LA VACHE PERDUE
Chaque année, nous allons à la campagne et nous y voyons avec le même plaisir ce qui nous a charmés tant de fois. Cependant notre récit serait monotone, si nous suivions jour par jour les fermiers de la Guiberdière. Je suis donc obligée, par égard pour le lecteur, de laisser écouler deux années. Nous retrouverons alors Renotte ayant quinze ans. Elle n'a pas beaucoup grandi ; mais elle est forte, elle a acquis de l'expérience, elle est plus active que jamais; sérieuse, sans avoir
perdu sa gaieté , elle a reconnu la vérité des paroles de sa marraine : il y a de bons et de mauvais jours dans la vie. Quoi qu'il en soit, on remarque un certain air d'aisance dans la ferme. Divers travaux négligés, faute d'argent, ont été accomplis. Un beau lavoir a été établi, et Manette fait des lessives superbes.
La bonne servante est aussi en état de prospérité : sa grande taille est proportionnée ; son visage s'est arrondi et sa bourse aussi. Manette gagne quatre-vingts francs, et elle en envoie plus de la moitié à son père qui vit toujours péniblement. La bassft-cour a prospéré en raison du bien-être général. Trottin est toujours là, mais il a eu la douleur de voir un grand cheval noir prendre Renotte et ses mannequins pour aller au marché. Le bon Trottin se console en rendant de petits services qu'on ne demande point à un grand cheval noir.
François est aussi un beau et grand garçon qui s'entend en affaires; Martin, actif et laborieux, conduit le labour mieux que personne ; la mère Bolève, clouée sur son fauteuil, est l'objet des plus tendres soins. Voilà les changements que deux années ont amenés chez nos petits fermiers. Le lecteur est peut-être fâché de les voir grandir ! Ce n'est pas ma faute. Lui aussi grandira.
Manette, dont les occupations se multipliaient
en raison de ses talents, confia un jour les vaches à un petit garçon du village ; après lui avoir fait maintes recommandations, elle s'éloigna. Plusieurs fois dans le cours de la journée, elle avait jeté un coup d*œil sur la prairie où tout était en paix.
Mais il y a en ce monde une chose bien dangereuse pour les petits garçons : ce sont les billes.
Un enfant de Tâge du gardien vint à passer; il lui montra de belles billes de marbre de toutes couleurs qu il avait achetées à la ville. L'heureux enfant proposa à son camarade une partie que celui-ci accepta avec empressement.
La prairie n'était point un lieu favorable à ce jeu. Ils gagnèrent un chemin, choisirent la place et les billes roulèrent. De temps à autre, le petit vacher revenait sur ses pas surveiller les vaches qui allaient et venaient tranquillement.
La partie se prolongea. Deux billes tombèrent dans le fossé; on les chercha en vain. L'accident était dû à la maladresse du petit vacher; une dispute s'ensuivit; ils se battirent. Le vainqueur s'éloigna.
Quand l'autre fut seul, il se souvint des vaches. C'était l'heure de les ramener à Tétable. Il n'y en avait plus qu'une dans le pré!... L'enfant appela et chercha de tous côtés. Il lui vint alors en pensée que la vache avait repris le chemin de la ferme, et sans plus tarder, il rentra,
Quand Manette aperçut le petit garçon avec une seule vache, elle pâlit, elle rougit, et lui demanda où était la seconde.
« Je la crayais rentrée, » dit l'enfant en pleurant.
Sans en demander davantage, Manette part, court en tous sens, appelle sa vache, la demande aux voisins. Personne n'a vu la bête.
Une vache perdue!... C'est un grand malheur.
Chacun s'y intéresse. Quelques braves femmes se mettent en route chacune de son côté..
Après une heure de course, de renseignements, une petite fille dit qu'elle en avait vu une courir au bord de la rivière : « J'ai bien crié pour l'arrêter, dit^elle, mais elle courait toujours. »
Martin, informé de ce qui se passait, arriva : « Tranquillise-toi, Manette, une vache se trouve plus facilement qu'une aiguille. »
Manette savait bien cela; mais elle pensait qu'il faudrait beaucoup d'aiguilles pour remplacer le prix d'une belle vache comme la Brunette. La pauvre fille pleurait. Sans l'autorité de Martin, elle eût certainement passé la nuit à chercher la bête.
Maîtresse Renotte pour la première fois témoigna du mécontentement à sa servante. Le souper fut silencieux.
Bien avant l'aurore, Manette était en route.
Martin dut faire son ouvrage. Le zèle des voisins
avait été sincère, mais ils ne pouvaient perdre leur
temps.
11 y a en ce monde des cœurs généreux qui souffrent de toujours recevoir et de ne jamais donner.
La mère Emmanuel, si respectée, si aimée de Manette, se dit en apprenant la perte de la vache : a Oh! si je pouvais la retrouver! »
Si la pauvre vieille avait parlé de son désir à ses voisins, ils se seraient moqués d'elle : se traîner dans les chemins, lorsqu'on a quatre-vingts ans, et pour retrouver une vache!...
La brave femme ne consulta que son cœur, et se mit en campagne du côté opposé à celui qu'on avait pris. Elle se présentait dans toutes les fermes, demandant : « Avez-vous vu une vache égarée? »
Les petits garçons se moquaient d'elle : « Si nous avons vu une vache? nous en avons vu dix, la mère ! voulez-vous les voir? Venez avec nous. » Et les méchants faisaient mine de vouloir l'emmemer. « Cet âge est sans pitié I »
Cependant la bonne vieille femme excita l'intérêt chez quelques fermiers ; on l'écoutait, on lui donnait des conseils, et le premier de tous était de renoncer à son entreprise : « La belle vache, disait-on, aura été trouvée par quelqu'un qui n'est peut-être pas à même de la rendre. »
Ce discours raisonnable ne satisfaisait point la mère Emmanuel. Elle continua ses recherches tout le jour, appelant, demandant à tous ceux qu'elle rencontrait sur son chemin.
Le beau temps avait protégé jusqu'ici son entreprise. Elle ne vit pas sans inquiétude le ciel se charger de nuages : ses craintes ne tardèrent pas à se réaliser; une pluie d'orage vint tout à coup contrarier sa marche. La voyageuse s'était abritée sous un arbre, lorsque des paysans montés sur une charrette passèrent au galop. Une jeune fille dit à son père : « Voyez cette pauvre vieille, elle sera bientôt mouillée jusqu'aux os : prenons-la. »
Cette fille avait bon cœur, et ses parents aussi. Ils firent halte et engagèrent la mère Emmanuel à venir chez eux, où ils seraient rendus dans un quart d'heure.
Je ne crois pas que la pauvre femme fût effrayéd de la pluie ; mais il est si doux de se voir l'objet de la compassion d'autruil Elle accepta et ne manqua pas de dire le but de son voyage. Un quart d'heure plus tard, elle prenait sa part du souper de ses protecteurs.
« Il ne vous servirait de rien, dit la fermière charitable, de vous remettre en route a cette heure; vous partagerez )e lit de notre vachère, et demain matin vous partirez ; je crains,
ma bonne mère, que vous n'en soyez pour vos peines. »
Tel maître, tel valet : la jeune paysanne laissa son lit à l'étrangère et se contenta d'un i^eu de paille fraîche.
On ne dormit pas tout de suite, on causa.