ajouter qu'à cet égard Saint- Julien du Sault ne faisait pas d'exception.
— Pardon, messieurs et madame, M, Jean Buteux, maréchal, demeure- 1- il Join d'ici?
demanda Pierre aux personnes qui coipposaient le premier groupe qu'il rencontra.
-r-Oh! nenni, mossieu, i ne demeurent pas loin; mais i sont ben chagrins, les Buteux ; leux petiot, qu'était allé à Paris, on ne sait pas ce qu'il est devenu.
— Pourriez-vous m'enseigner où ils dem.eurent, s'il vous plaît?
r — Da ! da ! c'est vrg-i ! Antoine, conduis mossieu chez les Buteux. Tu reviendras tout de suite pour te coucher, parce que demain il faudra qu,e tu te lèves de grand matin.
rr- Je vous remercie beaucoup, madame, rép(»idit le voyageur. Puis il suivit un jeune garçon de quinze a^s, qui sautait devant lui.
La nuit était tout à fait venue lorsque Pierre et son guide arrivèrent devant un petit hangar destiné au ferren?-ent des chevaux. Au fond de cet L\ipsacç, iûpv^ mWtwOt on j^i^t/evoyAit mimte^
perdue dans un massif d'arbres fruitiers, la chaumière du maréchal, nouvellement blanchie à la chaux. Assise sur lune des deux marches de sa porte et la tête appuyée dans ses mains, Joséphine versait ses dernières larmes ; il y avait huit jours qu'elle n'avait cessé de pleurer.
Navré de douleur à la vue de cette femme si fraîche, si pétulante autrefois, et, ce soir, si fanée, si brisée, qu'elle lui semblait décrépite, Pierre fut obligé de faire un puissant effort s^r lui-même pour lui adresser la parole.
— Bonsoir, ma sœur Joséphine, bonsoir; me reconnaissez-vous 1
Cette question, Pierre la réitéra ; ce ne fut qu'à la troisième fois que, relevant la tête, Joséphine répondit :
— Nenni, nenni, je ne sis pas vot' sœur; je n'ons point de frère ; moi et mon homme, nous sommes des enfants trouvés. Je ne vous connais point; laissçz-moi tranquille, répondit-elle en sanglottant.
— Joséphine, vous avez raison; ce Rousseau nous a porté malheur à tous. Mais, dites-moi, Jean, votre mari, n'est-il pas ici? Je suis venu tout exprès de Paris pour le voir.
— Ah ! vous venez de Paris ! Y a ben longtemps que j'y étions à Paris ; non, c'est à Sceaux que j 'étions. . . Vous avez vu not' garçon à Paris,
n'est-ce pas? Il y est allé pour l'enterrement du Rousseau, et je ne Tons pus revu. Que fait-il, mon garçon î Oh! dites, mossieu, pourquoi que vous ne l'avez pas ramené?
— Pauvre mère ! il ne faut pas perdre tout espoir. . . Cependant Paris est bien grand. . . Un enfant tout seul... Puis, vous savez, Paris est encore en révolution. . . Mais où est donc Jean?
— Puisque vous dites que vous êtes mon frère, vous avez vu mon garçon. . . qu'on nous a écrit et que j 'ons encore la lettre .
— Sans doute, j'ai vu votre fils. . . mon neveu, si nous étions les enfants de Rousseau . . . Mais nous ne le sommes pas; noii, Joséphine, nous ne le sommes pas. . . Je voudrais bien parler à Jean ; où est-il?
— Jean, il est, il est au Ckevàl-Blanc, le cher homme ! C'est, voyez-vous, qu'il a tant de chagrin de pas voir son gars, qu'il veut se saouler, toujours se saouler,
— Misère ! ! Prenez patience, ma pauvre Joséphine; je vous aiderai... Tout le monde a bien ses peines ; le bon Dieu lui-même a les siennes, puisque son fils Jésus est mort sur la croix pour racheter nos péchés... Prenez patience; embrassez-moî, Joséphine; je vous consolerai, je vous aiderai comme un frère.
