‹ Les enfants de J.-J. RousseauChapitre 4 sur 7 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Il était quatre heures lorsque nos personnages se séparèrent.

Sur une population de huit cent mille habitants, six cent mille étaient sortis des murs; c'est dire assez que le temps se maintenait au beau.

Lorsque le travailleur des villes vient d'accomplir une semaine bien remplie, rien ne lui fait mieux oublier ses peines et ses privations que le loisir d'un dimanche d'été , surtout quand ce dimanche est illuminé par un soleil splendide. Trois ou quatre pièces blanches dans la poche et cinq heures de liberté au grand air, telle est l'ineifable félicité rêvée par l'esclave moderne. Et qu on ne nous taxe pas d'exagération, cette félieité du pauvre, toute dérisoire qu'dle paraisse.

vaut à elle seule tous les genres de bonheur du riche désœuvré. Oui, par un travers inhérent à notre espèce, le soleil et la verdure perdent toute leur magnificence aux yeux des hommes qui peuvent les voir chaque jour. Abstraction faite de données plus ou moins sociales, c'est là ime compensation naturelle, une sorte de consolation que le pauvre ne doit qua lui-même et à Dieu.

Simples habitants des champs jusqu'à ce jour, JeanButeux et Joséphine, contrairementaux citadins de Paris, n'étaient point pressés de sortir des murs. Ayant, comme on le disait de leur temps, la tête un peu montée, ils s'en allaient bras dessus bras dessous, à travers les rues désertes, devisant de mille choses ets'amusant des moindres objets qu'ils voyaient. En ce moment pour eux, le ciel n'était pas bleu, il était couleur de rose. En flânant ainsi, nos paysans arrivèrent à l'angle du Pont-Neuf et du quai de la ferraille, tout près de la Samaritaine, vieille merveille hydraulique assise sur la Seine, et qui faisait alors entendre au loin ses plus joyeux carillons. Jean, qui jusque là s'était laissé conduire par Joséphine, Jean voulut absolument danser au son des clochettes et faire galerie autour du pitre d'un cartomancien. Niais de nature et contrefaisant l'imbécile, ce bobèche débitait pour la millième fois miUe et une absurdités devant un public

composé de servantes et d'apprentis, de marchands et de maçons. Donc, les lazzis au gros sel, les calembours de mauvais goût du pitre, en même temps qu'ils amusaient les enfants de la Vienne et de la Creuse, désopilaient la rate de notre garçon de ferme. Retenu d'un côté par l'esprit de ce paillasse, de l'autre attiré par Joséphine pressée de s'en retourner à Sceaux, Jean cédait fatalement à ce premier attrait qui le faisait rire. Pendajit cette parade, le cartomancien se promenait derrière les spectateurs, observant, écoutant leurs moindres propos : la logique des cartes, on lésait, n'a jamais été que le fait des observations de celui qui les fait parler. Or, en écoutant le rire de bon aloi du compagnon de Joséphine, le sieur Moreau aîné prépara son boniment et fit son entrée dans le cercle.

Ce fut avec une grâce toute particulière que le tireur de cartes appliqua tout d'abord une demidouzaine de soufflets dans la main du pitre, qui les parait sur sa joue. Ayant ensuite distribué un nombre égal de coups de pieds au derrière du même personnage, cela afin de mettre son auditoire en bonne humeur, notre cartomancien, comme tous les hommes personnels, cracha et toussa avee un bruit retentissant; puis, faisant quelques tours de gobelet en manière d'exorde, il finit par s'exprimer en ce» termes.

— Vousn'ignorezpas, messieurs et mesdames, comment je m'appelle ; pour ne pas avoir l'honneur de me connaître, il faut indubitablement ne point habiter la capitale ; que dis-je la capitale? il faut n'être pas Français, et encore. . . . Car mon nom a retenti jusque dans le pays des sauvages, en Chine, dans la Picardie et même plus loin encore. ...

Mais comment se fait-il, me direz-vous, comment un homme aussi adroit , aussi célèbre que vous prétendez l'être, comment cet homme vient-il faire des tours de gobelets sur le quai des Oiseaux ? A cette question je répondrai ceci : Je ne demande rien pour mes tours de passe-passe ; non, messieurs, non , mesdames, jenevousdemande ni un liard, ni un sou, ni six blancs. . . . Cependant, comme le dit fort bien le proverbe, chacun doit vivre de son métier, c'est vrai ! . . mais mon métier à moi, est des plus utiles et des plus honorables ; vous allez en juger .

Voulez-vous, pénétrant dans les secrets de l'avenir, vous informer s'il doit vous écheoir un héritage, avoir des nouvelles d'un ami éloigné, découvrir un trésor? me voici ! . . . Désirez-vous connaître les intentions d'un gredin qui contrecarre vos projets? connaître l'âge, savoir quel est le genre de beauté, la couleur des cheveux de ce- " lui ou de celle qui doit être votre époux ou votre

épouse ? demandez, me voilà ! . . . Voulez- vous ? . . . mais, messieurs et mesdames, je m'arrête, ce serait mettre votre complaisance à une trop rude épreuve, ce serait vous endormir debout, tous ici devant moi, si je me permettais de vous initier sur la place publique aux merveilleux secrets des cartes du grand jeu de tarots, enfin de la science divinatoire du sublime Moreau aîné. . . C*est au pied du mur qu'on voit le maçon. Messieurs et mesdames, qui veut prendre une carte? il ne faut qu'une personne pour encourager toutes les autres... ça ne coûte que deux sous... Demandez, faites-vous servir ; je vais avoir l'honneur de vous instruire de toutes les choses que vous désirez savoir. . .

Et commençant par ceux des spectateurs qui lui semblaient les plus faciles à pincer ^ pour nous servir de l'une des expressions de son langage intime, le sieur Moreau, faisant le tour du cercle, vint présenter à notre couple, déjà noté, un jeu de cartes ouvert en éventail. Jean et Joséphine en

prirent une au hasard et donnèrent chacun deux sous.

Le cartomancien avait déjà soulevé le voile du destin aux yeux fort peu émerveillés de quatre ou cinq pantes, lorsqu'il se rabattit sur nos connaissances.

— La dame de pique ! s'écria-t-il.

— C'est moi qui l'ai, répondit Joséphine.

— En ce cas, ma toute belle, donnez-vous la peine de me suivre.

A cette injonction, Joséphine, devenue rouge comme une cerise, se disposait à sortir du rang, lorsque son compagnon se prit à interpeller ainsi le sieur Moreau :

— Dites diMic, l'homme, je ne veux pas que Joséphine parle comme ça toute seule avec vous, moi. Quoi que c'est que vous voulez lui dire à Joséphine?

— Oh ! oh ! l'amoureux ! la jalousie nous fait donc tourner la tête aujourd'hui?. . .Des donzelles, j'en ai vu bien d'autres dans mes voyages. Eh bien ! ça m'est égal. Valet de trèfle, venez écouter ce que je vais dire à la dame de pique ; ce sera faire d'une pierre deux coups.

— Dà ! j'aime mieux çà.

Et entraînant sa compagne hors du cercle pour suivre le banquiste, Jean ajouta :

— Nous v'ià. Dites-nous ce tas d'affaires, à présent.

— Ecoutez, jeunes gens, vous en aurez pour vos quatre sous. Ecoutez!... vous vous aimez bien, n'est-ce pas?

— Sapristi ! oui , que j 'nous aimons ben ?

— Je lis dans l'avenir, écoutez ! . . . Travaillez l'un pour l'autre et aimez-vous toujours; mais.

pow ne pas mentir, je dois vous avouer qu'il y a un peu de louche dans votre situation; oui, un louche du diable; c'est des canailles qui veulent vous faire du tort. Cependant, ça ne sera rien; les canailles n'empêcheront pas le valet de trèfle d'épouser la dame de pique ; oui, tous ces gens-là qui se disent vos parents, ça ne vautpas unbon ami , la corde pour les pendre. . . faut pas les écouter. . , faut travailler, être bien gentils. Puis, comme il doit vous écheoir un héritage, je ne sais pas quand, vous vous marierez, vous aurez des enfants et vous serez heureux. . . voilà ! . . .

— J'nous marierons? j'aurons des enfants?.. . Nenni, puisque Joséphine et moi j 'sommes frère et sœur!

— Frère et sœur ! . . . bah ! Ah ! ça, par exemple, les cartes ne mentent jamais... c'est une blague. . . on vous aura changé en nourrice, parole d'honneur.

Et, ses quatre sous étant gagnés, le cartomancien rentra dans le cercle.

— Allons-nous-en; tout ça c'est des bêtises, dit Joséphirife en prenant le bras de Jean.

— Des bêtises, des bêtises. . . qu'en sais-tu?. . . l'homme a bien dit : Il y a des gens qui se disent vos parents et qui ne valent pas la corde pouf les pendre... Crois-tu que c'est notre mère, c'tf* vieille qui va se remarier?. . . des craqves, tout ça !

en v'ià une de mère. Pourquoi qu'a nous a abandonnés, alors?... Vois-tu, y a queuque chose làdessous.

— Je ne sais pas, moi; pourquoi donc qu'elle était si contente de nous voir, not' mèrel qu'elle m'a tant embrassée que ça faisait pleurer?

— Dam ! si c'était son idée de t'embrasser, à c'te femme. . . Tiens ! qu'est-ce que c'est que çaî

— Ah! ça, c'est Henri IV; j 'sommes sur le Pont-Neuf.

— Henri IV ! Ah ! c'est ce cheval-là qu'est Henri IV? Il est crâne tout de même, avec c't'homme qu'est dessus; j'ons beu entendu parler de lui à Saint-Julien-du-Sault. . . Mais, mais, c'est-i ben loin le pays où qu'tu me mènes, dis, Joséphine?

— Oui, que c'est loin. C'est pour ça qu'i ne faut pas s'amuser, il est bientôt six heures.

— Oui, mais, dans ce pays, où c*est-i que je coucherai ?

— A l'auberge, donc; il n'en manque pas, à Sceaux, des auberges. Tous ces messieurs qui viennent voir monseigneur de Penthifevre couchent au château, mais ceux qui viennent pour M. de Florian couchent à l'auberge. On est bien aussi à l'auberge ; t'as de l'or et de l'argent pour attendre, dà! et quand t'en auras plus, ta Joséphine t'en donnera.

— Ah ben ! allons; t*es une bonne fille ! non de nom que je t'aime ! mais j'ai soif !

— Ne vas-tu pas encore t'arrêter? Tu boiras à Montrouge.

— T'as raison, ma petite femme ; faut pas toujours boire. Bernique pour Saint-Julien-du-Sault. J'suis-t-i content d'être venu à Paris. Allons, vite.

Et, partant du terre-plain du Pont-Neuf, le frère et la sœur reprirent leur volée allègrement, cô^ à côte, comme de vieilles connaissances.

Causant de leurs affaires en chemin, ils allaient entremêlant leurs joies et leurs douleurs passées avec de beaux rêves d'avenir. Naturellement bons, et rencontrant pour la première fois, à l'âge où les sens se révèlent, un cœur sympathique à leur cœur, Jean et Joséphine n'essayèrent même point de s'expliquer la nature de leurs sensations. Tous deux comprenaient instinctivement qu'ils sortaient de la même école, qu'ils s'aimaient et s'estimaient pour tout de bon. Leur psychologie amoureuse n'allait pas au-delà des faits, n'objectait rien au cri de la nature.

Le trajet du Pont-Neuf à Montrouge, par le .

Luxembourg, peut aisément s*effectuer à pied en moins d'une demi-heure ; mais pour cela faire, il ne faut point flâner, et, flâner, c'était à quoi, en traversant Paris pour la première fois, Jean Buteux était passionnément enclin. Oui, malgré les

exhortations, les tiraillements de sa sœur, ce brave garçon s'arrêtait tous les dix pas; tantôt c'était devant une belle dame ou un garde du corps ; tantôt c'était devant une statue ou un marchand de coco que notre gobe-mouche s'extasiait. Flâner! délicieux passe-temps de l'observateur ! Eh ! qui de nous n'a pas, au moins une fois en sa vie, laissé errer à l'aventure son esprit et ses jambes? Penser qu'un monsieur qui n'a jamais flâné ait pu observer quelque chose, et croire que la lune est une lanterne, sont deux convictions parfaitement identiques. Maître loup, qu'observe-t-il, lorsqu'il coiurt pressé par la faim à travers bois et taillis î pas grand'chose. Et ce monsieur affairé qui traverse en la coudoyant la foule d'une grande ville, qu'observe-t-ilî Donc ce bipède et ce quadrupède courent, courent, chacun de leur côté, exclusivement occupés de leurs appétits respectifs.

Le fils de Rousseau flânait donc dans l'avenue de l'Observatoire comme il avait flâné jusque-là dans les autres carrefours. Or, comme l'avenue de l'Observatoire participait alors de Paris et de Montrouge, il y avait foire tous les dimanches, c'est-à-dire que les promeneurs, les joueurs de boules et les petits marchands y faisaient un tintamarre fort amusant pour les gens de l'espèce de notre flâneur.

yo3rant beaucoup de monde rassemblé autour d'un marchand et quelques personnes sortir de ce groupe tenant à la main des petits bonshommes de plâtre, Jean Buteux, qui voulait tout voir, selon son habitude, entraîna Joséphine de ce côté et s approcha du marchand.

— A six blancs pièce les deux grands hommes Jean-Marie Arouet de Voltaire et Jean-Jacques Rousseau; cinq sous les deux ! Voyez, messieurs et mesdames , la vue n'en coûte rien ; c'est très bien fait. Il n'y en aura pas pour tout le monde.

Comme le marchand répétait ce refrain quatre ou cinq fois par minute, Jean, prêtant une oreille attentive, dit à Joséphine après une assez longue pause :

— Pardienne! m'est avis que Jean-Jacques Rousseau, c'est comme ça que s'appelait not' père, qu'on dit?...

— Dam ! je crei ben aussi que c'est comme ça que c'est écrit sur la lettre.Tieiïs, toi, lis, puisque tu sais lire.

Et, tout en prononçant ces paroles, la jeune fille, écartant son fichu de madras, tira de son sein une lettre décachetée qu'elle remit à son compagnon :

— J'ai ben la mienne itou de lettre, répliqua celui-ci; mais ça ne fait rien, je la lirai tout de même. Je sais lire l'écriture, moi, tu vas voir.

Puis, sans se préoccuper de ses voisins, sans se douter le moins du monde que cette lecture , faite en public, pouvaitparaîtreridiculeou étrange, notre paysan déplia sa lettre et se mit à marmoter, ou plutôt à en épeler le contenu tout bas, jusqu'à ce qu'il eût trouvé ce nom de Rousseau qu'il cherchait.

— C'est tout de même ça , reprit-il bientôt ; oui, c'est écrit : Jean-Jacques Rousseau. . . on ssût lire peut-être. Dis, Joséphine, je veux l'acheter, moi, notre petit bonhomme de père. Six blancs , c'est pas cher... Tenez, Thomme, dit-il au marchand, voilà une pièce de douze sous; rendez-moi neuf sous et demi.

— Je ne vends pas mes bustes dépareillés; c'est cinq sous la paire.

— C'est pas la paire , c est not' père que je veux; c'est c't-ilà qu'y a dessus Rousseau; l'autre, je le connais pas, j'en veux pas.

— Si tu n'en veux pas, répliqua le marchand, laisse-le, et va conter tes balivernes à la foire do ton village ; va, mon gars , va; si tu étais le lils de mon petit bonhomme de plâtre, tu ne serai.s pas si bête.

— Oh ! c'est bien vrai ! D'ailleurs , Jean-Jacques Rousseau n'a pas élevé d'enfants; il mettait les siens à l'hôpital, dit une femme jeune encore et d'un genre difficile ù classer.

— Oui, certainement, madame, vous avez raison. J'ai entendu dire cela plus de vingt fois , se hâta de répondre une vieille coquette.

— Quoi ! quoi ! cette ficelle là, le fils de Jean- Jacques ! Et depuis quand im Homme de génie se permet-il de procréer des ânes? dit en riant un étudiant de dixième année.

— Quoi que c'est? quoi que c'est? eh ben ! oui, je suis l'enfant du petit bonhonmie que v'ià . . Joséphine aussi est sa fille. . . Je ne Tons jamais connu, mais c'est égal ; je vas casser queuq chose à celui qui voudra se ficher de moi et de Joséphine.

Alors, excité par ses trop fréquentes libations, Jean Buteux se dégagea du groupe et se mit en garde, son bâton prêt à la parade.

