‹ Les enfants de la fermeChapitre 12 sur 33 · LES HISTOIRES DE M. WILSON · texte numérisé non relu

LES HISTOIRES DE M. WILSON

M. Wilson, en vrai Anglais, n'était pas homme à négliger son droit de pêche. Il venait régulièrement chaque semaine à la Guiberdière, armé de grandes lignes qui faisaient toujours l'admiration et la surprise des paysans.

Un jour qu'il pleuvait, le gentilhomme passa quatre heures debout dans la barque , une ligne d'une main, un parapluie de Vautre, les épaules couvertes d'un vaste manteau de caoutchouc, sans

que les carpes fissent la moindre attention à Tappât qu'il leur offrait.

Fatigué et mécontent d'un pareil insuccès, il alla retrouver ses filles qui travaillaient à côté de Renotte dont le fuseau était une distraction toujours nouvelle pour les jeunes miss.

La pèche avait développé l'intimité entre la famille anglaise et les habitants de la ferme.

Renotte qui avait la grande habitude de la conversation , dit à M. Wilson : « Je ne peux pas comprendre, monsieur, que vous ayez la patience de rester pendant des heures entières le bras tendu , pour prendre un poisson , et que ça vous amuse. Rien que d'y penser j'ai des fourmis dans les pieds.

M. WILSON

Oh I Renotte , que dites-vous I la pêche est un des grands plaisirs qu'il y ait en ce monde. Si je n'étais pas si pressé de rentrer à la ville, je vous conterais les voyages que moi j'ai faits pour le plaisir de pêcher.

CHARLOTTE

Mon père , nous sommes si bien ici ! Il n'est pas tard, racontez à Renotte une de vos belles pêches.

M. WILSON

Eh bien I volontiers. D'abord je dirai à la petite bergère que la pêche n'est pas seulement une dîs-

traction pour les hommes, elle est l'objet d'un grand commerce; puis je vous parlerai du temps où j'avais vingt ans.

Il y a dans l'Angleterre des sociétés de jeunes gens qui se réunissent pour la pêche comme d'autres pour la chasse. Le saumon est un poisson très-commun dans l'Angleterre, et on le pêche de diverses manières. Pour nous, la plus amusante était de les poursuivre à cheval le long des rivières peu profondes, où nous n'avions même pas la peine de plonger nos javelines pour les atteindre, attendu que les saumons sont trèsgais ; ils sortent de l'eau en sautant : quelquefois C'est pour franchir un obstacle ; mais le pêcheur en profite. Ces poissons n'ont pas beaucoup d'esprit. Us nagent en faisant beaucoup de bruit. Ûuand ils se croient menacés , ils fuient avec la rapidité de l'oiseau.

RENOTTE

Tiens! au marché, on dit que le saumon est un poisson de mer !

M. WILSON

Le saumon, ma chère, habite les rivières et la Hier; il eàt comme nous qui changeons d'habita-» tion. Quand Charlotte a trop froid à Londres, je la mène en Italie , et quand l'hiver est venu , les saumons se rendent au fond de la mer, où ils ont plus chaud. Ils ne sont pas des petits incons-

tants : ils reviennent chaque année , s'ils ne sont pas pris, dans les mêmes eaux qu'ils ont habitées Tannée précédente. L'année prochaine, j'irai peutêtre pêcher le saumon dans un pays. bien loin d'ici. C'est un poisson excellent. En avez-vous mangé, Renotte?

RENOTTE

C'est pas pour nos bouches , ça , monsieur. 11 en viendrait bien dans l'étang que je n'y goûterais pas. Martin courrait les porter au chef de la Bouled'Or. Nous mangeons des harengs et de la morue, et encore pas souvent.

M. WILSON

Savez-vous comment on pêche les harengs, petite fermière?

RENOTTE

Pour ça, non, monsieur, je les mets sur le gril sans en penser plus long.

M. WILSON

Si je n'étais pas si pressé....

CHARLOTTE

Mon père....

M. WILSGN.

Je fais toujours dans ma vie les volontés de miss Charlotte.

Eh bien ! la foule qui se presse sur la place du Ralliement, le jour de la Saint-Martin, n'est rien en comparaison des foules de harengs qui habi-

tent les mers. Ils occupent plusieurs lieues et sont si serrés, si entassés qu'ils s'étouffent.

RENOTTE

Sont ils bêtes!...

M. WILSON

C'est peut-être, ma chère, pour qu'on ne puisse pas les prendre aisément ; car, en effet, il arrive souvent que les filets des pêcheurs se déchirent, et alors es harengs filent.... Çà n'empêche jmis qu'on en prenne des millions.