La pauvre femme, qui jusqu'alors s'était tenue
accroupie sur le seuil, se leva d'un seul bond et 1 s*écria :
— J'ai pas besoin de patience, j'en ai assez comme ça; c'est mon garçon que je veux. . , Oh ! mais il reviendra demain; n'est-ce pas, moS)Sieu,
qu'y reviendra demain ? oui, qu'y reviendra
Ah ben ! je veux me saoule?' aussi, moi ; je veux boire une pinte pour m'oublier comme mon homme . dal . . .Venez, mossieu, venez ; j'allons trouver Jean au Cheval-Blanc.
Et, prenant le bras du voyageur qu'elle entraîna vivement, Joséphine se dirigea silencieuse vers le cabaret
Arrivés à ce point de notre récit, et chemin faisant, nous croyons devoir rappeler quelques particularités de la vie des personnages dont nous nous occupons en ce moment; les événements seuls nous ont empêché de revenir sur les faits et gestes de nos vieux amoureux.
Habitués aux travaux fatigants, robustes et actifs à la fois, Jean Buteux et Joséphine Blot connaissaient parfaitement depuis leur enfance tout le prix des biens de ce monde, lorsqu en 1779 ils se marièrent à Saint-Julien'4u-Sault.
Dépassant la limite de l'écoriomie et penchant vers l'avarice, comme la plupart ^es paysans, les époux Buteux ne tardèrent point, ainsi qu'on la dit communénient, à toeleuv-^affl^^res, Après
cinq années de mariage, Taide-maréchal et la blanchisseuse, dont le temps de travail n'était pas moindre de seize heures par jour, finirent par acheter la chaumière qu'ils habitaient et le clos qui l'enserrait; puis, vers 1791, après l'abolition des maîtrises, Jean put enfin ferrer les chevaux à son compte. Donc, jusque-là, tout allait pour le mieux dans le petit ménage des enfants de l'amour, car ils n'eurent jamais d'autres charges de famille que celle du fils unique que nous leur connaissons. Le pQtit Baptiste, que nous avons vu mourir si malheureusement, était venu au monde juste neuf mois après l'aventure des voleurs, aventure qui, le lecteur doit s'en souvenir, décida Jfean et Joséphine à fuir précipitamment de Sceaux. Or, nos campagnards bâtissaient force châteaux en Espagne, formaient des projets tels qu'en pouvaient former des avares ,lorsqu' une lettre de Pierre Garrot vint fatalement les inviter à assister au banquet des funérailles de Rousseau.
Connaissant tout le prix du temps parce qu'ils connaissaient tout le prix de l'argent, les époux Buteux mirent ses souliers de.s dimanches à leur fils bien-aimé, glissèrent six francs en gros sous dans une bourse de cuir qu'ils lui donnèrent, et, l'ayant embrassé, ils lui dirent :
-T Va, garçon! t'es grand, vas voir Paris. Tu diras aux gens que parle la lettre que je les ai-?
irions ben; dà, que je les aimonii ; cest eux qui sont la cause que j 'sommes mariés.
Tel était lé culte du souvenir des deux avares,
L'héritier des Buteux partit en chantant. Le lecteur sait le reste.
Maintenant, reprenons notre récit où nous lavons lîiissé.
Après cinq minutes de marche, le frère et la sœur arrivèrent, bras dessus bras dessous, devant la porte d'une grande maison d'où sortait un concert de voix discordantes. C'était l'hôtel du Cheval-Blanc, hôtel vers lequel tout aveugle se fut dirigé des quatre points cardinaux de la ville, rien qu'eu écoutât le bruit que faisait une enseigne de ferblanc qui grinçait au vent sur son axe de fer.
— Ah! c'est vous, père Lagaulel à quelle table c'est-i qu'il . est mon honmie 1 demanda Joséphine au premier ivrogne qu'elle rencontra en entrant dans le cabaret.
— Va, va, ton homme, il pinte et repinte au fond avec les bonnets rouges... Moi, j'ai plus le sou; je vas me coucher.
Tic, tac, j'aime le train, etc.
Joséphine, qui n'en demandait pas davantage, entraîna Pierre jusqu'à l'extrémité d'une salle enfumée. Ayant traversé dix groupes de buveurs étonnés de les voir, tous deux s'arrêtèrent enfin
devant la table où siégeaient Jean Buteux et d'au« très zélés disciples de Grégoire.