Effrayée de cet état d'exaspération , sa sœur courut à lui :

— Mon Dieu ! que t'es bête, mon pauvre Jean ! viens-t'en. Quoi que ça te regarde tout ça?

Et presque aussi forte que lui, elle entraîna notre discoureur sur le chemin de Montrouge.

— Bah ! au fait, t'as raison ; c'est tous des imbéciles; allons nous-en, dit-il. Sur ce, nos amoureux , qui ne se croyaient point en droit d'être sensibles au ridicule, partirent, accompagnés des huées et des quolibets de la foule.

Un quart d'heure s'était à peine écoulé depuis cet incident, que nos jeunes gens causaient, assis

en face Ftin de Tautre, sous la tonnelle d'un cabaret. Éclairés par les dernières lueurs du|crépuscule, ils devisaient de choses et d'autres en vidant une pinte de petit vin. Voici ce qu'ils se disaient :

— Crénom ! vois-tu, Joséphine, je suis pas fâché d'être venu à Paris parce que je te connais; mais tous ces Rousseau-là, ça m'embête. . . Je sommes les enfants du Jacques ou je ne le sommes pas; faut se dépêcher de savoir ce qu'il y a làdessous. Dis, qu aimes-tu mieux que je saye, toi! veux-tu que je saye ton frère ou ton homme î

— J'aime mieux que tu saye mon homme, dà !

— Et moi itou , j'aime mieux que tu saye ma femme.

— Mais, mais, jesais pas. . . c'te pauvre mère. . . elle dit ben que je sommes ses enfants ; elle pleurait devant les mossieurs comme une vraie Madeleine.

— Dam ! dam ! alors pourquoi qu'on l'appelle madame Rousseau, et toi, que tu t'appelles Joséphine Blot, et moi Jean Buteuxî. . Ya, vrai, vrai! faut qu'y ait queuques diableries là-dessous... Vrai ! j'aime mieux me marier.

— Que veux-tu que j'te dise? Oui , faut ben qu'y ait queuque chose... mais ils t'ont racheté de l'état militaire; ils nous ont donné à chacun un beau louis de 24 livre». . . Des louis, mon Jean,

ça n*se donne pas pour rien. Nenni ! y faut ben travailler des jours pour en gagner seulement la moitié d'un, qu'on appelle une pistole.

— Les louis, c'est pas la dame qui les a doanés, c*e&t le vieux mosieu. Pargué ! oui, qu'y faut qui saye riche tout de même pour donner eomn^e ça tant de louis. . . Eh ! je veux le voir, moi, hmdp louis.

Et tout aussi simple que l'était Jocrisse, Jaaa tira de sa poche une immense bourse de cuir attachée par un cordon de même matière à Tune des boutonnières de sa veste. Ayant retiré le louis de cette sorte de sac, il le contempla , le pesa et le repesa si longtemps dans sa maiji qu'il impatienta Joséphine.

— Oh ! lambin , que t'es bête ! j'en ai ben deux, moi, des louis, puisque j'avais apporté tout mon argent pour le cas que not' mère en aurait eu besoin ; mais je les regarde pas comme ça. . . Ah ! mon Dieu ! voilà huit heures qui sonnent ! . . j'ons manqué la patache! C'est égal; allons-nous-en tout de suite. Pour aller d'ici à Sceaux d'à pied, il faut ben une heure et demie. . . en passant par Bagneux encore. . . voilà la nuit qui vient, lambin, va ! . . Cela dit, Joséphine se leva précipitamment.

— Jamigué ! t'as raison , allons ! J'ons bu un bon coup , j 'allons marcher dru ! va!

Jean ne s'était pas encore levé de dessus son

banc, que déjà deux hommes à mines peu rassurantes se levaient également près d'eux. Séparés de la tonnelle où venaient de boire nos inconséquents voyageurs par un simple treillage garni de plantes grimpantes, ces individus avaient écouté, sans mot dire et sans être vus, toute la conversation que nous venons d'écrire.

Au regard significatif que l'un de ces hommes venait de lancer à l'autre , il reçut pour réponse à l'oreille :

— On pourrait au moins compter surtroîs louis, s'il n'y en a pas quatre.

— Oui, au moins...

— Pige!..

— File!..

Et ces mots échangés , comme Jean et Joséphine sortaient du jardin , ces hommes les suivirent.

vm

Lorsqujen eç même jour, vers quatre heures et demie, Pierre et Thérèse, descendant du fiacre qui les avait amenés, entrèrent à l'hospice Saint- Philippe, une grande agitation régnait dans cet asile ordinairement si paisible. La supérieure de rétablissement, notre charitable sœur Catherine, Tenait de rendre son âme à Dieu après soixante années de sacrifices. Du reste, nous avions fait prévoir cette mort au lecteur. Oui,' la seconde mère des enfants de Rousseau était morte presque subitement, morte du chagrin que lui avait causé Tamour mondain de sa fille d'adoption, ou plutôt eUe tombait frappée par la perte d'une mateme&e et incominensoiable illusion .

Arrivés au parloir, où Thérèse n'était point

tout à fait inconnue, la mère et le fils ne surent d'abord à qui s'adresser; car, alors, tout le personnel de la maison, y compris les malades convalescents, s'évertuaient à parler à la fois. C'était en partie sur leà causes du décès de la supérieure que les imaginations et les langues s'animaient.

A la fin, cependant, l'une des sœurs, apercevant deux étrangers, alla s'informer près d'ieux du motif de leur présence.

— Ma sœur, nous désirons parler au docteur Tissot, répondit Pierre en s'inclinant.

— Le docteur vient de sortir, monsieur ; il est probablement rentré chez lui, rentré malade du chagrin que lui a causé la mort de notre regrettable supérieure.

— Ah ! mon Dieu ! morte !.. . dojà ! . , . . Moi qui l'ai vue si bien portante ce matin. . . Ce que c'est que de nous ! . . .

— Oh ! pardon ! est-ce à Mme Jèan-Jacques Rousseau que j'ai l'honneur de parler?

— Oui, ma sœur, c'est moi, moi-même, et voilà mon fils aîné, le frère d'Amélie; où est-elle, cette chère enfant? dites, je veux la voir.

^ — En ce moment, madame, Amélie pleure au che\'^et du lit de notre tant regrettée défunte.

— C'te brave fille, ça se eomprend qu'eBe pleure... Dites-lui donc que sa mère est ici, au

- ils —

parloir, qu'elle est avec son frère ; hein ! ma sœur, vous serez bien gentille.

La religieuse ne répondit point à ces paroles; elle se contenta de jeter sur Thérèse un regard plein d'étonnement et de dignité ; puis, inclinant l^èrement la tête sur sa poitrine, elle sortit.

— Tiens ! c'te petite nonne ! as-tu vu, Pierre, comme elle est sérieuse ? on dirait d'un chat qui mange de la crème.

Cette saillie de mauvais goût ne fit point sourire Pierre ; sa mère le vit se pincer les lèvres et aller assez dédaigneusement s'asseoir sur un banc; i l'autre extrémité de la salle.

Soit qu'Amélie eût témoigné le désir de rester seule pour garder la défunte, soit qu'elle eût voulu se recueillir, ou soit pour tout autre motif, toujours est-il qu'au moment où la religieuse entra dans la cellule mortuaire, elle n'y trouva plus, de tout le personnel de l'hospice, que la jeune novice prosternée. Un christ d'ivoire jauni, se détachant sur un fond noir et appenclu au-dessus d'une lampe allumée, de longs rideaux de serge interceptant le jour et tombant de tout leur poids devant les croisées, 'tel était, en y joignant une armoire immense, un lit sans baldaquin, le rigide ameublement de ce lugubre intérieur.

En présence du corps inanimé de sa seconde mère, de cette douce Catherine qui lui avait par

i anticipation légué en affection les dernières aimées de sa vie, Amélie Niel, sans plern^ dans les yeux, comme il arrive à toutes les grandes douleurs, Amélie priait avec ferveur, agenouillée aux pieds de la morte. En cet état de prostration morale, la J pauvre enfant avait l'imagination trop frappée de son malheur pour qu'il lui eût été possible, par un effort de raison, de remonter des effets aux causes; aussi s'attribuait-elle, ou plutôt elle attribuait à son amour pour Charles, son fiancé, toutes les conséquences de ce iatal trépas.

Comme la porte de la cellule était restée entr*ouverte, la compagne d'Amélie put entrer sans bruit et s'approcher de la novice. Absorbée par ses douloureuses réflexions, la pauvre enfant était presque aussi inanimée que le cadavre dont elle pressait les doigts glacés dans ses mains bru« lantes.

— Ma sœur, dit k messagère en lui frappaut doucement sur l'épaule, ma soeur, Mme RiN)&^ seau, votre mère, ainsi que M. voire frfere aÎQc% sont en bas ; ils vous attendent au parioir.

Amélie ne répondant points la ^œur i^commença de proférer les mêm^ syllabes en tes accentuant.

— Ma mère ! ma mère, dites-voust . . . Oh ! je n'ai plus de mère. . . la voici, ma mère, là ! ... là !.. . morte ! morte ! mon Dieu !

Et cette fois, trouvant une issue, d'abondantes larmes se firent jour en même temps qu^ces der^ niëres paroles sortaient comme un râle plein d'angoisses de la bouche d'Amélie.

— Oh ! comme vous souffrez ! . . . je vais dire en bas qu'on revienne, n'est-ce pasî qu'on revienne un autre jour, quand vous serez un peu consolée.

— Oui, oui, dites cela ; qu'on revienne. . . Mais, mais, reprit-elle en se parlant à elle-même, je ne les connais pas ! . . . Ma mère. . . mon frère. . . pourquoi m'ont-ils abandonnée? Est-ril bien vrai que cette femme qui m'attend soit ma mère?... que cet homme soit mon frère t.. . que me veulentils?... Oh! sainte Vierge, que la tête me fait mal!

— Descendez, ma sœur, descendez prendre l'air dans le jardin; cela vous fera du bien; je veillerai notre chère supérieure. Seulement, dites à sœur Louise de monter pour me tenir compa* gnie ; je ne me sens pas le courage de rester ici toute seule.

— Oui, ma sœur, restez, restez ici un moment ; mais priez, priez, pour échapper aux sinistres pensées.

Et, ces paroles prononcées, Amélie sortit en mettant une main sur ses yeux, pour les préserver des éblouissements que pouvait produire le grand jour.

Oubliant'la recommandation qui venait de lui être faite, absorbée qu'elle était par son mal de tête, quand elle fiit arrivée au bas de l'escalier, au lieu de tourner à droite pour entrer au parloir, Amélie, par une simple habitude et certainement sans p^ser à mal, -alla droit devant eUe vers 1 or~ niêau que nous ccmnaissons.

Ce fut alo!^, en la voyant passer de l'une des croisées du parloir, que la sœur de garde dit à Pierre et à Thérèse :

— Voilà sœur Amélie qui va au jardin ; ell« I^ure, la pauvre enfant. Cependant, je pense que vous pouvez; sans inconvénient, lui parler en ce moment.

— Tiens! pardi! rien n'empêche qu'on lui parle dans le jardin ; viens, Pierre, allons embrasser cette chère fille, je grille de la voir.

Pierre, ayant remercié la sœur de garde par un «alut respectueux, suivit sa mère, qui se dirigeait vers l'allée.

Lorsque Thérèse et son fils arrivèrent à l'entrée des quinconces, ils virent Amélie avec un grand et beau jeune homme. C'était Charles, qui, lui aussi, sans penser à mal, venait de se lever de dessus un banc, où il méditait assis, pour courir au-devant de son adorée aussitôt qu'il l'avait aperçue.

En face l'un de l'uutre depuis une demi -minute,

il ne s'était pas encore échangé une parole entre eux, lorsque Amélie s'écria ;

— Ah ! mon Dieu ! Charles, voilà ma mère et mon frère qui viennent me voir ; je n'y pensais plus. . . allons à leur rencontre.

Bientôt, assez rapprochées pour qu'elles pussent respectivement distinguer leurs traits, étant encore assez éloignées néanmoins, les deux femmes, plus curieuses ou plus aimantes que les hommes qui les suivaient, s'avancèrent en courant au-devant l'une de l'autre. Arrivées en présence, elles s'arrêtèrent tout court, comme si cela eût été convenu d'avance; puis, s'étant lancé de part et d'autre un regard anxieux, elles terminèrent cette pantomime expressive en se précipitant dans une étreinte commune.

Cette entrevue avait lieu à l'encoignure des quinconces. Jusqu'alors, simple» spectateurs, les jeunes gens restaient séparés des femmes par l'angle de la haie.

— Ma mère ! ... dit enfin Amélie.

— Ma Benjamine ! . . . répondit Thérèse.

Et s'étant séparées pour se regarder de nouveau, «ette dernière ^ntinua :

— Oh! quet'esbelle! ma fille, que t'es bdle!.., mais que t'es pâle ! Cette guimpe ne te va pas du tout; tu«eras mieux en mariée, tu verras. . .

— Ah ! chère enfant ! pourquoi le bon Dieu n*a-tril pas permis que nous nous connussions plus tôt... je t'aurais tant aimée, tant bichonnée ! . . . Mais, bah ! ça ne fait rien, va ! Ton père a laissé des papiers que je vendrai ; t'auras un joli trousseau, ma fille, sois tranquille ; je veux que tu sois belle comme un ange.

— Allons, bon ! la voilà encore qui recommence à débiter ses sottises, grommela Pierre entre ses dents.

Et, soit pour atténuer lefFet des paroles de Thérèse, ou soit plutôt pour l'empêcher de continuer sur ce ton, Pierre, s'approchant d'Amélie le chapeau à la main, il lui dit :

— Amélie, voulez-vous permettre à votre frère de vous embrasser, de vous promettre ses affections, son aide au besoin ?. . .

— Mon frère ! ! ... ah ! merci ! répondit-elle en tendant à Pierre son front blanc et lisse comme le marbre.

Celui-ci déposa un pudique baiser sur ce front, et commença ainsi une conversation qu'il voulait rendre générale :

— Vous voyez, ma sœur, comment le sort se joue de nos projets; il y a quinze jours, qui de nous eût pensé que. . .

— Ah î regaixlez donc, dit Charles en l'interrompant, tout le monde est aux fenêtres pour nous

regarder; comme on doit caqueter sm* notre compte ! Allons donc nous asseoir sur ce banc, derrière les quinconces ; delà, nous échapperons à tous les regards.

— Vous avez certainement raison, lui fut-il répondu.

£t tous les quatre allèrent s'asseoir sous lorme.

Ici, nous ne pensons pas devoir écrire la longue conservation qui se tint sur ce banc. Qu'il nous suffise de rappeler que cette conversation fut mêlée» brûlante» sentimentale et parfois furibonde ; cartons quatre y parlèrent avec l'expansion qui leur était naturelle. On le sait» il est de la nature de toute effusion d'être incohérente.

Il y avait une heure que les confidences et les châteaux en Espagne allaient leur train. Chacun se hâtait de jeter sa pensée à la volée ; les cœurs s'épanchaient librement» et toute contrainte était bannie du dialogue. En ce moment, Thérèse disait :

— Eh bien ! c'est convenu, n'estrce pas» Amé« lieî quand vous serez mariés, j'irai demeurer avec vous. Pierre viendra souvent nous voir, et tes deux autres frères viendront aussi quelquefois. Ah! et ta sœur donc ! uiie bonne grosse réjouie, qui t'aimera comme moi. Tu veiTas, nous aurons un joli petit ménage, nous. . .

— Et tnoî, et moi, j'en serai-t-i de ce joli petit ménage-là î vieille bavarde ! dit Montretout en montrant sa tête au-dessus des quinconces.

— Toi ! qu'est-ce que ça te regarde î vieux mouchard! répliqua Thérèse sans se déconcerter.

— Bah ! bah ! tiens, si ça me regarde!... Tu crois donc que je ne te prends que pour ta peau ! Tâche ! . . . Pas de ça, vieille, pas de ça. Attends, je vas aller m'expliquer avec toi.

— Ah ! Dieu ! que nous veut cet homme? dit en se levant Amélie effrayée.

— Fais pas attention, ma biche ; tu vas voir comment je vas l'arranger.

Voyant Montretout contourner la haie et courir vers enix, Pierre se pinça fortement les lèvres ; c'était le tic qui révélait en lui ses moments de dépit. Toutefois, ayant pris Charles et Amélie par le bras, il les emmena loin du banc qu occupait toujours Thérèse. Tandis que celle-ci restait les yeux fixés sur son homme, qui s'avançait à grandes enjambées , Pierre disait aux jeunes gens :

**- L'éducation de notre mère a été fort négli-' gfée, comme vous avez pu vous en apercevoir ; mais, 4tu demeurant, c'est une excellente femme, un cœur dlisr ; eQe est incapable A& contrarier en rien qui que ce soit... Ah,! jeiserai votregarçon d'honneur, n'est-eepa« l Je ne suis pas ricfais ;

pendant, Amélie, vous me permettrez de vous air mon petit cadeau de noce. . . une peinture. . .

