‹ Les enfants de la fermeChapitre 26 sur 33 · LE CONDUCTEUR · texte numérisé non relu

LE CONDUCTEUR

Oui, Vraiment ! La petite mère est fraîche et blonde aussi, elle a de grands yeux bleus d'où tombaient des larmes grosses comme des gouttes de pluie d'orage.

Voici une somme de six cents francs en or, dont vous allez me donner le reçu, et, à mon retour, je le remettrai au notaire de la rue Royale.

Hélène était sur les genoux de Renotte; la petite fille regardait autour d'elle avec surprise, et dit en pleurant : « Maman I maman!... »'De tendres baisers finirent par chasser la crainte du cœjir de l'enfant.

Manette, appelée au conseil, dit qu'il fallait commencer par lui donner une bonne soupe au lait. Cette proposition enchanta Hélène, qui se mit à suivre Manette et à observer tous ses mouvements.

Le modeste trousseau d'Hélène ne donnait aucun indice. Tout était neuf, mais dénué d'élégance. Ainsi prise au dépourvu, la fermière prépara de son mieux un petit Ut à sa nouvelle hôtesse, dont Manette s'était emparée.

Disons-le franchement, à partir de ce jour, la basse-cour perdit tous ses droits sur le cœur de la bonne fille. Hélène était une sorte d'idole qu'elle ne pouvait quitter.

On coucha la petite, et ce fut une douce récréation pour les deux amies. Elles ne pouvaient se lasser d'admirer ses petits pieds roses ; c'est à peine si elles osaient y toucher. Les boucles blondes d'Hélène furent soigneusement cachées sous son bonnet de nuit, et quand elle eut sa grande robe blanche, qu'elle eut dit sa courte prière, Renotte la posa dans son lit, et l'enfant ferma les yeux aussitôt.

Cependant un secret instinct des convenances avertit Renotte des mesures qu'elle devait prendre dans une affaire si étrange, et dès le lendemain matin elle expédia son frère à la Volière.

Au premier mot de Martin, Mlle Ysabeau lit at-

teler le char, et arriva à la Guiberdière au moment où Renotte faisait la toilette d'Hélène. Deux mille paroles furent échangées etn'éclaircirent nullement la question. Mlle Ysabeau proposa de conduire Tenfant au maire d'Angers, ou tout au moins de déclarer sa présence à la ferme.

Renotte n*y consentit point; toutes les objections sérieuses de la gouvernante n'aboutirent à rien. D'ailleurs, Mme de Saint-Cyr ne tarderait pas à arriver, et cette affaire, comme toutes les autres, serait soumise à son jugement.

Hélène, il était aisé de le prévoir, fut l'objet de la plus vive curiosité. On vint de quatre lieues à la ronde pour voir la petite fille blonde et rose.

Par le conseil de Mlle Ysabeau , la lettre qui avait été remise en même temps que l'enfant fut collée sur le mur, afin que tous ceux qui avaient fait des études pussent la lire.

« C'est égal. Manette, dit Renotte, nous v'ià bien avec cette mignonne-là ; sans compter qu'elle est si belle et si délicate qu'on ose à peine y toucher. Comment faire une paysanne d'un pareil bijou? »

Sans tarder davantage , la fermière se rendit à Angers pour acheter les objets indispensables à la nouvelle condition de sa pensionnaire. Elle alla droit chez Mme Moulinet. Qu'il nous suffise de savoir que l'honuète marchande pourvut à la toilette de l'enfant, et donna d'excellents conseils à

Renotte : « Voyez vous, raa fille? conclut Mme Moulinet , il y a des histoires de toutes les couleurs en ce monde. Vous êtes connue pour votre sagesse, et une famille dans l'embarras vous confie son enfant. Quant à l'ancienne connaissance, c'est pour rompre les chiens; ni vous, ni moi n'avons des connaissances si huppées. »

L'histoire confiée à Mme Moulinet fit promptement le tour de la ville.

La fermière et sa servante consacraient beaucoup de temps à Hélène ; après les soins venaient les jeux. Chaque mouvement de la petite excitait l'admiration des deux paysannes. Matin et soir, elles s'extasiaient devant leur enfant chérie.

Tout ce qu'il y a avait de meilleur lui était destiné. Quelles bouillies! quelles mitonnées!

Bientôt Hélène prit le jupon de droguet bleu et les gros souliers. La belle saison simplifiait la tâche de Renotte; car l'enfant, enchantée de la nouveauté, suivait partout la fermière.

Elle trouva dans Martin un ami incomparable qui mit tous ses talents à sa disposition : chalumeaux, flageolets, petits paniers, cages, brouettes, balançoires et promenades sur l'eau.

Tout était plaisir pour l'enfant : elle allait à la basse-cour avec Manette, et sa joie était au comble quand les poules arrivaient à sa douce voix pour recevoir le grain. Une fleur, une petite bête rouge

lui causaient des admirations qui faisaient aussi la joie de ses protecteurs.

La petite lille fut bien vite habituée à sa nouvelle condition. Le soleil avait fait justice de son teint rose en dépit des précautions prises par Renotte. Hélène trottait partout; aux gros souliers avaient succédé les sabots. Rien ne manquait au bonheur de cette enfant , et si Renotte, hélas I ne se fût fait un devoir de lui parler de sa maman et de l'obliger à prononcer ce nom si doux, elle l'eût oublié !

Ne nous étonnons pas du soin que Torpheline mettait à développer les sentiments filials dans le cœur de son élève. La pensée de Jacquine était toujours vivante dans le sien. La position exceptionnelle où la Providence Tavait placée lui faisait sentir chaque jour combien il est difficile à des enfants de se passer des conseils de leur mère.