Joséphine porta la parole hardiment :
— Eh ! Jean, tiens,' v'ià le mossieu, tu sais, qu'était not' frère autrefois. Il vient de Paris tout exprès pour te dire que not' garçon viendra demain. Pas vrai, mossieu, qu'i viendra demain, not' garçon l
— Not' gars ! . . . bon ! . . . Pourquoi qu'il est pas venu aujourd'hui, ce crapaud-là? repartit Jean Buteux en se levant tout d'une pièce. — Ah ! reprit-il aussitôt, c'est vous qu'êtes mossieu Pierre ; oui, je me souviens ben de vous. . . Y a longtemps qu'on s'est vu. Tenez, buvez un coup pour la peine que vous nous amenez not' garçon. Pourquoi donc qu'il est pas venu plus tôt, ce satané garnement. . . qui nous fait tant de la peine. . . Où c'est-t-i donc qu'il est à 'présenti Hein, dites, pourquoi qu'il est pas là?
Pierre avala un grand verre de vin, car il avait soif, puis il répondit résolument :
— Je ne suis pas venu de Paris tout exprès pour vous dire que votre enfant sera demain ici, puisque cela n'est pas et ne sera point. Au contraire, je suis venu pour vous annoncer que votre cher petit est malade. . . bien malade ! . . .
— Malade! malade! où ça?... demandèrent à la fois la femme et son mari.
— ^ A Paris donc. Oh ! vous pouvez bien pen^ ser qu'on fera tout son possible pour le sauver, votre cher petit Baptiste. . . Les meilleur^ inédecins sont à Paris. . . cependant. . .
• — Jg^migué! j'y vas, moi, à Paris, çt tout de suite aicore. . . Je veux. . .
— Malade! miséricorde du bon Dieu! nenni dà! tu n'iras point, toi; je veux le soigner, moi, ce cher enfant. . . Oh ! oh ! pourvu que je soyons assez à temps à Villeneuve pour prendre la cariole. . . qu'y ait de la place encore. . . Queu malheur ! queu malheur ! Je savais ben qu'y devait nous arriver queuque chose avec ce satané Rousseau.
Après une pause de dix secondes, Joséphine continua :
— Mossieu, faut être demain matin, à cinq heures, à Villeneuve; nous partirons toi^ les deux quand le coq de la mère Leleu chantera.
— Mon Dieu! mes braves amis, il est inutile pour vous de faire Je voyage ; s'il^st possible de s^uyçr votre enfant, soyez tranquilles, on le sauvera... mais...
— Mais, ta, ta, 14, interrompit l'un 4es buveurs; vous ne devinez donc pas qu'il est mort, votre gars, et que ce mossieu ne veut pas le dire. . . Moi, je le devine ben ; je parie qu'il est mort écrasé par une voiture. . . Y en a tant à Paris de
ces voitures. , . C'est que j'y ons éiéy moi, àParis. , , N'çst-ce pas, raossieu, (ju'on voit ça., .
— Mort ! . . . teis-toi, Jacques. . . ou sinop je te casse ce pot sur la tête, répliqua Jean Buteuî^ exaspéré.
— Canaille! oui, Jean a raison, s'écria l'adjoint au maire de la localité qui se leva d'une table voisine. — Oui, toi, Jacques, t'es une canaille; t'as déjà dit partout que le petit Buteux était mort ; tu l'as dit parce que tu veux tuer les parents par le chagrin. Voilà ! . . . tout le monde sait que tu veu^ acheter leu bien pour presque rien et qu'ils ne veulent pa^ te le vendre. . . . mais tu sais, on te connaît; et moi, je ne suis pas adjoint au maire pour rien.
— C'est vrai qu'il l'a dit. Fiche ion camp ; inais paie ta pinte due ! reprit un autre buveur.
— Vous êtes tous des imbéciles et des méchantes langues, répliqua Jacques en selevant. — Oui, le petit Buteux est mort, bien mort, sans ça il serait ici ou bien ses parents auraient écrit de Paris. ... et ce mossieur qu'est comme son oncle, que v'ià, moi, qui ne suis pas aussi bête que j'en ai l'air, je lis sur sa figure que le petit Buteux est mort, bien mort, archi-mort. . . . dà ! . . .