— Ah ! mon frère, que vous êtes bon !

— Bon, oui, mais sévère. Ecoutez, Amélie, crois que pour vous l'heure de rentrer est son-

nt-e. Rendez vos derniers devoirs à cette iemme qui...

— Sainte Vierge! vous avez raison... j'oubliais... Merci! mon frère, merci !!

Et, s'emparant de l'une des mains de Charles et de Pierre, Amélie les pressa doucement dans les siennes et s'esquiva, légère comme une gazelle, en détournant la tête.

Lorsque Amélie, que les deux jeunes hommes suivirent des yeux, eut disparu dans l'ombre de l'un des vestibules de l'hospice , Pierre dit à Charles :

— A dimanche donc, monsieur. Je me plai* à croire que vous êtes un galant homme et que vous rendrez ma sœur heureuse.

' — Vous pouvez m'en croire, monsieur. J'aime Amélie avec toute la violence et toute l'honnêteté d'un pur et candide amour. Du reste, ]:(t*enez mon adresse, monsieur, ou du moins, voulais-je dire, celle de mon oncle, le docteur Tiftsot : me du Bac, 102.

— Je suis, monsieur, parfaitement convaincu.

A dimanche.

— A dimaDche, à deux heures.

Et le frère et le fiancé d'Amélie se séparèrent en se serrant fraternellement la main.

Lorsque Charles se fiit éloigné, Pierre dirigea ses pas vers d'autres futurs époux. Voici un lambeau de la conversation que, chemin faisant, il lut forcé d'entendre :

— Je te dis que tu m'embêtes. Dam ! si mon* sieur le comte de Girardin t'a donné ton congé, c'est que tu n'étais et que tu n'es encore qu'im vilain manant.

— C'est pas vrai... S'il m'a chassé, c'est à cause de toi ; il te l'a dit lui-même, c'est parce qu'il ne voulait pas que la veuve de monsieur Rousseau épousât un pauvre valet comme moi ; mais à présent que l'affaire est bâclée, les bancs commandés, je n'entends pas que tu dépenses tout ton argent à donner la pâtée à ce troupeau d'enfants... Oui, c'est à cause de toi que j'ai perdu ma place. . . Aussitôt mariés, je veux être le maître, ou sans ça, bemich !

En entendant ces dernières paroles, Pierre fit une effroyable grimace. Le sentiment de dégoût qui s'empara de lui Ait si violent, que, dans son indignation, il ne put proférer uhe seule parole. Jetant un regard de mépris à sa mère, il lui tourna les talons et s'éloigna rapidement.

Or, tandis quo Pirrre rro^ngnait tristement par

Meudon le chemin de la tnanuiacture de Sèvres^ Mme Rousseau et son prétendu, M. Itlontretout, se dirigeaient gaîment, bras dessus bras dessous, vers la rue Plâtriêre. Il faut bien l'avouer, puisque cette vérité ressort de tous nos documents, Thérèse, la folle Thérèse, qui n'avait jamais aimû l'auteur de Julie, aimait à cinquante-cinq ans, de l'amour le plus vif, un grossier palefrenier, dix fois plus abject qu'elle-même.

IK

Il était nuit. A peu près Vers l'heure où nos personnages se quittaient à l'hospice Saint-Philippe, Jean Buteux et Joséphine Blot reprenaient leur course à travers les champs. Forcés par Tordre de date, suivons donc jusqu'à destination, dans leur odyssée, ces deux enfants de Jean- Jacques.

A peine J^an Buteux et Joséphine furent-ils sortis du cabaret de Montrouge, que les deux individus à faces sinistres, dont nous avons parlé, jetèrent en passant un regard oblique sur eux, et, prenant les devants, ils s'éloignèrent à grands pas vers la campagne. •

— Nom de nom ! j'ai laissé mon bâton sur le

banc où j'étions, dit Jean à sa compagne, je vas le chercher; attends-moi là un petit brin.

En effet, une minute ne s'était pas écoulée que déjà il accourait en sifSant.

Cette fois, ce fut armé de son rotin qu'il posait crânement sur le sol à chaque pas qu'il faisait que notre flâneur se remit en route en donnant le bras à Joséphine.

Ayant dépassé les dernières maisons de Mont<rouge, ils marchaient gaîment au milieu des champs, suivant les sinuosités d'un sentier conduisant à Bagneux. La nuit était tout à fait venue, mais les dernières lueurs du crépuscule jointes à la clarté des étoiles qui scintillaient dans un ciel pur, reflétaient assez de lumière pour guider des yeux de vingt ans. Aussi, cheminaient-ils sans soucis nos enËEuits de l'amour. Heureux de se presser mutuellement les côtes et de se dire les plus doux mots de leur vocabulaire , ils trottinaient , trottinaient, sans paraître trop pressés cette fois.

— Oh ! à présent que je sais que tu m'aimes, j'aurai du courage ; tu verras comme je travaillerai ! nom de nom ! Joséphine, je. . .

Tout à coup, et sans qu'ils y pensassent le moins du monde, une ronce de mûrier sauvage, jetée en dehors de la haie qu'ils longeaient, fit tomber Joséphine. Jeali, qui lui donnait le bras, fut entraîné dans sa chuto.

•— Jarnigué ! c'est toi qui m'as &i( tombera &at que je t'embrasse pour la peiœ. 4^ pas peur!

— Nenni! neniii! lui futril réjwndu. Mais déjà les deux bras de l'amourevi^ ^entouraient la taille de la jeune fille.

Cette première étrmte fyt puissante, décisive. Plus enivrés par Jes tn&adfiom balsamiques que la brise du soir 9ffort»it de Fontenay-aux-Roses qu'ils ne Tétaient par le vin, tous deux se sentirent faibles... Vraiment» l'atmosphère était si chaude, si par&mée ! et Ilierbe était si fraîche !

-»- Ab t mon Dieu ! si quelqu'un nous voyait ! ^éc^ Joe^hine ; qu'est^e qu'il y a donc là* Ibmt,., Se viens de voir bouger queuque diablerie derrière cette meule de foin.

'•'^Quoique cest?,,, quoique cestf.,, que tu 4i»; j'ai rien vu, moi.

— Vas voir derrière la meule. Prends garde, mon Jean ! . . .

A cet ordre de sa belle, ordre aussi sacré pour lui qu'xm commandement militaire peut Vêtre pour vûà bon soldat, Jean s'élança son bâton en avant ; en deux bonds il fut derrière la meule ,

— Qui vive? cria-t-il à deux hommes qui, debout, s'effaçaient dans l'ombre du sphéroïde.

Pour toute réponse, les voleurs se ruèrent sur lui ayant chacun un long couteau à la main ; mais alerte, l'œil au guet, Jean fit un simple demi-tour

à gaucJie, et lorsque le dernier des deux bandits vint à passer, un coup de rotin tombant comme une massue, lui fracassa la tête.

— Et d'un ! Joséphine, viens voir, cria Jean. Quand la jeune fille arriva sur le théâtre délation, les voleurs gisaient étendus par terre.

' — Ah! mon Dieu! tu les as tués! s'écria^-eUc:

— Tiens ! c'te bêtise ! vaut mieux tJier le diable que le diable vous tue. — Regarde, repàt-il en ramassant deux longs couteaux dont les lames polies jetaient de brillants reflets sur l'herbe.

— Dà ! ils voulaient nous tuer ; c'était pour avoir not 'argent, ben sûr... Allons-nous-en vite, nous donnerons ces coupe-lards à la maréchaussée de Sceaux.

-:- T'as raison ; que le diable emporte leurs coi*ps, s'il veut! Viens.

Alors, rentrant dans le sentier, le frère et la sœur se remirent en route. Pressant le pas, ils coururent serrés l'un près de l'autre sans prononcer un mot pendant dix minutes. Enfin, hors d'haleine, et forcés de s'arrêter à l'une des bifurcations du sentier pour se reconnaître, Joséphine dit à Jean, en lui passant les deux bras autour du cou :

— Mon Jean ! mon ami ! quand je pense que sans toi je serais morte ! . . . Jette ces vilains couteaux.

Jean ayant lancé les cOuteaux dans un champ, se remit en route donnant le bras à son épouse devant la nature et dev^tDieu, car les hommes ne devaient que plus tard consacrer cette union.

Les nouveaux mariés n'arrivèrent à Sceaux * qu'à minuit. A cette heure indue, on dansait encore au château.

Le mercredi qui suivit ce dimanche 25 juillet 1778, l'un des notables habitants de la commune de Sceaux recevait chez lui, venant de Paris, une société de gens du monde aussi riombreuse que choisie. Amphytrion aimable, ayant été, pendant les douze dernières années de la vie de Rousseau, le plus intime ami de ce philosophe, l'auteur des paroles de Topera de Daphnis et Chloé, M. de Corancez, jouissait, au jour dont nous parlons, de tous les rayonnements de sa gloire.

Situé à quelques centaines de mètres du parc de monseigneur de Penthièvre, le petit château de M . de Corancez s'élevait à mi-côte d'une colline entièrement couverte d'arbres fruitiers. Rappe^ Ions d'abord , avec tous les amateurs de beaux

sites, que la situation de cette colline, qui participe des localités d'Aunay, de Plessis-Piquet et de Sceaux, était alors et sera toujours la campagne la plus accidentée, la plus pittoresque des environs de Paris.

Le soleil se couchait derrière les hauteurs du Mont-Valérien. On se promenait dans le jardin en attendant l'heure du souper.

Séparés d'un groupe de sppt ou huit personnes parmi lesquelles se trouvait une dame, MM. de Corancez et de Saint-Lambert arpentaient pour la vingtième fois en causant, l'espace étroit du jardin qu'on était convenu d'appeler la grande allée. '

— Oui, René de Girardin a raison, disait Saint-Lambert. La plus grande consolation de ceux qui restent, c'est de parler de ceux qui sont partis. Je suis de son avis, je ne crois point au suicide de Rousseau, et, sur ma parole, j'ai même quelque peine à croire qu'il soit mort.

— Libre à vous de penser ainsi, répliqua Corancez, mais moi, je crois que si Rousseau était venu ici comme il en avait d'abord été convenu entre nous, s'il m'eût écouté au lieu de prendre l'avis de Thérèse, qui, on ne sait trop pourquoi, brûlait du désir d'aller à Ermenonville, notre pauvre ami ne serait point mort. Telle est laa eonviction. A ce vieillard irascible, si je puis

m'exprimer ainsi, il fallait des soins moraux D'ailleurs, M. de Girardin n'a-t-il pas toujours été l'intime de d'Holbach, et. . .

— Et d'HolbacK est le meilleur homme du monde, ne vous en déplaise.

— Tout effet a sa cause. Était-ce un pur caprice d'imagination que les plaintes incessantes de Rousseau contre le baron ?

— Non. Mais c'est ime fatalité qu'un fait ne puisse jamais s'expliquer qu'après là mort des gens. Eh ! tenez, l'abbé Rajmal est ici, demandezlui de vous raconter ce que d'Holbach nous a dit à ce sujet.

— Inutile. Je n'ai pas besoin de deux personnes pour me faire discerner ce qu'il y a de vrai ou de faux dans un raisonnement. Si vous savez quelque chose, dites-le moi simplement.

— Il n'y a pas là de quoi se fâcher. Voici donc à peu près les paroles du baron. Figurez-vous que c'est lui qui parle :

« Rien n'était plus commim que la conversation ordinaire de Jean-Jacques ; mais elle devenait réellement sublime ou folle , dès qu'il était contrarié. J'ai à me reprocher d'avoir multiplié cel contrariétés pour multiplier ces moments d'éclat et de verve. Cependant, lorsque je voyais qu'il s'emportait, je m'étudiais à le calmer, et il retombait tout de suite dans son engourdisse-

ment. J'étais idolâtre de la musique italienne; il ne l'était pas moins ; son Devin de village ne fut goûté ni prôné par personne autant que par moi; mais le génie musical de l'auteur était sujet aux mêmes disparates que ses autres talents. On l'accusa de plagiat; je voulus vérifier. Je ne tendis pas de pièges, je hasardai des épreuves. Il s aperçut de mes défiances et, dès ce moment, je perdis son amitié. Peu de temps après, ma première femme étant morte, je reçus de lui une lettre si touchante , que je crus son amitié ranimée par mes chagrins ; je l'accueillis, je le recherchai et jele soigmai avec un zèle tout nouveau, pour ainsi dire paternel. C'était vers ce même temps qu'il venait de se vouer tristement à une bien plate union. On ne peut imaginer un contraste plus affligeant que celui qu'il présentait avec sa Thérèse et son génie. Diderot , Grimm et moi nous fîmes une conspiration amicale contre ce bizarre et ridicule assemblage. Il fut blessé de notre zèle, indigné de notre désapprobation, et, dès ce moment, il se tourna avec une véritable fureur contre notre philosophie anti-thérésienne. Plus nous cherchions à le ramener vers ses anciens principes et vers ses anciens amis, plus il s'éloignait des uns et des autres. J'ai vu Diderot en pleurer. J'en ai gémi moi-même amèrement; mais on n'imaginerait jamais la scène qui décida notre rupture. Il dînait

ehee moi ay«e plusieurs gens de lettres (notez eeci , G)rancez) ; au nombre de ces gens de lettres se trouvaient Diderot, Marinontel, l'abbé Raynal, d'Alembert et un curé qui, après avoir dîné, nous lut une tragédie de sa façon. Cette œuvre du bon ecclésiastique était précédée d'un discourt sur les compositions théâtrales, dont voici la substance. Il distinguait la comédie et la tragédie de cette manière : dans la comédie, disait-il, il s'agit d'un mariage, et dans la tragédie d'un meurtre. Toute l'intrigue, dans l'une et dan« l'autre, roule sur cette péripétie : épousera-t-on, n*épousera-t-on pas? tuera-t-on , ne tuera-t-on pas? On épousera, on tuera, voilà le premier acte ; on n'épousera pas, on ne tuera pas, voilà le second acte ; un nouveau moyen d'épouser ou de tuer se présente , et voilà le troisième acte ; une difficulté nouvelle survient à ce qu'on épouse ou qu'on tue, voilà le quatrième acte; enfin, de guerre lasse, on épouse et l'on tue : c'est 1« dernier acte. "

— Mais, mais , qu'est-ce que cette tbéoric théâtrale a de commun avec Jean -Jacques?

répliqua vivement Corancez.

— Voici : « nous trouvâmes cette poétique du curé si originale , qu'il nous fut impossible de répondre sérieusement aux demandes de l'auteur. J'avouerai même que, moitié riant, moitié grave-

ment, je persifûai le pauvre curé; Jean-Jacques, lui, n'avait pas dit le mot, n'avait pas souri un instant, n'avait pas remué de son fauteuil. Tout à coup , il se lève comme un furieux, et, s*élançant vers le curé, il prend son manuscîrit, le jette à terre et dit à l'auteur effrayé : Votre pièce ne vaut rien ; votre discours est une extravagance. Tous ces messieurs se moquent de vous ; sortez d'ici et retournez ricaner dans votre village. Le curé se lève alors non moins furieux , vomit toutes les injures possibles contreson trop sincèreavertisseur, et des injures il aurait passé aux coups, au meurtre même, si nous ne les avions séparés. Rousseau sortit dans une rage que je crus momentanée , mais qui n'a pas fini , puisqu'elle n'a fait que croître dp^uis. Diderot , Grimm et moi , nous avons tenté de le ramener, mais ce fut vainement. Il fuyait devant nous. Ensuite sont arrivées toutes ses infortunes, misères auxquelles nous n'avions de part que celle de l'affliction. A cet égard, il regardait notre chagrin comme im jeu et ses tribulations comme notre ouvrage. Oui, ce pauvre Rousseau s'imagina que nous armions le parlement, Versailles, Genève, la Suisse, l'Angleterre et l'Europe entière contre lui. Il fallut renoncer, non à l'admirer ni à le plaindre, mais à l'aimer et à le lui dire. Que vous dirai-je de plus? l'homme le plus éloquent s'est rendu ainsi l'homme le plus

anti-littérateur, et rhomme le plus sensible s'est rendu l'homme le plus anti-social (1). »

— Telle est, Corancez, reprit Saint-Lambert, la justification de d'Holbach, la mienne et celle d« tous les anciens, de tous les sincères amis de Rousseau. Nous absolvez-vous î

— Il ne m'appartient point de condamner ni d'absoudre. Comme le dit fort bien ma cuisinière, c'est fait, c'est fait; il n'appartient qu'à vos consciences de vous absoudre de tout le mal que vos inconséquences ont fait à notre illustre défunt. Quant à votre justification, elle a quelque valeur, j'en conviens. Rachetez donc ces inconséquences, autant que faire se peut, en faisant tout le bien que vous pourrez à ces pauvres enfants dont vous me parliez tout à l'heure. Mais ces enfants sont-ils effectivement ceux de Rousseau et de Thérèse î Quelle preuve en a-t-on ! Et ce Pierre, est-il effectivement un aussi charmant garçon que vous le dites?