RENOTTE

Gomment fait-on pour les découvrir?

M. WILSON

Ce n'est pas difficile, en vérité I la nuit, on les voit passer jetant une petite flamme comme pour éclairer les pêcheurs ; et le jour, des foules d'oiseaux carnassiers les poursuivent.

Les harengs sont de grands navigateurs; ils fréquentent presque toutes les mers. Aussi voit-on chaque année partir des principaux ports de divers pays, trois ou quatre cents bâtiments qui emmènent dans des directions contraires cinq mille marins environ pour faire la pêche du hareng. Cette pêche rapporte, dit-on, quatre millions par année. Adieu, Renotte, je suis très-pressé.

Ah! monsieur, puisque vous savez tant de belles choses, pourriez-vous me dire comment

cette morue, qui est pendue là, tout près de vous, a été attrapée?

M. WILSON

Elle est du nombre des trente-six millions de morues qu'on prend chaque année.

RENOTTE

Vous plaisantez, monsieur.

M. WILSON

Pas du tout. Six mille pécheurs y sont employés; et c'est un grand bienfait; car il y a des pays, ma chère, bien différents de l'Anjou, où l'on voit toujours de la glace, point de champs, point de prairies, point de violettes.... et les pauvres habitants de ces pays-là n'ont pas de pain : leur nourriture ordinaire est de la morue. Vous voyez, Renotte, qu'il n'y en a pas trop.

RENOTTE

Comment les péche-t-on, monsieur?

M. WILSON

A la ligne, rarement au filet. Ce poisson se laisse prendre aisément. Un morceau de drap rouge sert quelquefois d'appât. Les morues sont tellement Serrées les unes contre les autres, que Ton en prend souvent plusieurs à lafois.En vingtquatre heures, un homme peut en prendre trois ou quatre cents.

RENOTTE

Je ne m'étonne pas qu'il en reste pour nous, Manette^

M. WILSON

Ma chère, les hommes ne sont pas les seuls qui aiment la pêche; certains oiseaux se procurent ainsi leur nourriture.... Mais, en vérité, je suis très-pressé.

RENOTTE

Tant pis, monsieur, il ne fallait pas commencer; je veux savoir si les oiseaux de chez nous vont me pécher mes tanches et mes carpes.

M. WILSON

Oh! il n'y a pas de danger, ma chère! Il y a dans mon pays des corbeaux pêcheurs qui se réunissent par bandes sur le bord des rivières; ils pèchent très-adroitement les poissons, les prennent avec une patte et nagent de l'autre ; quand ils sont arrivés au bord de la rivière, ils jettent le poisson en Tair, ouvrent le bec et engloutissent leur proie.

RENOTTE

Avez VOUS vu ça, monsieur.

M. WILSON

Non, ma chère, et je serais très- content de le voir une fois en ma vie ; mais ce qui est plus extraordinaire encore, c'est le cormoran.

RENOTTE

Le.... quoi?...

M. WILSON

Le cormoran, un oiseau, s'apprivoise, et on

le dresse pour la pèche comme on dresse les chiens pour la chasse. On le met sur le devant d'une barque; dès qu'il ap^rçoit un poisson, il plonge, le saisit et l'apporte. Un bon pêcheur en dirige quelquefois une centaine. A un signal donné tous les oiseaux se dispersent sur le lac et poursuivent les poissons; s'ils ont affaire à un trop gros morceau, ils s'entr'aident : l'un saisit la queue, l'autre la tête, et ils arrivent ainsi chargés de leur butin. Le pêcheur attentif leur présente des rames sur lesquelles ils se perchent; lorsqu'ils ont déposé le produit de leur pêche, ils retournent à l'eau. On leur donne une part de poisson pour les encourager.

îl y a encore d'autres oiseaux qui font la même chose.... Mais je suis, en vérité, trop pressé.... J'espère que mes petites histoires vous donneront le goût de la pêche.

RENOTTE

Pour ça, non, monsieur. Personne d'entre nous ne perdra son temps à pêcher. C'est pour les tout riches ou les tout pauvres.

Il était six heures du soir. M. Wilson se leva enfin. On se sépara en faisant des vœux pour le succès de la prochaine pêche. On se dit adieu. Charlotte et ses sœurs embrassèrent Renotte à la française, Tî^ssiirant que la Guibçrdière et les

bonnes heures qu'elles y avaient passées, ne s'effaceraient jamais de leur mémoire.

M. WILSON

Nous reviendrons peut être en France encore une fois.... mais adieu, adieu. En vérité je suis très -pressé!... Corne! corne dears! I am in great hurry!

^^^feÇ.

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