— Monsieur Jacques, puisqu'ainsi on vous nomme — répliqua Pierre — je vous prie de vous taire, ou je me verrai forcé, bien malgré moi, de
VOUS appliquer le souf&et d'usage. Je suis étranger ici, cela est vrai, mais je ne reconnais à personne le droit de slmmiscer dans une conversation qui nele regarde pas.
— Bien dit ! monsieur; je sais que vous ne faites que d'arriver à Saint- Julien-du-Sault.... on n'est pas adjoint au maire pour rien.... Vous êtes un bon citoyen, faites-moi l'honneur de venir loger chez moi cette nuit. Entre patriotes, il ne faut pas se gêner; car tu es patriote, que je penseî... ^
— Autant que toi, citoyen adjoint. J'accepte ton obligeante invitation; cela tombe même très bien, car je n'ai pas encore retenu de logis à l'auberge.
— Alors, c'est convenu, tu vas venir souper avec moi. ... eh ! eh ! eh ! mais, qu'est-ce qu'ils ont donc les Buteux ? . . . Que diantre ! faut pas se faire de la bile comme ça. . . . qu'est-ce que c'est donc que vous avez, hein?
A ces paroles de l'adjoint, Jean et Joséphine demeurèrent muets; ils ne firent ni le moindre signe, ni le moindre mouvement. Assis côte à côte sur le même banc, accoudés sur la table et la tête dans leurs mains, on ne parvint à les faire sortir de leur torpeur qu'à force de les se'couer. Relevant la tête machinalement, Jean fut le premier qui promena ses regards autour de lui.
- — Tiens ! que j 'm bête ! dit-il, je croyais que tnon gars était là ; as pas peur! i va venir. . . .
— Dà, qu'il est là; i mange sa soupe, répondit Joséphine.
Pierre et l'adjoint se regardèrent; mais bientôt, ce premier baissa la tête. *
— Le petit gars est bien mort, n*est-ce pas; lui demanda doucement l'officier municipal.
— Oui, mais cette nouvelle les tuerait....
Soyons prudents ....
— Oh ! il n'y a pas de danger ; les Buteux sont des durs à cuire. C'est pas pour dire, mais je crois qu'ils aiment encore mieux leur argent que leur garçon.... ils n'en mourront pas. Venez, je vais envoyer ici l'ancienne patronne de Joséphine qui les ramènera chez eux. Les Buteux obéissent toujours à la mère Leleu; ils lui ont des* obligations. Venez...:
Pierre allait en effet donner le bras à l'adjoint, lorsque, jetant un dernier regard sur nos malheureux époux, il vit Joséphine se lever le. sourire sur les lèvres et dire à son mari en se penchant pour lui parler tout haut à l'oreille.
— Regarde donc, Jean, comme la fille à l'adjoint reluque not' gars; mais regarde donc, il la reluque itou, lui, dà! vois-tu? vois-tu?
— Pour ça c'est vrai, — répondit Jean. — Le gars ferrera les chevaux aussi ben que moi et que
le premier venu. . . . C'est un solide qu*a pas peur à louvrage; les pratiques perdront pas au change quand je m'en irai....
— Vois- tu comme i monte ben à cheval sur la jument du père Leleu.... Sainte-Vierge! il n'a encore rien mangé depuis ce matin. Viens, Jean, viens souper, not* gars nous attend.
— Je vas voir si not* Baptiste n*est pas du côté de la rivière, i pourrait se noyer, répliqua le maréchal. Et se levant d'un bond, il se dirigea vers la porte aussi rapidement que si le feu eût été à la maison. Quant à Joséphine, elle quitta bien la table en même temps que son mari, mais ce fut pour aller dire à l'un des buveurs qui l'écôutait assis à l'une des tables voisines :
— Vous savez, père Richard, n'est-ce pas, vous savez ? not* gars va se marier avec la fille à l'adjoint; c'est un bon parti.... je vous invitons à la noce. Bonsoir.
Et la pauvre femme se dirigea aussi vers la porte. •
— Les Buteux sont fous, faut voir, crièrent alors dix personnes à la fois. Et toutes de courir après Joséphine. C'était peine perdue, car l'aubergiste et ses servantes arrêtèrent au passage cette masse de buveurs pour lé règlement des comptes. Deux minutes se passèrent, deux minutes précieuses, que Pierre et l'adjoint ne surent
poînt utiliser. Terrifiés par cette'aliénation instantanée, tous deux ne pensèrent à sortir qu'en même temps que les autres.