— Vous en jugerez par vous-même; il ne va pas tarder d'arriver, je pense. Il se fait tard.

— Ah ! çà ! S'il est vrai que votre monsieur Pierre soit des nôtres ce soir, ne le laissez pas repartir seul ; ces deux hommes qu'on a trouvés

(1) Lettre adressée aux auteurs en Journal de Paris, însérée dant ]a8 pièoeB justificatives des «uivces complètes de Rousseau.

morts près de Bagneux prouvent jusqu'à Tévidence que nos belles campagnes ne sont pas exemptes de vilaines gens. . . Eh ! Saint-Lambert, ou allez-vous donci

SaintrLambert ne répondit point. En ce moment , deux ouvriers qui venaient d'entrer dans la propriété par la petite porte latérale à la grille avaient attiré son attention. Portant quelques outils à la main et s'avançant droit vers le château, ces ouvriers rencontrèrent tout naturellement nos promeneurs au milieu de la grande allée.

— Quels sont donc ces gens? Corancez, les connaissez-vous î Que viennent-ils faire ici!

— Qui? ces hommes? ce sont les maréchaux que j'ai envoyé chercher à Sceaux. Le cheval de ce pauvre Vassy s'est déferré d'un pied ; j'ai fait appeler le maréchal ; mais en quoi ces ouvriers peuvent-ils vous intéresser?

— C'est que l'un de ces maréchaux est le second fils de Jean-Jacques Rousseau.

— Vraiment? En êtes-vous bien certain ?

— Parbleu! dimanche nous sonmies restés à table plus d'une heure en face l'un de l'autre.

— Allons donc voir.

Otte détermination prise, l'hôte et l'amphytrion se dirigèrent vers les écuries, où déjà les deux maréchaux les avaient précédés.

Arrivés devant l'écurie , nos gentilshommes

voient le compagnon maréchal et son aide Jean Butenx en extase devant un jeune cheval de race.

— ^Hop ! le pied ! dit enfin ce dernier. Alors, non-seulement ce fils de Rousseau dut remplir loffice du travail, mais joignant l'art à la théorie, c'était naturellement, sans se gêj^er, qu'à l'aide d'une pratique et de muscles puissants, il maintenait sur l'extrémité de sa cuisse droite les muscles dix fois plus puissants de l'une des jambes du cheval.

— Eh! mon jeune ami, comment t'es-tu comporté depuis dimanche? demanda Saint-Lambert c\ Jean Bateux, lorsque la besogne de celui-ci fut à peu près terminée.

— On s'est porté comme vous voyez, pas mal , et vous? Ah ! ah ! mais, mais, c'est vous qui êtes le monsieur qui m'a donné im louis dimanche.

— Oui, mon garçon, c'est moi-même qui te prie de prendre encore cette pistole; prends, prends, je veux te prouver que je suis content de toi. Je vois que tu travailles, et comme je n*aime point les paresseux, je te proclame le digne fils de Rousseau, Tillustre plébéien.

-—Dam ! pour ce qui est de travailler, c'est vrai que je suis là ; mais pour le Rousseau, je sais pas. . . . tout de même, grand merci pour la pistole.

•^ Sans doute, sans doute ; puisque les philosophes eux-mêmes ne savent pas où ils vont, toi, tu peux bien ignorer d'où tu viens.

Et Saint-Lambert se retournant vers Corancez, reprit vivement.

— Allons, cher poète, au nom d'Apollon et des neuf sœurs, faites rafraîchir ces garçons à l'office. Peut-être feront-ils moins de difficultés pour trinquer avec la femme de charge, qu'en faisait autrefois le'futur auteur d'jE'mzZ^.

— Ah! ah! il faut entendre Mme deBoglie raconter cefait, quelle verve elle y met! ... on dit même que Rousseau en a parlé dans ses Confessions.

— Oui, il en a parlé. . . . bon ! notre monde arrive. Ah! voici un étranger c'est sans doute

ce monsieur Pierre dont vous m'avez parlé.

Saint-Lambert, conduisez ces garçons à l'office. Je vais recevoir.

Cet arrangement pris, il ne fut point fait autrement; le ferrement du cheval terminé, Saint- Lambert conduisit les maréchaux à la cuisine et leur fit servir à souper.

Il y avait dix minutes que Jean Buteux et son compagnon se dilataient devant une table abondamment servie de viandes froides et de vin du cru, lorsque Pierre Garrot, suivi de quelques-uns des invités, s'avança vers son frëre qu'on lui avait dit être là.

— Jean, me reconnais-tu î dit-il en- lui frappant sur l'épaule!

— Pardine ! c'est vous. . . . c'est toi qu'est mon frère, qu'on dit.

— Ecoute. J'allais aller tout exprès à Sceaux pour m'enquérir de ce que tu étais devenu avec Joséphine. Mais pourquoi n'es-tu pas venu à la manufacture, où je t'ai trouvé un bon emploi?. . . Eh ! comment te trouves-tu donc icit à cette table d'officel veux-tu aussi te faire valet de granJ seigneur, toi, un fils de Rousseau!.... Frère! aussi vrai qu'il est vrai que je m'appelle Pierre, oui, au lieu de plier l'échiné comme tu le fais, ne vaudrait-il pas mieux travailler rudement et plus rudement encore, nous regarder du haut de ta grandeur en mangeant ton pain sur le poucel crois-moi, ce serait là un rôle plus digne, plus crâne que celui de valet. As-tu donc déjà oublié que tu es le second fils de Jean- Jacques Rousseau!

A ces paroles prononcées d'un ton peut-être tropvéh^ent, l'apprenti maréchal répondit :

— Pour ce qui est du Rousseau, voyez-vous. . . vois-tu, frère, je comprends rien à tout ça. Moi, je m'appelle Jean Buteux, Jean Buteux je veux rester. Pour ce qui est de la besogne, soit dit sans te fâcher, j'en ai trouvé à Sceaux. Voilà que je gagne vingt-cinq sous par jour; plus tard j'e^

— tu -

gagnerai trente.... mais aussi, je veux devenir un bon compagnon maréchal. . . , en attendant, le vin est bon ici, j'en bois avec plaisir : à ta santé, Pierre.

— Parbleu ! répliqua Saint-Lambert, voilà, à propos de respect humain, une sorte de dignité qui ne manque point de logique. C'est le cas de le dire ou jamais : chacun a sa raison d'être en ce monde; qu'en dis-tu, Pierre?

— Au fait, c'est vrai ! oui, je dis comme Jean, on aurait bien dû me laisser tranquille et ne jamais me parler de tous ces Rousseau-là. Déciment, je ne m'en mêle plus. O Jean-Jacques!

génie encore incompris, tu avais cent fois raison de vouloir que tes enfants restassent inconnus. . . si tu pouvais donc voir quelles étonnantes figures ils font dans cette société décrépite ! N'importe, je. . . . Mais qu'y a-t-il ? d'où provient ce bruit?

— Il y a, répondit le valet survenant, auquel Pierre faisait cette question, il y a trois soldats de la maréchaussée de Sceaux à la recherche de l'un des maréchaux qui sont ici. Je n'en sais pas davantage.

— La maréchaussée!... s'écria Jean Buteux en se levant précipitamment; — cré nom ! . . . Eh ! les autres, vous direz à la maréchaussée que le lièvre s'est sauvé par la fenêtre. As pas pevr! bonsoir.

Et ce disant, Jean Buteux sautait sur la table, de la table il s'élançait d'un bond formidable jusque sur l'entablement de la croisée et bientôt disparaissaità travers le potager. Inutile d'ajouter que le mur de clôture n'était pas d'une hauteur telle qu'il pût arrêter dans sa course un gars de cette trempe.

Les sept ou huit personnes témoins de cet incident n'étaient pas encore revenues de l'étonnement où les avait laissées la fiiite précipitée de l'aide maréchal, que déjà les trojs soldats de la maréchaussée entraient à la cuisine.

A-peine arrivé, le brigadier jeta un coup d'œil rapide sur chacun des assistants. Certain d'avoir trouvé la poule au nid, il marcha droit vers le compagnon de Jean Buteux et lui riiit la main sur le collet.

— Nenni ! nenni ! c'est pas moi , m'sieu le brigadier; le gars que vous cherchez s'est sauvé par là, se hâta de dire l'ouvrier maréchal, tout tremblant et montrant la fenêtre.

— Mais. . . . mais. ... de quel crime soupçonne* t-on mon frèreî dit Pierre en s'inclinant légèrement devant le brigadier.

— Sans doute, sans doute, il y a erreur; enfin de quoi soupçonne-t-on ce pauvre garçon? ajouta Corancez.

— De quel crime , messieurs 1 Eh bien ! il est

tout simplement accusé d'un double meurtre. Du reste, voua le savez mieux que moi ; sa fuite (ait plus que de confirmer un simple soupçon, elle prouve que cet honnête jeune homme a fort proprement, dimanche soir, assommé deux hommes dans la plaine de Montronge, répondit le brigadiir.

Distante de deux lieues de Paris et sitaée non loin de la Seine, dans un vallon bien boisé, la manufacture de Sèvres participe autant des communes de Saint-Ooud et de Belle-Yue que de celle de Sèvres même. Du reste, au siècle passé, Paris et Versailles ne faisant qu'un, et la manufacture de porcelaine s'élevant à vingt pas de la route qui conduit de l'une de ces villes à l'autre, on peut raisonnablement ajouter que l'établissement en question participait aussi de ces deux centres par son rapprochement.

Huit jours s'étaient écoulés depuis cette soirée de Sceaux qveràonna M. de Corancez, soirée qui se termina, pour nous, par l'escapade de Jean Buteux.

Fatigué de courses faites sans résultats apparents, et désenchanté par le peu de sympathie qu'il trouvait dans les trop différents caractères des membres de sa famille, Pierre Garrot était revenu à la manufacture avec l'idée bien arrêtée de regagner le temps perdu. Là, dans son petit atelier du second étage, occupé et tranquille, il retrempait son esprit et son corps dans un travail minutieux, il est vrai, mais aussi éminemment passionnel. Comme la religion, lart est un culte égoïste qui console l'homme de tous ses malheurs.

Vers dix heures du matin, assis devant un établi placé en face de l'une des grandes fenêtres de la manufacture, Tartiste-ouvrier travaillait plein d ardeur à l'achèvement de l'ornementation d'un service de luxe. Près de lui, c'est-à-dire à portée de sa main, des vases de toutes sortes, des soucoupes, s'étalaient sur une table chargée de paperasses, de croquis et de dessins achevés. Préservé des rayons solaires par une double rangée de rideaux clairs et sombres, Pierre pouvait à son gré, Jiu moyen de ces mêmes rideaux, faire miroiter à ses yeux toutes les teintes intermédiaires qui naissent depuis le grand jour jusqu'à la nuit la plus ténébreuse. La sçule substitution de l'un des rideaux de couleur à l'autre, sufBiÉk à l'artiste pour obtenir ces eflFets de lumière.

Pierre était donc complètement absorbé dans

son travail. Penché sur un superbe vase rocaiile où courait son pinceau, il reproduisait en ce roomen^l'un des plus jolis dessins de Chardin : un intérieur de ménage. Aussi, appréhendant un dérangement quelconque, fit-il un brusque mouvement de mauvaise humeur, lorsqu'il entendit (rapper et tout aussitôt ouvrir sa porte.

La figure de notre artiste se rasséréna. Heureusement, le fâcheux se trouvait être une gracieuse fille blonde, de dix-huit ans; simplement vêtue d'une robe blanche et coiffée d'un chapeau de paille, elle n'en était que plusjolie. Dès qu'elle fiit entrée, elle courut plutôt qu'elle ne marcha vers le peintre.

— Quoi! c'est vous, mademoiselle! à quel heureux événement dois-je l'honneur de votre visiteî lui dit Pierre, qui s'était levé précipitamment.

— Ne vous dérangez pas, je vous prie, je n'en vaux réellement point la peine, dit-elle ; — puis se reprenant : — Oh ! le beau sujet que vous peignez-là ! quel coloris ! quelle vérité dans les détails! combien papa sera content.... m Pierre, vous...

— Je serais vraiment charmé de vo agréable, flffldemoiselle, mais. . .

— Ah ! voici. Revenant tout ù l'heure ma promenade du oiatindans les jardins, '

trais par la grande porte, lorsqu'une dame Tenue en voiture demandait à vous parler. Le concierge à qui vous avez donné vos ordres, répond^ froidement : « M. Garrot n*y est pas. » A cette réponse, non-seulement cette dame parut fort peinée, mais elle nous dit une foule de choses si singulières, si singulières!... que... tenez, par exemple, elle prétend être votre mère, votreseule mère. . . œmme si quelqu'un pouvait avoir deux mères... puis, elle voulait absolument qu'on lui donnât votre clé; elle prétendait avoir le droit de monter chez vous, d'y attendre votre retour. Ignorant quelle peut être cette femme, qui dit se nommer Mme Jean- Jacques Rousseau et ne vous connaissant pas de mère, monsieur Garrot, j'ai prié cette dame de s'asseoir un moment. Je suis venue vous prévenir. M. Pierre comprendra. . .

— Parfaitement, parfaitement, mademoiselle ; non-seulement je comprends, mais en effet, je connais cette personne. Je vais la recevoir. Je vous remercie de tout mon cœur, mademoiselle, reprit l'artiste en offrant galamment pour sortir sa main à la jeune fille.

Ce fat en rougissant que Marguerite, l'unique enfantdu directeur delamanufacture, accepta cette main. Conduite ainsi, elle descendit le grand escalier jusqu'au premier étage. Là, comme l'eût fait toute personne bien apprise, elle salua «on

cavalier et rcaitra chez elle; c'était faire preuve de tact et de volonté. En cette circonstance, dans l'esQrit de la jeune fille, la délicatesse remportait sur la curiosité.

Aussitôt que Thérèse eut aperçu Pierre des* cendant l'escalier, elle s'écria :

— Ah ! te voilà ! monsieur mon Jiot ; c'est pas malheureux! tu veux donc aussi faire le grand seigneur, toi, dis? tu défends ta porte à ta mère comme si t* était quelque chose. A quoi que ça te sert de faire des manières comme çat crois<-tu que t'en seras plus riche, heint

Pierre ne répondit point d'abord à cette sortie peu parlementaire; néanmoins, toujours respectueux avec sa mère, en cette occasion, il prit tout simplement son bras et l'emmena dans une allée du jardin. Ayant ainsi échappé aux oreilles du cerbère de l'établissement , il put enfin parler d'une voix non contenue et fixer ses regards sur la figure étonnée de Thérèse. ^

— Ne vous avais-je pas dit, ma mère, qu'il me fallait regagner un peu du temps perdu; que la nature de mon travail ne souffre aucun retard ? Soyez donc assez bonne, dorénavant, pour ne pas me déranger de la sorte, je vous prie. Que diable ! ce n'est pas vous qui me nourrissez ; vous ne m'avez même jamais nourri que je sache ! donc, laissez-moi travailler en paix. A votre âge, on

doit savoir que le temps est la seule richesse de celui qui ne possède rien . Or, je sais votre adresse et je n'irai pasàParis sans aller vous voir ; je vous promets autant de visites que vous en désirerez de moi, mais ne revenez point me déranger ici. . . Eh bien ! où en sont les affaires, notre Amélie se marie-t-elle décidément!

— Tiens! tiens! comme tu me disça!... certainement qu'Amélie se marie ; même que le Aitur, qui s'appelle M. Tissot, veut t'avoir pour son garçon d'honneur. . . tiens ! puisque c'est lui qui m'a priée de venir te le dire. Ah ! tu inviteras tes deux firères et ta sœur la campagnarde ; je ne sais plus où ils sont, moi. . . oh I mais, il &udra cependant se revoir d'ici là; c'est de samedi en huit la noce.

— Bon ! c'est décidé ! je serai garçon d'honneur. . . j'écrirai aux frères, quoiqu'en vérité je ne sache trop... enfin! est-ce là tout ce que vous aviez à me dire, ma mère!

