‹ Les enfants de la fermeChapitre 29 sur 33 · MADAME SPENCER · texte numérisé non relu

MADAME SPENCER

Bien entendu, ma chère; nous allons donc nous rendre chez le notaire où cette somme restera 'usqu*à ce qu*il vous plaise de Ten retirer. Voici cinq cents francs qu'Hélène offre à Manette qui a été si bonne pour elle.

Le présent destiné à Manette produisit sur Renotte une vive impression; les larmes lui en vinrent aux yeux, et le premier remerciement qu'elle adressa à Mme Spencer fut pour sa pauvre servante.

Cinq cents francs pour Manette I quelle fortune! Elle aussi pourrait peut-être un jour s'établir avec cette petite dot.

Cependant, lorsque notre fermière se trouva chez le notaire, qu'elle vit M. et Mme Spencer signer un acte par lequel ils lui donnaient une somme de dix mille francs, elle éprouva un sentiment tout nouveau , celui de posséder quelque chose, et Renotte fut obligée de convenir avec ellemême qu'elle était un beau parti.

Un scrupule lui vint tout à coup : Que dirait sa marraine?

Mme Spencer rassura Renotte. La marraine savait tout, approuvait tout.

La fermière retourna d'autant plus lestement chez elle que son trésor ne lui pesait pas. Les voleurs ne pouvaient y prétendre pour le moment.

Cependant, les vingt-cinq pièces d'or qu'elle portait à Manette lui donnaient une certaine importance. Elle se figurait être une reine qui allait faire le bonheur dune fidèle servante. Nous n'exagérons point en disant qu'elle oubliait sa propre fortune pour songer à celle de son amie. Oui, il y a des cœurs capables d'une pareille générosité.

A peine arrivée, la fermière fit signe à Manette

la suivre dans l'endroit le plus retiré de la

maison ; elle lui sauta au cou , et sans tarder lui

montra les belles pièces d'or que lui envoyait

Mme Spencer.

La pauvre fille ne comprit pas, il fallut toute l'éloquence de Renotte pour lui faire entrer dans la tête que ces cinq cents francs étaient à elle, et qu'il fallait les accepter.

« Ohl qu'ils vont être heureux I s'écria Manette en fondant en larmes.

RENOTTE

Ahl çà, je n'entends pas que tu pleures. Je vois bien ton idée : tu penses à tes parents, mais ce n'est pas une raison pour pleurer. L'histoire n'est pas finie d'ailleurs; moi, j'aurai une dot de dix mille francs, si je me marie; ahl dame, c'est que je me suis bien expliquée là-déssusl Et si je ne me marie pas, je les aurai aussi. Tout de même, nous avons du bonheur. »

Martin se sentait grandir en écoutant Renotte. Un garçon qui a une sœur riche , si pauvre qu'il soit, jouit lui-même d'une certaine considération.

Le petit bonhomme avait raison : à partir du moment où la fortune de Renotte fut connue , on ne le traita plus si légèrement, et aussi priWl une attitude plus grave.

Par bonheur, le lendemain du samedi est un dimanche, car Renotte eût peut-être, pour la première fois, négligé ses occupations. Elle n'y tenait plus ; il fallait vite et vite aller conter à Mme de Saint-Cyr ce qui était arrivé.

La marraine savait tout , mais elle n'ôta pas à sa filleule le plaisir de faire le récit de sa visite chez Mme Spencer.

MADAME DE SAINT-CYR

Mon enfant, admires-tu comment la Providence a conduit ta frêle barque?

RENOTTE

Je ne pense qu'à ça; seulement je me dis : la Providence, c'est ma marraine.

MADAME DE SAINT-CYR

11 est permis de croire que j'ai été pour toi l'instrument dont la Providence s'est servie ; elle est ausi^ venue à mon secours, Renotte, car j'ai agi d'une façon qui pouvait compromettre ta vie.

RENOTTE

Et comment donc, ma marraine?

Il la faisait maoger comme un enfant. (Page 219.)

MADAME DE SAINT-CYR

En te donnant une tâche au-dessus de tes forces.' J'ai été imprudente, et si tu n'avais pas été une enfant plus courageuse qu'on ne l'est d'ordinaire à ton âge, tu aurais succombé sous le poids du travail et des épreuves que tu as eues , ma pauvre fille.

•RENOTTE

Ah I çà, n'allez pas vous faire du chagrin à présent que tout a tourné au beau !

MADAME DE SAINT-CYR

Tranquillise-toi, je suis heureuse, très-heureuse; maintenant, je vais songer à t'établir. Veux tu te marier. Renotte?

RENOTTE

Dame ! ma marraine, je ne dis pas non.

MADAME DE SAINT-CYR

Je veux en cela faire ta volonté. Épouserais-tu Jean, le fils du gros Nicolas?

Il ne me déplaît point.... Il a l'air malin comme tout , et puis quand sa mère ne pouvait ni marcher, ni bouger, il la portait, la faisait manger comme un petit enfant; il n'a pas le cœur méchant, n'est-ce pas, ma marraine ?

MADAME DE SAINT-CYR

C'est justement à cause du soin qu'il a eu de sa mère et du i^espect cju'il conserve pour son père ,

que mon mari et moi nous avons songé à lui pour notre filleule.

RENOTTE

Seulement, ma marraine, faut me donner le temps de me retourner, de m' habituer à cette idée-là.

MADAME DE SAINT-C\R

Nous n'en avons parlé à personne : c'est à toi d'être discrète.

La jeune fermière monta sur son cheval noir et regagna promptement la Guiberdière.

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