— Madame, dit enfin Pierre en s'approchant de Faubergiste, madame, les époux Buteux, vos voisins, paraissent être devenus fous. Voici deux doubles louis pour les aider jusqu'à nouvel ordre ; faites, je vous prie, faites surveiller ces braves gens-; je crains que la mort de leur fils ne les pousse à quelque acte de désespoir.
Puis, se tournant vers l'adjoint :
— Citoyen adjoint, je t'écrirai de Paris pour te demander des nouvelles de mes protégés, et aussi afin de nous concerter pour leur venir en aide. Fais ton possible à cet égard; c'est ton devoir. Les Buteux sont tes administrés. Adieu, je te remercie de ton invitation, de ta franche hospitalité, comme sije l'avais acceptée, comme si j'avais dormi sous ton toit, mangé à ta table maintenant, je souffre trop pour qu'il me soit possible de
manger ou de dormir. ... j'ai besoin d'activité
veille sur eux. . . . adieu !.. :
L'adjoint n'avait pas encore ouvert la bouche pour répondre à l'artiste, que déjà ce dernier s'éloignait au pas de course. Un clair de lune magnifique argentait le paysage, lorsqu'il arriva vers neuf heures devant la chaumière du passeur de l'Yonne; après vingt minutes d'attente et de tra-
versée, ayant débarqué sur ia rive droite, Pierre s'élança sur k route de Paris.
— Quelle fatalité ! a'écria-t-il.
Et ce fut dans un état de surexcitation fiévreuse qu'il courut plutôt qu'il ne marcha durant toute la nuit.
Le jour de Noël de raiméé 1795, entre huit et neuf heures du soir, dans un petit salon retiré et calfeutré du vieux château d'Eaubonne , troiâ personnes étaient après soi^per confortablement installées près d'un bon feu, tandis qu'en dehotai le vent du nord fouettait le grésil contre les vitres. Saint-Lambert, Mme d'Houdetot et Pierre Gai^rot causaient amicalement comme de tieilléi
connaissances. ^
Mais peut-être le lecteur sèra-t-îl surpris de retrouver ici ces deux premiers personnages, ces vénérables débris de la haute Société du dist* hmtièmé siècle. Gela se pourrait» (jàr, en effet, à la liante où nous éa sommes, M. le marquis de Sôâàt^Lambert et Mme la comtesse d'Houdetèt,
nés, l'un en 1717 et l'autre en 1721, pouvaient sembler déjà devoir bientôt passer à l'état de fossiles. Cependant, historien exact, nous pensons qu'il est de toute nécessité d'affirmer ici qu'après la tourmente révolutionnaire qui les avait respectés, Philémon et Beaucis vivaient encore, qu'ils s'aimaient comme parle passé, et qu'il leur restait en 1795, avec de belles rentes, dix belles années pour s'aimer encore. Ce ne fut qu'en 1805 que ces tourtereaux de vieille espèce moururent dans le même nid.
Renversés dans un de ces fauteuils à la mode, dits fauteuils à la Voltaire, ayant les pieds enveloppés d'ouates et de flanelles, Jes deux vieillards réfléchissaient aux incidents racontés dans ce livre, lorsque Pierre, qui venait de- terminer une longue narration, crut devoir ajouter les paroles suivantes en forme de conclusion :
. — Toutes réflexions faites, pourquoi tant s'apitoyer sur la fin prématurée de ce pauvre Jean Buteux? il ne laisse plus d'enfants; quant à l'asphyxie par l'eau, c'est une xùQvi relativement fort douce ; Dieu veuille que vous et moi ne souffrions pas davantage dans notre lit, si nous y mourons ! Oui, comme le dirait M. de Lapalisse, cesser de vivre, c'est discontinuer de souffrir. Mais la veuvô du noyé, la pauvre Joséphine, qui pourrait prévoir Ips angoisses , les maux de toutes
sortes qui lui restent à supporter t Hélas I quoi qu'en puissent dire nos docteurs, leurs systèmes et leurs théories, la folie n'a jamais été qu'une abstraction de la santé, c'est-à-dire une souf&ance physique en même temps qu'ime douleur morale. . . Mystification du créateur, que l'existence deTêtre humain!...