— Oh! si &it; j'ai encore quelque choseà te dire ; je ne suis même venue ici que pour ça. Tu verras...

. — En ce cas, dites vite ou je vous quitte à .'instant.

— Da ! da ! doucement, mon petit.

— Mais parbleu ! comproiezHnoi donc ; si vous voulez que le garçon d'honneur soit généreux.

- loi ^

trouvez bon, aussi, qu'il soit économe de son^" temps. Le temps^ c'est tout ce que je possède, je vous le répète.

— Quel salpêtre du fais, va! écoute... c'est M. Diderot qui veut te parler.

— M. Diderot! Eh! que ne m'écrit-il, ou que ne vient-il me parler lui-même^

— Il est malade. Pour ça, il ne demeure pas loin d'ici, vois-tu 1 c'est la troisième maison à gauche en arrivant à Sèvres; c'est là, tout près, tu demanderas chez M. Belle.

— M. Belle ! bien ! je me souviendrai parfai* tementde ce nom. J'irai demain rendre une visite au vieil ami de mon père. Allons, ma mère, trouvez bon que je vous quitte. A dimanche matin. . .

Et tout en prononçant ces derniers mots, Pierre reconduisit Thérèse hors du jardin ; puis il s'esquiva par une porte latérale.

— ^Pauvres femmes que nous sommes ! Oh ! les liommes ! les hommes ! répétait la veuve de Jean- Jacques, en se dirigeant vers un fiacre qui l'attendait dans l'avenue.

Ici, nous croyons devoir laisser Pierre s'en retourner à ses occupations et Thérèse aller rejoindre son cher Montretout, qui l'attendait en vidant une pinte, dans un cabaret du pont de Sèvres.

xn

Tout être humain qui s'avance dans la civilisation s'éloigne de la nature. Cet axiome posé en principe, le lecteur nous permettra d'émettre quelques réflexions. relatives à Jean Buteux, personnage dont nous allons nous occuper.

Intelligent et concevant vivement, parce qu'il n'était point dépourvu d'imagination, qu'eût-il fallu pour polir leai angles trop saillants de ce garçon, pour en faire un homme du monde ? Rien autre chose que le secours de l'une des circonstances heureuses qui décidèrent si puissamment de la vocation de Pierre, son frère aîné. Un travail incessant , qui ne laisse de temps ni pour l'étude, ni pour la réflexion, finit toujours par annihiler les plus nobles facultés. Que de

génies ont vécu et sont morts sans se douter de leur puissance ! Or, quand un homme bien doué, comme l'était Jean Buteux, ne possède absolument que le pain quotidien que lui donne un travail écrasant, il faut à cet homme, pour qu'il puisse se produire dans son véritable jour, il faut, disons-nous , non-seulement de belles facultés , mais encore doit-il avoir une vocation iimée, irrésistible. La vocation, c'est le poids déterminatif de toute valeur individuelle. Il est presque inutile de rappeler ici, qu'en pareil caâ, pour la femme pauvre, dès qu'il s'agit de développer une aptitude exigeant un travail moral préparatoire ou continu, la lutte est bien autrement sérieuse.

Le lecteur a déjà pu s'en convaincre, la vocation de Jean Buteux, c'était la carrière militaire. Cet enfant qui, presque seul, avait appris à lire et à écrire en quelques mois d'hiver, pouvait, quoique n'étant d'abord que simple soldat, acquérir, dans les loisirs de la garnison, avec la manœuvre et la théorie, quelques éléments d'instruction, et arriver plus tard aux grades supérieurs. Nous pouvons l'affirmer avec certitude, les éléments d'un art ou d'une science suffisent à toute personne dont la vocation est innée ; les éléments sont à toute science ce que les clés sont aux portes : il ne faut que les tourner pour entrer.

A rage de vingt ans, Villon, qui ne savait encore que lire, pouvait déjà croire, sans se faire trop d'illusion, qu un jour viendmit où lui, Villon, le poète voleur, serait aussi savant qu'un grand maître de l'Université.

Donc, pour nous, Jean Buteux était plus qu'un garçon d'esprit : c'était un homme à moyens. La société ne l'ayant point gratifié des ressources de l'homme civilisé, instruit, il possédait, par compensation, toute la promptitude de décision, la pensée invejitive et l'instinct d'un sauvage de génie. Nous venons de le dire et nous le répétons à dessein : tout homme qui s'avance dans la civilisation s'éloigne de la nature.

Mais reprenons le cours des événements, au point même ou nous les avons laissés.

Notre héros était à peine sorti par la fenêtre, que son imagination, comme iîn verre grossissant, fit une à une passer dans son esprit toutes les conséquences que pouvait avoir, pour sa compagne et pour lui, le double meurtre qu'il n'avait commis qu'à son corps défendant. Ce fut dans un temps d'arrêt, pendant sa fuite, que, par une pensée non moins rapide que la première, il put entrevoir le meilleur parti qui lui restait à prendre.

— Jamiguè! as pas peur! i n me pinceront pas! Tiens bon, garçon ! se disait-il à chaque saut

qu'il famit psuMiessus les haies avoisinant la propriété de M. de Corancez.

Cette course par sauts et par bonds continuait depuis un quart d'heure. Comme la nuit était tout à fait venue, au lieu de battre la campagne, ainsi qu'il supposait que le ferait la maréchaussée, l'idée vint à Jean de rentrer immédiatement en ville. C'était logique. Bientôt, rencontrant à travers champs un petit sentier conduisant de Fonte* nay à Sceaux, il suivit cette voie; mais l'oreille au guet, en rampant dans les hautes herbes, en se faisant une égide de l'ombre des grands arbres. Finalement, neuf heures sonnaient lorsqu'il déboucha devant les premières maisons de Sceaux. On peut se le demander, dans une situation identique, un homme extra-civilisé, par exemple, pour parler le langage du temps, M. le bailli de Sceaux eût-il fait mieux?

Solide au poste, et certain que les soldats de la maréchaussée qui lui donnaient la chasse n'étaient point de retour, notre gaillard ne se dissimulait pas cependant que rentré en ville il pouvait rencontrer la brigade tout entière.

-«-Cré nom! m'est avis qu'i &ut à toute force quQ je dise à Joséphine que je m'en vas ; e'te pauvre petiote, ça va joliment la chagriner, dit-il.

Et arrachant d'une vigne, pour s'en faire un

bâton, un échalas tout entier-, il entra, résolument dans un petit chemin de ronde au lieu de s'aven»turer dans la grand' rue:

Ce chemin, sillonné de profondes ornières, avait été pratiqué dans des terrains vagues où aboutissaient plusieurs ruelles de la partie sud du bourg; il attenait par l'une de ses extrémités à la place de l'église, située non loin du château. C'était dans un petit enclos dont le mur occupait tout un côté de l'une de ces ruelles, que demeurait la blanchisseuse où travaillait et logeait Joséphine.

Connaissant peu les êtres locaux, et d'ailleurs n'osant frapper à la grande porte, arrivé devant ce mur, Jean Buteux, dont la surexcitation continuait de plus belle, n'hésita nullement de procéder à l'escalade. Pour lui un mur franchi de plus ou de moins n'était pas une affaire.

Dès qu'il eut sauté dans l'enclos, notre évadé s'écria :

— Feu de Dieu ! c'est la chandelle de Joséphine qu'est allumée là-bas ! As pas peur! repritil, et se dirigeant vers un petit bâtiment perdu au fond de l'enclos, il alla frapper deux coups secs contre les carreaux de parchemin huilé où se reflétait la lumière.

-—Tiens ! tiens ! pourquoi que tu tapes comme ça ? entre donc, lui fut-il répondu de l'intérieur.

Jean posa le doigt sur le loquet, poussa la porte et entra.

— Ah ! mon Dieu ! c'est pas Joséphine; c'est un houme ! s'écrièrent à la fois trois jeunes filles en chemise. Et Tune d'elles ayant éteint la lampe en soufflant dessus, notre joli garçon alla rudement se frotter le nez contre le manteau de la cheminée.

— Jamigué ! là ousque je suis? c'est donc pas ici qu'aile reste, Joséphine? crial'intru d'une voix de Stentor.

— Joséphine? c'est son tour de couler la lessive. Elle est à la buanderie, répondit de son lit Tune des trois blanchisseuses.

— Cré nom! c'est-i ben loin, c'te quoi que

vous dites?

— Attends que je passe mon jupon et je vas

t y mener, grand benêt. Ecoute, tu prendras la première allée à ta main gauche en sortant ; il y a de la lumière au fond. Vas, vas, tu seras tout seul avec elle jusqu'au jour; aile t'aime ben, dà ! ta Joséphine, qu'aile en est malade... Mais pourquoi que tu viens si tard? Je crois que tu n'es pas encore si nicodème que t'en as l'air... Tiens, viens avec moi.

Ayant dit, l'une des trois donzelles, brune et solide lavandière de vingt ans, s'empara de l'un des bras de Jean et l'attira dehors.

— Vois-tut entre là; vas jusqu'au fond. Bonsoir, l'amoureux, bonne chance! reprit-elle. Et rentrant aussitôt, elle ferma la porte et poussa le verrou.

Resté ébahi dans l'obscurité, Jean se décida enfin à avancer; faisant un tour à gauche, il entra dans l'allée en tâtonnant. Les reflets d'un grand feu éclairaient en effet le fond de cette allée, où se trouvait la buanderie. Assez éloignée pour n'en point craindre la chaleur, Joséphine, assise sur un seau renversé, ne dormait que d'un œil, adossée contre un cuvier.

— Joséphine, tu dors!... me v'ià, moi, dit Jean en posant une main sur l'épaule de sa sœur.

— Quoique c'est ! quoique c'est? . . . Tiens ! c'est toi, Jean ! Pourquoi qu' te v'ià à c'te heure?

— Me v'ià, me v'ià, parce que. . . parce que la maréchaussée me cherche... "Tu sais les deux hommes que j'ai escoffiés dimanche, c'est pas ma faute... mais je veux pas me faire empoigner, moi ; on ne sait pas quand on sort de leux mains à toas ces gens de justice. Ecoute, puisque t'es ma sœur ou ma femme. . . nenni, t'es ma femme, faut me suivre tout de suite, planter tout là. . . Si •tu peux pas, eh ben tu viendras me rejoindre à Saint-Julien-du-Sault, c'est entre Sens et Joigny ; le coche y passe tous les huit jours... Voyons,

voyons, lève-toi, la maréchaussée me cherche. J'ai sauté par-dessus je sais pas combien de murs pour venir te voir. Tu sais que je t'aime, que t'es ma femme. . . Décide-toi, prends tes nippes et ton argent, puis, filons.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! que me dis-tu là, mon pauvre Jean?

— Je dis, je dis qu'i faut se dépêcher. Veux-tu me suivre, oui qji non?

— Mais, mais, mais, comme ça, tout de suite?

pour aller j'sais pas où. . . et la lessive?

— Et la maréchaussée ! . . . qui te prendrait peut-être aussi, toi! n'étais-tu pas avec moi, dimanche?

Cette dernière considération parut péremptoire i Joséphine. Fille de cœur et sincèrement attachée à l'homme de son premier amour, elle réfléchit un moment, puis elle reprit d'un ton résolu :

— Vas m'attendre sous le grand arbre où j'étions hier soir... Mais, mais, as-tu ton argent, toi?

— Oui, mon argent tia pas sorti de ma ceinture ; j'ai trente-quatre livres.

— Alod'sse, à la grâce de Dieu! allons! embrasse-moi. . .

Jean Buteux et Joséphine Blot s embrassèrent; ils s'embrassèrent avec l'effusion sympathique d'un frère et d'une sœur qui se revoient après une

longue absence, avec l'ardeur amoureuse déjeunes époux dans la première période de leur lune de miel. Pendant quinze ans, Tim et l'autre se disaient souvent, en parlant de cette étreinte, solennelle pour eux, et restée gravée dans leurs souvenirs :

— Dis, te souviens-tu, comme nous nous sommes embrassés à Sceaux 1 Ah! comme jnous aimions ! comme j'nous aimions dans ce tempslà!

Enfin,, l'amoureux qui savait de quoi il retournait pour eux deiuv, rompit le premier le silence délicieux qui suivit cette adorable embrassade.

— Non de nom, comme je t'aime I ma José«phine, oui que je f aime I vas ! je serons ben heureux tous les deux ! A tout à l'heure, sous l'arbre, la, je causerons; en attendant, ^a vas me cacher sous les groseillers.

— Mais, où vas-tu? C'est pas par là qu'est a porte; viens par ici.

— Dans une heure, sous l'arbre ! as pas peur! répondit Jean.

Et, s' élançant d'un bond sur le mur, il tomba bientôt sur ses pieds dans la ruelle extérieure.

— C'est un fameux gars, tout de même, mon Jean! oui, que c'est un fameux gars! répétait la jeune fille, pensive et fière tout à la fois. Allons, reprit-elle, je vas faire mon paquet, puis j'irai

réveiller Georgette, pour qaalle vienne couler la lessive. Jean m'attend, oui, qu il m'attend sous l'arbre, répétait-elle en se dirigeant vers le dortoir que nous connaissons.

Le lendemain, vers deux heures de l'aprèsmidi, l'assassin et sa complice arrivaient à Corbeil, le corps harassé de fatigue et l'âme pleine d'anxiété; mais le soir venu, ils s'embarquaient libres et joyeux sur le coche d'Auxerre.

C'était bien la peine ! Ce même jour, dès le matin, le lieutenant de police de Paris donnait Tordre de cesser toutes poursuites contre Jean Buteux. Les cadavres des deux voleurs ayant été parfaitement reconnus par des agents delà police de sûreté, il était évident que l'apprenti maréchal venait, au péril de sa vie, de débarrasser la société de deux brigands extrêmement danger* reux.

xm

Solide et de ce style simple et sévère que nous aimons à retrouver dans les constructions civiles exécutées pendant la première moitié du dixseptième siècle, la maison de M. Belle, sise à Sèvres, était un modèle parfait de cette architecture. Vaste comme un château, cette villa remplissait, sur une largeur de trois cents mètres, avec ses dépendances, son jardin et son parc, tout l'espace compris entre la route de Paris à Versailles d'un côté, et, de l'autre, le versant nord du coteau de Bellevue.

Attenant au principal corps de logis par une galerie couverte, mais néanmoins séparé de ce bâtiment par la largeur de la cour, s'élevait un pavillon habitable auquel faisaient face les écuries

et le colombier. C'était dans ce pavillon, élevé d'un seul étage, et dont les fenêtres de derrière avaient vue sur le jardin, qu'habitait, lorsqu'il se permettait les douceurs de la villégiature, Denis Diderot, le chef des encyclopédistes.

Il était dix heures du matin.

Assis dans un fauteuU à la Voltaire, entouré de nombreux in-folios et de paperasses dont il faisait litière, le philosophe méditait la tête dans ses mains, les coudes appuyés sur la table de son bureau. Déjà dix fois, depuis le matin, l'écrivain avait trempé sa plume dans l'encrier sans avoir encore réussi à trouver le tour d'une phrase. En ce moment, trop préoccupé de sentiments personnels, son esprit ne pouvait, malgré les efforts de sa volonté, suivre dans leurs capricieuses évolutions les spéculations de sa pensée. Contenu devant autrui mais irritable devant lui-même, cet homme supérieur à tant de titres n'avait aucune force pour lutter contre ses faiblesses. Chaque soir il se reprochait ses moindres peccadilles de la meilleure foi du monde, et cela pour recommencer chaque matin. Esprit plein de travers et d'originalité, Diderot n'en possédait pas moins, abstraction faite de son immense savoir, de son grand talent d'écrivain, une âme remplie d'abnégation, un cœur noble, sensible et généreux.

Qu'on nous permette ici quelques mots de bio-

graphie sur cette personnalité, l'une des plus puissantes du dix-huitiëme siècle.

Fils d'un coutelier de Langres, Denis Diderot naquit dans cette ville en 1713. Mis au collège par des parents qui n'étaient que de laborieux artisans, il y fit des études aussi rapides qu'elles furent solides et brillantes. A quinze ans, ayant achevé ses humanités, mais ne se sentant aucune vocation pour les professions dites libérales, il ceignit le tablier de l'ouvrier, se mit bravement à l'établi de son pfere et fit des couteaux. C'était peine inutile, car l'assujettissement et l'ennui ne tardèrent point à lui faire grimacer d'effroyables bâillements. Témoin de cet ennui si profond, le père Diderot conduisit son cher fils à Paris et le fit entrer au collège d'Harcourt. De plus en plus studieux, Denis suivit dans cet établissement un cours sérieux d'études des sciences positives. L'année suivante, mis de rechef en demeure de choisir un état, voici la réponse qu'il faisait à son père :

« L'état de médecin ne me plaît pas parce que y. je ne veux tuer personne ; celui de procureuriftst " trop difficile à remplir délicatement. Quant à la » profession d'avocat, elle me plairait davantage » si on n'était pas forcé de s'occuper toute sa vie » des affaires d'autrui. Donc, pour couper au plus « court, je ne veux rien être du tout. J'aime Té-

H tude ; je suis fort heoreuXi fort content ; je ne » demande pas autre chose. »

Et, sur cette belle réponse, le papa Diderot supprima net la pension qu'il faisait à Paris à monsieur son fils.

