L'ANCIENNE CONNAISSANCE
M. Wilson et ses filles , dont nous n'avons plus entendu parler, étaient retournés en Angleterre , et la petite bergère avait été souvent Fobjet de leurs entretiens. Ils se promettaient bien d'aller la surprendre un jour; mais en Angleterre comme en France la vie ne s'arrange pas toujours telle qu'on la conçoit. M. Wilson avait été forcé par des affaires d'intérêt d'aller en Amérique; il s'y était établi et avait marié Charlotte, sa fille ainée, grande admiratrice de Renotte.
Quatre ans plus tard, la jeune Mme Spencer revenait en Angleterre visiter les parents de son mari. Le projet de venir en Anjou tenait toujours, lorsqu'elle reçut une lettre qui changea tout. M. Wilson était gravement malade, et Charlotte, la plus tendre des filles, n'admit pas un instant la possibilité de rester loin de son père. .
Sa petite Hélène avait beaucoup souffert pendant la traversée de New-York en Angleterre; Charlotte, dont l'existence allait être entièrement changée par la mort trop présumable de son père, ne voulait pas emmener -sa fille. Sans doute, elle aurait pu la confier à la famille de son mari; mais, par une fantaisie toute britannique, elle conçut le projet de l'envoyer à son amie Renotte; et, ayant obtenu indirectement Fapprobation de Mme de Saint-Cyr, elle n'hésita plus.
Le conducteur, chargé de l'enfant, avait été suivi à distance, et le sergent Tareau affirmait avoir vu le jour même des étrangers rôder dans le pays. Le bonhonune disait vrai.
Aujourd'hui le trajet de New- York au Havre se fait en dix jours; en 1825 il en fallait davantage.
Charlotte arriva toutefois à temps pour donner des soins à son père et recevoir sa bénédiction. Trois mois étaient à peine écoulés et la jeune femme portait des vêtements de deuil.
Mme de Saint-Cyr fut alors tout à fait mise dans
le secret; chaque paquebot portait à la jeune mère des nouvelles d'Hélène.
Malgré l'activité des hommes d'affaires, M. et Mme Spencer furent retenus à New- York pendant quatorze mois qui parurent bien longs à Renotte. Si cette enfant tombait malade? si elle mourait? Telle était la question que se faisait chaque jour la jeune fermière. Heureusement la mine et la gaîté d'Hélène donnaient un démenti à ses craintes.
Le jour de la Saint-Michel, les prairies étaient parfumées par les foins du regain, lorsqu'une voiture entra dans la cour de la ferme. Au premier aboiement de Dragon , tout le monde quitta la table. Renotte tenait dans ses bras Hélène, qui était restée armée de sa cuillère. Un monsieur et une dame mirent pied à terre, et la jeune femme, sans pouvoir dire un mot, alla droit à Renotte, prit l'enfant dans ses bras et la couvrit de baisers et de larmes.
Il y a dans les baisers d'une mère un parfum de tendresse qui se communique au cœur de son enfant!... Hélène, loin d'être effrayée de ce bonjour inattendu, s'écria : « Maman ! maman 1 »
Renotte était ébahie , mais bien contente : « Si c'est vrai que c'est vous? Miss Charlotte, comme on disait!
CHARLOTTE
Précisément, ma chère; et je vois que j'ai eu
bien raison de vous confier mon enfant. Jamais, Renotte, non, jamais nous ne pourrons nous acquitter envers vous.
RENOTTE
Je vous en prie , madame, ne me parlez pas de ça. D'ailleurs , je n'ai pas mis un sou du mien pour votre petite fille; bien au contraire, c'est elle qui a fait bouillir plus d'une fois la marmite. »
Les premières émotions étant calmées, la jeune femme et son mari racontèrent en détail toutes les épreuves par lesquelles ils venaient de passer et comment la Guiberdière leur avait paru un refuge assuré pour leur enfant.
Manette reçut une large part de remerciements. La bonne fille les méritait bien. Elle pleura en apprenant que son petit tourment allait la quitter.
Sans tarder davantage, Mme Spencer prit congé des habitants de la ferme et emmena Mlle Hélène, qui ne consentit à quitter les petits poulets que sur la promesse de revenir les voir.
« Ma chère Renotte , dit Mme Spenôer, j'aurai encore besoin de vous samedi. Puisque vous venez à Angers, passez chez moi, je vous prie. » . L'enlèvement d'Hélène ne fit pas jnoins de bruit que son arrivée : « Ils lui auront laissé une fameuse bourse I » Et cette supposition se formula bientôt en chiffres : Renotte , au dire des uns ,
avait reçu trois mille francs , les plus modestes avouaient que la moitié serait un joli cadeau, et lorsqu'on apprit qu'il n'avait rien été donné à Renotte, les étrangers furent accusés d'ingratitude ; mais comme nous n'aimons pas à entendre mal parlet du prochain, nous passerons sous silence les bavardages auxquels donna lieu cette visite.
Renotte laissait dire. Elle était contente d'avoir rendu service à son ancienne connaissance et remerciait Dieu d'avoir protégé une entreprise dont le danger lui paraissait encore plus grand maintenant qu'il était passé.
Le samedi suivant, la fermière ne manqua pas au rendez-vous.