— Vous manquez de foi, Pierre, vous manquez essentiellement de foi ; je vous l'ai déjà dit,, la foi console, console beaucoup... Ainsi, ces enfants de Rousseau étaient époux, père et mère, frère et sœur, tout cela en même temps ! C'est un crime, dit-on. .. ah ! ... et cette pauvre folle, qui donc l'assiste maintenant 1
— Moi^ et Mme la comtesse d'Houdetot, si elle veut bien m'aider dans cette bonne œuvre.
— Sans doute, faites-m'y penser. . . Et les autres enfants de Rousseau, que sont-ils devenus? Cet imprudent gendarme, par exemple, que fait-il? Ah ! et Thérèse, que fait-elle?
— Thérèse est toujours à Plessis-Belleville elle porte admirablement ses soixante-et-douze ans, et vivra probablement son siècle tout entier, n ^st des natures sur lesquelles le chagrin n'a pas plus de prise que les dents d'une souris n'en auraient sur ime lime bien trempée. Sous le rapport de la longévité, Thérèse vous ressemble ; pour le reste, qu'il n'en soit plus question. Quant
k Louis Vindrftt le gendarme, resté incgnsolable depuis le jour des fiméraiUes de Rousseau, il est allé ^ foire toer ; il est mort bravement à la tête de sa brigade &i attaquant une ferme du d^artem^t d'Ëure^-Lioir, défendue par dnquante chau&urs qui s'en étaient précédemment emparés. Oui, Louis Vindret est mort en écoutant les cris de victoire de ses compagn(His : je voudrais^ bien être à sa place. . .
— Pauvre garçon ! alors, c'est encore la B^ijamine, je veux dire Mme Tissot, qui paraît être la plus heureuse de toutes les créatures de Rousseau... Je ne parie point de vous, Pierre, vous semblez trop profondément affecté de tout cda, reprit le vieillard à son tour.
— C'est vrai, vous Tavez dit, je suis profondément affecté; c'est à ce point que malgré toute r.estime et l'amitié que je ressens pour vous, monteur le ^larquis., je ne puis m'empêcher de maudire le jour oii vo^s vîntes, il y a dix-sept ans. . .
— Pierre, ne parlons plus de tout cda, je vous en prie. Qui pouvait prévoir de tels résultats des rneilleures intentions 1 . . . Vous prétendez connaître les motifs qui déclinèrent mon vieil ami Joan^ Jacques à délaisseras enfants. . . Ces motifs, moi je les ignoré encore, et peut-être mourrai-je sans être plus instruit à cet égard, si vous ne poijvez trouver bon de me les faire coni;kiJtr^.
— Mon Dieu ! ces motifs sont des plus simples... Si V homme de la nature abandonna ses enfants, c'est qu'il voulait que ses enfants fussent du peuple; ces motifs, moi, je les comprends comme je comprends un principe ; puis, faut-il à cet égard dire toute ma pensée? eh bien ! la voici. . . Jean-Jacques ne croyait point que ses enfants fussent de lui. : . j'en ai des preuves. . .
— Assez ! assez! s'écria Mme d'Houdetot, assez ! c'est toujours sur les malheureuses femmes que les hommes font retomber leurs infamies... c'est une indignité ! . . .
— C'est une indignité, j'en conviens; mais selon vous, madame, ai-je tort ou raison?
— Que m'importe ? . . .
— En ce cas, madame, soyons conséquents, aidez-moi à ce que dorénavant le monde n'entende plus parler des enfants de J.-J. Rousseau ; c'était le vœu le plus cher de l'illustre écrivain qui fut votre ami, de cet homme que durant trois mois j'ai cru avoir été mon père. . . le voulez-vous, je le veux bien, étouffons jusqu'à son origine le souvenir de ces malheureux enfants. . .
Ayant pris un bougeoir, Pierre salua profondément et se retira.