Ici commence pour Denis Diderot une lutte plus sérieuse,' plus terrible peut-être qu'il n'avait osé la supposer. A dix-huit ans, âge où les passions et les appétits sont nombreux pour un jeune homme habitué au confortable et dont la volonté est de rester honnête, c'est jouer trop gros jeu que de s'affranchir du joug paternel. Dénué de toute ressource, notre philosophe ne tarda point d'avoir faim, de pasâer, durant l'hiver, de tristes nuits à la belle étoile. Cependant, cette instruction, nous pourrions dire ce capital, jeté dans la tête de son fils par le coutelier de Langres, ne pouvait rester improductif dans im temps où le savoir ne courait point les rues. Tour à tour écrivain public et solliciteur, précepteur et folliculaire, on le vit combattre la misère avec des armes courtoises et de fort belle humeur. Du reste, pour lui comme pov tous les philosophes, le malheur, comme l'université, avait aussi ses enseignements.

Bientôt, pourtant, relevé à ses propres yeux par un travail opiniâtre , Diderot ne tarda point , par le même fait, de recouvrer les bonnes grâces de son père, mais surtout de sa chère maman, qui

ne Tavait jamais totalement abandonné. Cependant, ce fut dans un état encore bien précaire , puisqu'il ne pouvait disposer que de deux jours l'un des six sous nécessaires pour prendre sa demi-tasse et voir jouer aux échecs au café de la Régence, que, devenu amoureux fou, il fit un mariage d'inclination. Notons que Mlle Malville, qu'il épousa, était presque aussi pauvre que lui ; pourtant sa traduction de Y Histoire de la Grèce ^ qu'il publia en 1745, lui rapporta cent écus. Encouragé par cet essai , Diderot procéda au catalogue de ses Œuvres complètes par l'audacieuse idée de Y Encyclopédie,

Homme de plaisir et travailleur infatigable, Diderot se livra sans relâche pendant trente ans à ces deux oocupations : travail et galanterie. Or, voulant abréger cette esquisse biographique autant que possible, nous ne pensons pas plus devoir reproduire le catalogue des œuvres de notre auteur qu'insérer ici la liste de ses maîtresses. Donc, qu*il nous suffise d'affirmer qu'indépendamment de Y Encyclopédie , les œuvres de Diderot furent cyclopéennes. De tous ses contemporains , seuls trois hommes de génie purent balancer, égaler la gloire de Diderot par leurs travaux; ces hommes se nommaient d'Alembert, Voltaire et Jean- Jacques Rousseau.

Diderot avait connu Jean-Jacques avant le

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voyage qtie ce dernier fit à Venise, îls se revirent. Du même âge, issus de petits bourgeois frisant le prolétariat ou de prolétaires frisant les bourgeois, tous deux étaient à quarante ans aussi pauvres qu*ils étaient passionnés , aussi capables et instruits l'un que l'autre. Pourtant ils ne devinrent inséparables qu'au jour où Grinmi, autre personnalité bien tranchée, vint cimenter et compléter cette trinité de trois hommes étranges , ayant chacun leur marotte, travaillant bien et buvant mieux.

Ce coup d'œil rétrospectif nous semble suffisant; revenons aux événements.

Diderot attendait Pierre Garrot depuis plus d'une heure, et l'ennui que produisait cette attente horripilait ses nerfs. Voyant l'inutilité de ses tentatives de travail, le philosophe se disposait à aller faire un tour de jardin lorsqu'il entendit sonner. La servante alla ouvrir; Pierre Garrot fut introduit immédiatement.

C'était pour la première fois que ces deux personnages de notre histoire se trouvaient absolument seuls en présence. Tous deux se faisaient en conscience une haute opinion l'un de l'autre ; cependant, chacun d'eux se faisait aussi, in petto, une plus haute idée de lui-même. Toutefois, bien certains d'être compris, ils se mirent parfaitement à leur aise , sans trop se faire de compliments.

C'est le propre des esprits supérieurs de rechercher la supériorité; on n'est jamais mieux jugé que par ses pairs.

Voici quelles fiirent, à cette entre\'ue, les paroles qu'échangèrent l'artiste et le philosophe :

— Vous voilà donc enfin ! exclama le vieillard. Jeune homme, mieux vaut tard que jamais. Diable! si l'on ne vous avait relancé jusque dans votre caphamaiim, vous laissiez mourir le vieil ami de votre père sans lui rendre une seule petite visite. Vraiment, vous vous en seriez repenti; car même sans vous avoir revu , j'étais bien décidé à vous léguer en mourant ma bibliothèque tout entière. Avouez qu'en ce cas vous auriez eu un semords?

— Nullement. On n'a de remords qu'alors que l'on a commis une mauvaise action. L'action de vous oublier n'eût constitué qu'un simple oubli, il me semble.

— Sans doute; mais l'action d'oublier une personne qui nous aimeprouve toujours à notre raison la sécheresse de notre cœur. Il est des âmes tendres que le remords assaillirait à moins.

' — Eh ! la philosophie admet-elle que les âmes vraiment tendres, par conséquent sensibles, aient plus de droits à l'amitié que les âmes froides et logiquesl Pour mon compte, et cela afin de parler comme tout le monde , je vous dirai que , ne pouvant partager mon cœur, fait tout d'une pièce, je ne

me sens nul besoin de nouvelles amitiés. Pourtant, si le hasard me faisait rencontrer quelque part , dans le monde, un ami digne de moi, cet ami, je le garderais nonobstant ses défauts.

— Nonobstant ses défauts ! ... il vaudrait beaucoup mieux, je pense, que cet ami n'eût point de défauts.

— Pardon. Un être sans défaut me ferait rougir des miens. L'amitié ne peut exister entre deux âmes bien nées qu'à cette condition seulement , qu'elle sera cimentée par un sentiment ardent et réciproque d!^lité.

— Bravo ! oh ! digne fils d'un philosophe ! vous êtes plus sage que lui. . . vraiment !

— Moi ! comment? Pourquoi suis-je plus sage que mon illustre père , que Jean-Jacques Rougît eau t

— ^Je vous dirai cela après déjeimer ; venez, je veux vous présenter à M. Belle. Eh ! voyez, il se promène tout justement dans le jardin ; allons le rejoindre.

Charmé d'échapper sans plus de préliminaires à cette conversation, qui le fatiguait sans lui rien apprendre, Pierre prit silencieusement le bras de Diderot et se laissa conduire. Cette familiarité et ce laisser-aller ne déplurent point au philosophe.

— Au moins celui-ci met ses principes d'égalité en pratique, se ditriL

Et tous deux traversèrent la cour pour se rendre au jardin.

Ils n'étaient plus qu'à quelques pas de M. Belle, qui lui-même venait à leur rencontre, lorsqu'ils s'entendirent appeler de la sorte :

— Ohé! ohé! les autres! attendez-moi donc; me v'ià, moi , monsieur mon frère. Je suis Louis Vindret ; est-ce que tu ne me reconnais pas?

Puis aus^tôt Louis, accourant tout essoufflé, vint en souriant et son bonnet à la main, se jeter au milieu d'eux.

— > Cré coquin ! qu'y fût chaud ! dit-il en^s'essuyant le front -^ J'aurais tout d'même pris un coucou à la place Louis XV, si c'était pas que samedi faut se caler pour le mariage de notre sœur. Tiens, lis, v'ià ce que lefiitur t'écrit. C'est la mère qui m'envoie , et même qu'elle veut venir demain matin pour te causer ^ si tu ne veux pas la voir ce soir.

Ayant dit, et les trois bourgeois s'étant groupés, le prolétaire leur fit une profonde révérence.

— J'ai vu ce garçon-là quelque part. . . Ah bon ! j'y suis, pensa tout haut le philosophe.

— Bien, bien, Louis, je lirai ce billet-là tout à l'heure ; tu dois être fatigué , va m'attendre ici à côté, à l'auberge de la Croix- Blanche. Fais-toi servir un bon déjeuner; je ne tarderai pas à aller t^ rejoindre, répliqua Pierre.

— Dam! je veux ben aller déjeuner; mais tu paieras, toi. . . tu sais que. . -

— Oui , va, va ! Ah ! qui est-ce qui t'a dit que tu me trouverais icit

— C'est le portier de la fabrique ; il disait même que je ne pourrais pas te causer; je peux ben te causer, n'est-ce pas, puisque t'es mon frère?

— Certes. . . Je voudrais être roi rien que pour pouvoir causer avec tout le monde. Va, va m'attendre; j'irai tout àl'heure t'accompagner jusqu'au pont.

Louis Vindret s'éloignait en sifflant lorsque nos promeneurs arrivèrent à l'entrée du jardin. Mme Belle et sa fille, qui s'y promenaient aussi , vinrent à leur rencontre.

Après les salutations, les compliments d'usage et la présentation de l'artiste par Diderot, ce dernier dit à M. Belle :

— Eh bien ! eh bien ! ces'greffes de l'an passé, ces belles greffes dont vous me parliez tant, ontelles réussi?

— Parfaitement , monsieur Diderot, parfeitement réussi. Cette année-ci serait admirable pour les arbres fruitiers sans les maudites chenilles.

— Que voulez-vous, mon cher horticulteur?. . . si la nature a créé les chenilles , c'est probablement afin qu'elles vécussent, afin que, devenant papillons , elles créassent par elles-mêmes , fleurs

vivantes et ailées, une charmante distraction aux riches propriétaires , ainsi qu'à leurs petits enfants. . . en attendant qu'ils soient grands. . .

— Bah! bah! alors, selon vous, Dieu pensait arconaplir des chefs-d'œuvre en créant les^ chenilles^!

— Sans doute; des chefs-d'œuvre tout aussi parfaits dans leur genre que vous et moi dans le nôtre, répondit le philosophe en riant.

— Pardon , monsieur , pardon , ajouta Pierre , moitié sérieux, moitié souriant. J'ajoute de plus qiie l'écheniUage est un acte barbare, au point de vue des chenilles, bien entendu. Nous nous en débarrassons tout simplement parce que nous sommes les plus forts; mais nous n'avons ni le droit de les tuer ni même celui de les déranger. Comme nous occupons notre place dans la nature, ces insectes occupent celle qui leur a été assignée par le Créateur dans l'ordre de la création. J'ai lu quelque part que quatre cents millions d'Asiatiques, suivant la religion de Bouddha, respectent la vie des chenilles et de tous les insectes en vertu de ce précepte de tous les évangiles : « Tu ne tueras pairU. »♦ Or, il est donc bien entendu que , si les chenilles avaient des tribunaux, elles ne vous pardonneraient point comme nous vous pardonnons.

— Prenez-garde, monsieur, vous écrasez du

piedun magnifique scarabée, obsen'a malicieusement la belle madame Belle.

— Balivernes que tout cela! Allons déjeuner, répliqua Tamphytrion.

Commencée avec beaucoup d'entrain et de gaîté , la conversation se maintint sur le même ton pendant tout le temps du repas. Simple et sans prétentions quoique un peu paradoxal , Pierre plut infiniment à ses hôtes. D'abord, il plut au mari parce qu*il buvait, pour nous servir de l'expression de son époque, sec et souvent; il plaisait à madame parce qu'il était jeune et spirituel ; à la jeune fille, qui n'avait que quinze ans, on ne sait trop pour quelle raison il lui plut. . . Bref, charmé de voir son. protégé prendre de prime-abord, chez M. Belle, le titre d'ami de la maison, Diderot profita de la diversion que fit au salon l'arrivée inattendue de deux visiteurs pour emmener Pierre au jardin.

— Je veux vous parler d'ime affaire sérieuse d'où peut dépendre votre avenir, lui dit-il, dès que tous deux se furent assis sur un banc à l'ombre des grands arbres.

— Parlez, maître, parlez; mais apprenez-moisans plus tarder, comment il se fait que je sois plus philosophe que mon illustre père, que J.-J. Rousseau.

— Je ne vous ai point dit que vous êtes plus

philosophe que Jean- Jacques; plus philosophe que votre père, ai-je dit.

— Comment ! comment ! Jean- Jacques Rousseau n'était-il donc pas mon père?

— Vous allez le savoir; laissez-moi m'expliquer. Ecoutez avec attention. D'ailleurs, je vais être laconique.

J'aurai soixante-cinq ans révolus au mois d'octobre. Je possède sans trop l'avoir cherchée une modique fortune gagnée par moi; car, pour mon patrimoine, je puis affirmer sans crainte d'être démenti, que je l'ai bel et bien jeté parles fenêtres. Le culte de la famille suffisait à mon cœur. Quant au point de vue matériel, ainsi que vous, je n'ai jamais voulu rien devoir qu'à moi-même.

J'avais donc votre âge il y a 34 ans. Alors, comme aujourd'hui , je travaillais assez pour avoir besoin de distraction. Heureux par les résultats que j'obtenais chaque jour, ma gaieté plus que mes productions littéraires me produisit dans le monde. Au nombre des hommes déjà célèbres ou qui le devinrent par la suite, et dont je fis la connaissance vers 1745, Jean-Jacques Rousseau tient la première place dans mes souvenirs.

Pauvres tous deux et du même âge à quelques mois près, nous possédions des trésors d'affection, d'enthousiasme l'un pour l'autre ; aussi devînmesnous inséparables. Les preuves d'amitié que nous

nous donnâmes réciproquement furent nombreuses, et, j'ose l'affirmer, le survivant ne fut pas le moins sympathique. Différents de tempérament et de caractères, nous nous touchions par vingt autres points de contact. Oui, car indépendamment de notre amour pour Tétude, tous nos goûts, tous nos travers, nos plaisirs et nos passions étaient les mêmes. On ne saurait imaginer la joie que nous ressentions à nous revoir, lorsque parfois il arrivaità Tun de nous d être plus de trois jours absent de Paris.

J'ai prononcé à dessein ce mot d'absence ; c'est à propos d'un voyage que Rousseau fit à Corbeil avec M. Dupin deFrancueuil que je vous fais cette sorte de confession.

Ce voyage ne devait durer que trois jours; i] dura plus du double. Un matin, je reçus de mon ami une lettre pleine de jolies choses où il m'annonçait ce retard forcé. Ëntr'autres gentillesses, il était dit dans cette lettre : — « Vas porter un demi-louis à ma Thérèse ; je crains de ne pas lui avoir laissé assez d'argent. *> Cette commission, je la fis avec plaisir, un plaisir infini, vraiment ! car, n'ayant plus moi-même que cette pistole, je tenais à honneur d'en faire un héroïque sacrifice à l'amitié.

Donc, sans laisser à ce bon sentiment le temps de se refroidir, je courus tout d'une haleine rue

de Grenelle-Saint-Honoré ; déjà, je franchissais quatre à quatre les marches d'un escalier bien connu, lorsque arrivé au second étage, Mme Levasseur m'arrêta :

— Qu'est-ce qu'il y a J où courez-vous comme cela? me dit-elle.

— Il y a, répliquai-je, que Rousseau ne sera de retour que dans trois jours ; je suis chargé de porter un demi-louis et cette nouvelle à Thérèse.

— Elle est encore au lit, je crois ; tenez, prenez la clé. Je vais jusqu'au marché des Prouvaires; je reviens à l'instant.

Je prends la dé, je monte, j'ouvre, j'entre.

Thérèse en effet ne faisait que de se lever. Vêtue d'un simple jupon blanc et le buste entièrement nu, elle se prélassait devant un trumeau, s'épongeait, se lavait avec amour les épaules et la poitrine, n y a plus de trente ans de cela; pourtant il m'en souvient, quelle poitrine ! ! Il y a mille à parier contre im que la belle épouse de Putiphar n'eut jamais le quart des attraits que Thérèse possédait alors ; dans le cas contraire, j'ose l'affirmer, le chaste Joseph, oui, Joseph lui-même eût laissé tout autre chose que son manteau dans les bras de la syrène ! ! . . . Que vous dkai-je de plus? à quoi bon maintenant vous parler de la commission dont j'avais été chargé?