L'hiver fut une épreuve pour la petite fille et pour la fermière. Il fallut lutter contre les engelures, les rhumes, inventer des jeux sédentaires les jours de mauvais temps ; heureusement que l'Anjou ne connaît point les rigueurs du froid de la plupart de nos provinces.

Hélène vit bientôt revenir le printemps avec toutes les joies qu'elle croyait perdues. Cependant le retour de Mme de Saint-Cyr ne devait plus tar-

der. La nouvelle en fut apportée à la Guiberdière par Mlle Ysabeau , qui venait fidèlement chaque semaine donner son coup d'oeil ; ses histoires et ses biscuits avaient établi entre elle et la petite fille une tendre sympathie.

Le jour même de l'arrivée de Mme de Saint-Cyr, Renotte, montée sur Trottin et portant Hélène dans ses bras, se rendit au château de la Volière. Elle avait une telle confiance dans sa marraine, qu'il lui semblait impossible que sa science n'allât pas jusqu'à pénétrer le mystère de l'arrivée de cette enfant chez elle.

Mme de Saint-Cyr eut de la peine à réprimer un mouvement de surprise en voyant sa filleule si changée. Elle l'accueillit avec tendresse et attribua au bonheur du retour l'émotion qu'elle éprouvait. Elle prit sur ses genoux la petite Hélène qui était émerveillée des belles choses qu'elle voyait. Après avoir caressé et bien considéré l'enfant, la baronne la remit à Mlle Ysabeau.

Sans perdre un instant, Renotte commença son récit et le termina par cette question : « Qui que ça peut être, ma marraine?

MADAME DE SAINT-CYR

Je crois le savoir : quinze jours avant l'arrivée d'Hélène chez toi, j'ai reçu une lettre dans laquelle on me demandait des renseignements et des conseils sur cette aflaire ; je ne l'ai pas désapprouvée,

car je pense connaître la famille; mais je ne pourrais la nommer sans manquer à la discrétion.

Puisque c'est votre devinée, ma marraine !

MADAME DE SAINT-CYR

La discrétion, mon enfant, ne consiste pas seulement à ne pas dire ce qui nous est confié ; nous devons encore taire ce que nous présumons.

RENOTTE

C est bien sûr pas moi qui aurais trouvé çal

MADAME DE SAINT-CYR

Ma pauvre Renotte, parlons de toi maintenant. Tu as beaucoup souffert, je le vois !

RENOTTE

Ma marraine, c'est- fini à c't'heure. On dit qu'après une mauvaise année il y en a toujours une bonne, comme si le bon Dieu voulait nous rendre cette année là ce qu'il nous a refusé l'autre.

MADAME DE SAINT-CYR

Effectivement, il en est presque toujours ainsi; mais je veux que tu te reposes, que tu viennes ici passer un mois avec ta petite pensionnaire. Je te soignerai.

RENOTTE

Oh ! ma marraine , vous êtes trop raisonnable pour faire un coup pareil, dans le moment où je suis le plus nécessaire à la ferme,

Manette est parfaitement capable de te remplacer, et je pourvoirai aux bras que ton absence rendra nécessaires. »

Toute résistance fut inutile. Le jour même, Renotte alla chercher ses vêtements et ceux d*Hélène, et, après avoir fait mille recommandations à Manette et à Martin, elle vint s'établir à la Volière, où le bon grain ne lui manquerait pas, selon 1 expression de son frère.

En effet, notre petite fermière fut mise à un régime fortifiant, auquel s'ajouta le bonheur de voir chaque jour sa marraine, et bientôt de belles couleurs renïplacèrent la pâleur de son visage.

La compagne d'enfance de Renotte avait bien changé. Grande et svelte, d'une physionomie grave et douce, Élizabeth était à peine reconnaissable. La fermière la regardait avec respect et admiration.

ÉLIZABETH

Eh bien ! Renotte, il faut m'embrasser tous les jours pour rattraper le temps perdu !

RENOTTE

J'en meurs d'envie! mais vous êtes si grande, que j'aurais quasiment besoin des échasses de Martin.

ÉLIZABETH

Je suis encore plus changée en dedans.

RENOTTE

Je n'en crois rien : je vois dans vos yeux bleus que vous êtes toujours bonne et gentille.

ÊLIZABETH.

Je veux dire, Renotte, que je ne suis plus paresseuse comme autrefois.... Tu sais?

RENOTTE

V'ià une nouvelle qui me réjouit le coeur. Je ïiaïs la paresse. Alors vous faites des verbes tant qu'on veut?

ELIZABETH riant.

Tant qu on veut, Renotte ! Et puis je fais aller le piano comme maman;' je dessine, j'apprends tout ce qu'une jeune personne de mon âge doit savoir pour devenir une bonne maîtresse de maison.

RENOTTE

Alors, vous ne voulez plus changer avec moi?

ÉLIZABETU.

Non; la fantaisie m'en est passée, ma chère Renotte. Ta morale a porté ses fruits.

RENOTTE

De la morale! qu'est-ce que c'est que ça?

ELIZABETH

Ce sont les sages conseils que l'on donne aux enfants. Il y en a dans les livres; souvent les petits garçons et les petites filles la passent. Ils trouvent que c'est ennuyeux. Ils ont grand tort,

car ceux qui leur font de la morale les aiment et veulent contribuer à leur bonheur en les aidant à se corriger.

RENOTTE

J'y suis ! j'y suis !

Laissons Renotte se reposer chez sa marraine, et disons au lecteur ce qu'il désire certainement savoir.

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