Trois jours après eelui qui se termina par la soirée dont nous venons de parler, le dernier bataillon des volontaires de la Seine s'organisait à Paris sur la place de THôtel-de-Ville. Enrôlé dans ce corps in^rovisé, comme tant de patriotes en 1792, Pierre partit pour la frontière de TEst. L'âme pleine d'enthousiasme républicain , on eût dit qu'il n'avait que vingt ans.
Etant passé Tannée suivante avec le grade ôfi sergent à l'armée de RhinetrMoselle, sous les ordres de Moreau , ce fut en combattant, dans plus de vingt combats, comme un désespéré dont î? pçrti cfitpri^ de se feire tuer, que le vieil f rtiste gagna Tépâulette de lieutenant. On ^eut lire la r^)tiqn de ces combats dans les Victoires et Conguétea des Frcknçais.
Enfin, blessé à mort, le 6 septembre 1799, à la bataille de Zurich, il fut transporté à Fambulance et salué en passant par Masséna, le gâiéral enchef deFarmée helvétique. Pierre avait dépassé la cinquantaine.
Voici la teneur du setdautographe connu du fils aîné de J.-J. Rousseau. Ce document a été, avec tant d autres, trouvé dans les papiers de Saint- Lambert. Nous devons l'avouer, cette lettre de Pierre Garrot est la seule que nous connaissions des cinq enfants du philosophe de Genève.
Quartier général de Zarich, le 27 septembre 1799.
Huit heures dn matin.
« Mon cher Saint-Lambert,
" Depuis mon départ d'Eaubonne, je me suis jeté à corps perdu dans une infinité de combats avec l'espoir d'en finir avec la vie. Eh bien ! maintenant que je^ sais que je dois mourir dans deux heures, cette pensée m'accable; j'aurais voulu voir finir ce siècle et commencer l'autre. Or, cette disposition démon esprit me prouve une fois déplus que l'homme n'est qu'un sot animal, plus bête mille fois que toutes les bêtes ensemble; car il n'est point d'animal sur la surface du petit monde que nous habitons, qui soit aussi stupidement insatiable que lui.
» Certes, de plus heureuses lois peuvent sui^r
pour rbmme àe Vo^mviMe révQkiion fr^nfaise; à Taide de ces lois, il pourra, grwdir 6|a4%lLté, iQaJLS fyçH^ deveuir plus h^urieux. f^'^ispae et la sotjtise, deux travers inhérents^ la sature jb^maine, s'opposeront constiimineut à 1^ fornoatioia de rbariuonie ^pciale^ qui seule pourrait^ ai.yeç le temps faire entrevoir à TlK^fu^ae un raypn du boabeur général, i^insi, selon moi, le plus fortuné des humains est encore l'homme à qi^i rim^inati(Hi et la fortune permettent de se créer, si bon lui semble, une plus large parjt d/a misères. . . la liberté ! . . . Ah ! pardonnez-moi ce gribouill^e ; je souffre horriblement. . . . mes affectueux souvenirs à madame la comtesse, mes biens à la répu« blique ; par la présente, je vous nomme mon exécuteur testamentaire.
" Ah! j'oubliais.... dites à... non, j|ai hâte d'en finir. Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas?... qu'il ne soit plus question des enfants de Rousseau ! . . . Les volontésd'unmourantsont sacrées. . . si vous voulez qu'on respecte les vôtres, respectez celles d'autrui. . . . A bientôt, donc, mon vieil ami; si l'âme est immortelle, nous le verrons bien ! ! . . . « Adieu, très cher !
» Votre dévoué, de cœur ! !
>y PIERRE GARROT,
» Fils naturel de Thérèse Levasseur et de Denis Diderot. »
H P. 5. J'avais cacheté et mis votreadresse sur cette lettre que je rouvre .
M Le chirurgien qui vient de passer m'assure que je vivrai jusqu'à demain. .. . peut-être plus ; je ne le crois pas; je souffre trop pour cela. Oh! si tous ceux à qui j'ai fait du bien pouvaient chacun prendre un peu de mon mal ! . . . mais non, chacun souffre pour soi. Le pauvre qui meurt d'inanition ne peut se charger du pylore d'une altesse ! . . . C'est encore l'égalité ! . . . Jean-Jacques n'a-t-il pas dit que. . . . mais je ne puis achever. . . . enlSn, je meurs! Adieu!! »