— Certes, c'est tout à fait inutile. . . mais dites-

moi, je vous prie, si vous le savez, quels ont ëtë à cet égard, je veux dire à l'égard de ce souvenir de jeunesse, les sentiments de Thérèse?

— A cet égard, les sentiments de Thérèse ont toujours été inspirés par vous. . . votre mère, je pense, n*est pas plus dénaturée qu'une louve.

— La confession est jolie ! digne en tout point du temps où nous vivons ; elle m'a beaucoup amusé.... O philosophe! s'il m'appartenait de vous pardonner ce gros péché, je vous le pardonnerais de bon ccsur, vraiment! . . . Ainsi, selon vous, avec mes noms de Rousseau, de Garrot et d'^i&nt du bon Dieu, je me nommerais encpret. . .

— Tiens ! que t'es bête ! t'as ben assez d'esprit pour savoir comment que tu l'appelles. Viensnous-en ; v'ià deux heures que je t'attends à l'auberge, dit en l'interrompant Louis Yindret, qui depuis plus d'une minute écoutait le père et le fils, sans que l'un et l'autre se fussent doutés qu'il était là.

^— Tu as raison, frère, retoumons^ous«en chaerni ànotrebesogne. Et s'étantlevé, Pierre ajouta :

— - Monsieur Diderot, pardonnez-moi de n'avoir pas accueilli avec plus d'effiision la confidence que vous venez de me faire. . . Que voulezvous, je m'étais fitit la douce illusion de me croire le fils de l'auteur à* Emile ; il m'en coûte de la perdre, mais. . .

— Maisî. . . interrompit le philosophe.

— Mais Pierre 'Garrot, l'enfant trouvé, n'en salue pas moins avec respect le créateur de V Encyclopédie.

— Vous avez raison, mon garçon, saluez le créateur de V Encyclopédie; faites mieux, honorez-le, car je souhaite que vous puissiez porter votre conscience aussi facilement que je porte la mienne : Fais ce que dois, advienne que pourra.

Le philosophe et l'artiste s'étant salués de nouveau, les deux frères s'éloignèrent, laissant le vieillard encore assis sur le banc essuyer avec son mouchoir la sueur froide qui décotilait abondamment de son front chauve.

XIT

Retardé de huit jours pour quelques défauts de formalités, le mariage d'Amélie Niel et de Paul Tissot n'eut définitivement lieu que le 2 septembre. La bénédiction nuptiale leur fut donnée & Téglise des Missions-Étrangères, succursale de Féglise paroissiale de Saint-Thomasnl'Aquin.

Partis de la sacristie vers deuit heures de Taprësmidi, les trois fiacres où étaient montés les mariés, leurs parents et leurs témoins, se dirigèrent vers la rue de Sèvres. Là, prenant la direction de Vaugirard, ils se rendirent à la Sablonnière, petit hameau dépendant de cette commune. Arrivée devant Tauberge de Y Image Notre-Dame, la société, qui était attendue, fit irruption dans un jardk qu'ombrageaient quatre tfflèuls fabôU|;H4.

Là, s'étont rafraîchi, on préluda comme d'ordi' naire, par quelques menuets et entrechats, à Tétemel repas de noces.

Quel était en ce jour, à la Sablonniëre, le bouteen-train de cette société hétérogène î C'était notre vieille connaissance, le docteur Tissot, de Paris, qu'il ne faut pas confondre avec son confrère, son contemporain et homonyme de Lausanne, auteur d'un livre trop connu. Instruit, bon, doux et serviable, le médecin en chef de l'hospice Saint-Philippe-du-Gros-Caillou était peut-être l'homme le plus gai du siècle. Chez lui, le sérieux ne se manifestait qu*alor3 seulement qu'il pratiquait une opération chirurgicale où la science et l'humanité étaient intéressées.

— Ce n'est pas moi qui ai fait le monde ; mais celui qui l'a fait devrait au moins s'en occuper, disait-il. Et, procédant par le doute, cet homme de bien ne faisait de mal avec son bistouri qu'afin de procurer un notable soulagement à ses malades.

En mariant son neveu, en le faisant époux selon son cœur, le docteur Tissot rendait toute sa famille heureuse; car ce cher neveu résumait à lui seul une succession d'êtres chéris, trop tôt, pour lui, disparus de ce monde.

Or, à l'exception des mariés et de Thérèse, de Pierre et de Louis Yindret, & cette noce, le

docteur faisait plutôt danser de ses ôontiaissati* ces que de celles du lecteur. Tout entier à son rôle de père noble, ayant pour ce soir jeté la médecine aux orties, notre savant se donnait de la danse à cœur joie, riait comme un fou, s'amusait comme un enfant.

Quinze ou seize personnes s'égayaient donc ou cherchaient à s'égayer dans ce petit jardin de l'auberge de V Image Notre-Dame, A Paris, dans ces sortes de solennités de famille où, à des titres divers, se glissent toujours des étrangers, l'attente du repas paraît en général fort longue. Ce &it s'explique par l'absence d'une effusion complète, d'une liberté absolue. En un mot, on n'est pas chez soi.

-—Messieurs et dames, à table! vint enfia crier le maître d'hôtel .

De cet instant seulement, pour beaucoup de gens, commence la solennité du mariage. Ainsi en fut-il pour la majorité des invités de la noce d'Amélie.

Cependant, comme cela arrive toujours lorsqu'on se met à table à des heures exceptionnelles, ce ne fat guère qu'à la nuit tombante, au dessert, après que les garçons eurent allumé deux quinquets fameux et posé quatre bougies sur la table, que l'expansion et la gaîté des convives déployèr^t Ie^r9 ailes. Alors les plus soucieux déridé-^

rent lea» fronts, alors on remarqua que la mariés elle-même, que notre jeune nonette, avait le teint animé, de fins sourires, des yeux brillants, et qu'elle trouvait aussi son petit mot pour rire. Ah ! c'est que jamais encore cette douce fille de Dieu ne s'était trouvée à pareille fête I mais de cette fête, elle en était la reine ; c'était elle la mariée ! . . . On le voit, la fâicité humaine peut dépendre de presque rien. . . Deux quinquets et quatre chandelles rendent parfois vingt personnes heureuses.

Bientôt, prenant de plus lestes allures, la conversation devint générale de voisines à voisins. C'était im feu roulant, un tohu-bohu de paroles, qui, abstraction faite du respect déféré aux aînés, dénotaient le laisser-aller le plus parfait. Là, une jeune demoiselle critiquait les mains ou la mise de celle-ci, un monsieur admirait la trogne de celui-là, im autre buvant coup sur coup, commençait vingt chansons sans se souvenir d'aucune. Bref, tout le monde voulant être écouté, tout le monde parlait à la fois. Vraiment, si jamais les hommes venai^it à perdre leurs dernières notions d'égalité et de fraternité, ils retrouveraient, sans nul doute, autour d'une table bien servie, ces admirables sentiments.

Contrairement à Louis Yindret, le ciseleur, qui n'arrêtait son flux de paroles qu'afin de vider

verre ou de mordre dans une pèche, son frère, Pierre .Garrot, lui, ne desserrait pas le» dents. Pourtant, si parfois il lui arrivait de souritf! c'était avec une pointe de dédain ou de sarcasme des mieux caractérisés.

On venait de se partager en faveurs la jarretière de la mariée; un enfant était allé chercher ce ruban sous la table. Quoig[ue attendu, cet incident n'en redoubla pas moins l'hilarité et les quo* libets des plaisants. Désirant mettre un peu d'ordre dans ce pêle-mêle de mots incohérents, le docteur Tissot trouva bon de s'adjuger la présidence de cette espèce de goguette. Frappant donc trois coups du plat de son verre sur la table, il appela, par ce procédé, l'attention et le silence des convives.

— Messieurs et mesdames, dit-il, la demoigdle d'honneur, cousine du marié, veut bien avoir la complaisance de nous faire entendre sa jolie voix ; elle attend un peu de silence de votre courtoisie.

Le silence s'étant établi comme par enchantement, la voix de la demoiselle d'honneur se fit entendre. Cette voix, sans étendue, était, par compensation, pure, suave, vibrante. Du reste, le morceau qu'elle chanta se recommandait luimême par une excellente facture; à la date où nous en sommes, il passait à bon droit pour un

chef-d'oeuvre. C'était Fouverture de Topém du Detin de village de Jean -Jacques Rousseau.

jDors tout le monde en France savait par cceur, paroles et musique, cette ariette , commençant ainsi :

J*ai perdu mon ftemteur, J'ai perdu tout mon bonhear.

— Bravo ! bravo ! bis ! bis ! répétait-on imanimement en claquant des mains.

— Que c'est beau ! que c'est beau ! et dire que c'est mon pauvre défunt qu'a Sût ça! s'écria Thérèse.

Ayant bissé le dernier couplet de son ariette, la chanteuse salua de la tête avec un petit car de satisfaction.

Ici, le verre du président remplissant l'office de sonnette et résonnant de nouveau par trois fois, cloua dans leurs demeures respectives bon nombre de langues qui recommençaient à s agiter.

— La parole est au marié, reprit le président. Il voudra bien nous chanter quelques couplets de sa composition. La musique des paroles que nous allons entendre est encore de Jean-Jacques Rousseau; elle est extraite de l'opéra des Muses ga^ lanteSf autre chef-d'œuvre du grand maître.

Ecoutez !

Espèce d'épithalame , les couplets du marié

furent d'autant plus applaudis qu'ils avaient été faits pour la circonstance. On répétait en chœur ces deux vers du refrain :

Jamais rAmour, dans son délire, N'offrit des fleurs à l*Aniitié.

Pendant ce chœur, les convives qui faisaient face à la porte virent entrer Montretout.

Trop échauffés jpour faire la moindre attention à la présence de l'intru, les buveurs unirent leurs voix à celles de leurs voisins.

— C'est le tour du garçon d'honneur ! c'est le tour du garçon d'honneur! c'est lui qui doit chanter. Il est le fils aîné de Jean-Jacques Rousseau, criait-on de toutes parts.

Pierre se leva et le silence se rétablit.

-Messieurs et mesdames, dit-il, je fais des vœux sincères pour le bonheur des jolis époux que nous fêtons ici. Frère de la mariée, tant que je vivrai la mariée pourra compter sur moi comme sur un frère bien-aimé. C'est dire assez, je crois, que je suis heureux de me trouver au milieu de vous, et que je suis vraiment reconnaissant de l'honneur que vous voulez bien me faire en me donnant la parole après le marié, mon excellent beau-frère ; vous m'avez donné la parole pour chanter, mais avec votre permission, je vais en user pour parler seulement. Daignez, s'il vous plaît, m'accorder votre attention.

— lit —

— Ab ! mon pauvre Pierre ! quel iBalheur qu0 ton père ne t'ait pas ooimu et élevé luidnême ! quel avocat tu aurais &it I exdama Thérèse i&ter« rompant l'orateur.

— Dam ! faut croire que le pain était bien cher dans ce temps-là; sans ça, son père ne l'aurait pas abandpnné, lui répondit sa voisinfi.

5— Oui, c'est drôle tout de même qu'un homi^ie qu'était un pavant vou^ flanque cgnpae çi^ i^^ enfants à l'hôpital, répliqua Tune dei vieille? amies de Thérèse.

Ici le verre du président fit entendre trois coup« précipités.

— Non, mille foi; non. madame, r^p^rtit Pierre vivement, — ^non, J.-J. Rousseau n'a pas plus manqué au simple bon sens qu'il n'a failli à la simple l(^ique en mettant ses enfants à l'hôpital. Comme ses osuvres immortelles, cet acte de sa vie privée prouve l'immensité de son génie. Je vous le demande, comment peut^on eroire que cet homme qui, comme Vincent de Paul, ne sortait de chez lui que pour faire le bien, que cet homme studieux, tout entier auK abstractions, pût acquérir une fortune! Comment croire que les idées d'un homme de génie aient été tellement petites, tellement basses, qu'elles aient pu lui permettre de mettre sou sur sou de côtél Et cela tout simplement afin de laisser un héritage à ses

enfants , qui peuvent fort bien trava iller . Ces idées , oui, J.-J. Rousseau m les ava,it pas; au contraire, il pensait que, comme lui, ses enfonts ne devaieut rien demander p'à eux-mêmes. Comme chacun de nous, Rousseau n'appartenait qu'à sa nature, nature tout exceptionnelle dans notre humanité. En disant à la société : « Je te lègue mes œuvres; prends mes é<5rits et mes enfants; fais4es grandir à force d'utilité, •» le philosophe avait mille fois raison ; car enfin, dans l'état de société, rhomme se doit à ses semblables. Mais, supposons un moment que telle n'ait pas été la pensée de Rousseau, je vous le demande, quel est celui des cinq enfants de cet homme illustre ; quel est celui des trois qui sont ici, par exemple, qui oserait se càarger de porter un nom écrasant, de souder un fleuron de plus à cette couronne immense, que seule la tête du père pouvait ceindre? . . . Aucun, je suppose, puisque je recule, moi !... Oui, en les déshéritant de son nom, Rousseau voulut que ses enfants fassent du peuple, c'est-àdire utiles dans la mesure de leur^ forces; il voulut qu'ils courussent dans la carrière avec leurs seuls Instdncts. Homme de bien, Rousseau avait la eonviction qu'il n'avait pu procréer des monstres; puis il pensait, et c'est aussi mon opinion, que dans notre société la fortune et la noblesse

doivent s'aoquérîr individu^lem^t et. non se

transmettre. Donc, par tous ces considérants, il me semble que Jean-Jacques» en laissant ses enfants à la charge de la société, ne voulut point que ces mêmes enfants mendiassent chez les grands en vertu d'un nom collectif, traînassent ce nom dans le ruisseau ; or» comme on respecte ordinairement les volontés d'un mort ordinaire, respectons mieux encore les volontés d'un mort illustre. Écoutez-moi, je termine : Des cinq soidisant enfants de Rousseau, Jean Buteux et Joséphine Blot sont en Bourgogne ; ils sont mariés ; oui, le frère et la sœur sont unis ensemble, comme on dit. Pierre Garrot, Amélie Niel et Louis Vindret continueront, j'ose le croire, de porter ces noms, qui sont les leurs; Jean Jacques ne leur en a point donné ; donc, nous ne pouvons revendiquer Rousseau pour notre père. Notre père, c'est le peuple; notre mère, c'est la France! Vive la France ! !

— Bien ! bien ! bravo ! !

Et le président, qui venait de jeter cette exclamation, tendit, à travers la table, sa main à l'orateur.

— Mais, mais, mais, qu'est-ce que t'as dit, toi, fiotî T'as renié ton père, que je croisî s'écria Thérèse, qui, s'étant levée, regardait Pierre fixement.

— Ma mère ! neuf mois avant la naissance de

votre premier enfant, J .-J . Rousseau fit un voyage à Corbeil ; souvenez- vous-en I . . .

— Oh!... c'est vrai, ma foi! Mon Dieu! que t*es méchant ! . . . Diderot me le paiera ! . . .

£t, tout en prononçant ces paroles, la veuve du philosophe se laissait retomber sur sa chaise.

—Femme! femme! allons, lève-toi; vienfr-fen; laisse là toute cette canaille, dit Montretout, qui, s'étant approché delà table, s'efforçait de relever Thérèse.

— Canaille toi-même ! Oh ! fiche ton camp, ou je te. . .

Louis Yindret n'acheva point sa phrase ; mais il sépara violemment Montretout de sa mère.

— ^Allons, allons ! du calme, jeune homme, du calme. . . Mais quel est donc cet hommel demanda le docteur.

— Lui I c'est un failli-chien. . . Je m'en vas le démolir, avec votre permission. . .

— Toi, tu m'embêtes ! £b bien ! puisque c'est comme ça, bonsoir la compagnie , je m*en vas avec mon homme, repartit Thérèse en prenant le bras de Montretout. Et tous deux s'esquivèrent sans que personne les retînt.

— Mes pauvres enfants! quelle scène! quel déplorable dénoûment de noce vous avez eu là! Rien de plus fatal ne pouvait nous arriver, vraiment. Mais je reste avec vous.. . Faites avancer

k$ êacre$ pendant que j'irai r^ler. H ^t ^«mt de bonne heure ; noiia irons prendre le ç^ à lii C<Hnédie. •

A cette proposition de leur meptpr, le§ jeunes époux se regardèrent.

— A la Comédie ! oui, -— reprit Pienre, — A propos de comédie, je vous demande pardon pour cdPie qui vient de se jouer ici. Vrai ! je voua expliquerai cela plus tard. Mais demain, pourrai-je vous rendre ma visite? me pardonnerez-vousî

— Comment donc, monsieur Garrot; j'espère bien...

— C'est entendu.., partons.

Deux minutes après que ces lambeaux de ixm^ versatioB eurent été jetés au vent, le sipial du départ était donné.

Tandis que la société montait en fiacre au bruit de la phiie qui tombait par torrents, Louis Vindret, qui formait l'arrière-garde, chantait à tuetêle, sous l'auvent de l'auberge, une (diapason alors f» vogue et dont voici le refrain :

AllonB-ii«ai-«B, gens de la noce, jUl«ni-D00f9«n oEaciin chas uon^.

Seize années B*^ient éooulées depuis le jour du mariage d'Amélie.

Durant ces seiae années, deux des principaux perscmnages ée notre histdne étai^t morts en 1784; c'étaioat Diderot et le docteur Tissot. Hommes de bien, vivant dans des milieux sympathiques, quoique parcourant des carrières différentes, tous deux avaient beaucoup plus tra* vaille pour leur prochain que pour eux : que la terre leur soit légère I

Le 30 vendâniaire an m de la République {\\ octobre 1794), la ConventicHi naticmale glcNr^sôt le prdétariat pat l'apothéose de Tun de ses plus noUes enSsints. La translation dei ooidres^e Jeui- Jacques Rousseau au Panthéon , décrétée dans une

assemblée solennelle par la majorité des représentants du peuple, allait avoir lieu avec toute la pompe imaginable et par un temps magnifique.

Nous donnons en son lieu et place, d'après le Moniteur de l'époque, la description abrégée de cette cérémonie, à laquelle les héros de cette histoire ne pouvaient manquer de prendre im vif intérêt, et qui, pour plusieurs d'entre eux, devait avoir une issue bien fatale.

Mais n'anticipons pas sur les événements.

Donc, en ce jour de vendémiaire, dès six heures du matin, le canon des Invalides faisait entendre ses tonnantes volées ; c'étaient les préludes de la célébration d'une fête patriotique.

Plus tard, vers onze heures, au moment où le cortège de la translation s'organisait à l'administration des pompes funèbres, un incendie considérable éclatait dans un établissement industriel de la rue Moufietard, établissement situé non loin du Panthéon. Deux minutes après que la nouvelle de ce sinistre se fut répandue dans les rues voisines, le tocsin et les tambours de la garde nationale du douzième arrondissement mêlaient leurs glas assourdissants aux clameurs des citoyens de ce quartier populeux.

Tandis que les pompiei^ des quartiers éloignés s'avançaient au pas de course en brûlant le pavé 80U3 les roues de leurs pompes ; que trois chaînes.

fermées de mille bras d'hommes s'étendaient à mesure qu'elles s'organisaient jusqu'aux fontaines des alentours ; que l'autorité faisait affluer l'eau sur le théâtre de l'incendie par tous les moyens en son pouvoir ; tandis, disons-nous, que chacun, dans la mesure de ses forces, prêtait son concours pour combattre le fléau, non loin du brasier dont nous parlons, cinq personnes, déjà passablement échauffées par maintes bouteilles de bon vin, parlaient de tout autre chose que du sinistre en question. Ces cinq personnes étaient Thérèse Levasseur; Pierre Garrot, Loms Vindret, Paul Tissot et sa femme, Amélie Niel. Tous en commun avaient loué le premier otage d'un restaurateur de la rue Saint- Jac^ques, et tous en commun aussi voulaient, après déjeuner, voir passer le cortège le plus commodément possible. Ainsi, rassemblés dans cette salle, trois sur cinq des enfants de Rousseau allaient voir passer les cendres et la gloire de leur père, sans que, aux termes de la loi, un seul d'entre eux pût revendiquer le moindre rayon de cette gloire.

Une telle pensée ne pouvait faire moins que de préoccuper l'esprit de nos personnages. Mais avant de reproduire la conversation à laquelle cette préoccupation dut naturellement donner lieu, nous croyons qu'il est de notre devoir d'ap-

prendre au lecteur tjuels furent les àitUrentg genres de vie que menèrent nos héros, quek événements surgirent pour chacun d'eau depuis Is jour de la noee d'Amélie.

Et, d'abord, puisque le lumi de la Benjamine de la famille Tient tout naturellement se placer E0U3 notre plume , commençons par la Benjamine.

Admirable â« dévoâmexxt danç la vie domestique comme dans} la vie religieupe, M*"* Tissot fondit son existence dans celle de son mari. Par cettQ abnégation noua n'entendons pas dire qu'A* mélie fût une de ces fournies qui s'imaginent qu'un homme est un Dieu, qu'il lui faut obéir quand même. Non, étant intelligente, elle comprit tout de suite que son nutri était bon, doux, actif, qu'elle l'aimait sincèrement, qu'elle en était tendrement aimée. Si Paul Tissot n'eût point rempli ces conditions, il est plus que probable que nous n aurions pas à enregistrer ici les vertus de sa femme. Amélie possédait trop le sentiment de sa dignité pour ne point exiger de son époux une parfaite égalité conjugale.

Après la mort du docteur, homme excellent qui Tavait adorée comme si elle eût été sa fille, et qu'elle avait soigné durant sa maladie avec une piété toute filiale, Amélie reporta sur son mari et sur son enfant tous les trésors d'affection qui remplissaient son âme. Quant à sa conduite envers Thérèse, elle fut ce qu'elle devait être, prévenante, polie, rien de plus. Les écoles où avaient séparément vécu la mère et la fille étaient tro|^ disparates pour qu'il en fat autrement.

Ainsi qu'il avait été convenu, Paul Tissot avait hérité de la clientèle d^ son oncle. Studieux, actif, plein d'abnégation comme le sont tous les médecins sérieux, il vit douze années de sa vie s'écouler sans qu'il s'en doutât. C'est le propre des hommes dont la passion de la science s'empare du cerveau, de ne point compter avec le temps.

Cependant, en 1792, la patrie déclarée en danger le réveilla de sa torpeur. Comprenant qu'au milieu de conflits aussi graves, il devait une preuve de civisme à ses héroïques concitoyens, il prit du service dans le corps médical militaire et partit pour l'armée du Nord.

A Valmy, une balle prussienne qui le blessa l^èrement à l'épaule lui donna son congé. Il revint à Paris.

Engagé soldat en 1780, année où pour lui la

besogne se &isait par trop attendre, Louis Vin-* dret, beau grenadier, était parvenu, son premier congé expiré, au grade de sergent dans RoyàU Champagne, Le 20 vendémiaire an iii,jouroùnQUO le retrouvonà à l'âge de trente-quatre ans, dans cette salle de restaurateur, il portait pou» insi« gnes les galons de brigadier des gendarmes de la Seine.

Maintenant, continuant ces esquisses biographiques par celle de Thérèse, nous terminerons 'par Pierre Garrot.

Retirée vers 1782. avec Montretout dans un bourg du département de l'Oise, nonmié le Plessis-Belleville, Thérèse continua dans cette localité les habitudes d'ivrognerie qu'elle avait contractées pendant les voyages de Rousseau (1 ) .

(1) Il n'est peut-être pas inutile de citer ici un document authentique relatif aux moyens d'existence de cette femme. C'est M. René de Girardin, le dernier ami et Thôte chez lequel mourut Jenn Jacques, qui, entre autres pièces, nous a laissé celle-ci :

« La veuve Rousseau, à la mort do son mari, l'cstait avec » une rente viagère de 300 livres, sur Michel Rcy, libraire à » Amsterdam.

» Je suis parvenu à lui faire avoir en outre :

» 1* Au moyen d'une édition générale, 1200 livres de rente, « sans retenue, constituée au capital de 24,000 livres, sur la » société typographique de Genève ;

» 2« Environ 3 à 4,000 livres comptant, provenant de di- » vers objets;

» S*' 700 livres de rente qu'elle a voulu elle-même consti- ]> tuer 6UV moi au capital de 14,000 livrer , et qu'elle m'a en-

A du revenus trop considérables pour que Rousseau lui-même ait jamais osé les rêver, il faut ajouter une pension viagère de 1200 livres que lui vota T Assemblée constituante (1).

W I ■' ■ I ■ I II ■ . I I m I II I ■ I I I

» suite ftroé, par les inttances et le transport qti*elle en a fait » à MM. Bailly et Daval, à leur rembourser défini tiTomeiit, ft par acte passé devant Gibert, notaire à Flessis-Belleville, » le 6 avril 1792. i>

(1) Séance du 21 décmbra 1790»

« L'Assemblée nationale, voulant rendre un bommage sûlen* nel à la mémoire de J.-J. Rousseau, et lui donner, dans la per» sonne de sa veuve, un témoignage de la reconnaissance que loi doit la nation française, a décrété et décrète ce qui suit :

9 Abticls PBEHiBB.— Il scra élevé à Tauteur à*ÉmiU et au Contrat social une statue portant cette inscription :

« A JE4N-44CQUES ROUSSEAU*. »

9 Et sur le piédestal sera gravée la devise :

« Vitam impendere rero. »

»• AUTici^E 11. — Marie-Thérèse Levasseur, veuve de Jean- Jacques Rousseau, sera nourrie aux dépens de VÊtat ; à cet effet, il lui scra payé aunuellement, des fonds du trésor public, une somme de douze cents livres. »

A ces documents historiques, nous devons ajouter que de hautes influences empêchèrent le mariage de Thérèse et de Montrctout. Voici, du reste, à cet égard, un document assez curieux :

« COPIE DB CERTIFICAT. — Je soussigné, prêtre, curé du Plessis-Belleville, diocèse de Meaux, certifie à tous ceux qu'il appartiendra que Mme veuve Rousseau, ma paroissienne, n'est pas remariée comme on le débite faussement, et qu'elle a juré de ne perdre jamais le nom comme la qualité d*un homme apssi célèbre.

«En foi de quoi, j'ai signé le présent certificat, pour lui servir ce que de raison. Au Plessis-Belleville, ce 31 octobre 1790. Signé Madim, curé du Plesaii-Belleville. »

— soi --

. Ajoutons qu'au jour et à l'heure dont nous parlonSi une loge spéciale splendidement parée attendait cette femme au Panthéon. Les représentants du peuple voulurent qu'elle fut témoin des honneurs exceptionnels qu'ime grande nation allait rendre à J.-J. Rousseau, son immortel époux.

Marié à Mlle Daquîn en 1779, A cette jeune fille, Tunique enfant du directeur de la manufacture de Sèvres, belle blonde dont le lecteur doit se souvenir, Pierre Garrot eut le malheur de voir mourir dans ses bras cette douce et regrettable amie aprëà trois ans de mariage. Né délicat et sensible, ce coup lui fit plus de mal qu'on n'aurait pu le supposer d'un homme de sa force. Déjà chagriné par cette illusion déçue de n'être pas le fils de Rousseau, de ne pouvoir l'avouer hautement, Pierre devint morose et taciturne à la mort de sa femme ; puis, presque sans transition, il devint insupportable pour lui-même comme pour les au-très. Hélas! vingt-quatre heures avant que ce malheur le frappât , l'artiste se croyait encore un grand philosophe .

Pierre crut pouvoir se consoler en allant voir sa mère ; mais l'ayant trouvée, en compagnie de Montretout, dans un état complet d'ivresse, il quitta Plessis-Belleville plus désenchanté que jamais.

Accablé sous le poids d'une douleur morale poi-

gnante, d'un profond ennui de la vie, Pierre, que nulle affection sérieuse ne retenait plus à Paria, décida qu'il voyagerait pour se distraire. Prenant donc un album, des crayons et quelques H* vres, il partit pédestrementetle sac au dos, mais la bourse bien garnie, pour aller visiter la Suisse, ritalieetleTyrol.

n était à Lausanne en 1782, quand parurent les deux premiers volumes des Confessions de Jean- Jacques Rousseau; il se complut à cette lecture, et son enthousiasme fîit tel que, de propos délibéré, il alla séjourner à Genève ; il voulait visiter <lans tous ses détails la ville qui vit naître et grandir I*homme à la mémoire duquel lui, Pierre Garrot, venait de vouer un véritable culte d'admiration.

Le fils aîné de Rousseau comptait trente-cinq années en 1782. A cet âge, et dans les.dispositions d'esprit où il se trouvait alors, la lecture de la première partie des Confessions dut produire sur l'imagination déjà malade de l'artiste une irapression des plus vives.

C'est qu'en effet, aucun livre au monde n'est écrit avec une telle magie de style, ne relate des faits avec une simplicité plus sublime et plus vraie. Aussi, Pierre Garrot était-il profondément pénétré de son auteur, lorsque l'idée lui vint d'aller faire un pèlerinage aux lieux qui virent naître

Rousseau ; ensuite, à ceux qu'avait habités ce philosophe dans son enfance.

Procédant à ce voyage de cœur par la visite obligée au berceau de ses affections, ce ne fut pas sans peine qu'à cette époque il put, après force marches et contre-marches, découvrir la rue d'abord, ensuite la maison où naquit le philosophe. A Chevelu, voie qui, partant des anciennes fortifications, descendait vers le Rhône, Pierre eut tout le loisir de rêver à l'instabilité des choses humaines, dans la vieille alcôve où Jean- Jacques vint au monde.

C'étaitune chronique bien accréditée à Genève, vers la fin du siècle passé, que la visite de Pierre Garrot à l'appartement qu'aVait habité les parents de Rousseau. Alors, depuis 1712, affirmait-on, l'état des lieux de cette maison n'avait encore subi aucune modification importante. Boiseries, tentures et panneaux, tout, à l'exception des meubles, était antérieur à la date que nous venons de citer. Homme de caractère, mais esprit impressionnable, ou peut aisément croire qu'en présence de tels souvenirs, pour notre enfant trouvé, l'illusion fut complète, l'émdtion profonde. Si, à notre tour, nous n'affirmons point, d'après cette même chronique, que Pierre Garrot versa des larmes d'attendrissement dans la chambre à coucher do ce logement, c'est que,

d'après les actes de sa yie, nous ne pensons pas

qu'il ait eu le malheur d'avoir été doué d'un tel degré de sensibilité.

Après cette première station, Pierre continua son pèlerinage par Annecy, Chambéry et les Charmettes; de ce dernier point, qui n'est qu'à deux kilomètres de cette dernière yille, notre voyageur revint sur ses pas afin de se rendre à l'extrémité du Léman . Traversant donc YAger iavogienvis^ le Faucigny et le Chablais pour s'embarquer à Evian, il effectua le tour du lac, visita Chilon, Clarens, Yévey, puis, poursuivant son odyssée par Métiers, il se dirigea vers l'île Saint-Pierre et le Val-de-Travers.

Or, ce voyage fit du bien au voyageur : en thèse générale, rien ne calme mieux une grande douleur morale qu'une fatigue physique excessive.

Ces esquisses rétrospectives étant terminées, nous reprenons le cours de notre narration.

Le déjeuner continuait ; on en était au dessert : chacun disait la sienne.

— Voilà onze heures qui sonnent; ils ne viendront donc pas ces satanés pandourst... cependant je «royais bien que je vous aurais tous là, à rentour de moi, pour voir le bel enterrement de mon homme. Je suis vieille, je peux la pasèer d'un moment à l'autre sans les revoir. . . ça m'esibête tout de même.

— Bahl qu'est*ce que ça peut vous faire!...

Vos enfants, vous devez être habituée à ne pas les voir tous les jours, mère ! . . . Dam ! c'est pas pour eux que le four chauffe aujourd'hui; c'est pas pour nous que la république une et indivisible a brûlé de la poudre ce matin, répliqua Louis Viendret.

— Certainement; il vaut infiniment mieux que Jean Buteux et Joséphine Blot ne soient pas des nôtres; s'ils ont du cœur, ils resteront où ils sont.

— Pourquoi ça qu'ils ne viendront pas, mon gendre î riposta vivement Thérèse.

— Mais probablement parce qu'ils pensent que c'est ennuyeux de voir rendre de grands honneurs à la mémoire de leur père, sans qu'if leur soit permis de prendre publiquement un titre qui n'appartient qu'à eux seuls et que nul ne leur conteste, bien mieux. Vos enfants sont-ils les enfants de Jean-Jacques Rousseau, oui ou non?

Après tout, ce n'est pas pour moi que je parle. . . je ne suis pas votre fils, moi.

— Toi ! tu ne vaux pas mieux que les autres.

Est-ce ma faute si mon déiunt a voulu mettre tous nos enfants à l'hôpitall Tiens ! . . .

— Mon Dieu ! que c'est fatigant ! toujours l'hôpital ! l'hôpital I ne sauriez-vous parler d'autres choses! pourquoi revenir sans cesse sur cette

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